Faire paysan

Blaise Hofmann · Chapitre 2 sur 12

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Faire paysan

Exploitants agricoles et bobos urbains

 

J’ai cru bien faire. Je les ai invités tous les deux un soir, le père et le fils, deux agriculteurs, deux anciens voisins. Le premier devait me décrire mon rôle de « major de table » lors de la prochaine fête du village, et j’avais envie de mieux connaître le second, qui n’avait que 5 ans lorsque je faisais pour lui et ses frères du baby-sitting. Les voilà donc sur le pas de ma porte avec leur grand sourire, leur humour et une bouteille de chasselas, le leur. On fait le tour du locataire, on prend un verre et des nouvelles de la famille, on parle de vin, surtout de vigne.

En passant à table, le ton monte parce que le père évoque la gestion des forêts, de la faune, de la chasse, du loup évidemment, des corneilles qui l’ont contraint à semer trois fois ce printemps sans toucher d’indemnités et – tout comme mon cousin Alexandre – des dégâts des sangliers (il vient de passer son permis de chasse). Il se moque gentiment du seul vigneron bio du village (c’est un rituel), qui n’aurait toujours pas fini de tailler. Une nouvelle fraîche l’amuse particulièrement : des habitants du quartier des villas ont déposé une demande auprès de la Municipalité pour convertir un petit terrain communal à la permaculture. Il les imagine déjà combattre les limaces à coups de marc de café et de coquilles d’œufs.

À l’heure du dessert – horreur –, je franchis sans m’en rendre compte le point de non-retour en prononçant le mot qu’il ne faut jamais prononcer devant un paysan conventionnel de plus de 50 ans : glyphosate.

Le père ouvre grand les yeux, fait des gestes brusques, manquant de renverser son verre. Le fils essaie de le réfréner, le distraire, peine perdue : « Si tu veux que je désherbe au sarcloir comme en 1900, il faudra aussi que tu acceptes de partir en voyage à cheval ! »

La machine est lancée. Il n’y a plus rien à faire, sinon attendre que les mots soient tous sortis, que la rage s’épuise. « Tu crois qu’il y a quoi, dans tes médicaments ? Parfaitement, des molécules de synthèse ! Pourquoi je ne pourrais pas en utiliser pour protéger mes plantes ? Et ton vigneron bio, tu crois qu’il les traite comment, ses cultures ? Avec des sulfates de cuivre, des métaux lourds ! Et plus souvent que moi parce qu’il doit repasser quand il a plu ! »

Je devrais me dire : c’était à prévoir, mea culpa, j’ai été maladroit. Pourtant, cette fois, ce long monologue me décourage. Je crois comprendre les origines de cette colère mais je ne supporte pas cette incapacité, non pas à se comprendre ou à se convaincre, mais à se parler.

Je suis pourtant né à quelques mètres de chez eux, dans une autre ferme. Mes quatre grands-parents étaient paysans, et mon père, viticulteurarboriculteur. J’ai passé tous les étés de mon enfance sur des échelles à récolter des cerises pour le kirsch, ou sur des chars Hämmerli à empiler sept à huit rangées de bottes de paille. J’ai soigné un millier de moutons dans les Alpes vaudoises pendant un été. Et j’exploite depuis cinq ans un hectare de vigne.

Cela ne suffit pas. Pour le père, je resterai toujours un citadin puisque j’ai vécu une quinzaine d’années à Lausanne, puisque ces années m’ont transformé. Je ne suis plus des leurs, je suis de l’autre camp. Rien à voir avec mes opinions. La différence se mesure à ma manière de parler, de serrer la main, de marcher, de m’asseoir, de tenir mon verre.

La soirée s’est peut-être terminée plus tôt que prévu mais on est parvenus à retrouver une conversation douce et légère. À l’heure de nous quitter, il y avait à nouveau un large sourire au milieu de leur visage. Merci pour l’invitation ! Merci d’être venus !

