Études sur l'Islam et les tribus Maures: Les Brakna

Chapitre VII: Torkoz

CHAPITRE VII

 

TORKOZ

 

1.—Historique.

 

Les Torkoz se flattent généralement d'être d'origine arabe (Beni

Oummiya). Ils rattachent leur ancêtre éponyme Abd Er-Rahman Rekkaz à Oqba ben Nâfi, le conquérant de l'Afrique du Nord et l'aïeul revendiqué par les Kounta. Voici sa chaîne généalogique: Rekkaz ould Bou Bakrin ould Abd Allah ould Sidi Mohammed ould Sidi Salem ould Sidi Brahim ould Sidi Othman ould Alioun ould Sidi Abd Allah ould Sidi Jaafer ould Salem ould Oqba.

Une autre tradition, recueillie chez les tribus voisines et non

déniée par quelques Torkoz, leur donne une origine berbère. Les ancêtres des Rakkaz, dit-elle, vinrent, par delà l'Adrar, du Sud marocain avec Bou Bakar ben Omar (onzième siècle). Leurs descendants arrivèrent dans le Sahara occidental, en même temps que les pères des Medlich et des Id Ar-Zimbo. Par la suite, les Torkoz qui s'étaient créé de belles palmeraies dans l'Adrar, en furent dépouillés puis furent chassés du pays par les Smassid. Il en reste à peine quelques tentes dans l'Adrar. Les Torkoz sont les cousins des Chleuh Rekakza et autres qui habitent l'Oued Noun, où ils sont restés guerriers et à moitié sédentaires, et également les cousins des Terkeïza, qui habitent l'oasis de Mreïbot, près de Tindouf. Cette tradition se rapproche certainement de la vérité.

Rekkaz, id est «le tapoteur» ainsi nommé parce qu'il portait

toujours un bâton avec lequel il frappait le sol, vivait au temps de l'imam Hadrami, c'est-à-dire vers la fin du seizième siècle et le début du dix-septième siècle. Cette date est bien déterminée par la tradition, parce qu'elle fait de son fils Ahmed et de son petit-fils Berrek, les chefs Torkoz pendant «la guerre de Boubbah» (dix-septième siècle).

Voici le tableau généalogique établissant la filiation ethnique de

toutes les fractions torkoz (Brakna, Tagant et même Hodh et Azaouad) à l'égard de Rekkaz.

 

Ahel Bahmouda.

Ida Ou Amar.

Berrek, père des Brarka Helalma.

(Aleg). Ahel Hemid ould

Boubah.

O. Eli Mbarek.

O. Sidi Bou Bakar.

O. Sidi Reguieg.

Sidi Ahmed, père des

O. Sidi Ahmed Aleïa.

Ahmed Ahel Bar (rares). Oulad Sidi Ahmed

(Moudjéria).

Abd Er- O. Sidi Boussar.

Rahman, O. Sidi Salé. le

Rekkaz Belahmar, ancêtre des

Oulad Belahmar

(Tagant).

Abd Er-Rezzaq, père des

Renia, ancêtre des Id

Ahel Abd Er-Rezzaq

ag Renia (Trarza).

(Hodh.) (Regueïba).

Talaba, père des Ahel

Sidi-l-Mokhtar et des

Ahel Tahel Ahmed.

Mohammed, père d'Ali Bou Ghareb, qui est l'ancêtre des

Ghouareb ou Lghouareb (Tagant).

Amar, père de Tiki, qui est l'ancêtre des Oulad Tiki (Tagant).

 

Les premiers Torkoz arrivèrent dans le Brakna «vers le temps du

Cherr Boubbah, ou peu après», c'est-à-dire à la fin du dix-septième siècle. C'est de là que date la scission de la tribu. Tribu à chameaux jusque-là, les nouvelles conditions géographiques la transformèrent. Les fractions du Tagant: Oulad Sidi Ahmed et Ghouareb, gardèrent leur cheptel camelin. Les Brarka et quelques sous-fractions cousines qui descendaient avec eux vers le sud et s'établissaient dans l'Aftout devinrent propriétaires de bœufs. Les premiers furent longtemps les plus riches. Mais, par la suite, les Brarka doublèrent leurs richesses pastorales par le commerce et furent classés les plus fortunés des cinq fractions.

