Faire paysan
Du Plan Wahlen aux paiements directs
Je ne le connaissais pas. Il m’avait spontanément adressé un courriel après avoir écouté une émission du « Kiosque à Musique », durant laquelle je faisais une lecture musicale d’un texte portant sur le monde agricole. Martin Pidoux habite Romont, dans le canton de Fribourg, il est lui aussi fils et petits-fils de paysans. Il enseigne à la Haute école des sciences agronomiques de Zollikofen, dans le canton de Berne. Pourtant, même s’il travaille au plus proche du monde paysan, il se rend compte, comme moi – et ça lui fait mal de l’admettre – que dans l’esprit de ses étudiants, il appartient davantage à la classe des « bobos urbains ».
Il vient manger chez moi un soir. Il me parle longuement des tiraillements dus à son double statut de fils de paysan et de professeur de politique agricole, de son impression de manquer parfois d’ancrage dans le quotidien rural. Je lui raconte mes louvoiements dans l’écriture des chants de la Fête des Vignerons, cette grande célébration organisée une fois par génération à Vevey pour honorer les travaux de la vigne. Comment réconcilier mes aspirations artistiques et mes racines viticoles ? Comment trouver les mots pour décrire les espoirs et les angoisses des vignerons de ce début du XXIe siècle ?
J’ai tout de suite été séduit par son ouverture, son optimisme, sa manière de toujours voir la boille de lait à moitié pleine. Il y croit dur comme fer, le fossé entre ville et campagne n’est pas une fatalité, il souhaite contribuer à le démontrer et lâche cette phrase qui résonne en moi : « Nous devons bien cela à nos parents et grands-parents. »
Une année plus tard, au printemps 2022, lorsque je le retrouve dans la ferme familiale, à Forel-sur-Lucens, il est en train de changer les couteaux du rotor d’une herse. Martin a repris l’exploitation au 1er janvier ; il le voit comme un projet stimulant qui le sort de sa zone de confort. On commence la discussion ainsi, moi debout avec un calepin, lui couché, dos sur le sol poussiéreux, armé d’un tournevis pour détacher les mottes de terre sèche qui empêchent de fixer les vis des couteaux.
Il dit que cette nouvelle vie lui change des cours de Zollikofen. Derrière son John Deere, des palettes de patates, six tonnes de variétés Erika et Laura, qu’il plantera sur trois hectares dès que le sol sera plus chaud. Les tubercules sont rouges, enrobés de fongicide, pour lutter contre les rhizoctones ; il vaudrait mieux ne pas montrer cela à des journalistes, à moins de prendre le temps de leur expliquer en détail la culture de la pomme de terre.
Il ne parle pas de vocation. Il a eu la chance d’hériter d’un patrimoine sain financièrement, il a simplement souhaité le perpétuer, poursuivre son développement, relever un défi professionnel concret, se rapprocher de la pratique ; il ne travaillera qu’à temps partiel sur l’exploitation, tout en conservant un emploi à l’extérieur. « Quand j’ai signé le contrat hypothécaire, ça m’a fait quelque chose, mais je n’imagine pas entrer en agriculture comme on entre dans les ordres. » Il ne vit du reste pas à Forel, mais à Romont, à quinze minutes de là, avec ses enfants et sa femme, une logopédiste indépendante qui le laisse vivre « son rêve de ferme », sans vouloir en faire partie pour l’instant.
On commence la visite par son poulailler, un hangar construit en 1988 par son père. Une petite lucarne découpée dans la porte de bois laisse entrevoir deux cents mètres carrés couverts de poussins. Il y a des chaufferettes à gaz, des distributeurs automatiques de grains et d’eau. Cet univers rappelle des scènes du film Au nom de la terre. Il me dit que son père l’a vu dernièrement et qu’il a été très ému.
