Faire paysan
Faire paysanne
Autour de sa ferme, à l’extérieur du village de Corcelles-le-Jorat, il y a des oies qui font office de chiens de garde et deux ânes encore un peu farouches, ils viennent du Refuge de Darwyn, près de Genève, une association de protection des équidés. Dans la cour de l’exploitation, je vois, sous une serre maraîchère, une petite piscine ronde pour les enfants ; je retrouve Anne Chenevard qui discute avec sa belle-sœur, en train de changer la petite dernière dans le coffre d’un break Peugeot.
Elle m’accueille dans son appartement, sous les toits, un espace lumineux avec des poutres apparentes, une splendide vue sur les Alpes, des Dents du Midi à la Jungfrau. Sur le canapé, la guitare et les livres de conjugaison de son fils Léni ; sur l’étagère, l’un de ses trophées de tir. Elle porte un t-shirt « Boxeur des rues », montre un caractère bien trempé ; elle a un débit de paroles peu commun dans le monde paysan, une précision dans les mots, un discours rodé qu’elle a déjà maintes fois répété. Devenue une figure médiatique de l’agriculture suisse-romande, elle a appris à devenir communicante, vulgarisatrice. Ce qui ne l’empêche pas d’accompagner par des gestes de la main ses coups de cœur, ses coups de gueule, et parfois laisser l’émotion jaillir dans ses yeux. Il est 11 heures, elle me propose un sweet chaï.
Anne se rappelle avoir entendu son père lui dire, lorsqu’elle avait 16 ans : « On a un domaine difficile à travailler, plus adapté pour un homme. Je verrais plutôt ton frère le reprendre… »
Il est question d’une époque où l’un des objectifs principaux de l’agriculture était d’avoir un fils ; une époque où si une femme souhaitait devenir paysanne, elle devait épouser un paysan ; une époque où beaucoup de filles d’agriculteurs, ne voulant revivre ce qu’avait vécu leur mère, laissaient de nombreux paysans célibataires ; une époque où la seule option pour exister vraiment en tant qu’agricultrice était de figurer sur le « Calendrier des femmes paysannes » ; une époque presque révolue.
À cet âge-là, Anne opte finalement pour une formation d’horticultrice. Elle enchaîne ensuite différents métiers – aide-infirmière en maison de retraite, éducatrice pour handicapés –, avant de partir deux fois au Pérou pour travailler dans un orphelinat (elle en ramène un tatouage de fleurs sur le cou) ; c’est aussi au Pérou, en 2008, qu’elle a son fils. Si le père ne souhaite pas être présent auprès de lui, le grand-père, par contre, si heureux d’avoir un petit-fils, s’en occupe beaucoup, d’autant plus que le frère d’Anne a déjà renoncé à reprendre l’exploitation.
À son retour d’Amérique du Sud, elle se lance d’abord dans des études d’infirmière, puis dans un CFC accéléré d’agricultrice (le très apprécié « article 32 », qui permet de devenir paysan en deux ans, en faisant un stage dans la ferme familiale). Une fois le diplôme en poche, elle ne laisse pas le choix à son père, ne souhaitant pas être co-exploitante avec lui : le 1er janvier 2017, elle devient propriétaire et gérante du domaine, rémunérant son père, qui, selon ses dires, a plutôt pris le rôle de « salarié-chef ».
Anne se présente comme « agricultrice »; elle trouve que « paysanne », cela fait trop « femme de ». Elle s’inscrit ainsi dans la généalogie des Chenevard, agriculteurs depuis six générations : en réalisant des recherches, elle s’est aperçue que la deuxième génération avait déjà vu une cheffe d’exploitation, une certaine Rosalie, de surcroît mère célibataire. Cette dernière avait remis le domaine à sa fille unique, Elisa, avant que trois générations d’hommes reprennent les rênes. Cela dit, sur les dix fermes que compte le village de Corcelles-le-Jorat, trois sont dirigées par des femmes. Et bientôt quatre. C’est un chiffre inespéré quand on sait que seuls 7 % des chefs d’exploitation en Suisse sont des femmes. Et que cette statistique est faussée : un paysan à la retraite ne reçoit plus de paiements directs et se trouve souvent obligé de transmettre « sa » ferme à son épouse, pour autant qu’elle soit plus jeune, simplement pour continuer de toucher des aides fédérales.
Cette faible représentation des femmes fait qu’on retrouve aujourd’hui une grande majorité d’hommes dans les hautes sphères de l’agriculture, à l’exception bien sûr de structures telles que l’Union suisse des paysannes et des femmes rurales ou l’Association des paysannes vaudoises.
Pendant des décennies, des établissements comme Marcelin, à Morges, ou Grange-Verney, à Moudon, ont proposé une école d’agriculture pour les hommes, et pour les femmes, une « école ménagère » (rebaptisée Centre d’enseignement des métiers de l’économie familiale). « Imagine qu’on y apprend toujours à amidonner les chemises et lustrer l’étain », s’amuse Anne. Heureusement, le CFC d’agriculteur concerne actuellement, selon les cantons, entre 20 et 40 % d’agricultrices.
