Faire paysan

Blaise Hofmann · Chapitre 4 sur 12

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Faire paysan

Gaz lacrymogènes et ventes aux enchères

 

On est le 23 octobre 1996.

Près de 15000 paysans viennent manifester à Berne pour défendre leurs droits. On voit d’abord défiler des sonneurs de cloches, chaleureusement applaudis, des banderoles « Ni pays, ni paysages, sans paysans », une foule bienveillante, inoffensive. Et puis soudain, au pied des barrières installées autour de la Place fédérale, des cris, des vapeurs de gaz lacrymogènes. La police charge pour disperser les manifestants, elle leur tire dessus avec des balles en caoutchouc. Paysans et paysannes ne comprennent pas ce qui leur arrive, tous et toutes ont des visages ahuris, prennent peur, s’enfuient, se réfugient dans les commerces voisins. Certains entrent dans une colère noire, une colère qui explose aussi bien en français qu’en suisse-allemand.

Dans le documentaire Campagne perdue (1997) du réalisateur vaudois Stéphane Goël, qui s’ouvre sur cette manifestation, une paysanne s’écrie : « Nous, on s’en fout, on aura toujours à manger, mais ceux qui vivent en ville, ils pourront crever ! »

La situation est tellement inimaginable que beaucoup de paysans rapportent pour preuve une balle de caoutchouc à la maison.

L’image du noble terrien est sévèrement écornée ce 23 octobre. Du jour au lendemain, les protégés de l’État se muent en malfaiteurs, en criminels que les forces de l’ordre n’hésitent pas à bafouer, humilier.

1996, la maladie de la vache folle.

1996, l’apparition des paiements directs.

1996, le basculement de la représentation du monde agricole.

Ce 23 octobre, peu après les premiers gaz lacrymogènes, on voit monter sur une estrade un homme, haranguant la foule, un mégaphone à la main. On reconnaît le leader syndical de l’Union des producteurs suisses, Fernand Cuche ; c’est avant qu’il ne devienne conseiller national, puis conseiller d’État. Ses mots et son charisme évitent une catastrophe : il parvient à empêcher un second assaut policier et à calmer ses collègues paysans.

Au printemps 2022, il accepte de descendre de son petit village accroché sur les flancs du Chasseral pour me rejoindre à Lausanne, au Café de Grancy, sur une terrasse bobo qui tranche avec son imposante silhouette, sa poigne de terrien. Si ses rides se sont encore creusées avec les années, ses yeux sont toujours aussi clairs, aussi vifs.

En se remémorant les événements qui ont précédé ce 23 octobre, Fernand Cuche en oublie son café, il montre la même fougue qu’il avait sur la Place fédérale pour me décrire les rassemblements devant les abattoirs de Micarna à Courtepin, pour s’opposer à la chute du prix de la viande de porc ; à l’entrée des grandes surfaces de Lucerne, Saint-Gall ou Neuchâtel, pour empêcher les clients d’acheter des produits agricoles mal rémunérés ; à la frontière française pour bloquer des poids lourds importateurs de fruits et de légumes bradés ; dans les marchés pour faire de la « vente directe pédagogique » et conscientiser le grand public.

Il regrette que les paysans n’aient plus envie de se battre : « Cela fait très longtemps qu’on ne les a plus vus manifester devant les portes d’une Coop ou d’une Migros. Ils ne savent plus dire : ça coûte tant, et tenir ! Ou verser leur lait par terre si le prix est trop bas. Sans révolte du monde agricole, qui comprendra vraiment ce qu’il représente dans la chaîne alimentaire ? »

Selon lui, les paysans se résignent aujourd’hui à quémander à Berne des suppléments de paiements directs, suivent à la lettre les conseils de l’Union suisse des paysans et espèrent vaguement qu’un parlementaire allié fera enfin son boulot.

Cuche regrette que les grands distributeurs ne prennent jamais en compte, dans les prix de leurs produits, les coûts environnementaux et sociaux qui leur sont liés. Si pour les fraises marocaines on ajoutait une surtaxe pour les milliers de kilomètres parcourus et le préjudice causé à des travailleurs exploités, on verrait soudain que le même produit cultivé localement serait bien meilleur marché.

Il fulmine également lorsqu’il reçoit les journaux gratuits de la Coop ou de la Migros, lorsqu’il aperçoit sur leurs nombreux affichages publicitaires des rabais sur du vin importé : « Tu imagines (on est donc passés au « tu ») les investissements en communication ? Et si on utilisait ces sommes astronomiques pour rémunérer équitablement le tout début de la chaîne, les paysans suisses ? »

Il est fatigué d’entendre les parlementaires de Berne rabâcher le même argument depuis trente ans : la Suisse compte 800 000 pauvres, il est impensable d’augmenter les prix dans les supermarchés. « Mais c’est absurde ! Ce n’est pas aux paysans d’assumer le scandale des travailleurs sous-payés, c’est aux grandes surfaces de réduire leurs marges ! »

Il relève malgré tout quelques signes encourageants : « Plus une société est fragile, plus elle a tendance à revenir aux fondamentaux. » Il remarque que beaucoup de gens se soucient à nouveau de la qualité de leur alimentation ; de plus en plus de jeunes citadins se lancent spontanément dans des écoles d’agriculture ; et davantage de cadres retournent à la terre, refusent « les fictions de la Bourse », comme il dit.