Le géant bâlois de l’agroalimentaire Bell (dont les deux tiers des actions sont détenues par le groupe Coop) lui a livré 4500 poussins il y a trois jours ; ils resteront chez lui encore 32 jours, passant de 43 grammes à 1,8 kilogramme. Ce ne sont pas des chiffres abstraits ; ils sont notés au stylo dans un carnet déposé à l’entrée du poulailler. C’est ce que l’on appelle une « filière intégrée »; le partenaire Bell est en amont et en aval de la production, gère tout le processus, fournit les poussins, le fourrage, assure ensuite le rachat du poulet à un prix fixe. Martin n’a qu’à fournir la main-d’œuvre et l’amortissement du bâtiment. Il réfléchit cependant à faire évoluer le système, passer en « Natura Farm » : les poussins auraient ainsi le double de temps pour atteindre le poids idéal, pourraient picorer dans un parc ombragé par des arbres. Ce type d’élevage correspondrait davantage à l’orientation qu’il souhaite donner à son exploitation. Ses parents voient cela d’un bon œil.
On passe en revue ses hectares de grandes cultures et visite une étable communautaire qui réunit les 70 vaches laitières que son père élevait avec deux autres exploitants. Chaque bête porte en guise de cloche un émetteur électronique qui indique la quantité exacte de compléments alimentaires que le distributeur doit administrer, qui recueille également les informations lors de chaque passage au robot de traite. Le lait est vendu à un bon prix à la fromagerie de Combremont-le-Petit pour la fabrication d’un gruyère AOP. Et pourtant, au 31 décembre de cette année, Martin et ses associés vont renoncer au bétail et remettre cette étable à un autre paysan.
Invité à manger chez ses parents, je rencontre le père Pidoux, Jean-Luc, un gaillard costaud, énergique, qui ne tient pas en place ; il est parti d’un petit domaine avec 15 vaches, il a fondé une « association partielle » avec deux autres paysans il y a 35 ans (la première de la région), il a lancé l’élevage de poulets (au village, on lui disait : « petits animaux, petites gens »), il a commencé à produire des semences, il a également été vice-président du comité de Prometerre, l’association vaudoise de promotion des métiers de la terre. Il s’est toujours engagé pour l’agriculture suisse. Il était de ceux qui, le lundi de la Pentecôte 1978, à l’initiative de l’Union des paysans suisses, avaient bloqué la route de Berne pour crier leur ras-le-bol et défendre leurs droits.
À table, il y a aussi la mère, Mireille, restée discrète pendant la discussion. Rétrospectivement, elle pense que cette étable communautaire a été une excellente idée, permettant à son mari de ne traire qu’une semaine sur trois, et l’autorisant, elle, titulaire d’un brevet de paysanne, à reprendre à plein temps son métier de cœur, infirmière.
Jean-Luc est retraité depuis un mois. Il a remis presque tous ses mandats. Il dit que devoir bientôt se séparer de ses vaches ne l’affecte pas tellement : « Je les ai assez traites, et ça devenait difficile. La situation a changé si vite. Il faut se veiller à ne pas finir aigri. »
J’essaie de creuser, de savoir ce qu’il ressent, comprendre quel est son regard sur l’agriculture actuelle, il préfère botter en touche, rappeler des souvenirs, énumérer des noms, des chiffres, des prix. Comme la majorité des paysans, il n’est pas habitué à parler intimement de son métier, de son parcours. Le lendemain de ma visite, le fils m’écrit un texto : « Je me rends compte que je ne l’ai pas souvent entendu parler de lui, de ses émotions, de ses préoccupations personnelles, même quand je travaille seul avec lui. »
Il en profite pour m’envoyer un article qu’il vient de rédiger pour la revue Paysans et sociétés ; il constate que la politique agricole suisse est chaque année davantage remise en question par la population. On pourrait aisément interpréter ce désaveu comme un mécontentement général du peuple vis-à-vis de son agriculture. Pourtant, Martin choisit de rester positif. Chacune de ces votations est l’occasion de débattre, d’entendre les voix des paysans, d’essayer de comprendre comment on en est arrivé à l’agriculture actuelle, d’en décrire le contexte économique, politique et historique.
