Études sur l'Islam et les tribus Maures: Les Brakna
Chapitre III: Oulad Ahmed
[8] Cheikh Fal est mort de la grippe au milieu de 1919.
Les notables de ces fractions sont: Guenfit ould Amar ould Abid; Mohammed Fadel
Allah; Sliman ould Fadel et Mouboud ould Bel-Aïd.
Elles comprennent 45 tentes et 236 personnes. Leur cheptel se compose de 3
chevaux, 45 bovins, 1 chameau, 923 ovins et 23 ânes.
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Les fractions Oulad Siyed ne se séparent guère dans leurs transhumances. On les
trouve en hivernage, dans les environs de Diguet Mémé, au nord de Chabbour et Kraat-Asfar; en saison sèche à Bou Dioud et Maye-Maye.
Le cheptel de l'ensemble de la tribu est de 7 chevaux, 509 bovins, 6.250 ovins, 5
chameaux, 101 ânes. Comme tous les hassanes, les Oulad Siyed n'ont pas de marque. Quelques-uns ont cependant le feu qaf emprunté aux Dieïdiba, qui sont tous tolba.
La tribu comprend 217 tentes et 1.037 ânes (Recensement 1918). Son cadi
particulier est Dida, cadi des Dieïdiba, qu'on verra plus loin. L'esprit religieux de cette tribu guerrière est des plus faibles. Il n'y a qu'un nombre infime de gens à avoir reçu l'ouird et encore n'en pratiquent-ils pas les rites. On cite entre autres, Bou Bakkar Kheddich, Qadri par Mohammed Mahfoudh ould Cheikh Mostafa ould Cheikh al-Qadi, des Dieïdiba, et le chef de tribu lui-même, Hobeïb, qadri aussi, par le Cheikh Obeïd ould Salim.
CHAPITRE III
OULAD AHMED
1.—Historique.
Au vrai sens du terme, les Oulad Ahmed sont des Brakna, c'est-à-dire des
descendants de Barkanni. Leur ancêtre éponyme, Ahmed, est un des nombreux fils d'Abd El-Jebbar ould Kerroum ould Mellouk ould Barkenni. Ils sont donc les cousins germains: 1o des Oulad Abd Allah (Oulad Siyed et Oulad Normach, puisque Mohammed (fils d'Abd Allah et père de Siyed et de Normach) et Ahmed ould Abd El-Jebbar sont tous deux petits-fils de Kerroum; 2o des Oulad Biri, puisque Ahmed précité et Mohammed, père de Biri, sont tous deux fils d'Abd El-Jebbar.
Ce sont donc de vrais Arabes hassanes, du groupe dit Marafra, ou descendants de
Marfar ould Oudeï ould Hassan.
Au début du dix-huitième siècle, les Oulad Ahmed, qui ne s'étaient pas encore
séparés des Oulad Biri, vivaient avec eux dans l'Iguidi, entre Khroufa et Boutilimit, en bordure des Trarza, ou entremêlés à eux. Quand les Oulad Abd Allah, après la conquête du Brakna, vinrent se fixer dans l'Agan, sous le commandement d'Ahmeïada, les deux tribus appuyèrent vers l'Est. C'est là que les Oulad Ahmed trouvèrent les Oulad Abd Allah. Ils ne les quittèrent plus, fusionnèrent avec eux et arrivèrent à considérer comme un insigne honneur d'être pris pour les descendants d'Oulad Abd Allah, origine que les vrais Oulad Abd Allah leur ont contestée à juste titre.
Des la séparation des Oulad (Mohammed ould Abd Allah en Oulad Siyed et Oulad
Normach), les Oulad Ahmed suivirent ces derniers et s'allièrent à eux par des mariages, contractés presque exclusivement entre hommes Oulad Normach et femmes Oulad Ahmed. Quoique considérant les Oulad Ahmed comme des gens inférieurs, les Normach consentirent, par intérêt politique, à leur laisser entendre qu'ils croyaient à une origine commune. Ils affectaient de prendre pour des liens de fraternité ce qui n'était qu'un cousinage. C'est ainsi qu'ils avaient pour eux les égards et traitements qu'on se doit entre membres de la même famille. On sait par exemple qu'il est une habitude chez les Maures, qu'ils soient guerriers ou Berbères, c'est de ne jamais priser, ni fumer, ni parler de femmes ou entendre parler d'elles devant un membre de sa famille, qui ne soit pas de son âge.
