Faire paysan
Quand l’herbe ne se transforme plus en lait
De son vivant, si on le lui avait dit, au grand-père Hofmann, que ça allait disparaître, qu’on en ferait une place de parking, il aurait esquissé un petit rictus malicieux, celui qui signifiait : cause toujours.
Il trônait devant la ferme sur son piédestal de béton, juste en face de la porte à double battant de l’étable. À la fin de l’hiver, il allait jusqu’à deux mètres de haut et faisait la fierté du grand-père. Un véritable fumier « à la bernoise », avec quatre faces bien droites, régulières, irréprochables.
Je les revois, tour à tour, matin et soir, mon oncle Hans, mon père, ou l’apprenti, ou Carlos, ou Manuel, sortir de l’étable en poussant leur brouette. Crispés, concentrés, ils visaient la rampe, une planche solide mais étroite, puis renversaient le contenu, répartissaient avec une fourche à quatre pointes ce mélange de paille et de bouse. On s’applique d’abord à bien faire les coins, puis les bords du fumier, on piétine avec les grosses bottes de caoutchouc pour ralentir la fermentation. À la surface, on ne peut pas empêcher l’azote de s’échapper, mais à l’intérieur, on élimine l’air pour que les microbes fassent leur travail, fabriquent le précieux humus ; c’est pour cela qu’il fait chaud dans un fumier, pour cela qu’en hiver, on les voit fumer.
Les voitures ralentissaient à sa hauteur, avant la priorité de droite du carrefour, se garaient parfois à proximité pour faire des courses à la petite épicerie, dans le bâtiment de la Société de laiterie de Villars-sous-Yens. Certains clients se pinçaient le nez, ignorant la noblesse de l’édifice, le cycle abouti de l’herbe verte : une ode aux pâturages transformés, grâce à des ruminants domestiqués par nos aïeux il y a 10 000 ans, en excréments, en urine. Le cycle aussi des champs de blé : ces grands rectangles jaunes qui agrémentent nos paysages, devenus paille sèche, litière absorbante. Et ce mélange changé en fumure, concentré de vie, énergie, nutriment, matière active qui s’en retournera à la terre pour offrir de la bonne herbe, du bon blé, du vert et du jaune, de la viande et du lait.
Les clients de l’épicerie n’avaient pas le loisir de le contempler, d’observer comment c’était fait, comment c’était bien fait, de comprendre pourquoi on le faisait, de féliciter l’artisan, le paysan, celui qui, au contraire du passant, s’asseyait parfois sur le banc de bois, près de la porte de la grange, pour admirer le travail, parce que lui savait qu’un bon fumier était le meilleur moyen de réveiller un sol fatigué, de guérir une terre sèche et rebelle.
Dans les campagnes, la dot était jadis estimée à l’importance du tas de fumier devant la ferme des parents.
Le lisier était l’or noir des étables.
Le fumier, le levain de la terre.
Lorsque mon grand-père apprenait le métier dans le domaine familial de son Belpberg natal, avant qu’ils ne viennent vivre en Suisse romande, on n’avait jamais plus de bétail qu’on avait de champs à fumer et de prés à pâturer. On n’importait pas de fourrage, on n’utilisait pas d’engrais chimique. On agissait ainsi sans parler de durabilité, d’écoresponsabilité, d’harmonie entre l’humain, l’animal et le végétal. On le faisait, c’est tout. On ne savait pas qu’un mètre cube de fumier contenait cinq kilogrammes d’azote, cinq kilogrammes d’acide phosphorique et six kilogrammes de potasse. On le faisait parce que ça marchait et parce qu’on l’avait toujours fait.
