Faire paysan
L’esprit de la terre
Résumons : il y a une planète, la Terre, formée il y a 4,5 milliards d’années ; la vie serait apparue il y a 3 milliards d’années. Et tout récemment, il y a seulement une dizaine de milliers d’années, une espèce plus « évoluée » que les autres – homo sapiens – a cessé de chasser et de cueillir ; elle est parvenue à maîtriser d’autres formes de vie, végétales, animales. Elle a appris à semer, arroser, drainer, irriguer, construire des terrasses, des enclos, désherber, lutter contre les ravageurs. Elle est parvenue à cultiver du blé et élever des chèvres en 9 000 av. J.- C., récolter des pois et des lentilles en -8000, des olives en -5000. Elle est montée sur des chevaux en - 4 000 et a commencé à maîtriser la vigne en - 3 500.
Encore aujourd’hui, 90 % des calories que nous ingurgitons proviennent de produits – blé, maïs, riz, pomme de terre, millet ou orge – cultivés avant 3 500 av. J.- C.
L’agriculture est donc vieille d’au moins 5000 ans, elle s’est imposée à toute l’humanité, même si le chasseur-cueilleur avait un régime alimentaire plus varié et plus riche que celui du cultivateur-éleveur, basé sur des céréales pauvres en minéraux et en vitamines, difficiles à digérer, dangereuses pour les dents.
La vie sédentaire du cultivateur-éleveur a également favorisé les famines ; il fallait désormais assumer la sécheresse et les inondations, les maladies et les ravageurs, plus moyen de leur échapper en migrant.
Il est vrai enfin que la naissance de l’agriculture a eu des répercussions insoupçonnées : l’essor démographique qu’elle a permis et la nécessité d’étendre son territoire ont engendré des tensions, des guerres. C’est pourquoi Yuval Noah Harari écrit dans son best-seller Sapiens (2011) que « la révolution agricole fut la plus grande escroquerie de l’histoire ». Selon lui, ce sont les plantes et le bétail qui ont domestiqué l’homme et non le contraire.
Seulement voilà, malgré les nombreuses erreurs commises ces dernières décennies, les paysans et les paysannes appartiennent aujourd’hui à l’infime minorité de ceux et celles qui ont conservé un lien utilitaire à la campagne. Ce sont les héritiers de millénaires de pratique. Ils sont à la nature ce que les artisans sont à la matière. Ils sont les derniers à savoir la travailler, craindre ses caprices, la faire parler, l’élever, la soigner, la rendre généreuse.
La culture et l’élevage sont dans nos gènes, ce sont les fondements de nos sociétés antiques, le pilier de notre survie sur cette planète. Le quotidien contemporain s’est garni d’une multitude de tâches mais l’objectif commun reste le même depuis des millénaires : nourrir nos semblables, huit milliards de Terriens.
Outre la fonction nourricière de l’agriculteur, il y a la qualité de sa « présence au monde ». Même derrière les vitres de la cabine de son tracteur, il figure parmi les derniers êtres humains modernes à savoir lire un paysage. J’aime observer son regard quand il se promène. La campagne a un sens, un message, un objectif, elle est le résultat de multiples initiatives individuelles. Il distingue des variétés, essaie de comprendre comment le collègue s’y est pris, il estime le rendement, imagine les rotations de culture, le rôle des saisons et de l’altitude.
Dans sa pratique quotidienne, le paysan est tour à tour éleveur, vétérinaire, géologue, horticulteur, maraîcher, chimiste, paysagiste, maçon, agronome, mécanicien, météorologue. Il connaît ces gestes simples que les 98 % de la population (dont moi) ont oubliés, ou improvisent maladroitement dans leur jardin : semer, arroser, faucher, désherber, tailler, ramasser, cueillir. Il sait combien de millimètres de pluie sont tombés durant la nuit, si une parcelle manque d’azote, si un arbre fruitier est malade, et de quelle maladie, si une vache est sur le point de vêler ou souffre de piétin.
Lorsqu’il descend de son tracteur, lorsqu’il fait une pause au pied d’un arbre, lorsqu’il s’assoit, il ne jouit pas du grand silence de la campagne, tout vibre autour de lui, la nature lui dicte ce qu’il y aura à faire ces prochains temps, s’il faut arroser, s’il faut protéger, s’il faut se dépêcher, s’il faut laisser faire. Il se penche, attrape une motte de terre, l’effrite : le sol est fertile, ni trop sec, ni trop humide.
