Dans les geôles de Poutine

Alyosha Deminn · Chapitre 27 sur 31

Pages du PDF

Dans les geôles de Poutine

26 - De Marina à Artem

26

 

De Marina à Artem

 

En Russie, et malgré ce que certains politiques, analystes, chroniqueurs européens en ont dit, l’opposition russe a dès les premières heures vivement condamné cette guerre en Ukraine et a manifesté en conséquence. Peut-être ne représentait-elle alors pas la majorité du peuple russe. Mais elle l’a fait, et en a bien souvent payé le prix fort.

Dès le 24 février 2022, l’opposition est sortie dans les rues pour dénoncer cette infamie. Au premier soir des manifestations, l’on comptait déjà 13 500 arrestations.

Le 26 février suivant, 3 000 autres manifestants furent interpellés. Et encore 6 400 le 3 mars, 5 000 trois jours plus tard. Parmi eux ce jour-là, 113 étaient des enfants. Et ces derniers furent, au même titre que les adultes, détenus dans des conditions indignes.

Lors de ces rassemblements, nombre de manifestants subirent des violences policières ou des actes de torture manifestes. Marina et Aleksandra furent de ceux-là.

Au soir du 6 mars 2022, Marina Morozova, vingt-deux ans, fut arrêtée puis conduite au bureau de police de Bratayevo. Lors de son interrogatoire, un officier la frappa à la tête avant de braquer son arme sur elle et de la menacer de lui tirer dessus à bout portant.

Aleksandra Kaluzhskikh, âgée, elle, de vingt-six ans, ne connut pas un meilleur sort. Dans l’enregistrement clandestin qu’elle parvint à faire de son interrogatoire et qu’elle publia ensuite, l’on peut distinctement la voir se faire battre, puis menacer de chocs électriques. L’on peut aussi y entendre l’un des officiers lui dire : « Vous pensez que je vais être sanctionné d’une manière ou d’une autre ? Poutine est de notre côté ! Vous êtes des ennemis de l’État, des ennemis de la nation. Nous aurons une prime pour ça ! »

Dans les semaines qui suivirent, bien d’autres femmes encore reçurent coups et menaces, bien d’autres hommes furent passés à tabac, électrocutés ou subirent diverses contraintes physiques. En outre, la plupart d’entre eux furent mis à l’amende. Certains furent même directement envoyés en prison.

En août 2022, la justice russe avait ainsi déjà passé en revue plus de 3 500 infractions. Moins d’un pour cent d’entre elles débouchèrent sur un acquittement. Cette donnée statistique s’explique par la tendance répressive que l’on appelle couramment obvinitelny ouklon et qui s’observe depuis plus de vingt ans en Fédération de Russie.

Depuis l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir, les réformes initiées par Gorbatchev juste avant l’effondrement de l’URSS ont été, les unes après les autres, modifiées ou annulées.

L’année 2001 fut ainsi marquée par la fin de l’indépendance des juges ; 2007 par la création d’une nouvelle version de la Prokuratura – le redoutable parquet soviétique qui gérait en son temps la surveillance étatique de l’exécution des peines –, qui fut nommée « Comité d’enquête » et subordonnée au maître du Kremlin ; et 2014 signa le renforcement du pouvoir du président dans la nomination directe et la révocation des procureurs.

Tout cela explique que soit désormais réprimé ou emprisonné quiconque s’oppose à la guerre ou critique une décision politique. Et l’ampleur des arrestations consécutives aux manifestations anti-mobilisation prouve encore cette dérive.

Le 24 septembre 2022, au lendemain de l’annonce de la mobilisation, 1 300 manifestants furent en effet de nouveau arrêtés, puis 710 le jour suivant et un demi-millier une semaine plus tard.

Toute contestation est désormais interdite : une simple sortie dans la rue, une marche, un regroupement, chanter une chanson ou déclamer un poème expose le citoyen russe aux traitements inhumains et à la prison.

Le 26 septembre 2022 à Moscou, Artem Kamardin, poète qui avait la veille participé à un rassemblement des « Lectures Maïakovski » et lu en cette occasion un poème anti-guerre intitulé « Tue-moi, milicien ! », fut interpellé à son domicile. Il fut ensuite conduit dans un local du Comité d’enquête, où il fut battu et violé par les forces de l’ordre avant d’être contraint de s’excuser devant une caméra. La vidéo de ses supplices fut ensuite montrée à sa petite amie arrêtée en même temps que lui.

Le 28 septembre 2022, le tribunal du district de Tverskoï décida de son placement en détention provisoire et l’inculpa d’« incitation à la haine ou à l’hostilité envers les membres des formations armées volontaires des républiques populaires de Donetsk et de Lougansk », sans toutefois mentionner si les officiers qui l’avaient arrêté, battu et violé deux jours plus tôt avaient déjà reçu « une prime pour ça ».

En Occident, depuis le début de la guerre en Ukraine, une question a occupé nombre de débats, que cela soit à la télévision, sur les réseaux sociaux ou dans le cadre privé : pourquoi le peuple russe n’empêche-t-il pas cela, pourquoi ne renverse-t-il pas Vladimir Poutine ?

Pourquoi ? Eh bien parce que la Russie est vaste et que les peuples russes sont différents. Il est presque impossible que 140 millions d’individus répartis sur un territoire de plus de 17 millions de kilomètres carrés prennent en même temps la mesure des choses et critiquent d’une même voix ce qui ne peut être accepté. D’autant plus lorsque l’information est muselée, lorsque la censure est imposée.

Toute révolution a pour prérequis le nombre. Sans le nombre, aucun renversement de régime n’est possible. Lorsqu’un tyran est protégé par des dizaines de milliers de pantins chauffés à blanc et surarmés, lorsque la société qu’il a construite fait passer tout opposant pour un « ennemi du peuple », lorsque son régime jouit de toute la puissance médiatique, lorsque la majorité des gens vivent dans la réalité qu’il a bâtie, lorsque le pouvoir judiciaire autorise et encourage les exactions sur les opposants, lorsque ceux-ci ne sont qu’une poignée à oser se déclarer, ce tyran ne peut être renversé.

Les protestataires anti-guerre qui dès les premières heures se sont exprimés en Russie et qui continuent de le faire sont certainement courageux. Ils savaient et savent très bien qu’ils ne font pas le poids. Mais ils n’abandonnent pourtant pas le combat.

Depuis le mois de mars 2022 et l’adoption par la Douma d’une nouvelle loi sanctionnant de peines pouvant aller jusqu’à quinze ans d’emprisonnement les personnes qui diffuseraient des « informations mensongères sur l’armée russe, surtout si elles entraînent des conséquences sérieuses pour les forces armées », les opposants russes risquent leur liberté à chaque fois qu’ils posent un pied dehors ou prononcent la moindre phrase.

Habillés de trop de jaune et de bleu, écrivant un mot interdit, se rassemblant en trop grand nombre, ils s’exposent aux arrestations, aux humiliations, aux violences et aux condamnations.

D’aucuns aiment à penser que les dissidents russes pourraient encore faire plus, que malgré ces conditions ils pourraient renverser Poutine. Mais avec pour seule arme la parole et sans aucune protection, le combat est trop inégal pour raisonnablement espérer quoi que ce soit.

La vie n’est pas une fable. Dans la réalité, David ne peut vaincre Goliath sans une aide ou un miracle.

OceanofPDF.com