Avant de m’endormir, machinalement, je fais défiler du contenu sur mes réseaux sociaux. Tiens, le père est actif sur Facebook. Sans surprises, son profil défend les vertus de l’agriculture conventionnelle : « La pollution a chuté durant la pandémie de coronavirus, et les paysans ont continué de travailler, qu’en déduisez-vous ? » Hélas, jamais les algorithmes de ces interfaces ne le feront rencontrer ceux qui pensent autrement.

Loin, très loin de ses champs, vivent ceux qui parlent de slow food et de fermes coopératives écoresponsables. Ceux qui visionnent des tutoriels YouTube faisant l’apologie du purin d’orties, des semences anciennes et du vin nature. Ceux qui font des manifestations au centre-ville. Ceux qui ont pleuré quand Guillaume Canet, déguisé en paysan, se suicide à la fin d’Au nom de la terre. Ceux qui, comme moi, ne savent pourtant pas distinguer un épi d’orge d’un épi de seigle.

Je m’emporte à mon tour. Je fais comme le père, comme tout le monde. J’en veux autant aux citadins hors-sol qu’aux paysans convaincus. Je creuse un peu plus le fossé qui sépare les villes des campagnes, ce nouveau röstigraben qui radicalise les pensées et les actes, qui unit Genevois, Bâlois et Zurichois contre les paysans.

On ne parle plus de modifier ou de faire évoluer. On veut dénoncer, abolir, interdire. On ne cherche plus à réduire et optimiser l’usage des « produits phytosanitaires de synthèse », on exige l’interdiction immédiate de tout produit chimique. On ne veut plus améliorer le bien-être du bétail, on veut faire cesser toute forme d’exploitation animale.

Chaque semaine, les médias me parlent d’une opération coup-de-poing, d’une vidéo choc filmée illégalement dans une porcherie, d’une plainte pénale déposée pour pulvérisation de désherbants trop près des habitations, de la vitrine d’un boucher qui a volé en éclats ou d’une baston générale au Salon de l’agriculture.

Pourtant, pour vendre ses produits, le paysan a besoin des citadins – qui constituent les quatre cinquièmes de la population suisse actuelle ! –, et ces derniers ne révolutionneront pas le monde agricole sans les agriculteurs.

Le projet de ce livre est né en 2021, dans les mois qui ont précédé deux initiatives populaires s’attaquant aux produits phytosanitaires. En cas d’acceptation, la Suisse aurait été le premier pays au monde à interdire le recours à tout désherbant, insecticide et fongicide de synthèse dans le secteur agricole.

Je voyais, d’un côté, des militants mettre le feu à des chars agricoles sur lesquels avaient été déployées des banderoles appelant à voter NON. Je les entendais citer à tour de bras des enquêtes, des documentaires, reprenant à leur compte des citations de celui que les médias appellent « l’Abbé Pierre de l’agriculture », le paysan-philosophe Pierre Rabhi. Pour eux, les paysans conventionnels étaient des pions entre les mains de Syngenta, des empoisonneurs, des pollueurs de rivières, des tueurs d’abeilles, des « complices de l’holocauste agricole ». Et malgré leurs pratiques honteuses, l’argent du contribuable continuait de couler à flots pour les aider à acheter de plus gros tracteurs encore, eux qui, avec leurs terrains à bâtir, étaient déjà tous millionnaires !

De l’autre côté, je rencontrais des paysans conventionnels ravalant leur rancœur face à ceux qu’ils considéraient comme des bobos rêveurs, des étudiants attardés, des idéalistes arrogants, ces citadins qui allaient voter OUI, tout en continuant d’appliquer sur leur visage des crèmes anti-rides chimiques, qui ne parlaient que de « sobriété heureuse », tout en restant accros aux compagnies low cost et aux vins bios chiliens, tout en consommant leur « chimie de ville », leurs antibiotiques, leurs antidépresseurs, leurs anti-stress, anti-vomitifs, anti-cholestérol, anti-gueule de bois, anti-jet-lag, anti-moustiques et anti-tiques.

