Faire paysan
Moins de cordes autour des poutres des granges
Voilà près de vingt ans que nous n’avions plus voyagé tous les cinq ainsi, dans le même break Peugeot. L’un de mes frères conduit, il est inspecteur cantonal de la chasse, il revient d’une séance avec des éleveurs en rogne contre les ravages du loup ; mon père ne dit pas ce qu’il pense (ces prédateurs n’ont rien à faire ici !), peut-être parce qu’il se remet lentement d’un « accident de travail » (à 79 ans !) : le godet en acier d’un tracteur lui est tombé sur la tête. Alors que mon autre frère vérifie sur son smartphone qu’il a bien son pass Covid (on est le 15 septembre 2021), ma mère se cramponne à la poignée, elle déteste la route de Berne.
Le parking de la « grande salle » de Carrouge est archiplein. Le spectacle commence dans quelques minutes. Salle comble. Moyenne d’âge, 60-70 ans. Décor sommaire : bottes de paille, boille à lait, sacs de grains, faux, radio, téléphone fixe et bouteille de gnôle. Nous sommes assis sur des chaises qu’il faudra nous-mêmes empiler par colonnes de dix à la fin du spectacle. Nous nous trouvons à 200 mètres du « Sentier Gustave Roud », qui se pratique après avoir téléchargé des lectures inédites via un code QR ; à 200 mètres également de la ferme qui a abrité le poète jusqu’à sa mort, du banc de bois sur lequel il aimait s’installer le soir venu, comme le faisaient mes grands-parents maternels, paysans à Vulliens, village voisin de Carrouge.
Il est temps de mettre notre téléphone en mode avion, La terre de mon père va commencer. La pièce de théâtre sera suivie d’une discussion avec l’acteur principal, Pierre-André Schütz, ancien agriculteur, ancien aumônier, venu au secours de dizaines de familles paysannes en proie à la dépression, au suicide. Mon voisin de siège le dit « meilleur aumônier que paysan », qu’importe, « le gros Schütz », comme il l’appelle, campe ce soir un personnage, Maurice Cherpillod, patriarche bourru qui refuse de se défaire d’un champ, même si la vente permettrait à son fils de développer un nouveau commerce de poulets, et ainsi peut-être de sauver le domaine.
Nous assistons à une représentation sans romantisme ni nostalgie, loin de la campagne glorifiée par Gustave Roud. Nous nous trouvons à deux kilomètres de la ferme où vivait Fernand Cherpillod, à qui le poète dédie Pour un moissonneur ; on trouve dans la dernière édition de ce texte un portrait en noir et blanc qui ne révèle pas les yeux bleus dudit Fernand, on distingue néanmoins ses bras noueux, ses « mains vivantes » avec « la longue veine du sang nouveau ».
Les mots de ce poète mort il y a un demi-siècle me touchent. Je crois comprendre la tension intérieure qu’il ressent à vivre à la campagne sans « en être ». Je l’imagine flâner autour du village avec son vieux costume-cravate, sa sacoche de cuir en bandoulière, son petit carnet pour consigner des observations. Il remue les lèvres en marchant, apostrophe les moineaux, les coquelicots, et soudain, voilà Fernand, son ami paysan ; ce dernier est très occupé, il y a la paille à rentrer, ce n’est pas le moment de bavarder.
Le poète n’est pas du même monde, mais il fait du bien aux moissonneurs, aux faucheurs, aux laboureurs, il les élève, les sacralise, il rend aux paysans cette dignité qui leur fait tant défaut aujourd’hui. Il glorifie la terre de ses aïeux…
Sur scène, Maurice Cherpillod, ce père incarné par Pierre-André Schütz, s’emporte : quoi ? vendre mon champ ? et puis quoi encore ! Il manque d’assommer son fils avec un balai. Ce dernier s’en va. L’épouse craque. Maurice se retrouve seul et s’en veut.