Chaque printemps le bouleverse, chaque automne le soulage, chaque saison a son odeur, il ne trouve pas les mots mais ressent en lui une joie profonde, comme quand il arrive avec une belle marchandise au dépôt, quand les vaches sont saines, dodues et qu’elles ruminent au milieu d’un pâturage encore bien fourni, quand on n’entend plus les cloches…
Je sais, je deviens lyrique, je relis ce passage, une fois, deux fois, dix fois, j’adapte quelques tournures, je supprime des adjectifs, j’allège, je resserre, mais j’assume la caricature, c’est un propos que je veux porter, il sonne juste à mes oreilles.
Pourtant je sais, je fais défiler les visages des paysans et paysannes que je connais : cette galerie de portraits ne correspond pas à la figure idéale, romantique, anachronique, fantasmatique.
Éternité paysanne, mon cul.
Vous le savez, vous en connaissez aussi, de ces paysans qui ne se préoccupent ni de la faune ni de la flore, qui n’ont du plaisir que lorsqu’ils peuvent laisser tourner dans le vide le moteur de leur beau tracteur devant la ferme, qui reportent toutes leurs frustrations et leur colère sur le dos de pauvres bêtes dont le rêve n’a jamais été de produire des briques de lait.
Il y a le lourdaud en salopette bleue que l’on croit sage parce qu’il se tait et qu’il a un beau visage, et sitôt sifflé deux bouteilles de blanc, le voilà qui sait tout et vous insulte de ne pas penser comme lui. Il y a le vieux vicelard qui épuise les uns après les autres « ses » Polonais, « ses » Roumains, ses ouvriers temporaires entassés dans des studios, employés au black, payés au lance-pierre. Il y a les ivrognes de l’auberge qui mettent la main aux fesses de la petite Dolorès et plaignent le père Machin qui doit se coltiner un fils douillet, un pédé.
Et pourtant.
En les côtoyant depuis tout petit, je sais que, même sous les plus grossières apparences, subsistent un « savoir-être paysan » (ne riez pas), quelques miettes de ce trésor qui est passé de main en main ces 10000 dernières années, quelque chose d’infiniment précieux, indicible, qu’on appellera ici, par commodité : le goût de la terre.
Lorsque l’on observe la nature tous les jours depuis des années, on prend de la distance avec cet étrange calendrier qui segmente les années en douze mois presque égaux, les mois en journées uniformes, sans égards pour les saisons, le ciel, le climat.
La temporalité est à la campagne une notion qualitative, et non quantitative. Elle n’obéit pas aux unités de temps abstraites, divisibles et constantes, du monde urbain. Il y a toujours une semaine d’avance, quelques jours de retard, en fonction de la lumière du soleil et de l’eau du ciel.
L’agriculture obéit à la croissance végétale ; le bétail n’est pas une machine-outil. Les vaches ne s’éteignent pas le dimanche, elles vivent en continu, comme les plantes, les insectes, les oiseaux et les paysans, les paysannes.
Si l’hiver est paresse, l’été est urgence : la journée grandit alors, elle se prolonge même grâce aux phares de la moissonneuse-batteuse, à cause de l’orage annoncé pour le lendemain. Ces journées paraissent pourtant courtes quand on travaille du matin au soir, et interminables dans l’ennui hivernal, quand le brouillard isole la campagne encore davantage.
L’agriculture n’obéit pas non plus au rythme binaire des jours de travaux et de congé. La limite entre l’activité rémunérée et les loisirs est poreuse ; il ne faut pas compter ses heures, le cahier des charges ne respecte pas les recommandations syndicales, mais souvent, la tâche est régénérante, agréable pour le corps et l’esprit. C’est le contraire des trois-huit des usines. L’ouvrier a des tâches réglées à la seconde près, il est dans l’immédiateté. Le paysan peut vivre sans montre, se référer aux tintements des cloches de l’église, se soumettre à un temps long, intégrant l’héritage reçu et les choix futurs.
C’est pour toutes ces raisons que l’agriculture reste en marge du monde industriel. La mécanisation et l’automatisation des tâches peuvent encore progresser, on va certainement encore accélérer la cadence et uniformiser les rythmes de production ; il y aura toujours des résistances du côté de la matière première, de la terre, des végétaux, des animaux, du soleil et de la pluie.