C’est dans ce but que j’ai commencé à dévorer des piles d’ouvrages récents et accessibles portant sur l’agriculture suisse. J’y ai découvert des choses passionnantes.
Jusqu’au début du XXe siècle, la Suisse connaissait une agriculture à la traîne, peu différente de celle du siècle précédent, sans grande innovation, sans réforme brusque, par respect des anciens, par loyauté. Dans son roman La Terre (1887), le progressiste Zola, ne pouvant souffrir cet état de fait, dressait du paysan un portrait sans complaisance : « Le jour où, instruit enfin, il se déciderait à une culture rationnelle et scientifique, la production doublerait. Mais, jusque là, ignorant, têtu, sans un sou d’avance, il tuerait la terre. »
Voilà l’agriculture traditionnelle, nourrie d’un ethos laborieux – endurance et résistance –, basée sur une structure familiale misant sur la transmission générationnelle, l’humilité, la prudence, la constance. C’est un tableau qui traverse les décennies ; on le retrouve chez Éric Fottorino dans Mohican : « Ton grand-père Léonce ne savait rien de la terre qu’il cultivait. Rien de sa chimie, rien de ses propriétés, rien des méthodes modernes de fumure, rien de la génétique, des croisements, des hybrides, rien du calcul des bilans. Léonce, il ne savait que donner de la peine. Comme tous les gars de sa condition il n’avait pas de savoir, juste de la croyance. »
Aujourd’hui, nous sommes beaucoup à rêver d’un retour à l’essentiel, à l’authentique, à des pratiques plus locales, plus harmonieuses, moins industrielles, moins technologiques. Rappelons d’abord que l’agriculture du début du siècle dernier était faite de paysans pauvres, très pauvres, de santé fragile, souvent sans accès à l’éducation, croulant sous les tâches manuelles.
Lorsqu’éclate la Seconde Guerre mondiale, toute l’Europe se souvient de la Première, de la crise de 1929 : on craint d’avoir à nouveau faim. Dès l’invasion de la France par l’Allemagne, en 1940, tout est mis en place pour garantir l’approvisionnement de la population. La Suisse lance le « Plan Wahlen », qui vise l’autosuffisance alimentaire : extension des cultures, multiplication des jardins potagers, contribution de l’industrie aux travaux des champs, service agricole obligatoire, meilleure gestion des réserves et – déjà ! – limitation de la production de viande (puisqu’une même surface peut produire sept fois plus de calories végétales que de calories animales, la Confédération ordonne l’abattage d’une partie du bétail et la transformation de pâturages en cultures de pommes de terre).
En conséquence, la production du blé double, celle de pommes de terre triple, celle des légumes quadruple. Le taux d’auto-approvisionnement passe de 20 % à 70 %.
À la fin de la guerre, les paysans suisses sont des héros, la réincarnation des glorieux mercenaires, les apôtres de la liberté : reconnaissance éternelle aux nourriciers de la nation, les piliers de l’indépendance !
Celui qui, comme moi, aurait tendance à réprouver la politique agricole actuelle doit garder en tête ce qui en était le moteur il y a 70 ans : la peur de manquer, le souvenir des tickets de rationnement, des émigrations forcées, des années de disette, toutes ces menaces qui ont conditionné nos vies pendant des millénaires.
Se rappeler aussi que l’agriculture moderne a permis aux enfants de se libérer des corvées agricoles pour aller à l’école ; aux paysans de profiter des progrès en matière d’agronomie et de quadrupler leur production sans étendre leur surface.