Quant à mon père, je crois qu’il a lui aussi fini par en être un peu fier, de ce fumier, car il était sans conteste le plus soigné du village, fier, surtout ce premier week-end de juillet 1983 (j’avais 5 ans), lors de la fête triennale de Villars-sous-Yens (que l’on nomme ici « Abbaye ») ; sur une photo que ma mère a retrouvée dans un album, on voit la fanfare de Yens en uniforme bleu, une foule endimanchée tout autour, on voit mon père et son employé en habits de fête, avec de grandes bottes, en train d’installer sur ce même tas de fumier un mannequin vêtu d’une salopette, un vieillard et sa fourche, une caricature grandeur nature de Pipe, le héros des Petites fugues d’Yves Yersin : ce film avait enthousiasmé les villes comme les campagnes, racontant l’histoire d’un valet de ferme à la retraite qui ne se sentait revivre qu’au volant d’un vélomoteur.
Si ce fumier était encore là aujourd’hui, on s’y prendrait différemment. On aurait installé un évacuateur automatique avec rampe orientable. Surtout, on remplirait les documents de l’administration fédérale, on cocherait la case « engrais de ferme », on établirait un « bilan de fumure », on remplirait ainsi les critères des « prestations écologiques requises », afin d’avoir droit aux précieux « paiements directs », ces subsides qui permettent aux paysans de gagner leur vie, malgré la chute du prix du lait.
En 2023, la plupart des clients de l’épicerie se disent : tant mieux si ce fumier a disparu, cela fera moins d’animaux entravés tout l’hiver, moins d’utérus inséminés sans consentement, moins de vaches séparées de leur veau juste après la naissance, moins de taureaux engraissés six mois avant d’être abattus froidement, moins de protéines inutiles sur les barbecues, moins d’antibiotiques, de vaches écornées, de coups de bâton, moins de fièvre aphteuse, de peste bovine et de vache folle.
Le pire – pardonne-moi, grand-papa –, c’est que parfois, je pense comme les clients de l’épicerie. Je l’ai vu à la télévision : 40 % des émanations de méthane, ce puissant gaz à effet de serre, proviennent de l’élevage. Je l’ai entendu à la radio : certains paysans, sanctionnés pour maltraitance envers leur bétail, continuent de recevoir des subventions fédérales. Je l’ai lu dans les journaux : on produit du fourrage au Brésil pour nourrir des animaux européens, on déforeste là-bas, on importe ici, et les déjections de nos vaches ne seront jamais rendues aux champs qui les ont nourris, les cycles de fertilisation sont rompus, trop de nitrate et d’azote ici, et là-bas, plus assez de fertilisants, alors des multinationales européennes exportent en Amérique des engrais synthétiques, le monde marche sur la tête, et je ne sais plus quoi penser.
Il fut un temps – pas si lointain – où l’agriculteur se présentait par son contingent, le nombre de litres de lait produits chaque année.
On devait avoir du bétail pour se dire paysan, paysanne.
Il suffit de voir l’engouement intact pour les fêtes de désalpe, les combats de reine, les poyas, le ranz. La Suisse a toujours compté plus de vaches par habitant que partout ailleurs. On en fait encore des figurines de bois et des publicités pour du chocolat. Elles sont dans nos gènes, consubstantielles à notre suissitude.
« Le Suisse trait sa vache et vit paisiblement », écrivait Victor Hugo dans La Légende des siècles.
En 2018, on a demandé à la population suisse de se rendre aux urnes pour trancher si les vaches devaient, oui ou non, conserver leurs cornes (elle a dit non à 55 % des voix).
La plupart des habitants de Villars-sous-Yens l’ignorent : il n’y a plus aujourd’hui au village de producteurs de lait. À qui la faute ? Ces trente dernières années, son prix a baissé de moitié ; il s’est récemment stabilisé, mais reste bien en deçà des coûts de production.
Lorsque les dernières vaches laitières sont montées dans une bétaillère, en 2021, personne ne s’en est autrement ému. On n’a rien vu à la télévision, rien entendu à la radio, rien lu dans les journaux. Ce sont des événements qui ne font pas de bruit. Ce n’est pas comme l’implantation d’une antenne 5G, la délocalisation d’une école ou la fermeture d’un bureau de poste. Le village a pourtant perdu une partie de son âme.