Ces flatteries des Normach étaient intéressées, car, par suite des guerres
continuelles, le nombre de leurs guerriers avait diminué considérablement et ils devinrent très inférieurs numériquement à leurs adversaires: les Oulad Eli et les Oulad Siyed. C'est alors qu'ils s'allièrent avec les Oulad Ahmed en leur faisant des cadeaux, en les caressant, et en leur laissant piller indistinctement amis et ennemis.
Contrairement aux deux groupes Oulad Abd Allah, les Oulad Ahmed n'exercèrent
jamais leur suprématie sur la même région; ils vivaient tantôt dans l'Agan, à côté d'Ouezzan, à Aleg, à Chogar, dans le Chamama, près des Oulad Normach, tantôt à Tamourt Nadj, près des Ahel Soueïd Ahmed.
Les Oulad Ahmed pillaient un peu partout, surtout là où il n'y avait pas de danger, et
ils méritèrent le surnom qui leur fut donné par les tribus du Brakna, «les corbeaux».
Mollien qui fit, en 1817, le voyage de Podor et qui a laissé sur les Maures des
renseignements, généralement exacts, fait des Oulad Ahmed une description peu flattée et non sans fantaisie.
C'est près de ce fleuve (Sénégal) que l'on rencontre les Oulad Ahmed, restes d'une tribu de
Bédouins qui a été presque totalement exterminée. Chassée des bords du Nil, où elle était établie,
elle vint se réfugier sur ceux du Sénégal, où elle exerça sa fureur sacrilège, même sur les
marabouts, crime impardonnable chez les Maures. Le roi des Braknas jura leur perte; leur
destruction suivit de près sa menace. Réduits à un petit nombre, les Oulad Ahmed se font
remarquer par un caractère féroce; ils le cèdent pourtant en ce point aux Ouladamins (Oulad Delim)
qui errent dans le voisinage de Portendic, car ceux-ci sont, dit-on, anthropophages. L'aspect d'un
Oulad Ahmed respire, comme celui du tigre, une soif de sang que rien ne peut assouvir; son regard
farouche se promène de tous côtés, comme pour découvrir une proie; sa barbe est rare, mais dure
et hérissée; son corps est petit, mais plein de vigueur. Son costume est comme celui des autres
Maures, excepté qu'il n'a qu'une tunique, qu'il serre autour de ses reins avec une ceinture. On dirait,
en voyant son air féroce, qu'il médite de venger la mort de ses ancêtres et de se soustraire au tribut
qu'on lui a imposé. Le cri de mort que poussaient ces barbares, en pénétrant dans un camp qu'ils
voulaient piller, m'ont dit les Maures, ressemblait au rugissement des bêtes féroces; il glace encore
d'effroi les Maures, lorsqu'on l'imite devant eux.
A notre arrivée dans le pays, la réputation des Oulad Ahmed était toujours aussi
brillante et nous pûmes constater, les premiers temps, qu'elle était parfaitement justifiée.
On peut dire des Oulad Ahmed qu'ils ont le génie du mal, écrit le lieutenant Duboc en 1907. Il n'y
a pas de méfait qui se commette dans le pays sans qu'on ne puisse y trouver la main de l'un d'eux.
Ils pillent les caravanes non armées, s'attaquent aux gens inoffensifs, volent la récolte de gomme
aux campements de captifs qui sont isolés dans la brousse, leur enlèvent leurs guerbas d'eau pour
les faire souffrir de la soif. On peut se rendre compte que le surnom qui leur fut donné par ceux qui
ont à souffrir de leur lâcheté, n'a rien d'exagéré.
Avec le temps on a compris que la meilleure solution à cet état de choses était
l'utilisation à notre profit de ces qualités guerrières. Les Oulad Ahmed jouent désormais un rôle de couverture militaire sur le front du Brakna. Au début de 1916, on a formé chez eux et avec leurs meilleurs guerriers trois goums de 8 fusils chacun. Les armes, ainsi que 600 cartouches, 12 rahla et 24 guerba, ont été confiés à Seneïba, chef de tribu, de façon à lui permettre de faire partir directement ses hommes de son camp de Chogar sur les traces de l'ennemi. Les Oulad Ahmed se sont ainsi distingués à plusieurs reprises dans la poursuite des rezzous Regueïbat. Ils font de plus de fréquentes reconnaissances sur la ligne Al-Ouasta, In Tichilit, Ouezzan, et envoient les «chouf» vers le Nord.
Pour bien comprendre l'historique des derniers événements et la situation actuelle, il
faut d'abord donner le tableau généalogique de la tente princière des Oulad Ahmed.
Tableau généalogique.
1. Ahmed,
ancêtre
éponyme.
2. Bou Rouizi. Al-Afna. Moummou. Rouis. Heddi. Bakkar.
Fati Beïhoum. 3. M'haïmdat.