C’est une lecture du passé que je n’entends presque plus. On me parle de pollution, de maltraitance animale. Plus personne n’ose évoquer la possibilité du manque, la fragilité du système alimentaire mondial. On a oublié que la satisfaction des besoins primaires est une condition indispensable de la stabilité sociale et politique. Oui, l’agriculture est aussi garante de paix. « Faites labour, pas la guerre », comme scandaient les paysans du Larzac dans les années 1970.
La période d’après-guerre est pleine d’espoirs, on a foi dans le progrès. On tourne le dos aux aïeux qui se sont échinés à désherber au racloir ; imaginez le ravissement des paysans quand on leur montre qu’avec un bidon d’herbicide, une seule personne peut nettoyer une dizaine d’hectares en une matinée ! La vie devient tellement plus facile, plus belle.
Les lignes directrices de cette nouvelle ère se définissent en 1951, lorsque la population suisse vote pour une nouvelle orientation de la politique agricole : un système productiviste et protégé. L’État assure aux paysans le débouché de leurs produits ; et le prix doit obligatoirement couvrir les frais de production. Ce soutien interne est complété par des mesures de protection à la frontière, limitant les importations.
Les agriculteurs ont eux aussi connu leurs Trente Glorieuses. Malgré les 20 000 paysans qui défilent à Berne en 1954 pour dénoncer une baisse du prix du lait de… un centime, on peut parler d’années fastes, d’un élan d’euphorie qui va durer quarante ans.
Un peu avant cet âge d’or, le grand-père Hofmann quitte son Belpberg pour s’établir en Suisse romande ; la tradition veut que le cadet des enfants reprenne la ferme, et il est l’aîné.
Pour cause de pleurésie aiguë – une inflammation qu’il avait soignée durant toute une année à l’hôpital à l’âge de 20 ans –, il échappe à la mobilisation générale. Il vient d’acquérir un tracteur (ce n’est que le deuxième du village) et peut ainsi labourer les champs de tous ses collègues partis à la frontière entre 1940 et 1942. Grâce à ce coup de main, la famille a été bien intégrée dans le village. À leur arrivée, les Bernois étaient souvent mal vus dans la région.
Ce grand-père est décédé il y a longtemps et n’a pas eu le loisir d’écrire un livre pour raconter ces premières années à Villars-sous-Yens. Mon père n’a conservé que quelques anecdotes de cette époque. Quant à mon oncle, il possède des documents de la Société de Laiterie où on lit par exemple qu’en novembre 1945, une grève du lait avait déjà été organisée par l’Union romande des agriculteurs pour demander une meilleure rémunération au litre. Mais rien sur le quotidien de mes grands-parents. Toute une époque s’est volatilisée.
Il faut s’en remettre à la littérature, au récit autobiographique d’un autre paysan bernois émigré, Le dernier des six (2020) de Werner Baumgartner, un livre écrit à l’attention de ses cinq enfants. Il raconte comment lui et sa famille ont loué deux chars à bancs à l’école d’agriculture la plus proche, les ont chargés d’affaires personnelles, attelés à des chevaux pour rejoindre en deux jours, avec une halte nocturne à Grange-Marnand, le domaine qu’ils avaient acheté près de Nyon.
L’auteur se souvient de l’apprentissage du français à l’école, de ses études d’agronomie. On le voit adopter une région en même temps qu’il est adopté par elle, même s’il ne cessera de fréquenter le « Jodler-Club » de Nyon, comme mes grands-parents. L’intérêt du livre réside surtout dans le récit du développement agricole de l’après-guerre : « Plus personne ne crache dans les mains, deux fois le quart d’heure, pour tenir le manche de son outil. C’est fini tout ça. Maintenant, il faut être mécanicien ou presque magicien pour suivre toute cette évolution. Il n’y a plus d’alternative. Il faut la suivre ou crever. »
L’agriculture suisse qui sommeillait depuis des siècles s’emballe soudain. Aux insecticides développés après la Première Guerre, s’ajoutent les herbicides, après la Seconde, puis les fongicides, dans les années 1970. L’arrivée en masse des tracteurs réduit la main-d’œuvre, modifie la taille des parcelles, transforme le paysage : on rase les haies, on enterre les rivières, on planifie des remaniements parcellaires. On achète des semoirs à engrais, des pompes à traiter. On améliore les semences, on développe des variétés à haut rendement, on modifie les races de bétail. On draine et on irrigue les parcelles, on double la production, on la triple, on s’endette, on agrandit l’exploitation, on construit, on achète un nouveau tracteur, on quadruple la production. On fait confiance à l’automatisation, on opte pour des machines infatigables, précises, régulières, en phase avec les principes standardisés du marché. On cherche à maîtriser tout le processus, de la semence (modifiée) à la récolte (mécanisée), en passant par la croissance (améliorée) et la protection (chimique).