Küffer ne possède plus de bétail depuis longtemps ; Reymond engraisse des veaux ; Schmid, Guibert et Rezin élèvent des vaches allaitantes. Quand le local de coulage de la laiterie a fermé, un camion-citerne passait encore chaque jour chez Martin, le dernier producteur de lait. En 2021, il a préféré ne garder à la ferme que ses génisses et déménager ses vaches laitières quinze kilomètres plus au nord, au pied du Jura, là où le lait est rémunéré convenablement, là où on peut produire du gruyère Appellation d’origine protégée (AOP).
La petite Société de laiterie existe toujours, mais elle ne sert qu’à mettre en commun un parc de machines. Il y a un groupe WhatsApp pour réserver sa bossette, son échaumeuse ou sa remorque à bétail ; le problème, c’est que Küffer n’a toujours pas de téléphone portable.
Avec l’Auberge de la Croix fédérale, la poste (qui a fermé depuis longtemps) et l’école (qui est devenue un centre de pilates, yoga et chi-harmonie), la laiterie était l’un des derniers lieux de vie, de rencontre ; les éleveurs avaient l’habitude d’y rester bavarder, surtout le soir, en hiver. Mon père se souvient que les nouvelles circulaient ainsi : « Martin venait avec les informations du haut du village. Aujourd’hui, on se dit à peine salut d’un geste de la main à travers la vitre de la cabine de son tracteur. Il peut y avoir un ami à l’hôpital depuis quinze jours sans qu’on le sache. »
Quand j’étais petit, il y avait trois autres fermes dans notre rue ; celles des Rezin et des Küffer sont des immeubles locatifs, celle des Guibert a été rasée pour bâtir quatre villas mitoyennes. Il y avait encore une quinzaine de vaches dans notre étable, deux poulaillers de l’autre côté de la route et une porcherie, remplacée par deux garages. Il y avait aussi un grand clapier à lapins, et huit génisses dans ce qui est devenu une buanderie, un local de stockage et un petit bureau où je me trouve justement avec mon père en ce moment, pour qu’il me raconte sa vie de paysan.
Lorsqu’en 1937, ses parents ont quitté le canton de Berne pour s’établir sur la Côte vaudoise, la Société de laiterie était gérée par un fromager, un certain Sigenthaler ; ils lui vendaient des porcs qu’il nourrissait avec son petit-lait. Il a été remplacé par un dénommé Davet, qui écoulait son beurre et ses yogourts. Puis ce fut le tour d’un Guignard de la vallée de Joux ; l’été, mon père lui confiait ses génisses en estivage, près de Mouthe. Est arrivé ensuite Diserens, celui qui a ouvert la petite épicerie, et l’a transmise à Sachot, le tout dernier exploitant à réceptionner du lait.
Ce lait devait être livré entre 6 h 30 et 7 heures, puis entre 18 h 30 et 19 heures ; les horaires dépendaient du wagon qui quittait la gare de Saint-Prex pour rejoindre un transformateur genevois, la coopérative des Laiteries Réunies. On se faisait méchamment sonner les cloches si on avait quelques minutes de retard, surtout avec ce bougon de Sachot.
Quand mon père était petit, dans les années 1940-1950, il n’y avait pas encore de parc électrique, il fallait garder les vaches. Il y en avait qui mangeaient trop de trèfle ou de luzerne, qui gonflaient, fermentaient de l’intérieur ; il fallait les ramener au plus vite à l’étable, parfois même les percer avec un trocart pour les soulager. S’il les rentrait trop tôt, il se faisait gronder parce qu’elles n’avaient pas assez mangé. S’il les rentrait trop tard, il risquait qu’elles y passent. Et quand il les laissait brouter en dehors de leurs parcelles, c’étaient encore des problèmes.