J’imagine le poète lui poser une main sur l’épaule, parler étrangement, en ouvrant à peine la bouche, lui dire de belles choses sur les plantes qui poussent au bord des champs. Roud parle de ce qu’il a vu en suivant le cours de la rivière qui porte le nom du village, décrit un monde de vent, de graminées, et de lumière. Il exprime son amour de la terre, du ciel, la tentative de saisir par les mots les charmes de la nature et des hommes qui la travaillent…
Maurice lui coupe la parole. Sa réalité à lui est au bord de la faillite ! À cause du prix du lait et du blé, des importations, des grandes surfaces, de toute cette paperasse et de cet abruti de fiston !
Le poète se tait, l’écoute longuement, il songe à Fernand Cherpillod, son ami paysan qui s’est donné la mort en 1971.
Le lendemain de cette tragédie, Gustave Roud écrivait dans son journal : « Tristesse affreuse de cette mort. Partout du sang. Fernand s’est relevé du divan où il avait tiré et avait été à la cuisine… Pourquoi ne l’ai-je pas été voir, sachant qu’il n’était pas bien ? »
En juin 2022, je me rends dans l’enclave fribourgeoise d’Estavayer, dans le petit village d’Autavaux, au chemin des Fermes, et frappe à la porte de Pierre-André Schütz. Il me serre la main, me dit qu’il va bien, qu’il va mieux, que la pluie qui tombe réjouit tout le monde (on vient de vivre cinq jours de canicule). Ce matin, il est allé faire du vélo et a demandé trois fois à Dieu de faire tomber la pluie.
Il me fait déguster le Doral d’un vigneron atypique d’Ollon, Harald Cropt, 122 kg pour 1,93m, le premier lutteur métis en lice à une Fête fédérale. Pierre-André me demande très vite de le tutoyer. Il a préparé son entretien. Devant lui, il y a le prêche d’un culte prononcé lors de la Fête du Blé et du Pain à Échallens en 2018.
Il cite tour à tour Marcel Pagnol et son « copain Jésus » : un texte sur les pèlerins d’Emmaüs (Luc 24), qu’il juge « très paysan-compatible », parce qu’il parle des taiseux, de celles et ceux qui par pudeur ou par orgueil ne partagent pas leurs problèmes ; l’histoire du paralysé de Béthesda (Jean 5), qui lui permet d’aborder la victimisation des agriculteurs, la souffrance passive, la tendance à accuser les autres ; enfin, la parole du Samaritain (Luc 10), qui lui a montré que l’aidant doit être proche de l’aidé, presque intime, qu’il doit connaître son univers, maîtriser les questions juridiques, politiques, écologiques, sociales et économiques de sa réalité quotidienne.
Quand il commence à parler, il faut se battre pour en placer une. Un spectacle solo se joue autour de la table du salon. Son épouse Line, qui cuisine derrière nous, le reprend parfois, lui dit qu’il exagère. Elle me dit que leur fille aînée vit à Yens, elle allait souvent acheter des fruits dans le marché à la ferme de mes parents. Pierre-André Schütz connaît bien mes oncles et tantes, il a chanté avec eux dans différents chœurs mixtes. Le monde paysan est toujours tout petit.