Les agriculteurs en avaient gros sur la patate. En 2019, on leur avait interdit les néonicotinoïdes, et surtout le précieux Gaucho qui savait mettre en sûreté leurs betteraves. En 2020, on avait retiré de la vente les chlorpyrifos, protecteurs de leurs colzas. Et en 2021, on allait confisquer tout leur arsenal phytosanitaire ? Pourquoi s’en priver, alors que les paysans pauvres de cette planète ne demandent qu’à s’en procurer, eux qui souffrent, impuissants, des dégâts des insectes, des champignons, des bactéries, eux qui s’échinent dans leurs champs comme nos arrière-grands-parents ?

Mon cousin Patrick a été très actif sur Facebook lors de ces votations. Il a été choqué par la violence des commentaires. Il se souvient d’un téléphone avec un ami qui l’avait traité d’assassin parce qu’il utilisait du glyphosate pour désherber ses champs. L’attaque était d’autant plus difficile à digérer que Patrick suivait depuis des années plusieurs projets pilotes pour faire évoluer l’agriculture conventionnelle : pulvériser de l’argile contre les méligèthes (coléoptères ravageant le colza), remplacer le traitement fongicide des semences par des procédés thermiques, tester de nouveaux semis, cultiver du « colza associé » en y ajoutant des « plantes compagnes » qui empêchent les mauvaises herbes de pousser durant l’automne et disparaissent en hiver.

Mon cousin Alexandre avait posté sur son profil WhatsApp la photo d’un champ de colza à Corcelles, un ravissant monochrome, sans charançon ni graminées, avec le commentaire : « Si vous voulez continuer à voir de tels paysages, votez NON. » La démarche avait connu son petit succès parmi ses proches. Il se souvient aussi avoir ressenti une terrible colère en visionnant l’émission « Infrarouge » consacrée à cette votation, particulièrement après la prise de parole d’une conseillère aux États écologiste : « Les jeunes ont le droit, dans l’un des pays les plus riches du monde, à une nourriture exempte de produits toxiques. » Il n’avait plus pu suivre les débats télévisés. Il zappait systématiquement. Il y avait une telle incompréhension de ce que les paysans vivaient. Si son frère était allé tenir un stand pour sensibiliser les promeneurs sur les quais d’Ouchy, si sa femme tâchait de convaincre ses collègues de travail, lui n’avait plus même l’envie d’en discuter avec son entourage. Il avouait avoir complètement perdu patience ; il ne pouvait imaginer faire comprendre son point de vue. Et puis, fataliste, il savait qu’un jour ou l’autre, ce genre d’initiatives serait accepté : « Il est toujours plus difficile de renouveler les homologations des produits phytosanitaires, ça va forcément nous tomber sur la tête, il faudra s’adapter. »

Ces votations rappelaient la fameuse « initiative Bodenmann », en 1998, qui avait pour but, entre autres, de favoriser la libéralisation des importations et limiter les paiements directs aux seuls agriculteurs biologiques. Là aussi, les paysans s’étaient mobilisés, avaient écrit de grands NON sur des bottes de paille dans tout le pays. L’initiative avait été rejetée à 77 %. Cet épisode avait eu le mérite de secouer le monde paysan, de le forcer à dialoguer avec ses détracteurs.

Les deux initiatives anti-pesticides ont également abouti à une large victoire des paysans conventionnels. Pour une fois, pas de röstigraben, tous les cantons suisses les avaient refusées. On observait cependant une nouvelle zone de partage : les villes avaient dit OUI à une faible majorité, tout comme la catégorie des personnes les mieux formées. Les Verts avaient accepté à 85 % des voix, alors que l’UDC était le champion du NON avec 89 % ; son président, Marco Chiesa, regrettait que les campagnes aient à subir « le diktat et la condescendance de la gauche caviar et des moralisateurs verts des villes ».

Peut-être faisait-il aussi allusion au canton d’Argovie qui, en avril 2021, avait tranché en faveur d’un habitant excédé par le tintement des sonnailles de son voisin paysan. Après plusieurs pétitions lancées de part et d’autre, le tribunal avait obligé les éleveurs de la région à retirer les cloches de leur bétail chaque nuit dès 22 heures.

