Études sur l'Islam et les tribus Maures: Les Brakna
7.—Sidi Eli II (1858, † 1893).
d) Neutralité absolue du chef brakna dans le commerce entre ses sujets
et les traitants.
e) Droit pour les Français de couper du bois chez les Brakna sans payer
de redevance.
Un acte additionnel à ce traité devait intervenir le 5 juin 1879. On
le verra un peu plus tard.
Pendant tout ce temps, ce régime a fonctionné normalement et
sans trop de heurts. Une seule difficulté s'est souvent présentée, touchant le versement intégral de la coutume aux émirs. A maintes reprises, l'avis officiel suivant, ou un avis semblable, parut à Saint-Louis: «Il ne peut y avoir de crédit dans les opérations commerciales avec ces peuples (maures) qu'aux risques et périls de ceux qui le leur accordent. L'administration a déjà déclaré et déclare que ce crédit n'engagera jamais pour elle la question politique.»
Malgré ces déclarations formelles, elle céda souvent, soit en
consentant des avances aux émirs, toujours quémandeurs, soit en leur faisant des retenues pour payer des créanciers, qui attendaient vainement le paiement de leurs factures ou pour garantir de pillages commis par les tribus.
On se doute que les règlements de comptes furent épineux dans
ces conditions et que les émirs, souvent furieux et toujours mécontents, se livreront plus d'une fois à des représailles tant sur les caravanes de gommes que sur les traitants du fleuve.
7.—Sidi Eli II (1858, † 1893).
Sidi Eli ould Ahmeddou prenait, en décembre 1858, par
l'assassinat, le principat de son père que sa jeunesse l'avait empêché d'occuper, en 1841, à la mort d'Ahmeddou. Sa mère étant une hartanïa des Oulad Siyed.
Son commandement allait s'étendre sur une durée de trente-cinq
ans, sans que nous ayons jamais eu à nous plaindre sérieusement de lui.
Les relations avec le nouvel émir débutèrent toutefois par une
certaine friction. En juin 1859, des bandes brakna passèrent le fleuve et pillèrent plusieurs villages du Diolof. Invité à faire rendre gorge à ses gens, et impuissant à s'exécuter, Sidi Eli se vit attaquer dans son campement par une colonne volante que dirigeait le commandant Faron. Pris avec tout son monde et son bagage, il dut se soumettre et restituer les gens, bêtes et meubles capturés ou pillés; il jura en outre d'observer et faire observer plus fidèlement le traité signé l'année précédente.
C'est ici que se place le voyage de l'enseigne de vaisseau
Bourrel et du lieutenant Alioun Sal, des spahis sénégalais. Ils partirent ensemble, le 12 juillet 1860, de Podor et arrivèrent peu après au campement de l'émir qui comprenait environ «onze cents tentes appartenant aux Oulad Siid, aux Oulad-Mansour, aux Ahratin-Oulad-Siid et aux Ahratin-Tanak.» Ils y passèrent environ trois mois, au cours desquels Bourrel prit de nombreuses notes et étudia le pays et les gens, tandis qu'Alioun Sal entretenait sa tâche de réconcilier Sidi Eli avec les Oulad Normach et Ahmed, toujours rebelles à l'autorité émirale. Il y parvint au moins en apparence, car Brahim ould Ahmeïada fit porter des paroles de paix à l'émir, et celui-ci accepta ses offres et «envoya un beau cheval à Brahim comme témoignage «d'amitié».
Ensuite, Alioun continuait sur le Tagant, où l'appelait une autre
mission, tandis que Bourrel rentrait à Podor, en visitant les campements maraboutiques.