Mon père aimait pourtant le bétail et ne se faisait pas prier pour donner un coup de main à la sortie de l’école. Il aimait assister aux vêlages. Plus tard aussi, quand ce fut à lui de les assumer, il ne rechignait pas à se lever au milieu de la nuit : « Des fois, on croit que ça va venir, on voit la vache qui piétine, puis ça traîne, ça traîne des heures et il faut appeler le vétérinaire à 3 heures du matin. Parfois, le veau se présente en arrière, les pattes en avant. Parfois, c’est des jumeaux. Une fois, il a fallu scier les jambes du veau in utero pour l’extraire et sauver la vache, il était encore vivant quand on l’a sorti, l’employé était tombé dans les pommes. »
Les anecdotes se succèdent. Toute une vie de paysan. De l’enfance à la retraite, de l’étable au verger, des champs aux vignes. Il y a des choses qu’il me dit de ne pas noter ; il ne faut pas trop insister sur les interminables journées de travail l’été, le réveil programmé à 5 heures du matin sept jours sur sept, son seul jour de congé, un dimanche sur trois. Il m’avoue qu’à 15 ans, il se serait bien vu exercer un autre métier, peut-être fleuriste ou architectepaysagiste. Son instituteur voulait même qu’il étudie les beaux-arts.
À la fin de l’école obligatoire, il a fait un stage d’un an chez un paysan de Schwanden, dans le canton de Berne : « C’était un voyage dans le temps, on n’utilisait le tracteur que pour labourer, on travaillait encore avec les chevaux. Il fallait parfois décharger à dos d’homme un char de trente sacs de blé de cent kilos chacun. Je gagnais cent francs par mois, et vingt francs de plus à Noël puisque le patron était content de moi. » Mon père me dit que cette expérience lui a permis d’apprendre à bien se comporter par la suite avec ses employés.
Et puis, avec les années, il y a pris goût, il ne se serait pas vu vivre sans vignes ni vergers. Il n’a jamais voulu changer de métier, jamais regretté d’avoir fait paysan.
En l’écoutant, c’est une partie de mon enfance qui surgit. Je revois les deux botte-culs suspendus à la grande porte de la grange. Il y a l’odeur douçeâtre du lait, des relents d’étable. J’entends grésiller la petite radio à antenne qui restait toujours allumée pendant la traite. Il y a des queues attachées à un fil, des ardoises avec les prénoms des vaches, des mouches, l’odeur de la graisse à traire et du désinfectant pour les trayons des tétines, le grondement de la machine à traire, des montagnes d’herbe fraîche devant les râteliers et nos jeux aventureux dans les bottes de paille.
Au milieu de l’hiver, le halo d’un phare sur le bord de la chaussée, la pétarade du moteur deux temps d’un Maxi Push, le métal des boilles à lait qui rebondissent sur le plancher de bois de la petite charrette. Sur le perron de la laiterie, on entend alors les éclats de rire des éleveurs. Et mon père qui traverse la route avec sa boille à dos de cinquante litres, fait de tout petits pas pour ne rien renverser.
Ce spectacle se donnait gratuitement au village deux fois par jour.
Aujourd’hui, je me promène dans une étable vide, silencieuse, il n’y a presque plus d’odeurs, il ne reste que des araignées, leurs toiles, des hirondelles et leurs fientes sous chaque nid. Je distingue encore l’élévateur pour les bottes de paille et de foin, plus loin, une manivelle qui servait à soulever le plancher des chars à l’aide de quatre câbles d’acier. L’une des granges sert de dépôt pour les décors de la troupe de théâtre du village. Du temps où il était conseiller municipal, mon cousin Patrick a rangé dans l’autre grange les meubles et les tables de l’école du village quand elle a fermé.
Je donne rendez-vous à ce cousin dans son carnotzet, autour d’une table qu’il a fabriquée luimême à l’école d’agriculture de Marcelin, à Morges. On trouve pêle-mêle, dans cet espace exigu, La médecine par le vin du Docteur Maury, un best-seller des années 1970, un article plus récent du journal La Côte consacré à son père Hans, excellent tireur, « Les papys flingueurs font mouche depuis un demisiècle », la plaque d’immatriculation de leur vieille moissonneuse-batteuse, une machine cédée pour 700 francs à un revendeur qui l’avait démontée pièce par pièce pour l’exporter dans les pays de l’Est. Patrick débouche une bouteille de chasselas de la commune, me le sert dans un petit verre « Fanfare des Bedzus ».
