Dans les geôles de Poutine

Alyosha Deminn · Chapitre 7 sur 31

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Dans les geôles de Poutine

6 - L'isolement

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L’isolement

 

Les années 2020 et 2021 ont été pour le moins particulières pour chacun d’entre nous. Peu importe le pays, le continent, la situation sanitaire liée au Covid- 19 nous a tous contraints à adopter des comportements inhabituels et donc à vivre autrement. Je me souviens qu’en Russie, deux jours après la découverte des premiers malades sur le territoire, soit vers le 30 janvier 2020, le Kremlin avait décidé la fermeture des frontières. Ensuite, comme partout, étaient apparues les campagnes de dépistage massif, les fermetures des restaurants et commerces « non essentiels », les confinements et autres quarantaines.

J’avais moi-même subi une de ces quarantaines au début du mois d’avril 2020. Pendant dix-sept jours, temps nécessaire pour obtenir un second test négatif, j’avais dû rester cloîtrée chez moi, sans recevoir aucune visite. Une période incertaine que j’avais pourtant bien vécue. J’en garde un souvenir agréable. Peut-être est-ce parce que je n’avais pas vraiment été malade. Je n’avais eu que des symptômes légers, à peine un peu de fièvre les premières heures et une fatigue qui s’était d’elle-même évaporée au bout de deux ou trois jours. J’en étais par conséquent sortie reposée, et même motivée pour la suite, que j’avais reprise sans difficulté aucune.

Toutes les gênes occasionnées par cet enfermement d’avril 2020 n’avaient donc pas réussi à entamer mon moral ; preuve sans doute que dans la vie tout est épreuve qui s’affronte et s’oublie ; épreuve qui se surmonte avec plus ou moins de difficulté selon la façon dont on l’appréhende.

Dans ma cellule, un peu moins d’un an plus tard et de nouveau seule et retenue, c’est ce à quoi je pensais. Il me fallait considérer ce passage par la case prison comme un obstacle de plus à franchir, comme un défi supplémentaire à relever. Et comme je m’en étais sortie la première fois, je m’en sortirais de nouveau, et de nouveau je reprendrais bientôt le cours normal de ma vie.

Dans mon souvenir, au moment de la quarantaine sanitaire subie, et comme je le suppose tout un chacun dans la même situation que moi, le plus difficile à surmonter avait été l’ennui. Si l’oisiveté est bien la mère de tous les vices, l’ennui est le père de la folie. Pour s’en préserver, il faut donc toujours trouver de quoi s’occuper l’esprit. Chez moi, dans mon appartement moscovite, j’avais alors facilement trouvé de quoi faire. J’avais à ma disposition de quoi lire, écrire, de quoi étudier et apprendre. J’avais à portée de main de la matière, du potentiel qui me faisait ici cruellement défaut. J’avais aussi des contacts téléphoniques, la possibilité de parler à autrui, d’échanger simplement sur tout et sur rien. J’avais en somme conservé le lien à la vie communautaire, un lien à autrui. Ce n’est qu’une fois privée de tout que je constatai ma chance d’alors, ce n’est qu’au milieu de rien que je réalisai combien hier encore j’avais, combien je possédais, combien j’étais riche.

La solitude est redoutable. Elle s’annonce rarement et frappe vite et fort. En un claquement de porte, ici même, elle venait de me porter un coup. Certains disent qu’on n’est jamais vraiment seul, que toujours subsiste à nos côtés une présence. Jamais jusqu’alors je n’avais autant souhaité que ce soit vrai. Lorsque j’étais enfant, maman me disait souvent qu’on avait tous un ange pour compagnie, un ange pour gardien. Que certains le voyaient, d’autres le sentaient, d’autres encore pas du tout. Mais qu’il était toujours là, à nos côtés, au cas où. La question était maintenant de savoir si les anges nous suivaient jusqu’en enfer.

Une chose était certaine, j’étais à présent contrainte de rester ici et seule, le temps qu’il faudrait. Ici, dans cet espace exigu et non dans un dortoir ; ici, seulement avec moi-même et non en compagnie d’autres prisonniers. Devoir côtoyer quelques inconnus aurait-il été plus pénible pour moi que la solitude qui me tenaillait déjà : je m’interrogeai sérieusement. Et ce faisant, c’est une étrange scène du passé qui me revint en tête, un épisode traumatisant de la petite enfance dans lequel, alors à Voronej, j’avais assisté à la mise à mort d’une poule par ses congénères, à l’exécution d’un petit animal fragile et innocent que ma tante Ninia avait quelques instants plus tôt eu le malheur d’ajouter au groupe déjà formé.

Cette scène est restée intacte dans ma mémoire. En quelques secondes, les plus vieilles Gallus gallus domesticus du clan avaient mis à terre à coups de bec la nouvelle venue – sans lui laisser la moindre chance. Je me rappelle encore le vacarme, puis le nuage de plumes, et enfin le silence. Comme un soufflé sorti trop vite du four, tout était simplement retombé, avec le petit corps de la poule pondeuse fraîchement débarquée, alors éventrée et l’œil droit crevé. Ceux qui possèdent une basse-cour le savent certainement, il n’y a rien de plus difficile que d’introduire un nouvel animal dans un groupe déjà formé. Alors peut-être qu’échouer dans une cellule individuelle était le mieux qui puisse m’arriver en cet endroit. Peut-être.

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