On commence par évoquer la pièce dans laquelle il a joué à Carrouge. Au départ, le metteur en scène Jean Chollet vouait l’appeler Le Malheur est dans le pré, pour parodier le nom d’une émission de téléréalité ; le scénario initial se terminait par un suicide. Et puis la pandémie a débarqué et ils n’ont plus eu le cœur de tisser une intrigue aussi sombre. Ils ont rendu la fin plus légère, plus interactive : à dix minutes du terme du spectacle, les comédiens laissent les spectateurs voter sur deux issues possibles : soit le père reste borné et refuse de vendre, soit il autorise un nouveau départ à son fils. Pierre-André Schütz me dit le bonheur qu’il a eu à jouer cette pièce : « Il faut souvent passer par l’émotion pour faire comprendre la réalité paysanne. »
Pour saisir les motivations profondes de Pierre-André Schütz, il faut comprendre le combat que fut sa vie. Après six ans dans un orphelinat, cet enfant illégitime et abandonné est placé dans une famille de paysans, les Schütz de Sottens, des Bernois arrivés en Suisse romande en 1937. Lorsqu’il a 15 ans, le père lui dit : « Ou bien tu fais paysan et je t’adopte ou bien tu deviens enseignant et tu fous le camp ! » Il pleure durant des jours, fugue, revient et apprend peu à peu à aimer le métier : un CFC d’agriculteur à 20 ans, un diplôme d’ingénieur agronome à 24 ans, une maîtrise fédérale agricole à 30 ans et une charge de cours à l’école d’agriculture de Grange-Verney, cela tout en exploitant une ferme de 17 hectares.
Il a connu les belles années : « le lait à 1 franc, le blé à 108 francs et le taureau à 13,40 francs poids morts. » En 1982, il lâche tout et ajoute au « p » du paysan le « p » du pasteur, comme il aime dire : après avoir nourri ses voisins avec des céréales panifiables, il veut leur offrir le pain de l’Évangile. Il obtient un master en théologie à l’âge de 55 ans. C’est alors qu’en 2015, le Service agricole et viticole vaudois (SAVI) mandate l’Église pour créer un poste d’aumônier du monde paysan, c’est une première en Suisse. On reproduit un concept inauguré en 2008 à Québec, celui des « sentinelles » : il s’agit de proposer des formations d’une journée adressées à tous les proches des agriculteurs (vétérinaires, contrôleurs laitiers, sélectionneurs, comptables) pour les sensibiliser aux symptômes de la dépression et aux risques de suicide. L’aumônier et ses sentinelles travaillent main dans la main avec des psychiatres (qui lui avoueront toutes et tous ne jamais avoir eu d’agriculteurs comme clients). « Ces paysans qui n’ont pas l’habitude de se répandre sont de bons candidats pour se pendre », lâche simplement Pierre-André Schütz, qui a le sens de la formule.
En 2015, quatre jeunes paysans de la même volée à l’école de Grange-Verney se donnent la mort.
En 2016, huit autres familles d’agriculteurs sont endeuillées.
Le taux de suicide chez les paysans suisses est de 40 % supérieur à la moyenne nationale. Entre 1991 et 2014, on recense 447 agriculteurs à avoir mis fin à leurs jours, sûrement plus si on ajoute les suicides maquillés en accidents ou en morts naturelles. Pierre-André Schütz est le témoin impuissant de 18 suicides de paysans, uniquement dans le canton de Vaud, entre 2015 et 2020.
Les médias s’emparent du problème, en font les gros titres. L’aumônier demande l’aide de son ami journaliste Jacques Poget, ancien rédacteur en chef du 24 Heures, pour ne pas commettre d’erreur de communication. En une année, une vingtaine d’articles et trois reportages télévisés lui sont consacrés ; on l’entend aussi dans l’émission radio « La ligne de cœur » et dans un documentaire de « Temps présent ».
Selon Pierre-André Schütz, la cause principale de ces suicides est relationnelle : un isolement social dû à la mécanisation des tâches, à la difficulté de trouver une compagne ou un compagnon, à un divorce souvent lié à la surcharge de travail. « On ne va plus à la laiterie, un camion-citerne vient tous les deux jours sur la ferme et le chauffeur est pressé, il n’y a plus de bistrots pour un moment convivial à la table des menteurs, on n’a plus les moyens de se payer un ouvrier. »
Il me dit une phrase que je recopie aussitôt : « La mort du secteur primaire est un des indicateurs principaux de la décadence d’une civilisation. »
Il me parle de celui qui s’est suicidé à l’âge de 40 ans, après s’être lourdement endetté par l’achat d’une stabulation libre – il fallait mettre son étable en conformité avec les normes fédérales –, il ne dormait plus la nuit, il avait peur de la faillite, surtout après une chute du prix du lait de 17 centimes.