La disparition des vaches – et donc du fumier – était son choix. Pourtant, quand je lui demande quels sont les bons moments de sa vie de paysan, Patrick ne mentionne que des souvenirs associés au bétail : agrandir le parc électrique et partager le plaisir des vaches qui broutent de l’herbe haute, sortir les veaux au pré pour la première fois en les tenant au licol, piloter la grue à fumier quand il avait 7 ans. Il adorait mener son troupeau au parc à vélo ; il avait fixé un porte-bâton sur le cadre mais ne l’utilisait jamais, il se battait « à armes égales », me dit-il, avec les deux cornes de son guidon (il a été double médaillé de bronze aux championnats suisses de vélo de piste).
Petit-fils d’éleveurs, fils d’éleveur, son avenir professionnel allait de soi. Après deux années d’apprentissage, Patrick travaille à la ferme dès ses 17 ans. C’est à ce moment que mon père et mon oncle scindent le domaine en deux exploitations distinctes ; mon père reprend les vergers, les vignes, mon oncle et mon cousin s’occupent des grandes cultures, du bétail. Très vite, ces derniers font construire un évacuateur à fumier et une nouvelle fosse à lisier : un investissement à amortir en trente ans.
Patrick reprend le domaine en 2002, l’année des 65 ans de son père (un retraité ne touche plus de subventions fédérales). Il parle d’une collaboration harmonieuse, sans conflits de générations. Le problème est ailleurs. Le prix du lait dégringole. « Quand tu poses les chiffres, il n’y a pas photo », lâche-t-il, dépité. Un jour de 2004, il insère dans un fichier Excel les résultats de sa comptabilité, les coûts d’exploitation, les charges et la paie du lait. Malgré une main-d’œuvre bon marché (son père), il s’aperçoit qu’il ne gagne que quatre à six francs de l’heure. Et le prix du lait continue de chuter.
La décision est aussi difficile à prendre que prompte à exécuter ; une année suffit. « D’un coup de stylo, c’est terminé, sans possibilité de retour en arrière : tout ce qui m’a été transmis, le patrimoine du grand-père. » Certaines vaches partent à l’abattoir, d’autres sont vendues à des amis éleveurs. Un paysan du village lui prend sa paille et répand du fumier sur ses parcelles en échange. Patrick revend enfin à trois collègues ses contingents laitiers, les laisse aux deux tiers de leur valeur, ne voulant pas les léser.
Mon oncle range le matériel de traite à côté des vieux outils du grand-père dans un cagibi qu’il aurait bien voulu transformer en petit musée agricole.
La disparition des vaches libère de la place. Dans l’étable, Patrick lance un élevage de lapins, fait boucherie lui-même et active son réseau pour la vente directe. La demande est là, mais las des trop nombreuses maladies, il renonce. Il n’y a plus aujourd’hui d’animaux, sinon deux chèvres naines pour amuser ses filles. Ironie du sort, ce sont les locataires actuels, un jeune couple sans aucun lien avec l’agriculture, qui ont réintroduit dans la ferme des poules d’espèces rares, des animaux de compagnie que l’on peut caresser, porter sur l’épaule ; au milieu du poulailler, dans l’espace où se trouvait le silo à maïs, il y a même une petite balançoire pour les distraire.
Mon cousin se consacre désormais à ses 32 hectares de grandes cultures et mise, comme beaucoup de paysans, sur la « diversification ». Puisqu’il n’a pas la vocation pour une activité agrotouristique – tenir des chambres d’hôtes ou organiser des brunchs à la ferme –, il travaille pour des collègues, comme machiniste durant les moissons, ou pour la commune, en gérant la station d’épuration, en nettoyant les bords de route à l’épareuse. Son épouse Vanessa continue de travailler à l’extérieur de l’exploitation, comme enseignante à l’école primaire : son modeste salaire a toujours pesé plus lourd que la paie du lait.