La maladresse de l'émir, se greffant sur l'animosité de l'émir
terrouzi Sidi Mborika, allait lui attirer des difficultés sérieuses avec les Trarza. En fin 1860, il envoya une mission à Sidi Mborika qui venait de succéder à son père Mohammed Al-Habib. Cette mission était dirigée par un Zenagui du nom de Khaïna ould Baabba, qui ne montra dans ses fonctions diplomatiques qu'une grossièreté inouïe dans cette société maure si policée. Sidi le fit arrêter et garder à vue, mais Khaïna, enfourchant une jument de pur sang de l'émir, s'enfuit à toute hâte. Les pourparlers n'aboutissant pas, Sidi arma ses gens et marcha en personne contre les Brakna. Il trouva aussitôt des partisans sur place, car les Oulad Normach et les Oulad Ahmed n'avaient pas pardonné à Sidi Eli l'assassinat de Mohammed Sidi. Eli dut prendre la fuite. Il offrit des concessions, renvoya la jument, menaça des foudres de son allié le Gouvernement français. Rien n'y fit.
Sidi Mborika avait, en effet, contre Sidi Eli un motif de haine
inexpiable. On sait que son père Mohammed Al-Habib avait fait tuer son frère Ahmed Leïgat. Or, le fils d'Ahmed Leïgat, cousin par conséquent de Sidi Mborika, avait épousé la tante de Sidi Eli, et avait été placé par ce dernier chez les Chratit, du parti de Rassoul, allié de Sidi Eli et ennemi des Trarza. Ce jeune homme commençait à grandir et manifestait des projets ambitieux et surtout des desseins de vengeance, qui n'étaient pas sans inspirer de l'inquiétude au fils de celui qui avait fait tuer son père.
Pour aller jusqu'au bout de son plan, Sidi Mborika devait détrôner
Sidi Eli, et le remplacer par une de ses créatures. C'est ce qu'il fit en proclamant sa chute et en faisant reconnaître à sa place un cousin de l'émir renversé: Mohammed Al-Habib ould Mokhtar Sidi, le fils même de cet émir que l'autorité française avait déporté au Gabon en 1842.
Voici en quels termes Sidi Mborika annonçait cette transformation
politique au commandant de Podor. Ils prouvent bien quel était l'état de nos relations avec les Maures, sous l'ancien régime:
Il ne faut pas chercher à vous mettre au-dessus de moi. Ecoutez ce que je
vous dis, et vous, commandant, faites-le savoir à M. Faidherbe. Dites-vous
que vous êtes des commerçants, qui cherchez à échanger vos
marchandises. Vous avez besoin de quelqu'un qui surveille les chemins des
marchands, qui vendent la gomme et toutes les productions de ce pays. Il
vous faut un homme qui puisse chasser les pillards, qui soit intelligent,
puissant et sache se faire obéir des sujets. Moi, je ne veux qu'améliorer le
pays et empêcher les troubles. Pour cela je ne vois rien de mieux à faire que
de nommer Mohammed Al-Habib. Dès que ma lettre vous sera parvenue,
faites avec lui ce que vous faisiez avec les anciens princes, qui protégeaient
les chemins. Soyez franchement son ami, et lui et moi, nous serons tout à fait
vos amis.
Il faut savoir que je suis entièrement de son parti dans cette circonstance.
Si vous êtes content et acceptez ce que je vous dis, nous aussi, nous serons
satisfaits de vous. Si vous n'acceptez pas ce que nous venons de vous dire,
nous serons irrités contre vous.
Cette belle épître ne convainquit pas Faidherbe. Sidi, au dire de
celui-ci, employa alors un moyen machiavélique pour nous brouiller avec Sidi Eli. On avait eu le tort, en 1863, pendant la guerre avec le Fouta, d'exciter les Brakna contre les Toucouleurs, alors nos ennemis. Les Brakna ne demandaient pas mieux que de reprendre leurs anciennes habitudes de pillage sur la rive gauche et, par suite, Sidi parvint facilement même, en 1863, à engager une partie des sujets de Sidi Eli, et principalement les Oulad Ahmed, à exercer leurs pillages à main armée, même dans les environs de Podor. Sidi Eli, qui retenait à peine ses plus fidèles sujets, ne put rien faire pour réprimer ceux qui lui résistaient ouvertement.