Celui qui ne parlait plus à personne. Sa femme était partie. Son petit frère s’était donné la mort quelques années auparavant dans un chalet d’alpage. Il soignait pourtant encore son apparence et son appartement (« alors que certains ont le frigo vert de moisissures et la salopette qui tient toute seule »). L’aumônier est parvenu à le faire pleurer, à le faire parler pendant plusieurs heures – « tu sais, Pierre-André, les Dents du Midi, elles sont peut-être belles, mais elles ne me parlent pas quand je clôture tout seul » –, il était sauvé.
Celui dont l’épouse est forcée de reprendre un travail à plein temps à l’extérieur du domaine, celui qui ne donne pourtant aucun coup de main pour le ménage, la cuisine et l’éducation des enfants ; il aurait certainement fini divorcé si son aumônier ne lui avait pas « mis une sacrée brossée. »
Celui qui reprend le domaine de son père avec 120000 francs de dettes. Cinq ans plus tard, il a 800000 francs de dettes, simplement parce qu’il adore les gros tracteurs et les machines neuves ; il refuse aussi de remplir les documents des paiements directs. L’aumônier retrouve deux cartons pleins de factures impayées : « Un CFC d’agriculteur ne fait pas forcément un bon gestionnaire. »
Celui qui avait un tempérament solaire jusqu’à ce qu’il découvre que sa femme le trompe. Il divorce. Son père ne cesse de lui répéter que c’est « un bon à rien ». Il se suicide.
Celui qui avoue du haut de ses 30 ans : « Depuis que j’ai repris le domaine, le seul dimanche matin où j’ai dormi, c’est le lendemain de mon mariage. »
Celui qui, le corps fatigué, à l’âge de la retraite, confie à son aumônier : « Je ne peux simplement plus en avant. »
Celui dont la femme, chercheuse universitaire et carriériste, montre de plus en plus de mépris à son égard, celui qui craint le divorce, croit qu’il va devoir céder la moitié de son domaine à son ex-femme, celui qui l’assassine et se donne la mort juste après.
Celle qui s’éprend d’un paysan de montagne et l’épouse. Elle aimait la littérature ; elle vit désormais « une histoire à la Zola » avec un alcoolique imprévisible et violent. Elle préfère se donner la mort.
Celui dont le lait est volontairement empoisonné par un laitier qui souhaite le discréditer, l’exclure de la laiterie, le ruiner, racheter son exploitation et la transmettre à son fils. Il évite de peu le suicide.
Celui qui se tire une balle dans la tête au printemps 2016, quelques semaines après que le prix du lait a chuté à 47 centimes.
Celui qui se suicide peu après le suicide de son fils.
Pierre-André Schütz a de la peine à l’expliquer : il constate que depuis 2018, il y a beaucoup moins de suicides chez les paysans. Est-ce dû à leur campagne de sensibilisation, à leur projet de sentinelles ? Les écoles d’agriculture offrent-elles plus d’outils techniques, administratifs et économiques pour aborder la vie professionnelle ? La jeunesse actuelle est-elle mieux intégrée socialement ? Les parents sont-ils plus ouverts, plus souples, plus à l’écoute de leur fille ou de leur fils ?
Je devais avoir 22 ou 23 ans, j’étais de passage à Paris, j’en profitais pour rendre visite à une cousine, une fille de paysans qui se sentait bien dans la capitale et qui y vit du reste toujours aujourd’hui. On s’entendait bien, on avait fait la tournée des bars, parlé de tout et de rien. En abordant le chapitre familial, elle m’apprit, à ma stupéfaction, que chez nous aussi, il y en avait eu un, un comme dans les films, un comme dans les livres, une corde attachée à la poutre de la grange, la grange de nos grands-parents, c’était notre arrière-grand-père.
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