Omran.
4. Mbodye.
5. Dadif.
6. Bou Bakkar.
7. Sidi.
8. Mbarek. Biram.
9. Sidi. Ahmoïmid.
10. M'moïmed. Mbarek. Mohammed. Sidi Ahmed. Biram. Seneïba.
(1) Ahmed l'ancêtre éponyme, fils d'Abd El-Jebbar, a de nombreux frères,
Mohammed, l'ancêtre des Oulad Biri Qrah, Abhoum, Besserin, Ajem, ancêtres des petites fractions Ida Qrahoua, Id Abhoum, Ida Besserin et Ijouam, qui vivent chez les Oulad Biri, et enfin Al-Gouassi, ancêtres de la fraction repentie (tiab) de ce nom, qui vit chez les Tagat. Il a en outre six fils: (2) Bou Bakkar, chef après son père, Rouizi et Al-Afna, Moumou et Rouis dont la postérité constitua 4 fractions des actuels Oulad Ahmed; Heddi, dont la postérité est éteinte.
(2) Bou Bakkar, fils d'Ahmed, eut 4 fils: Fati, dont la postérité est éteinte; Omram et
Beïhoum dont la postérité s'est fondue chez les Oulad Ahmed; M'haïmdat, qui continua le commandement.
(3) M'haïmdat, (4) Mbodye, et (5) Dadif n'ont laissé aucune trace. (6) Bou Bakar, fils de Dadif, et chef de la tribu vers le milieu du dix-huitième siècle,
est l'ancêtre de la tente princière actuelle des Oulad Ahmed: les Ahel Bou Bakkar, et c'est pourquoi on voit les personnages actuels ordinairement dénommés sous le nom d'Oul Bou Bakkar, encore que quatre générations les séparent de leur ancêtre.
(7) Sidi, fils et successeur de Bou Bakkar eut deux fils: (8) Mbarek et Biram, ancêtres
des branches aînées et cadette de la tente princière. C'est de là que partent les dissentiments et rivalités qui ont agité les Oulad Ahmed pendant la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, et jusqu'à nos jours.
A Mbarek succéda à la tête des Oulad Ahmed son fils (9) Sidi, et à celui-ci son fils
aîné (10) Seneïba. Nous allons voir successivement les cinq fils de Sidi, ainsi que leur cousin Biram ould Ahmoïmid ould Biram ould (7) Sidi et retracer aussi les événements actuels.
Seneïba, né vers 1865, était chef des Oulad Ahmed à notre arrivée; mais d'un
caractère mystique et formé à la piété par Cheikh Sidïa, son maître, il avait de plus en plus tendance à se détacher des choses politiques et à se consacrer à la prière. En fait, c'était son frère immédiatement cadet, H'moïmed qui exerçait le commandement. Seneïba, circonvenu par Cheikh Sidïa, fit sa soumission, dès le début. Il fut nommé chef de goum par Coppolani et reçut une mensualité de 300 francs. Cette allocation lui ayant été supprimée, avec la disparition des goums (1905), Seneïba partit en dissidence pour l'Adrar. Il assista à divers razzis, dirigés contre nos sujets brakna, mais ne semble pas avoir pris part à la surprise du convoi de ravitaillement d'Aslat (4 juin 1908), bien qu'on le lui ait reproché. Quelque temps après, il partit pour le Maroc avec un compagnon des Ahel Cheikh Al-Qadi (Dieïdiba) pour faire le pèlerinage de la Mecque. Le Dieïdibi étant mort en route, Seneïba n'eut pas le courage d'aller plus loin: il s'arrêta à Fez, revint à Marrakech, et y vécut assez misérablement. Il demanda l'aman en 1911 et, autorisé à rentrer au début de 1912, sur la demande de Cheikh Sidïa, alla se faire oublier et vivre dans la piété auprès de son maître spirituel. Nous le retrouverons plus bas.
Au départ de Seneïba, son commandement fut disputé entre ses deux frères,
H'moïmed, déjà vu, et à qui sa conduite antérieure envers les Oulad Siyed, alors qu'il exerçait le commandement au nom de Seneïba, avait attiré bien des haines, et Mohammed, H'moïmed fut reconnu, mais après une certaine période de tiraillements, il abandonna la partie et se réfugia dans le campement de son cousin Biram ould Ahmoïmid. Mohammed, resté seul, se fit bientôt haïr de ses administrés, qui l'abandonnèrent pour la plupart, et allèrent planter leurs tentes dans le campement de H'moïmed et de Biram.