Ne voulant pas aider à la réussite du projet de l'émir des Trarza,
en rendant Sidi Eli responsable de ces pillages, et ne pouvant pas, d'un autre côté, laisser ces pillages et ces assassinats impunis, le gouverneur donna l'ordre au commandant de Podor de s'emparer des principaux coupables, s'il en trouvait l'occasion; c'est ce qui fut fait, et deux d'entre eux, tributaires des Oulad Siyed, convaincus d'avoir pris part à tous les vols et assassinats faits dans la banlieue de Podor, furent fusillés.
Malgré cet exemple, les Oulad Ahmed enlevèrent encore,
quelques jours après, les troupeaux de Mao. Sidi Eli se mit immédiatement à leur poursuite, et leur fit dire que s'ils ne rendaient pas tout de suite les troupeaux, il allait leur faire la guerre. En effet, le 13 avril, il attaqua leurs camps, mais cette attaque ayant été faite sans ensemble, fut repoussée, et le parti de Sidi Eli essuya des pertes importantes. Pendant qu'une partie de son armée était ainsi mise en déroute, une autre bande, chargée d'enlever le camp où se trouvaient les femmes et les bagages, surprenait le chef des Oulad Ahmed, Biram, le tuait, ainsi que plusieurs autres personnages importants, et faisait des prises assez considérables.
Les Oulad Ahmed firent alors appel aux Trarza qui se
préparèrent à intervenir.
L'émir Sidi Eli tergiversa, batailla, n'aboutit à rien.
Cette situation se traduisit par une anarchie épouvantable. La
rive gauche du Sénégal ne tarda pas à en sentir les fâcheux effets. Des bandes d'aventuriers s'abattaient en rezzous sur les villages du Toro et les pillaient. Ce fut le sort de Dyouldé-diabé, Laboudou, Gamagué, Diatal, Eidi, Guédé, Foudéa, Nasli, Diambo, et de plusieurs campements de Peul Odabé.
Toutes nos récriminations ne servaient de rien, parce que Sidi Eli
était dans l'impuissance de réprimer les brigandages tant de ses amis que de ses ennemis. «Ce n'est que peu de chose, disait-il en juillet 1863, et j'ai fait tout ce qu'on peut faire en pareil cas tant en amendes qu'en menaces de mort. Ceux qui craignaient cette dernière peine se sont sauvés... Quant aux Toucouleurs de Podor (les plaignants), je ne demande à Dieu que de les éviter, et qu'il ne leur arrive aucun accident. Au premier tort, ils courent vers le commandant et me font payer les dégâts. Au surplus, eux-mêmes ne cherchent qu'à me brouiller avec les Français.»
Du 1er janvier 1862 à la fin novembre 1863, il était ainsi enlevé
2.500 bœufs et plusieurs milliers de têtes de petit bétail.
L'émir Sidi Mborika, mettant à exécution ses projets, apparaissait
à nouveau dans le Brakna, après avoir écrit au gouverneur une lettre dans laquelle il protestait de ses bonnes intentions, et où il déclarait n'intervenir dans les affaires des Brakna que pour rétablir l'ordre, en substituant à un chef impuissant un chef fort et respecté; il pénétra sur le territoire des Brakna, et fit sa jonction avec les Oulad Ahmed.
Le gouverneur, voulant faire encore une tentative en faveur du roi
des Brakna, écrivit à Sidi la lettre suivante:
J'ai reçu votre lettre. Vous me dites que vous voulez intervenir dans les
affaires des Brakna pour assurer la tranquillité du pays, pour le bien général.
Si cela est vrai, il ne nous sera pas difficile de nous entendre, car nous aussi
nous ne voulons que le bien général. Mais comment entendez-vous obtenir
ce résultat? On nous dit que vous voulez pour cela nommer Mohammed Al-
Habib roi des Brakna, je ne crois pas que cela soit le moyen d'arranger les
affaires. Mohammed Al-Habib est un homme qui n'a pas l'habitude du
commandement; il n'a ni richesse, ni partisans; il ne peut même pas habiter le
pays des Brakna; les Oulad Ahmed seuls consentiraient à le reconnaître et ils
sont tout à fait incapables de rétablir l'ordre chez les Brakna. Si vous ne leur
aviez accordé votre protection et votre aide, ils se seraient déjà sauvés dans
le désert. Tous les Brakna sont d'accord avec Sidi Eli, excepté les Oulad
Ahmed. Il est donc bien certain que Mohammed Al-Habib ne pourrait pas
gouverner les Brakna, quand même vous le nommeriez. Il y aurait bientôt
toute espèce de désordres et c'est à vous, naturellement, que nous serions
obligés de nous en prendre.