Le fait est que pendant des années, ces deux filières distinctes ont renforcé une répartition stricte des tâches : extérieures pour les hommes, et proches de la ferme pour les femmes. Encore aujourd’hui, il arrive que les hommes aient le quasi-monopole des tâches mécaniques ; les femmes conduisent alors « le deuxième tracteur », le plus vieux, le plus bruyant, le moins confortable. Elles sont souvent exclues des décisions concernant l’élevage du bétail, se contentant de soigner les « petits animaux », les poules, les lapins. Elles ont quant à elles le grand privilège d’assumer les tâches domestiques et accessoires, ces activités qui n’ont pas beaucoup changé en un siècle – arrachage des mauvaises herbes ou effeuillage des vignes –, des travaux manuels, non mécanisés, le dos courbé, les mains sales, des besognes sans reconnaissance. Elles ne sont encore parfois qu’une zone tampon entre le mari et le fils, un renfort, un bouche-trou ; leurs corvées s’organisent en fonction des travaux des hommes.
En 2022, seul un tiers des femmes d’agriculteurs touchent un revenu : un salaire versé par le mari ou un partage des gains en tant que co-exploitante. Beaucoup ne sont pas propriétaires. Le fait qu’elles consacrent au domaine une cinquantaine d’heures par semaine n’y change rien. Elles sont des travailleuses de l’ombre, n’ont pas de statut reconnu, ne cotisent pas, vivent sans protection sociale. Ce sont des femmes « sans activité lucrative », des mères au foyer, des femmes de ménage, des bénévoles.
Même après trente années de collaboration, une paysanne qui demande le divorce doit quitter la ferme, faire le deuil du lieu, repartir de zéro, sans formation reconnue, sans certificat de travail, avec les difficultés d’embauche due à l’âge. Comment trouver un appartement sans fiche de salaire ? Comment toucher le chômage sans revenu ? Pire, elles n’osent souvent pas demander leur dû pour ne pas morceler le futur domaine de leurs enfants, elles préfèrent renoncer à leurs droits.
Anne Chenevard ne vivra jamais telle situation. En parallèle de son activité agricole, elle travaille au CHUV comme infirmière dans un service d’infectiologie : « Soigner les gens, soigner la terre, les animaux. Ces deux emplois se nourrissent l’un de l’autre : je suis meilleure infirmière parce que je suis paysanne, et vice-versa. » Le seul problème, c’est l’état de ses mains pour assumer des soins infirmiers ; c’est pour cela qu’elle porte des gants dans les services, mais aussi pour traire.
Anne me dit encore que devenir paysanne sur le tard est une bonne chose : « Quitter pendant quelques années le vase clos de l’agriculture ouvre l’esprit. Ayant été témoin des horaires et des responsabilités des médecins-assistants ou du personnel soignant, je n’oserais plus me plaindre d’une surcharge de travail. »
Pour l’aider à exploiter un domaine de 43 hectares et élever 27 vaches, elle ne peut hélas plus compter sur son père, décédé d’un cancer fulgurant en 2021. Sa mère Cécile a également pris ses distances par rapport à la ferme : « Elle a largement fait sa part », dit sa fille, reconnaissante. Elle s’appuie désormais sur un « dépanneur », un jeune agriculteur du village qui vient donner des coups de main sur demande. Elle travaille surtout avec un employé, Raymond, un paysan qui avait rencontré son père à l’école d’agriculture, et qui, n’ayant pas de successeur, a préféré vendre son exploitation.
Du temps de son père, avant qu’elle ne reprenne le domaine, il y avait un autre collaborateur : son oncle. Ce dernier n’avait jamais voulu faire ce métier. Il s’était retrouvé boucher, puis agriculteur. Il ne s’était jamais marié, s’exprimait peu, travaillait du mieux qu’il pouvait jusqu’au jour où, avec l’instrument que l’on utilisait alors pour abattre les vaches – il n’y a pas de tabou avec Anne –, il s’est donné la mort.
Pour elle, si tant de paysans se sont suicidés, c’est surtout à cause d’un manque de reconnaissance. Elle marque un temps de silence. Elle me raconte une anecdote récente et révélatrice. Son fils Léni, qui a maintenant 13 ans, a appris à l’école le tube de Patrick Bruel Place des grands hommes : « On s’était dit rendez-vous dans dix ans... » Anne lui a demandé : « Et toi, que feras-tu dans dix ans ? » Il a répondu : « En tout cas pas paysan, c’est trop la honte ! »
Cette réponse l’a bouleversée : « C’est insensé, ce métier est devenu une insulte ! Pour peu, le paysan s’excuserait de nourrir les gens. Moi, je ne veux pas faire pitié, j’ai envie de donner envie ! »
Elle se souvient que durant la pandémie de coronavirus, ses collègues portaient un badge « Fière d’être infirmière ». Elle rêve d’une démarche semblable chez les paysans.