Durant la campagne, j’avais été témoin des discussions de mes amis agriculteurs, je dévorais les pleines pages qui se succédaient dans les journaux, je consommais les reportages télé, les sujets radio, je voyais bien qu’une majorité de journalistes vivait en ville, j’écoutais les débats de mes proches, je contredisais les uns, puis les autres, j’étais conscient que les agriculteurs campaient sur leurs positions, refusaient trop souvent le dialogue, peinaient à entendre les critiques, à se remettre en question, j’essayais de trouver une voie alternative mais j’étais incapable d’avoir un avis définitif. Pour finir, j’avais coupé la poire en deux, voté OUI à une initiative et NON à l’autre. Il me semblait que le résultat importait peu, que la conclusion de tous ces débats se résumait à un constat : les populations rurales et urbaines ne parlaient plus le même langage.

Dans un recueil de textes piquants intitulé Chroniques d’une paysanne (2012), l’ancienne journaliste, politicienne et agricultrice Sylvie Bonvin évoque souvent cette division ville-campagne. Fille d’un paysan d’Estavayer-le-Lac, elle a travaillé pour plusieurs médias, dont le journal Terre et Nature, avant de reprendre avec son mari une exploitation à Rueyre-les-Prés. Ses chroniques ont été écrites le soir, en connaissance de cause, après la récolte des patates, le désherbage des serres ou le paillage de la stabulation. Dans ce journal de bord, elle raconte par exemple que les quatre principaux sujets de conversation des paysans sont la météo, le prix du lait, la paperasse fédérale et… l’ignorance des citadins sur la paysannerie.

Au fil de ces Chroniques, les univers urbains et ruraux se rencontrent parfois – « Le paysan à la plage ressent une discrète solidarité avec le cycliste en maillot de bain » – mais la plupart du temps, tout les oppose : « Nous nous lavons le soir. Mais eux se douchent le matin. Comme si, bizarrement, ils se salissaient en dormant. » Elle rit de ceux qui font de l’exercice dans des salles de sport : « J’ai travaillé l’haltérophilie en chargeant et déchargeant mes caisses de légumes au marché. Plus tard, j’ai exercé le stretching en fixant des fils de fer au plafond de la serre des tomates. En soirée, enfin, tir à la corde pour essayer de retenir au licol la vache Baronne. » Sarcastique, elle dresse la liste des « offrandes » de ceux qui traversent sa campagne en tenant des propos écoresponsables, tous les objets retrouvés dans ses champs : bouteilles vides, boîtes de bière, emballages de chocolat, mégots de cigarette ou bâtons de glace. Elle essaie d’aborder cette confrontation avec détachement et humour : « S’il y a trop de chardons, il suffit de faire courir le bruit qu’ils sont aphrodisiaques et tous les citadins viendront les cueillir. »

J’aimerais aussi pouvoir en rire, mais je peine à me soustraire au débat, je me mets à la place des « propriétaires de la campagne », dans la tête des derniers descendants du peuple paysan. Comment encaissent-ils ces salves de reproches contre leur pratique quotidienne ? Pourquoi ne sont-ils pas plus nombreux à chercher le dialogue ?

À les voir, je me dis que beaucoup ont choisi de rester entre eux, de contenir leur grogne ou se venger en encombrant les routes avec des engins trop lents, trop larges, en propageant des bruits de machines, des odeurs d’animaux sales, en profitant de ne pulvériser leurs « produits phytosanitaires » que lorsque la bise les dirige vers le quartier des villas, en saluant malgré tout d’un signe de tête distant ceux qui habitent ces villas, ceux dont ces « pesticides » commencent justement à taper sur les nerfs.

J’aimerais parvenir par ces pages à restituer les deux points de vue, chercher à les comprendre, et peut-être, qui sait, faciliter la réconciliation.

Le pouvoir de la ville sur la campagne est économique, par les choix de consommation ; il est aussi politique, puisqu’une grande majorité des électeurs vit en ville. Il est surtout symbolique, identitaire ; le cadre des débats est la plupart du temps régi par la société urbaine.