On n’embrasse pas la profession de paysan après un examen, un CFC, un entretien d’embauche. Il y a d’abord une empreinte, un habitus, un historique familial, une participation aux tâches depuis l’enfance, des jeux dans la grange, un animal fétiche, un grand-père qui balaie devant la maison, une grand-mère qui cherche encore à se rendre utile au potager. Il y a ensuite un patrimoine, un matrimoine – valant souvent plusieurs millions de francs – que des parents acceptent de céder à la valeur de rendement, des parents qui consacrent leur retraite à prêter main-forte comme ouvriers bénévoles, des frères et sœurs qui consentent à perdre leur héritage, une épouse ou un époux qui adopte de facto une vie de ferme.
La société moderne est construite sur des principes qui sont totalement étrangers au paysan. Ce n’est pas un métier de self-made-men, de parvenus, « je suis parti de rien », d’arrivistes, « je ne dois ma réussite qu’à moi-même »; on s’insère dans une lignée, on est un maillon dans la transmission d’un domaine, d’un métier.
Du reste, est-ce un métier ? Certains parlent de « vocation ». Il y a bien une forme d’appel, de mission, il y a aussi une implication totale, mais cette passion est acquise, transmise, elle se renforce avec le temps. Au début, il y a une forme de devoir : on suit les parents. Et puis, plus on connaît sa terre, plus on y est attaché. On développe des liens profonds avec l’environnement, les bêtes, la nature en général.
Une notion de sécurité apparaît aussi : même si on se tue à la tâche, même si on gagne peu, même si on n’est pas reconnu, on a le luxe d’organiser son temps, de travailler au plus près de sa famille, de vivre dans un cadre paisible. Alors on devient absolument paysan, comme une fatalité.
Connaissez-vous beaucoup de paysans qui ont décidé de leur plein gré de changer de métier ?
Le problème est que le système actuel en profite, exploite cet engouement. Les paysans sont si convaincus, si désireux de transmettre ce qu’on leur a transmis qu’ils sont prêts à tout, ils s’acharnent, ils s’épuisent, ils minimisent les souffrances. L’idée d’une « vocation » rend inévitable une forme d’auto-exploitation.
Il serait en cela intéressant que les hauts responsables de l’agriculture mandatent un peu moins d’économistes, de techniciens, de gestionnaires de l’environnement, et un peu plus de sociologues. On façonne souvent des modèles conceptuels sans se soucier du ressenti des paysans, du respect de leur dignité, de leur notion d’identité, de leur définition du paysage, de leur appartenance à des mythes communs.
À l’ère des pendulaires, le paysan est l’un des rares adultes à demeurer au village toute la journée. Son rôle est aussi d’assurer une présence, faire vivre un territoire, humaniser des paysages, jouer les médiateurs entre la nature et les gens.
Il est celui que l’on accoste pour demander son chemin ; il connaît les affaires du village, les propriétaires de chaque parcelle, il est souvent de la Municipalité, ou du moins du Conseil communal. Il peut prévenir les incendies, il est celui qui a fait la formation de pompier, qui est sur les lieux avant la brigade de la ville la plus proche.
Avec lui, pas besoin de Fêtes des voisins, d’espaces de rencontres intergénérationnelles ou d’opérations portes ouvertes pour renforcer le tissu social, il incarne la communauté villageoise, il en est le centre de gravité, il s’investit pour les siens, il fauche les bords de route, déneige les trottoirs durant l’hiver, fait tourner l’auberge communale, donne des coups de main pour organiser les manifestations, gère la station d’épuration, fournit les jardins potagers en paille, tond le gazon du terrain de foot, met son champ à disposition comme parking lors d’un festival, accueille les élèves du jardin d’enfants dans son étable, offre une caisse de pommes à l’école, dépanne une voiture embourbée avec son tracteur, s’inscrit comme bénévole pour la fête du village.
Il faudra peut-être le voir disparaître pour saisir les enjeux de sa présence.
Même pourvu d’outils modernes – un tracteur à cabine, un pulvérisateur de produits chimiques, un robot de traite –, il demeure habité intérieurement par la campagne qu’il sillonne. Il est plus qu’un promeneur de chien, plus qu’un cyclotouriste, c’est une présence assidue, l’esprit du lieu.
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