(En vérité – je le découvrirai plus tard –, il existe bel et bien une marque de vêtements qui vend en ligne toute une gamme de combinaisons de travail « Fier d’être paysan », de vestes « Droit dans mes bottes », de tasses « Tu manges donc je suis », de tabliers « To beef or not to beef », de chaussettes « Bon sens paysan », de t-shirts « Pas de blé, pas de pain », de boxers « Soyons ferme », etc.)
Mais revenons au domaine Chenevard. On quitte l’appartement d’Anne pour visiter l’exploitation. On se retrouve dans un pré attenant à une vieille étable, construite dans les années 1980 par son père. Elle y garde aujourd’hui une vache qui allaite deux gros veaux. Un peu plus loin, il y a un poulailler à l’ancienne, qu’il faudra bientôt déplacer : c’est en effet sur ce bout de terrain qu’elle va construire prochainement une étable en prolongement de la ferme.
Quand en 2017 elle a repris le domaine, elle s’est dit : soit j’arrête le lait, soit j’agrandis. Elle aurait pu stopper la production, « extensifier » le domaine, optimiser ses paiements directs, augmenter son taux de travail à l’hôpital, mais un choix de vie n’est pas qu’un choix économique. Elle se lance donc dans des travaux pour un montant de 1,2 million de francs, un investissement à amortir en 50 ans. Elle le fait pour pouvoir vivre de son métier, aussi pour le confort de ses bêtes, et pour honorer la mémoire de son père.
Elle a opté pour une étable à stabulation libre et pour un robot de traite, une machine automatisée vers laquelle ses 45 vaches se dirigeront quand elles le souhaitent, 24 heures sur 24. Cet investissement rendra sa tâche moins pénible ; il apportera aussi plus de flexibilité dans ses horaires. Cependant, elle le sait, un robot de traite représente parfois un surplus de charge mentale, car l’éleveur est en permanence relié via son téléphone à l’installation ; il peut en tout temps consulter les statistiques d’alimentation, de traite ; une sonnerie l’avertit au moindre faux pas, à la moindre panne. « J’espère parvenir à me déconnecter et faire confiance à mes bêtes », me dit-elle.
Autre désagrément du robot de traite, elle aurait pu obtenir le label Gruyère AOP, mais l’achat d’un tel dispositif condamne la démarche : l’appellation explique qu’une traite trop constante, plus de deux fois par jour, a tendance à détériorer la matière grasse du lait ; ce mode de faire nuirait aussi à l’image traditionnelle du paysan suisse.
Agrandir l’étable ne suffit pas. Il faut encore que son lait soit acheté au prix juste. Anne me dit que ces douze dernières années, la Suisse est passée de 44 000 producteurs à 19 000. C’est pour cette raison qu’elle se bat pour un « lait équitable ».
En 2009, des paysans sont descendus dans la rue pour dénoncer la chute des prix du lait ; ils ont défilé sur leur tracteur, bloqué une usine de transformation. C’est à la suite de ces événements que s’est créée, en 2018, la coopérative Faireswiss, dont Anne est membre fondatrice, et actuellement présidente. Cet organe assure à ses membres une rémunération de 1 franc le litre, soit 30 à 40 centimes de plus que le prix du marché : « C’est un projet économique mais surtout social, qui donne de l’espoir, qui valorise le statut d’éleveur. »
En 2021, Faireswiss est parvenu à écouler 1,7 million de litres de lait. La coopérative réunit 85 producteurs, alors qu’une centaine sont inscrits sur une liste d’attente. Le prochain objectif est donc d’augmenter le nombre de points de vente. Le grand distributeur Manor a joué le jeu dès le début, beaucoup de petites épiceries suisse-romandes ont suivi. On trouve maintenant ce « lait équitable » dans 600 commerces.
Les grands distributeurs Coop et Migros ont été plus craintifs. Ils ont reporté la responsabilité de leur refus sur le consommateur qui, selon eux, ne souhaitait pas payer son lait plus cher. « Il faudrait déjà commencer par lui présenter notre produit », fulmine Anne. En février 2021, la filière cantonale Migros Vaud a soudainement accepté de distribuer leur lait… pour le retirer moins d’une année plus tard, car la maison mère, Migros Suisse, venait d’imposer à toutes ses filières de nouvelles règles.
Anne, fatiguée de se faire imposer des contraintes « d’en haut », a cette fois eu le courage de dire non à Migros Suisse, de ne pas se soumettre à ses exigences. De manière plus générale, elle est remontée contre ces grands distributeurs : « Le gâchis des produits alimentaires provient de leurs règlements. On déclasse 40 % des fruits et des légumes à cause des calibres exigés. Le gaspillage se fait surtout avant la mise en rayon, pas seulement après. Il faut arrêter de s’excuser. Il faut parfois savoir leur dire non ! »
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