Les Torkoz assurent qu'ils ne prirent pas part à la guerre de

Boubbah, n'étant arrivés dans le Sud que quelques années après la conclusion de la paix. Mais les Tolba voisins placent leur arrivée avec la fin du Cherr Boubbah, et disent formellement qu'ils prirent part au combat final de Tin Yefdan. C'est de ce jour que daterait leur dispersion. Ils durent, comme les autres tolba, se soumettre au payement d'une horma, qui fut fort longtemps perçue par les Oulad Ahmed et les Oulad Yahia ben Othman et les Ahel Soueïd Ahmed sur les fractions torkoz ressortissant à leur autorité. Par la suite, leur état s'aggrava de redevance envers les Ahel Soueïd Ahmed. Il est vrai qu'avec le temps les Torkoz du Brakna ont pu se dégager de ces tributs, depuis longtemps déjà en ce qui concerne les Oulad Ahmed, plus récemment pour les Abakak, à qui, par transformation de la tradition, ils ne peuvent encore aujourd'hui refuser, de temps en temps, de légers cadeaux. On trouve, d'ailleurs encore, un certain nombre de tentes torkoz dans les campements Abakak, à qui ils servent de tolba.

En résumé, il n'y a plus aujourd'hui dans le Brakna, en fait de

Torkoz, que la fraction Brarka. Les Oulad Sidi Ahmed, les Ghouareb et les Oulad Tiki sont dans le Tagant; les Ahel Abd Er-Rezzaq se partagent entre le Hodh et le Regueïba, le Tagant et le Trarza. Il y a même une fraction torkoz de 10 tentes chez les Kounta de l'Azouad, dans la fraction Regagda, sous-fraction des Ahel Sidi Ceddiq.

Les Oulad Sidi Ahmed ont vécu plusieurs années au Brakna, où

ils s'étaient réfugiés après la perte de leurs chameaux. Ils retournèrent au Tagant, en 1911-1912, mais entendirent conserver l'usage des pâturages du Sud, ce qui amena des conflits avec leurs cousins. Il y eut des batailles sanglantes entre Oulad Sidi Ahmed, Ghouareb, que les premiers voulaient empêcher de boire à Tindel, dans l'influent du Gorgol et Brarka. Elle donna lieu aux sanctions suivantes des autorités du Brakna et du Tagant.

1o Une amende de 500 francs, répartie entre les principaux

membres de la djemaa, a été infligée aux Oulad Ahmed;

2o D'après les mêmes dispositions, une amende de 300 francs a

été infligée aux Brarka;

3o Trois Oulad Ahmed, coupables d'avoir tiré sur les Brarka, ont

été punis de quinze jours de prison;

4o Les Torkoz ont été désarmés;

5o Leur tribu, sous le commandement de Sidina a été groupée

dans un rayon en rendant la surveillance facile pour le Commandant de Cercle;

6o Une dïa est payée par les coupables aux Brarka blessés. Elle

a été fixée, suivant les coutumes, à 340 pièces de guinée filature payables, la moitié en mai et l'autre moitié en août.

Après entente avec le Tagant, la question de principe fut réglée

ainsi en 1914. Le Brakna, sauf la partie Est-Agan, et le Trarza: Aguiert, Tin Yarech, Letfotar, sont interdits aux Oulad Sidi Ahmed. D'autre part, défense est faite aux Brarka de dépasser la ligne Ouezzan—Lmeïdja—Tindel.

Avec les Id ag Jemouella, les relations ont toujours été forts

tendues. Avant et depuis notre arrivés, de sanglants combats ont été livrés entre ces deux tribus, et, jusqu'en 1915, où une répression sévère intervint, et jusqu'en mai 1917 où cinq Abakak venus récolter de la gomme et pillarder aussi sur le territoire torkoz et qui furent pris pour des Id ag Jemouella, furent criblés de coups de feu et blessés à coups de massue. Cette méprise n'eut pas d'autres suites que les réparations accoutumées.