Vous voyez donc bien que vous allez entreprendre une affaire qui vous
créera indubitablement des embarras sérieux d'où il pourra résulter une
chose que nous ne désirons, ni vous ni moi, la guerre entre nous! J'ai reçu de
France beaucoup de chevaux et de soldats, je n'ai jamais eu autant de forces
à ma disposition. S'il survient des désordres dans le fleuve, je ne pourrai pas
faire autrement que d'employer ces forces à rétablir l'ordre. Il y aurait un
moyen plus simple et plus facile d'arranger les affaires que de suivre cette
politique dangereuse: ce serait de vous entendre avec Sidi Eli. Si vous
voulez, je vous ferai entrer en communication avec ce chef; je l'engagerai à
vous accorder ce qui est juste dans une conférence que vous pourriez avoir
ensemble et où assisterait un envoyé de moi.
Après la réception de cette lettre et arrivé à hauteur d'Aléibé, le
roi des Trarza fit faire des ouvertures à Sidi Éli, en lui disant que quelques cadeaux arrangeraient l'affaire, et qu'il ne demandait pas mieux que de le laisser roi des Brakna et de s'en retourner chez lui. Sidi attendait les résultats de cette proposition, avant de s'aventurer davantage dans le pays, lorsque le bruit s'étant tout à coup répandu parmi ses troupes que le gouverneur arrivait pour lui couper la retraite; il y eut une débandade générale, et il opéra en deux jours son retour sur le territoire des Trarza.
Sidi Éli s'était réfugié à Tébékout (Saldé), où il avait jadis ouvert
une escale et placé comme chef son ami Mohammed ould Heïba, chef des Oulad Éli et maître du Rag, à qui il abandonnait le tiers de ses coutumes. Il revint sur la rive droite, regroupa ses bandes Siyed, Mansour et Éli, qui ne l'avaient pas abandonné, et assisté de contingents toucouleurs, mis à sa disposition par l'almamy du Fouta, notre allié, il recommença à batailler.
Dans les derniers mois de 1864 enfin, les Français, lassés de
ces dissensions, qui portaient un coup fâcheux au commerce, réussirent à concilier les deux adversaires. Sous la haute autorité de Faidherbe, les délégués des deux émirs: Chems Mohameden Fal, des Ida Ou Al-Hadj, et Ahmed ould Braïk pour le Trarza, Djeddna et Rachid pour le Brakna, signèrent un traité de paix entre les deux
confédérations (cf. en annexe).
Sidi Éli, se reconnaissant incapable de lutter contre son rival,
achetait la paix au prix d'importants sacrifices: il s'engageait «à verser au roi des Trarza une indemnité de 250 pièces de guinée, ou leur valeur en bœufs». Il consentait à ce qu'un quart des droits perçus à son profit sur le commerce de la gomme à Podor fût payé à l'émir des Trarza.
Moyennant ces concessions, Sidi Mborika s'engageait à laisser
les caravanes se diriger librement soit sur Podor, soit sur Dagana, et à assurer la sécurité des routes. Il reconnaissait Sidi Éli comme émir des Brakna et nouait amitié avec lui. Le prétendant Mohammed Al-Habib, abandonné de son protecteur, vint chercher asile chez les Oulad Dâmân du Trarza. Par la suite, il devait rentrer chez l'émir Ahmeddou, fils de Sidi Éli, et y finir tranquillement ses jours († vers 1900).