Le temps file avec Fernand Cuche, deux heures se sont déjà écoulées quand on commence à parler de ses lectures, en particulier de Jean-Pierre Rochat, l’un des très rares paysans-écrivains, avec les auteurs français Jean-Loup Trassard, qui vit en Mayenne, et André Bucher, dans la Drôme. Cuche connaît bien Rochat pour lui avoir vendu du foin quand ce dernier travaillait encore dans son exploitation à Vauffelin, dans le Jura bernois : « Il faisait partie de ces marginaux qui fabriquent des tommes de chèvre et vont les vendre au marché de Bienne. C’était un passionné de bétail qui gagnait régulièrement des prix au Marché-Concours de Saignelégier. »

Cuche avoue cependant avoir dû interrompre la lecture de son dernier roman après quelques pages seulement, il remuait trop de mauvais souvenirs. Petite Brume (2017) raconte la mise en faillite d’une exploitation agricole. L’intrigue se limite à une seule journée, une seule action : une vente aux enchères publique. Le paysan voit partir son lit, sa fourche, sa botteleuse, ses deux tracteurs, ses vaches et son cheval préféré, Petite Brume.

Quand Fernand Cuche avait 12 ans, son père, paysan, s’était aussi retrouvé en faillite, acculé par les dettes. Il avait « une difficulté majeure de vivre », comme le dit aujourd’hui pudiquement le fils : il était alcoolique. Il a été mis sous tutelle et forcé de tout vendre : domaine, machines, champs, vaches, chevaux. Il le voit encore nettoyer ses outils, exhiber ses affaires sur le sol. Il se souvient des acheteurs qui arrivaient en masse, qui visitaient l’étable avec un double mètre, qui entraient dans toutes les pièces, touchaient tous les objets. Le petit Fernand était ensuite allé vivre dans un appartement. Il n’avait pas pu prendre avec lui Diane, une chienne qui lui était chère.

Les ventes aux enchères s’invitent souvent dans la littérature traitant du monde agricole. Dans un très beau livre illustré sobrement intitulé Paysans (1996), Didier Schmutz recopie telle quelle une petite annonce repérée dans un journal : « Pour cause de départ au Canada, grande mise de Holstein le 21 décembre 1994 dès 10 h au Marché-couvert à Bulle. Bétail d’excellente qualité, à savoir 28 vaches, 13 génisses, 2 taurillons, 16 veaux. Tracteur Hürlimann 488T, auto-chargeuse, épandeur à fumier, brasseur à purin, herse, faucheuse rotative. » Une photographie noir et blanc de Hugues de Wurstemberger l’accompagne, montrant un homme juché sur un char, le crieur, tenant dans la main un micro. Deux assistants présentent au public des chaînes à neige pour pneus de tracteur, un lot de piquets neufs et une boîte de clous.

On ne voit pas le visage des Clément, le couple de paysans qui a choisi d’émigrer au Canada. On nous décrit seulement la situation : une famille à nourrir avec 2 200 francs de revenu mensuel, l’obligation de trouver un emploi supplémentaire à temps partiel, une étable à rénover pour obéir au nouveau règlement, le refus des banques de faire crédit, un contingent laitier jugé trop petit, l’impossibilité d’accroître la surface et le prix du lait en chute libre. L’auteur n’y va pas par quatre chemins : « Ici, le paysan pue. C’est celui qui purine tous les samedis, le pollueur. Il traîne toujours derrière lui l’image de l’assisté qui coûte à la collectivité. Au Canada, la situation est bien différente. C’est un honneur de faire du lait là-bas. »

Partir ou mourir à petit feu. Les Clément ont tout vendu pour traverser l’Atlantique avec leurs deux enfants de 2 et 3 ans, recommencer de zéro, à Sainte-Perpétue, à 100 kilomètres de Trois-Rivières.

Deux ans après leur arrivée, en 1995, le quotidien québécois Le Nouvelliste titrait : « Maryse Clément nommée agricultrice de l’année ! »

Autre livre, autre vente aux enchères, dans Ver blanc (1983), une autobiographie d’Ernest Därendinger. On est cette fois à Échichens, près de Morges. Il y a à nouveau un crieur debout sur un vieux char à bancs qui exhibe des ustensiles de cuisine, des instruments aratoires, des machines à traire, des cloches, des harnachements ; il est parfois bien emprunté pour trouver un nom à tous ces objets. Le marché agricole n’est pas encourageant ; pour évoquer la surproduction, les journalistes parlent de « montagnes de beurre » ou de « marées blanches de lait ». La Berne fédérale préfère saluer un Gesundschrumpfung, un « assainissement par la diminution des effectifs ». Le déclin du nombre de fermes est un moindre mal pour l’économie suisse. Si le pays est riche, il le doit à ses industries d’exportation, à la réputation de sa place financière, pas à ses paysans.

