Faire paysan
Dialogue renoué, dignité retrouvée
J’ai souvent ressenti chez mes interlocuteurs agriculteurs un fond de méfiance, de prudence. On essaie de voir à qui on a affaire, on joue les taiseux, les solides, on a envie de parler, de parler beaucoup et longtemps, mais on garde ça en dedans, pour ensuite. On veut d’abord savoir sur quel sol on met les pieds, on ne veut pas enfoncer jusqu’au genou et ensuite, c’est trop tard. Alors il y a une posture, une froideur. On parle avec ses grosses mains, le pourtour de ses yeux, les épaules, ça ne fait pas de bruit, mais c’est là, et ça en impose.
Il y a chez celui qui n’est pas du métier – et donc chez moi – l’envie de questionner, de comprendre mais surtout de partager le souvenir d’un fantastique documentaire produit par Arte, sur les femmes paysannes, sur la qualité de l’eau, sur l’exploitation animale, on cite de tête une phrase prononcée par Mélanie Laurent autour de son film Demain, on n’ose tout de même pas parler de sa demi-journée de conférence-atelier intitulée « Jardiner en conscience ».
Il y a en réaction un regard définitif et de la nervosité dans les bras – qu’est-ce qu’il me veut, celuilà ? qu’est-ce qu’il connaît de mon métier ? –, ça y est, il s’emporte : « Sais-tu seulement qu’on trouve des pesticides dans ton propre jardin ? Dans tes parcs, dans ton bois de construction, dans la peinture de tes façades et même dans les revêtements de tes routes ? »
Il y a en face celui qui ne veut pas entendre, qui préférerait s’en aller, il est fatigué, il n’a plus envie de se confronter à l’ancien monde qui se trompe, qui ne veut pas ouvrir les yeux. Il dit son exaspération avec des gestes de la main, une main avec des doigts fins et propres, il porte une tenue faussement négligée, il a de la conversation et, malgré son agacement, une certaine forme d’élégance.
Alors resurgit chez l’agriculteur un profond complexe d’infériorité – lui qui a de la difficulté à s’exprimer, lui qui s’habille n’importe comment –, un complexe compensé par un sentiment de supériorité morale qui le rend à son tour très arrogant, mais aussi très susceptible. C’est que « faire paysan » n’est pas un métier, c’est lui tout entier. Quand on critique l’agriculture, on n’attaque pas sa pratique, sa formation, ses choix, on le critique lui, en personne, en substance, on attaque sa manière d’être. Alors il se braque. Il veut en mettre plein la vue, il ne veut plus partager, il veut montrer, il part lui aussi dans une grande théorie, il est de plus en plus difficile à suivre, sa conversation est truffée d’acronymes, d’abréviations, de marques, de technique, il est fier de son effet, il faut montrer qu’on ne parle pas le citadin ici, qu’ici, on en connaît un rayon.
Mais son interlocuteur, justement, prend la parole pour dénoncer « une domination symbolique d’un langage exclusif ».
Fais gaffe, mon gars, tu vas t’en prendre une !
Fin de la discussion.
Le lendemain matin, il y a celui qui, dans la cabine de son tracteur, écoute la radio et se réjouit des bouchons annoncés sur l’autoroute.
Il y a celui qui, immobilisé dans sa voiture, continue d’espérer un changement de vie, un déménagement à la campagne.
Celui qui se sent un peu seul au milieu de son champ, qui est célibataire, qui vit dans une ferme isolée, qui ne tolère plus les regards des villageois, les rumeurs, les médisances, celui qui envie l’anonymat des villes.
Celui qui fend la foule pour rejoindre son appartement, qui ferme aussitôt la fenêtre, il ne supporte plus le bruit des travaux, il rêve de tranquillité, se dit qu’un retour à la terre lui ferait du bien, il a lu qu’en Europe, trois salariés sur quatre rêvent de tout quitter pour changer de vie, oui, s’éloigner de la ville et faire meilleur usage de leurs mains.
J’ai fait un rêve.
Un rêve tout en nuances, un rêve de lenteur, de silence : l’un descendait de son tracteur, l’autre de sa tour d’ivoire. L’un ne prenait plus personnellement les critiques du modèle agricole actuel. L’autre se regardait longuement dans un miroir et, découvrant l’étendue de ses contradictions, adoptait soudain une posture plus humble.
Dans mon rêve, chaque paysan cherchait à comprendre les fantasmes de la ville, la manière de voir le monde. Il se reconnectait à l’opinion publique. Il se comportait comme il le faisait chaque jour avec la météo, les ravageurs et le prix des produits : il s’adaptait à son environnement.
Dans ce rêve, le citadin arrêtait de prendre les agriculteurs pour des irresponsables. Il réalisait qu’ils sont son propre reflet, une partie de luimême, cette identité terrienne qu’il n’a pas pris le soin de développer. Ils sont ce qui lui manque le plus en ce moment.