Aujourd’hui, Patrick a 54 ans. Sa fille aînée a clairement dit qu’elle ne serait jamais paysanne. Sa fille cadette rêve d’élever des ânes, mais elle n’a que 11 ans. Alors il se pose des questions. Il ne voit pas où va l’agriculture suisse. Il peine à se projeter dans l’avenir. Il dit qu’il vit au jour le jour. Il verra bien.
En 2005, alors que Patrick, mon cousin du côté paternel, renonçait au bétail, Alexandre et David, deux cousins du côté maternel, prenaient la décision inverse : investir, agrandir et produire assez de lait pour faire vivre deux familles.
Je me rends donc à Peney-le-Jorat, entre Moudon et Échallens, retrouve cette ferme où l’on venait une fois tous les trois ans fêter Noël ; parmi les souvenirs de ces journées, je vois encore les frères Gavillet, pourtant pas beaucoup plus âgés que moi, s’en aller à 16 heures tapantes pour « gouverner » (traire). Je retrouve le même jardin (même si le potager a été remplacé par du gazon), la petite tonnelle, la vieille fontaine, cette ferme typique du Jorat. Il y a cependant, en contrebas de l’exploitation, une étable gigantesque qui n’existait pas alors ; la moitié de la surface des toits est couverte de panneaux solaires.
Alexandre m’accueille dans sa cuisine et débouche aussitôt une désirée d’un excellent chasselas de Valeyres-sous-Rances. Il a ce sourire réservé mais chaleureux qu’on lui a toujours connu, il porte un t-shirt « Georges Baumgartner, radio suisse romande, Tokyo ». Au téléphone, il m’a répété trois fois qu’il n’était pas un « paysan représentatif », et surtout, qu’il n’avait pas envie de se « mettre en avant ». En écrivant ce livre, je ferai vite le constat qu’il n’existe en effet pas de paysans types. Quant à l’introversion, la discrétion, c’est un trait de caractère récurrent du monde paysan.
Les mots « humus » et « humilité » ont la même racine latine.
Alexandre n’a jamais voulu exercer un autre métier que le sien, il ne se souvient pas d’avoir subi de pressions de la part de ses parents. Après avoir obtenu une maturité et passé deux étés dans des fermes, en Angleterre et en Allemagne, il obtient un master en agronomie à l’École polytechnique de Zurich, fait une brève expérience au Service romand de vulgarisation agricole, s’aperçoit qu’il n’est « pas tant fait pour le bureau » et rejoint la ferme familiale.
Il reprend même le domaine en 2004, avec son frère David. Ils décident de développer l’exploitation. Ils font une étude d’impact, visitent des fermes, s’entendent sur l’organisation spatiale idéale. Ils ont de la chance, leurs parents leur ont remis une situation saine, ils obtiennent un prêt sans intérêts et des subventions à fonds perdu, mais malgré ces aides, ils doivent s’endetter lourdement : « C’est bien de se lancer quand on est jeune, on ne se pose pas trop de questions. »
Ils font construire une étable moderne avec salle de traite et stabulation. En plus des 200000 litres de contingent laitier du père (la quantité annuelle maximale qu’il peut fournir : une mesure instaurée par la Confédération en 1977 pour éviter les surplus), ils rachètent les quotas d’un ami, doublant ainsi leur production, trouvent encore dans les annonces du journal agricole Le sillon romand 100000 autres litres. Les voilà déjà à 80 vaches laitières. En 2021, leur production avoisinait les 750 000 litres, avec un lait Gruyère AOP acheté 90 centimes par la fromagerie du village, un prix un tiers plus élevé que celui du lait ordinaire de plaine. Ce revenu représente les deux tiers de leur chiffre d’affaires. Le reste provient des 35 hectares de grandes cultures : pomme de terre, blé, orge, colza et maïs.