Ernest Därendinger, lui, s’en sort, mais la politique agricole le désole : « La nuit, le sommeil ne venait pas, et de jour, en trayant, il m’arrivait que je doive enfouir mon visage dans le pelage d’une vache pour étouffer des cris de rage et de désespoir. »

Därendinger n’est pas du genre à baisser les bras, il suit de près l’actualité, prend régulièrement un train pour Berne, s’en va comploter au restaurant Burgerhaus, tâche de ne pas paraître trop « welsche », boucle le dernier bouton de sa chemise, pousse la porte des bureaux de deux conseillers fédéraux, obtient un peu d’attention mais se fait avoir, revient bredouille, s’acharne, y retourne, une fois, deux fois, malgré les traîtrises des parlementaires pro-paysans, malgré le paternalisme des dirigeants agricoles, il y croit, lance un référendum, une initiative, investit une part de ses économies, profite de ses insomnies pour traduire des textes en allemand et tenter de rallier la Suisse entière. Lorsque le directeur de Migros rédige un article discréditant les paysans, Ernest Därendinger s’en va faire le siège de l’usine à cochons du groupe, à Chesalles. Il détourne deux de leurs remorques à lisier. Il est accusé d’instigation au trouble et de détérioration des biens d’autrui, mais durant le procès, les mensonges du directeur de Migros apparaissent au grand jour : il est contraint de publier un rectificatif. Ernest a gagné une bataille.

Ceux qui émigrent au Canada pour échapper à la sinistrose helvétique.

Celui qui monte à Berne et organise des actions pour défendre ses droits.

Celui qui crie dans un mégaphone le 23 octobre 1996.

Il faut bien le dire, la famille Clément, Ernest Därendinger et Fernand Cuche sont des exceptions dans le monde agricole. La plupart du temps, les paysans disparaissent sans bruit. Ils râlent entre eux puis retournent à l’ombre de leur étable pour faire le poing dans la poche, l’orgueil en travers de la gorge, jusqu’au matin où ils éteignent leur machine à traire pour la dernière fois, jusqu’au jour où un camion arrive pour charger les vaches, et c’est terminé.

Que se passe-t-il dans la tête d’un exploitant qui brise une lignée paysanne ? Qui encourage ses enfants à faire un autre apprentissage ? Et qui se dit qu’au moins, s’il n’y a personne pour reprendre, il pourrait avoir une vraie retraite, s’arrêter de travailler à 65 ans et pas au-delà, vendre ses champs et vivre convenablement ?

En 1905, il y avait 243 000 exploitations en Suisse, l’agriculture concernait 30 % de la population.

En 1950, elle représentait encore 20 % de la population.

En 1970, plus que 6,7 %.

En 2003, 3 %.

En 2021, il subsiste 48 864 exploitations, soit 2 % de la population.

Depuis dix ans, 1 500 fermes disparaissent chaque année.

Quatre par jour.

Verra-t-on bientôt des firmes fusionner des dizaines de domaines et engager des agri-managers ?

Prise de remords, la société industrielle inaugurera-t-elle des « zones protégées paysannes » – comme on ouvrait des parcs naturels dans les années 1970 –, des aires où on pourra se promener, observer de loin des agriculteurs, en photographier si on est assez chanceux ?

La paysannerie suisse obéit depuis cinquante ans à un darwinisme violent, la « loi de la jungle rurale » : puisque la surface agricole n’est pas extensible, seuls les plus compétitifs survivent et mangent les terres des plus faibles.

Ce climat ne pousse pas les agriculteurs à se confier, à avouer leurs problèmes aux collègues, il accentue l’isolement, il attise les jalousies, freine la solidarité. On observe le voisin en prévision d’une possible faillite. Après un enterrement, on se retrouve au bistrot pour anticiper la répartition des parcelles.

Tout un pan du monde paysan est en train de s’évanouir – des gestes, des odeurs, des bruits, des goûts, des savoir-faire, des savoir-être – et on se comporte comme si rien n’avait changé, comme si rien ne changera jamais. On les aime quand ils sont derrière les étals des marchés à la ferme, on dit qu’ils font partie de notre identité, ils sont l’âme du pays ; on sait pourtant qu’ils agonisent, on connaît les chiffres, les médias nous les servent chaque année, un porte-parole invoque une « évolution structurelle », un « ajustement nécessaire », on ne s’inquiète pas, les rayons des supermarchés sont toujours bien garnis, on distingue encore leurs champs depuis l’autoroute, parfois même quelques vaches, et si « deux tiers des exploitations fonctionnent à perte », on se dit que ce ne doit pas être si grave, que des politiciens sont à leur chevet, des dirigeants agricoles prennent la situation en main…

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