Avant, le petit paysan endetté était un miséreux ; depuis, c’est un entrepreneur dynamique. Il faut grossir, augmenter les performances, mener une course folle vers la mécanisation, la modernisation.
Entre 1950 et 1990, la production agricole est encouragée, l’État continue d’assurer le débouché et un prix stable. Le budget fédéral pour l’agriculture explose. Évidemment, cela ne pouvait durer. Le problème des surplus remplace lentement la peur des carences.
Dans un premier temps, une grande partie des excédents céréaliers servent de fourrage bon marché pour le bétail ; ils font ainsi décoller la production et la consommation de viande suisse ; le trop-plein ouvre également un nouveau marché international, celui de l’aide alimentaire, un business qui mettra à mal l’agriculture de nombreux pays dits « sous-développés ».
En Suisse, on enregistre un premier sursaut en 1977, avec l’instauration des contingents laitiers : on se porte toujours garant de l’achat à un prix satisfaisant, mais on limite la production. En 1990, la Confédération verse 1,1 milliard de francs de « compte laitier » afin de stabiliser les prix. Et pour se débarrasser des surplus, elle maintient des subventions à l’exportation : des sommes qui dépassent la valeur de la marchandise.
En 1991, le lait est acheté en plaine 1,07 franc le litre, plus du double de la moyenne européenne ; ce chiffre restera le record de toute l’histoire suisse (il oscille aujourd’hui autour des 60 centimes).
En 1992, le conseiller fédéral Jean-Pascal Delamuraz annonce la fin d’une politique agricole inspirée de l’économie de guerre : « Nous ne pouvons pas la maintenir indéfiniment sous une cloche à fromage. » Depuis la chute du mur de Berlin et la fin de la guerre froide, on n’a plus peur de la faim.
En 1992 toujours, le « Sommet de la Terre » organisé à Rio de Janeiro impose une nouvelle donne : la conscience écologique remplace peu à peu les craintes pour la sécurité alimentaire. Les médias commencent à parler d’érosion et de tassement des sols, de phosphate et de nitrate dans les nappes phréatiques, de pesticide, de biodiversité et de préservation des paysages.
En 1993, les paysans subissent la première baisse du prix du lait depuis la guerre.
En 1994, le General Agreement on Tariffs and Trade (GATT) impose des accords de libreéchange, alors que 150 pays s’unissent au sein de la toute nouvelle Organisation mondiale du commerce (OMC) pour contrer les protectionnismes, réduire les taxations douanières et emmener l’agriculture sur le chemin du néolibéralisme. On parle alors d’ouverture des marchés, de suppression des soutiens nationaux, de fin des subventions à l’exportation. L’OMC ne tolérera désormais que les soutiens directs aux agriculteurs, sans lien avec la production, au nom de la libre concurrence.
Entre 1995 et 1996 survient la crise de la « vache folle », l’encéphalite spongiforme bovine : 230000 bêtes sont abattues préventivement en Suisse. La consommation de viande chute lorsque le consommateur comprend que cette maladie peut être transmise à l’homme. On découvre surtout que le bétail était nourri avec de la farine animale ; la confiance envers le monde paysan est brisée. C’est un argument supplémentaire inespéré pour ceux qui souhaitent remettre en question les aides économiques versées aux paysans.