Déjà dans les années 1970, le sociologue Pierre Bourdieu considérait que l’image des paysans était imposée par la bourgeoisie des villes : « Ils n’ont pas d’autre choix que de jouer, pour les citadins et aussi pour eux-mêmes, l’une ou l’autre des figures du paysan, celle du paysan respectueux qui fait dans le populisme populaire, parlant de sa terre, de sa maison et de ses bêtes avec des accents de rédaction d’école primaire, ou celle du paysan heideggerien qui pense écologiquement, qui sait prendre son temps, cultiver le silence et qui étonne les résidents secondaires par sa profonde sagesse. » On retrouve cette dernière caricature dans la promotion publicitaire des grands distributeurs : dans une nature féerique, des visages radieux de bons terriens font la promotion… de légumes hors-sol, de fruits importés et de barquettes d’émincé de poulet industriel.

De plus en plus, la ville impose un nouveau visage à la paysannerie : rustre, lourdaud, réactionnaire, pollueur des sols et tortionnaire d’animaux.

La tension ville-campagne monte encore d’un cran lorsque le sujet est d’actualité, polémique et clivant, lorsqu’il est par exemple question du retour du loup dans le canton de Vaud ; on est en effet passé de 2 moutons et 1 bovin tués en 2020 à 36 moutons, 21 bovins et 7 caprins en 2021. Il suffit alors d’assister à une conférence publique organisée par l’État de Vaud, réunissant dans une même salle, en mars 2022, cent éleveurs, cent militants pro-loups et cent auditeurs curieux ; au dernier moment, la conseillère d’État en charge du dossier avait fait venir un fourgon supplémentaire d’agents de sécurité.

Dans son introduction, la conseillère cherche à « dépassionner un débat très émotionnel ». Elle donne rapidement la parole à celui qui parle du « retour miraculeux du loup », puisqu’il régule la population des cerfs, grands dévastateurs des forêts et des cultures du pied du Jura. À celle qui décrit les procédures d’indemnisation des pertes et le protocole de protection qui pourrait être adopté, s’il était validé par l’Assemblée fédérale : clôtures, chiens de protection et aide-bergers rémunérés par l’État. À celui qui se moque des compensations financières et énumère les dégâts collatéraux : avortements, blessures, baisse de production laitière, agressivité du bétail. Celui qui parle des boyaux qui pendaient du ventre ouvert de sa vache encore vivante : « On nous impose des normes invraisemblables pour le respect des animaux, et vous, vous laissez un prédateur les déchiqueter à vif ? »

La conseillère d’État reprend la parole : « J’entends la souffrance du monde agricole, je sais l’anxiété de savoir une meute dans les parages de votre troupeau, vous travaillez à nourrir le pays, vous contribuez à la biodiversité de nos alpages et à leur qualité paysagère. Vous améliorez sans cesse vos infrastructures pour augmenter le bien-être animal, vous devez faire avec l’évolution des marchés. Je comprends donc votre sentiment d’impuissance, voire votre colère quand l’État vous répond par des mots comme plans d’action, formulaires ou cadre légal. Cependant, c’est avec de tels instruments que l’État est là, à vos côtés. » La salle s’anime, la rumeur gronde, on entend des cris. Un éleveur de race Highland se lève. Il parle tout doucement. Et plus il parle, plus l’émotion le gagne :

« Je ne me sens pas écouté, on m’impose du travail non rémunéré, en plus de mes 56 heures hebdomadaires… j’ai été attaqué quatre fois par le loup depuis l’automne dernier… j’ai été un peu dédommagé mais vous ne comptez pas les heures passées à remplir la paperasse, à tenter des mesures de protection et rapercher les animaux apeurés… je ne fais que travailler, travailler, travailler, pour perdre de l’argent, je suis désolé mais il n’y aura bientôt plus de paysans en Suisse… il n’y a déjà plus de bergers… donnez-moi des solutions, écoutezmoi, aidez-nous… j’ai presque envie de partir en larmes… »

J’entends déjà les commentaires : Qu’est-ce qu’il nous prépare, le fils Hofmann ? Un bouquin sur les paysans alors qu’il ne sait ni traire, ni semer, ni faucher ?