Leur exploitation est plus grande que la moyenne, les deux frères ne croulent plus sous les dettes, leur lait fait partie d’une AOP, ils touchent des subventions fédérales légèrement plus généreuses puisqu’ils travaillent en « zone colline » (plus de 800 mètres d’altitude, pour cette région). Ils ont surtout suivi une démarche pragmatique, entrepris des travaux au bon moment. Ils n’ont « rien tenté de fou », comme dit Alexandre, ils ont repris « des recettes qui marchent » et n’ont pas failli aux deux prérequis d’une bonne gestion du bétail : la constance et la rigueur.
L’association avec son frère David et l’aide précieuse de leur père Aloïs – « Il a 77 ans, mais si on le laissait faire, il serait à l’écurie tous les matins à 5 h 30 » – offrent plus de liberté dans leur gestion du temps. En hiver, chaque frère a congé un weekend sur deux, et une semaine entière pour le ski en famille. En été, ils ont un dimanche sur deux, et dix jours de vacances. Cela paraît peu, mais ces conditions sont un privilège rare dans le monde des éleveurs.
Si les deux filles d’Alexandre n’ont aucun intérêt pour la ferme, un fils de David est en apprentissage agricole – « Il est plus mordu que moi à son âge » – et le second suit son exemple. L’assurance d’une transmission future est un élément important pour la motivation à continuer, entreprendre, évoluer.
Alexandre a son métier dans le sang, il adopte le terme « paysan », contrairement à beaucoup de ses collègues qui lui préfèrent la formule officielle d’« exploitant agricole ».
Parmi les facettes agréables de son quotidien, il cite l’arrivée dans l’étable, à 5 h 30, quand les vaches sont encore couchées, qu’il a le temps d’observer les bonnes laitières, repérer celles qui sont en train de tomber malades, celles qui sont en chaleur. C’est encore plus beau l’été, quand il fait trop chaud le jour, que les vaches passent la nuit dehors et qu’il faut les rentrer le matin à l’aube, en profitant des premières lumières et de la vue sur les Alpes fribourgeoises. S’il le faut, il assiste volontiers aux vêlages au milieu de la nuit, même si c’est sa femme Isabelle qui entend en premier les meuglements et doit le réveiller.
Cette dernière vient de nous rejoindre à table. Amusée, elle me dit qu’à leur mariage, alors que le témoin animait un jeu sur leurs goûts respectifs et les questionnait tour à tour sur leurs odeurs préférées, elle avait répondu à sa place, du tac au tac : « l’odeur du parfum de son épouse ». Après un long temps de réflexion, Alexandre avait provoqué de grands éclats de rire en répondant simplement : « peut-être l’odeur de la pluie après le sec ».
Il ne faut évidemment pas forcer le trait. Le métier connaît aussi ses épreuves, comme en 2009, quand la grêle ravage complètement son herbe (il n’existe pas d’assurance) ; comme en 2014, quand la salmonellose le contraint à mettre son troupeau sous séquestre et condamner deux vaches (Isabelle dit que pendant des semaines, il n’était « pas tant bien », ce qui signifie, dans le jargon paysan : très angoissé, découragé) ; comme toutes ces dernières années, quand les sangliers défoncent ses parcelles de maïs (les dédommagements de l’État ne compensent pas la désolation d’une année de travail accompli dans le vide).
Amusée, Isabelle me dit que sa mère, qui a épousé un agriculteur de Pompaples, l’avait prévenue : « Ne te marie jamais avec un paysan ! » Elle avoue n’avoir aucun lien avec la ferme. Elle est comptable à mitemps, mais c’est Alexandre qui gère l’administratif de l’exploitation ; les formulaires sont devenus si complexes et exigeants qu’une personne extérieure à la pratique quotidienne ne peut plus les remplir.
Et puis, le rire en coin, elle le confesse : elle n’apprécie pas du tout l’odeur des vaches.
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