La disparition du prétendant ne ramena pas d'ailleurs le calme
complet chez les Brakna. Les Normach revendiquaient toujours le droit de choisir dans leur campement princier l'émir de la confédération. Les Oulad Siyed entendaient conserver ces droits, acquis par prescription depuis un siècle. La lutte recommença donc et se poursuivit de longues années. Les Oulad Ahmed, par tradition d'indiscipline et d'anarchie, se joignirent aux Normach et aggravèrent le désordre. Ils furent même, la plupart du temps, les seuls adversaires des Oulad Siyed.
Voici, par exemple, ce qu'ils écrivaient astucieusement au
gouverneur du Sénégal:
Si nous avons volé vos bœufs et ceux de vos amis ce n'était point pour
rompre notre ancienne amitié. Notre ancienne amitié a été cause de la guerre
qui a eu lieu autrefois entre les Trarza et les Brakna. Les Trarza ont été
chassés et nous aussi. Alors nous nous sommes déterminés à voler dans le
pays le plus que nous avons pu pour y porter le trouble et forcer Sidi Eli, par
restitutions, à perdre le revenu qu'il pouvait recevoir des Blancs et des Noirs.
A présent, nous sommes revenus dans le pays pour nous mettre d'accord
avec les Oulad Seïd. Ils sont venus nous trouver à Aleïbé pour renouveler
notre amitié. Ils se sont entendus avec les Oulad Normach pour nous trahir.
Nous nous sommes sauvés; on nous a poursuivis et on nous a rejoints
dans un endroit qu'on appelle Chaïd (vis-à-vis d'Alod). Nous ne pouvions aller
plus loin et avons été obligés d'accepter la bataille. Nous les avons
repoussés et poursuivis toute une journée: nous en avons tué une
quarantaine. Dieu nous a protégés contre leur nombreuse armée, composée
de tous les Oulad Beïd, de tous les Oulad Normach, du chef des Oulad Eli,
Mohammed ould Eïba et d'une partie des Touabir. Maintenant nous envoyons
vers vous pour renouveler l'amitié qui existait entre nous, et nous attendons
que vous en fassiez autant.
La preuve que nous avons toujours été vos amis, c'est que nous n'avons
pas cessé de surveiller le chemin des gommiers. Depuis que nous avons dû
quitter le pays jusqu'à présent, nous n'avons jamais souffert qu'un de nous fît
du mal aux marchands de gomme.
Les caravanes du haut pays ont toujours passé près de nous en allant et
en revenant et jamais nous ne leur avons rien exigé ou pillé.
Des combats aux issues les plus diverses se succédèrent
pendant une dizaine d'années. Sidi Éli, appuyé sur Mohammed ould Heïba, chef des Oulad Éli de Kaëdi, et sur les Toucouleurs du Fouta, nos alliés, finit par avoir raison de ses adversaires. Les Id Ou Aïch s'étaient partagés, suivant leur antique alliance, entre les deux camps et prirent part à plusieurs de ces rencontres. Après les combats des Maye-Maye et de Khaleïfi, Sidi Éli fut définitivement victorieux à Doffa, dans l'Oued (vers 1873).
A partir de cette date, s'il rencontre encore de l'opposition chez
ces irréductibles ennemis, son autorité émirale n'est plus contestée. Les luttes devaient d'ailleurs reprendre avec une certaine intensité, soit en 1880 contre les Trarza, soit en 1885 contre les Oulad Normach et Ahmed, et leurs alliés Abakak (Id Ou Aïch). On les verra plus bas.
En 1879, les escales vivaient toujours sous le régime du traité de
1858. «Après vingt et un ans de paix profonde entre les deux nations, comme dit le préambule, le moment semble venu d'introduire dans leurs relations commerciales des modifications en rapport avec les liens d'amitié des deux peuples. Un acte additionnel fut donc signé, le 5 juin 1879, par le capitaine Louis, représentant du gouverneur Brière de L'Isle, et l'émir Sidi Éli.
Il y est dit en substance:
a) Il n'y a plus d'escales. Le commerce de la gomme et de tous autres
produits est libre; il se fera à terre ou à bord, dans les anciennes escales ou
partout ailleurs.
b) La coutume proportionnelle est supprimée. Elle est remplacée par une
indemnité fixe, payée par quarts au moment de la traite.
c) Neutralité absolue de l'émir des Brakna dans le domaine commercial.