Les dissensions se perpétrèrent jusqu'à 1908. Les deux partis se dénonçaient eux-
mêmes à Aleg. Par Biram, on arrivait à prouver, en mars 1907, que Mohammed avait caché à plusieurs reprises, dans son campement, Bakkar, le chef des Normach dissidents: et que de plus il avait pris part lui-même à des vols à main armée; il fut donc arrêté, ainsi que son jeune frère Sidi Ahmed, et condamné à 8 mois de prison par le tribunal de cercle (1908). Cette aventure réconcilia les frères ennemis. Par la complicité de H'moïmed, Mohammed et Sidi Ahmed ne tardèrent pas à s'évader de la prison de Boghé. Ils pillèrent les campements de leurs dénonciateurs et partirent en dissidence en entraînant leurs frères, et notamment l'inquiet et indécis H'moïmed, quelques Oulad Ahmed et le jeune Lobat, des Normach. Par la suite, on revit maintes fois Mohammed dans les razzi qui s'abattirent sur le Brakna, mais la voix publique prétend qu'il les accompagnait sans armes, et sans prendre part aux pillages. Néanmoins, plusieurs fois, des Oulad Ahmed restés loyalistes et attaqués par les dissidents furent blessés et même tués; et ces faits soulevèrent contre les Ahel Bou Bakar des haines inextinguibles.
C'est ici qu'apparaît Biram ould Ahmoïmid, chef de la branche cadette, à la tête de la
tribu. Jusqu'à cette date, il ne s'était guère signalé que comme un coupeur de routes et un condottieri. Il accompagnait, dit-on, Bakkar ould Ahmeïada, quand celui-ci, vers 1898, vint assassiner Mohammed ould Sidi Elî, frère de l'émir. Vers 1901, mis à la tête de leur campement par quelques tentes Oulad Ahmed, mécontentes de Seneïba et surtout de H'moïmed, il fait bande à part et devient chef ouvert de l'opposition. Il se rallia à nous, dès notre arrivée dans le pays, et commanda plusieurs fois un goum de guerriers Oulad Ahmed. A ce titre, il reçoit une mensualité de 300 francs qui lui est supprimée en 1905. Mais plus prudent que son cousin Seneïba, il accepte la chose sans esclandre. Après la fuite de Bakkar, il est accusé de complicité et déporté au Sénégal. Il vécut paisiblement à Kaolak, et fut gracié et 1908. Peu après, le départ en dissidence de ses cousins de la branche aînée le laissait maître de la situation. Il fut élu chef de la tribu.
Son commandement fut des plus médiocres; aussi, dès le retour de H'moïmed, celui-
ci fut-il remis à la tête de la tribu (octobre 1910); mais ce n'était pas encore la bonne solution, H'moïmed ayant laissé trop de haines derrière lui, et n'étant pas au surplus le représentant héréditaire des Ahel Bou Bakkar. Biram fut donc réélu un mois après (novembre 1910), mais cette fois avec deux assesseurs (Sidi Ahmed ould Boun et Ahmed Louli), chargés de le surveiller et de contrôler ses actes.
Cependant les Ahel Bou Bakar rentraient peu à peu; ce furent d'abord les deux
évadés de Boghé: Mohammed et Sidi Ahmed, puis le chef de la famille, Seneïba lui-même (fin 1911). L'insuffisance du triumvirat, qui gouvernait les Oulad Ahmed, se faisait sentir de plus en plus. Un incident combla la mesure. Une occasion s'offrait pour eux de témoigner de leur dévouement et de leur adresse: c'était la capture de Sidi Lamin ould Bakkar ould Soueïd Ahmed, chef d'une bande id ou aïch qui opérait à cheval sur les cercles du Tagant, de Gorgol et du Brakna. Leur goum n'obtint aucun résultat, alors que les circonstances étaient entièrement favorables pour en finir avec ces pillards. On alla donc chercher Seneïba dans sa retraite spirituelle, auprès de Cheikh Sidïa, et on l'invita à réconcilier les deux partis rivaux: celui du chef Biram et celui de H'moïmed.
Les pourparlers s'éternisèrent et donnèrent lieu à des chassés-croisés amusants.
Biram et H'moïmed, inquiets de voir l'influence que Seneïba reprenait rapidement, se rapprochèrent. Biram fit des avances et H'moïmed y accéda en venant planter sa tente chez H'moïmed. Enfin l'accord se fit en 1913. L'énergique intervention de Seneïba réalisa l'unité de la tribu, et comme se fut à son profit que la chose se fit, il fut nommé chef des Oulad Ahmed (fin 1913). Son frère H'moïmed et son cousin Biram restaient chefs de leurs campements respectifs. Depuis ce jour, l'administration des Oulad Ahmed est assurée convenablement.