C’est un fait, une partie de moi est restée un « gamin de ferme », et toutes celles et tous ceux qui ont connu cette enfance sauront de quoi je parle, n’auront pas besoin de descriptions pour sentir sur leur paume la rugosité de la langue d’un veau, humer la puanteur du carburant diesel et de la graisse noire qui ne part pas, l’odeur du maïs lors de l’ensilage, des moissons au plus chaud de l’été.

Grandir dans une ferme est un cadeau et ce livre n’est peut-être finalement qu’une tentative de rendre un peu de ce qui m’a été donné.

Cet univers ne cesse de m’interroger, il me poursuit, ses contradictions et ses tiraillements me touchent intimement. En écrivant ces pages, je sens sur mon épaule le souffle de mes quatre grands-parents, j’imagine l’œil dubitatif de mes oncles et tantes, les railleries de mes cousins, de mes frères, j’entends mes parents dire : tu exagères. Et pourtant, j’espère encore y voir plus clair, apprendre à lire sur leurs lèvres, sur leurs visages, leurs paysages, me faire une opinion plus nuancée, un peu moins fausse.

Je ne suis plus d’accord avec Balzac qui regrettait, dans la dédicace de ses Paysans (1844), que ces derniers soient les « figures d’un peuple oublié par tant de plumes à la poursuite de sujets nouveaux ». Si la littérature visite volontiers les usines, les bureaux d’entreprises, les banques ou les salles de classe, elle quitte aussi souvent les secteurs secondaires et tertiaires pour franchir le seuil des fermes, parcourir les champs. Il suffit de citer les noms de Ramuz ou Roud, Pagnol ou Giono, Revaz ou Desbiolles, sans oublier toute une nouvelle génération d’autrices et d’auteurs soucieux d’amorcer un retour à la terre.

Seulement voilà, après avoir passé un hiver à dévorer des romans portant sur le monde paysan, je m’aperçois n’avoir trouvé que deux types de livres.

Il y a d’une part la littérature traditionnelle – roman rustique, roman paysan, roman régionaliste, roman de terroir – qui sombre la plupart du temps dans l’exaltation naïve du rapport à la terre, regrette l’âge d’or de la ruralité.

Il y a d’autre part la littérature contemporaine qui aborde le monde paysan avec une noirceur souvent excessive. On y décrit la solitude du vieil ouvrier agricole dans Joseph (2014) de Marie-Hélène Lafon, le déracinement et l’exode rural dans le Pays perdu (2003) de Pierre Jourde, les dérives écologiques de l’agriculture moderne dans Nature humaine (2020) de Serge Joncour, les ravages du glyphosate et des néonicotinoïdes dans Le Monde du vivant (2020) de Florent Marchet, alors que Mohican (2021) d’Éric Fottorino met en scène le dialogue de sourds entre deux générations d’agriculteurs ; quand le fils suggère que « la terre a besoin de repos », le père répond sèchement : « Comme si je me reposais, moi ! »

Si j’ai choisi de consacrer du temps à écrire sur ce thème, c’est que j’ai envie de croire à un avenir paysan ; lorsqu’il y a six ans, à la naissance de notre premier enfant, ma compagne et moi sommes revenus vivre à la campagne, tout est remonté, je me suis rappelé être un fils et un petit-fils de paysans. Ce que je vois chaque matin de la fenêtre de notre chambre à coucher, ce sont des champs, ceux de notre voisin le plus proche, un paysan.

Pourtant, je le sais, lorsque je fréquente des agriculteurs, je tiens le rôle d’un ancien étudiant de lettres, d’un ancien enseignant, ancien journaliste, individu louche, fourbe, paresseux et hors-sol ; toujours, je pose trop de questions, fais trop de politesses. Cependant, lorsque je retourne en ville, je m’aperçois être redevenu paysan, en quête d’un ciel plus grand, de vestiges végétaux, animaux ; jamais je n’aurai la démarche citadine, des mains de grattepapier.

À jamais entre deux mondes, les fesses entre une chaise et un botte-cul.

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