1996, année charnière.
Jusqu’alors, l’agriculture était reconnue comme un pilier de l’indépendance et de la sécurité alimentaire du pays. Elle avait le même statut que l’armée : personne n’aurait osé la remettre en question.
Le dimanche 9 juin 1996, les trois quarts de la population acceptent par les urnes une nouvelle politique agricole. La Suisse devient pionnière mondiale en la matière, avec le concept de « multifonctionnalité » : la Constitution s’enrichit d’un article qui stipule que l’agriculture n’est plus là uniquement pour nourrir mais aussi et surtout pour entretenir un paysage rural.
C’est la naissance des « paiements directs » : la Confédération complète le revenu des paysans, à condition que l’exploitant apporte la preuve qu’il satisfait à des exigences à caractère écologique. On passe d’un système protégé, subventionné, intensif et productiviste, à une agriculture « multifonctionnelle », toujours perfusée économiquement, mais contrainte d’être respectueuse du paysage, de l’environnement, du bétail, et sans incitation directe à produire.
En somme, on a trouvé une astuce pour que « l’exception agricole » subsiste dans l’économie suisse. On savait qu’à vouloir la rendre concurrentielle sur le marché mondial, on la ferait disparaître. On avait conscience que l’agriculture suisse ne pouvait obéir aux critères néolibéraux. On a donc continué de l’aider financièrement, en corrigeant la justification : on ne soutiendra désormais plus la production mais le rôle de l’agriculture dans la société contemporaine, soit l’entretien du paysage, le respect de l’environnement et l’occupation décentralisée du territoire.
Je me souviens de l’enthousiasme de Martin Pidoux quand, chez ses parents, il soutenait que grâce à ces paiements directs, la Suisse s’était donné les moyens de prendre une longueur d’avance sur l’Europe en matière d’écologie. Et c’est vrai ! À partir de 1996, tous les paysans doivent contractuellement se soucier du bien-être des animaux, de leur espace de vie, leur régime, limiter l’usage d’engrais et de produits phytosanitaires.
D’autres conséquences sont plus dommageables.
Dans l’esprit de la population, les Paysans-Supermen de la Seconde Guerre se sont mués en mendiants, en assistés ; en considérant la somme globale allouée, ils sont rémunérés cinq fois plus que les chômeurs.
L’agriculture est le secteur le plus subventionné par la Confédération.
En plaine, la moitié du revenu des paysans est dorénavant versée par l’État ; en montagne, cela peut représenter les trois quarts. Ils sont rémunérés pour un service public rendu. Ils rejoignent la catégorie sociale de ceux qu’ils ont raillés pendant un demi-siècle : les fonctionnaires.
En les écoutant bavarder entre eux, ce n’est pas tant ce statut qui les perturbe, mais davantage leur dépendance de ceux qu’ils considèrent comme leurs pires ennemis : les « éco-technocrates de Berne », ceux qui, dans des bureaux proprets, inventent de nouvelles pratiques agricoles.
À l’heure de l’apéro, ils sont nombreux à s’insurger contre une nouvelle directive fédérale les forçant, pour pouvoir épandre leur lisier, à attendre sept jours consécutifs avec des températures supérieures à 5°C. Et ce n’est pas tout ! Pour protéger l’air des émanations d’ammoniac, ils doivent obligatoirement se munir de « pendillards », des tuyaux souples qui permettent d’épandre au plus proche du sol. Un tonneau à purin doté de ce dispositif coûte la bagatelle de 60 000 francs ! Et la demande est telle qu’il y a un délai d’attente d’un an et demi ! Enfin, il faut protéger toutes les fosses à lisier avec une couverture réglementaire ; coût des travaux : entre 50 000 et 100 000 francs !