Une convention, passée le 22 mai 1880, réglait l'indemnité fixe,
restée indéterminée dans l'acte additionnel. La quotité en était de 1.600 pièces de guinée filature, dont 400 étaient distraites au projet de Mohammed ould Heïba, chef des Oulad Éli et de l'escale de Tébékout (Saldé).
Une autre convention, en date du 13 août 1886, fixait cette
quotité à 2.000 pièces, dont un quart pour le chef de l'escale de Tébékout (Saldé), Sidi Ahmed, qui dans l'intervalle avait succédé à son père Mohammed Heïba.
Des incursions des Oulad Dâmân en 1878-1879 faillirent rallumer
la guerre entre Trarza et Brakna. Les bons offices du gouverneur, d'une part, et l'intercession du Cheikh Sidia Baba, qui faisait ainsi ses premières armes, d'autre part, ramenèrent la concorde. L'affaire fut réglée par indemnités.
Il en fut de même de plusieurs incursions de Toucouleurs sur des
tribus maraboutiques, et notamment les Tagnit, alors dépendant du Brakna. L'émir, qui nous savait en délicatesse avec les gens de Dibango (Aleïba), offrit de faire nos affaires en faisant les siennes. Il voulait se jeter sur ces Toucouleurs et les piller. L'affaire se régla par transaction.
En 1881, Sidi Éli engagea son ami Mohammed ould Heïba, chef
des Oulad Éli, à s'interposer entre les Français et Abdoul Boubakar, chef des Bosséa, qui se posait en révolté. De plus, il adressait à Abdoul lui-même une lettre pressante pour l'engager à faire la paix. Il lançait en même temps une proclamation dans le Bosséa «pour faire comprendre aux habitants que la paix avec les Français était indispensable pour la tranquillité et le bien-être de leur pays».
En 1885, Sidi Éli se retrouve pris entre les Trarza et les Id Ou
Aïch. Du côté des Trarza et par la pression de Saint-Louis, l'affaire s'aplanit presque aussitôt. Éli Diombot, émir des Trarza, se dit exaspéré contre son voisin brakna, qui utiliserait contre lui ou tout au moins laisserait utiliser (notamment par les pillards Oulad Siyed) les secours que les Français lui font passer à l'usage des Toucouleurs du Bosséa. En réalité, il veut rétablir sa popularité en baisse, en conduisant ses hassanes au pillage. Il est d'ailleurs non moins fâché contre les Français, qui «donnent la liberté aux captifs, gardent ses tributaires (Taghredient) sur leur territoire et autorisent les gens du Cayor et du Baol à garder les biens de ses sujets, qui meurent dans ces provinces.» Encore qu'il eût déclaré «qu'il ne supporterait pas cela tant qu'il aurait la tête sur son cou», il finit par s'amadouer devant les menaces que proféra le gouverneur à l'annonce des premiers pillages sur les Oulad Tari.
Mais avec les Id Ou Aïch, les affaires allèrent plus loin. Une
bande d'Abakak, alliés des Oulad Normach, envahit le Brakna oriental sous la conduite de Nabra (de son vrai nom Brahim), fils naturel de l'émir Bakkar ould Soueïd Ahmed. Les campements prirent la fuite, tandis que Mokhtar, fils aîné de Sidi Éli, organisait la résistance et demandait naturellement le secours des Chratit, ennemis des Abakak. Il se mit à la tête de bandes siyed et de quelques Oulad Ahmed; mais, repoussé, il dut prendre la fuite et fut tué au cours de la poursuite par Nabra.
A cette nouvelle, Sidi Éli lança son second fils Ahmeddou sur les
envahisseurs. Nabra, qui à l'instar du poète arabe chantait: «Ce n'est pas à mes ancêtres que je dois ma gloire, mais à moi-même. C'est moi qui suis un ancêtre. Je suis Brahim ould Brahim», reçut la troupe brakna à coups de feu. Le combat resta indécis et, suivant la coutume maure, on se sépara sans résultat.