Dans mon rêve, chaque paysan demandait pardon pour ses erreurs et celles de ses aïeux, pardon pour l’aveuglement des Trente Glorieuses, et tout ce qui a suivi. Il prenait conscience que même si les réponses des citadins sont souvent erronées, leurs questions sont légitimes. Il respirait un bon coup, ne se laissait pas submerger par les émotions, la colère, il écoutait son interlocuteur avant de s’exprimer à son tour.
Tous deux ne parlaient pas le même langage mais ils parlaient de la même chose.
Dans ce rêve, le citadin évitait de prononcer à tout-va les mots « cancérigène » et « pesticide ». Il ne donnait plus de leçons. Il acceptait au contraire de vivre quelques jours le quotidien d’un paysan, mesurant ainsi la complexité de ses choix, le poids de ses responsabilités. Après avoir passé des heures à désherber à la main, il allait s’asseoir à la table de l’agriculteur et lui demandait simplement : « S’il te plaît, raconte-moi ton métier. »
Ce dernier commençait à dépeindre son quotidien, à petits traits sur une immense feuille blanche, en prenant son temps, il ouvrait les portes de son domaine, de son cœur, de son histoire, de ses doutes, de ses espoirs. Il disait les charmes d’un lever de soleil alors qu’il était en train de labourer. Quelques chevreuils surpris en bordure de forêt. Une bonne pluie après des semaines de sécheresse. Ces petits bonheurs qui sont l’essence de son métier. Une joie profonde le submergeait, il avait les yeux humides, il n’y avait plus dans sa bouche que des paroles positives, sa tête débordait de propositions, de collaborations, il n’était plus une victime, il n’était plus un bourreau, il ne se plaignait plus, il ne se sentait plus agressé, il retrouvait sa liberté, sa force…
Ce livre est l’expression d’un malaise, un questionnement, un constat douloureux, pas mal d’espoirs aussi ; ce sont des échos qui me viennent de l’enfance, des échos qui se sont souvent perdus en route, des échos qui résonnent peut-être en vous, je l’espère, on est tous fils, fille, petit-fils, petite-fille, aïeul, aïeule de paysans et de paysannes.
On conserve dans les replis de nos mémoires des odeurs de foin ou de paille, des nuques sèches et striées de rides, de gros doigts blessés et puissants, des regards plissés, des épaules solides, des chemises à carreaux retroussées aux manches, d’amples robes à fleurs, des prairies d’herbes grasses et des ciels immenses, des tétines pleines de lait avec des veines prononcées et des bouses qui éclaboussent l’asphalte, des camarades d’école qui ont maintenant des visages d’agriculteur.
Journal intime, enquête, portraits, pamphlet. J’ai patiemment cherché mon chemin, j’ai rencontré de très belles personnes, je me suis documenté. Je souhaite par ces lignes témoigner au monde paysan ma reconnaissance, mon attachement.
Dans leur immense majorité, les paysans sont des travailleurs responsables, soucieux de produire des aliments sains, obéissant aux nombreuses normes et règlements, aimant leur terre, leurs bêtes. Qu’importe – « Bouseux ! Péouais ! Péquenot ! » –, on les rend coupables de tous les maux. Au point qu’ils sont honteux de se présenter comme paysans. Ils se disent « exploitants agricoles », cela fait plus moderne, plus en phase avec le siècle.
Ils resteront toujours les paisant, les seules « gens du pays », les propriétaires du paysage.
Ils peuvent être tentés par le piège de la nostalgie, regretter l’ancien temps d’avant-guerre, l’âge d’or d’après-guerre, c’était mieux avant. Beaucoup ne voient plus l’avenir comme une solution. Le grand virage que tant de gens appellent de leurs vœux pourrait pourtant naître de ceux qui sont les plus proches de la nature, des plantes, des animaux : les seuls véritablement connectés à la terre.
S’ils cultivent trop souvent un sentiment d’infériorité sociale, ils savent au fond d’eux qu’ils disposent d’une qualité majeure, indispensable, salvatrice en ce monde de plus en plus virtuel, fait de fantasmes, d’idéaux et de spéculation : la stabilité, l’équilibre, les pieds sur terre, la tête sur les épaules.
C’est pourquoi on envie leurs mains calleuses, leur visage buriné, leur rude poignée de main ; on sent bien qu’on a perdu l’essentiel.
Mais écoutez la rumeur des villes, elles sont en train de craquer, on parle de retour à la terre, on fait des stages, on embrasse des arbres, marche pieds nus, cueille des plantes sauvages. On n’a jamais été aussi mûrs pour accueillir cette voix que les paysans nous refusent, cette voix qui ne triche pas – avec la nature, on ne peut pas tricher –, cette voix calme et posée qui pourrait faire taire le brouhaha des commerciaux, des influenceurs, des politiciens et autres spéculateurs.
Ils font du bien partout où ils passent.
S’ils n’étaient plus là, leur silence nous manquerait terriblement.
Il s’agit du plus vieux métier du monde, il est aussi le plus essentiel.
Puisse-t-on entendre à nouveau dans les foyers – en ville comme dans les campagnes – résonner ce souhait on ne peut plus contemporain, volontaire et audacieux : Papa, je veux faire paysanne ! Maman, je veux faire paysan !
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Blaise Hofmann
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