Si les paiements directs garantissent à l’agriculture un engagement écologique et une survie financière, la question sociale, morale et psychologique est souvent éludée. Or, il paraît clair que ce subventionnement du monde paysan se fait aux dépens de sa légitimité, sa dignité.
Le contexte économique a évolué plus vite que l’identité paysanne. Pour la plupart des agriculteurs, un quart de siècle après l’introduction de ces paiements, le succès d’une entreprise reste synonyme de sueur, d’effort, de courage, de mérite : travailler bien pour récolter plus, travailler plus pour gagner davantage.
Ces subventions fédérales les encouragent pourtant parfois à ne rien entreprendre, à s’asseoir derrière un bureau, tapoter sur une calculatrice, faire des choix selon les grilles administratives, ne chercher qu’à optimiser ces aides.
Parmi les « prestations écologiques requises » (PER), indispensables pour toucher des paiements directs, l’agriculteur doit consacrer 7 % de son domaine à des « surfaces de compensation » : des parcelles où il laisse, en quelque sorte, la nature travailler à sa place. L’État imagine des friches et des couloirs de biodiversité, des exploitations extensives, des fauches tardives. Au paysan, ces jachères font honte, il a l’impression de mal faire son travail. Il rêve encore de champs bien tenus, généreux, propres en ordre, sans mauvaises herbes. Les PER sont une aubaine pour la nature, mais un déshonneur dans l’esprit des anciens qui ont trimé toute leur vie pour exploiter le moindre talus, le moindre bord de route, jusqu’à la dernière parcelle ingrate.
Et puis, il y a la paperasse.
Pour recevoir ces paiements directs, il faut remplir des dizaines de formulaires, parfois incompréhensibles, souvent infantilisants, glisser des attestations de données chiffrées, une comptabilité validée par des autorités compétentes, ajouter des statistiques, des mesures de surface, des plans des parcelles. Il faut remplir des critères de sécurité, de conformité des équipements, annoncer la naissance des veaux dans les délais, tenir un journal des sorties du troupeau, un descriptif de la stabulation, remettre les pièces d’identité de chaque bête, un carnet des champs avec les dates de fauche et de pâture, la couverture du sol en hiver, les rotations de culture et les plans de fumure.
On finit par croire que pour l’État, les agriculteurs sont des hors-la-loi en puissance.
Cette « formularisation » croissante du métier, cette bureaucratisation de l’agriculture décourage de plus en plus de vocations. Comment ces paysans, souvent décrits comme des caractères fiers et indépendants, acceptent-ils qu’un « gratte-papier de Berne » descende un jour de sa belle voiture pour vérifier si la fauche de son champ a bien eu lieu après le 15 juin ?
(Même si en vérité, il faut l’avouer, ces inspecteurs voyagent parfois en transport public, souvent dans des voitures plus petites que celles des paysans.)
Comment, dans ces conditions, préserver la créativité et l’esprit d’entreprise des chefs d’exploitation ? Comment stimuler la responsabilité individuelle ?
(Même si on ne peut pas demander à tous les agriculteurs d’être des entrepreneurs innovants ; comme dans tous les corps de métier, il faut admettre que les trois quarts des travailleurs sont heureux qu’on leur dise que faire, comment et quand procéder.)
Comment, en imposant une politique agricole basée sur des interdictions et des sanctions, encourager les jeunes à sortir de leur zone de confort, à découvrir d’autres formes d’agriculture ?
(Il ne faut pas oublier qu’avant 1996 et l’instauration des paiements directs, le cultivateur ne pouvait livrer que quelques céréales communes, et surtout pas de quinoa, de pois chiches ou de sorgho, très en vogue en ce moment ; de même qu’un éleveur suisse ne pouvait légalement posséder que quatre races de vache homologuées, et si l’un d’eux achetait une Montbéliarde, il était aussitôt amendé…)
Martin relève de plus en plus souvent la tête pour faire un commentaire.
On est cette fois chez lui, dans le salon épuré de sa villa de Romont. Il est en train de relire ce chapitre sur les paiements directs. Il porte à ses lèvres un verre de vin nature du Domaine du Chambet, près de Genève, un pétillant naturel (« pet’nat’ », pour les initiés), un chasselas vinifié selon une méthode ancestrale. Il sourit et me fixe maintenant avec des yeux moqueurs. Diplomate, il dit simplement : « Bravo, tu as très bien su reproduire l’avis général des paysans. »
Il me parle de ses étudiants de Zollikofen, jeunes agriculteurs, jeunes agricultrices, tous et toutes en pétard contre ces satanés paiements directs. Et pourtant. Dès qu’un politicien se permet de remettre en question le système, dès que l’État décide de baisser de 1 ou 2 % l’une ou l’autre des prestations, c’est la révolte, le poing sur la table, les envolées lyriques : « On ne touche pas à nos paiements directs ! »
Selon lui, l’écueil principal de toute critique de la politique agricole est de ne prendre en compte que la situation des petits producteurs, en oubliant la complexité du système, leur rapport avec la grande distribution, le marché européen, l’OMC, entre autres.
« On peut faire le procès des paiements directs, me dit-il, mais ils ont au moins l’avantage de tomber directement dans la poche des paysans. » Jusque dans les années 1990, l’État subventionnait aussi les transformateurs, les sucreries, les unions fromagères, les fabriques de beurre, des entreprises qui ne reportaient pas forcément ces gains sur les prix d’achat aux producteurs.
La question des travers de cette « perfusion économique » du monde agricole n’est pas nouvelle, elle se pose en réalité depuis 1951, depuis l’intervention de l’État dans la politique agricole.
Martin me soumet une question faussement naïve : « Et toi, par quoi remplacerais-tu le système des paiements directs ? »
Je lui réponds que ce livre n’est pas un manuel de politique agricole. Je n’ai évidemment pas la prétention de proposer des solutions. Je n’en ai pas l’envie, et encore moins les compétences. Je souhaite simplement transcrire un maximum de points de vue, ouvrir le débat, apporter de la nuance et partager des informations.
En 2021, la Confédération a par exemple versé 2,8 milliards de francs de paiements directs répartis entre 48864 exploitations agricoles. Cela équivaut à un versement de 4 775 francs par mois et par exploitation.
Autrement dit, en moyenne, chaque contribuable suisse a versé 560 francs pour soutenir le monde agricole en 2021 !
N’est-ce pas injuste de payer doublement sa nourriture, par ses impôts et au supermarché ?
Bernard Lehmann, professeur d’économie agraire à l’EPFZ et ancien directeur de l’Office fédéral de l’agriculture, a une jolie formule pour décrire la situation : « L’agriculture est quelque chose d’intéressant dans la mesure où l’on peut vendre deux fois : le paysage et puis la pomme. »
Pourquoi l’agriculture – qui représente moins de 1 % du produit intérieur brut du pays – absorbe 7,2 % des dépenses de la Confédération ?
Pourquoi les bûcherons, les pêcheurs et les petits artisans ne toucheraient-ils pas les mêmes aides ?
Pourquoi continuer de subventionner des pratiques qui, pour une part croissante de la population, sont synonymes de désastre écologique et de menace pour le climat ?
Si la population était amenée à voter pour abolir ces paiements directs, quel serait le résultat ?
Et puis, quelques jours plus tard, je lis le Plaidoyer pour nos agriculteurs (2017), un livre captivant de la géographe française Sylvie Brunel, qui m’apporte un autre type d’interrogations : « Pourquoi le citadin trouve-t-il normal que la culture, l’école, la santé, les transports soient largement subventionnés, mais s’insurge-t-il quand la société rémunère l’agriculteur qui non seulement le nourrit à bas prix, mais entretient les paysages ? »
OceanofPDF.com