Faire paysan
Coop, Migros, Syngenta, l’État et moi
Vous pouvez leur dire que leurs fertilisants ont d’abord été utilisés dans les tranchées de Verdun, leur prouver que le nitrate d’ammonium provient de la chimie de guerre, leur rappeler que l’explosion d’une usine d’engrais azotés a fait 31 morts à Toulouse en 2001, que des silos de ces mêmes engrais ont tué 220 personnes à Beyrouth en 2020. Peine perdue. Ils défendront toujours leur arsenal chimique.
L’azote favorise le développement foliaire des végétaux ; le phosphore contribue au développement racinaire ; le potassium stimule la résistance, la croissance.
Vous les verrez de même plaider pour leurs herbicides, leurs fongicides, tout ce qu’ils préfèrent appeler « produits phytosanitaires » ou « produit de défense de la santé végétale ». Vous reconnaîtrez sur leur t-shirt ou leur casquette le logo de firmes agrochimiques.
En somme, ils préfèrent s’en prendre à ceux qui leur donnent de l’argent – la Confédération, les consommateurs –, plutôt qu’à ceux qui s’enrichissent sur leur dos, ceux qui les exposent à des substances toxiques. On oublie souvent qu’ils sont les premières victimes de la chimie agricole ; eux qui ont traité en short et sans masque de protection pendant des décennies.
Et pourtant, lors des deux initiatives antipesticides de 2021, il était stupéfiant de voir avec quelle ardeur ils montaient au créneau pour défendre « leurs » produits. Illustration flagrante du syndrome de Stockholm.
Comment expliquer ce comportement ? Est-ce une forme de loyauté envers les parents, les grands-parents ? Une fidélité renforcée par l’enseignement des écoles d’agriculture ? Est-ce le poids de l’histoire, le souvenir du « miracle de la chimie », un émerveillement à jamais gravé dans la mémoire collective paysanne ?
Quant aux principaux acteurs de ce juteux commerce – les Allemands BASF et Bayer, les Américains FMC et Corteva et le Suisse Syngenta, qui représentent à eux cinq plus des deux tiers du marché mondial –, ils reportent volontiers la responsabilité sur les usagers : « Voyons, ces produits ne sont pas dangereux en soi, ce n’est qu’une question de dosage. » En cas de dérapage, la faute incombe à des paysans qui ne lisent pas suffisamment les notices d’utilisation, qui n’ont pas la formation adéquate, qui rincent leur bossette de traitement trop près d’une bouche d’eau claire.
En mai 2022, on a entendu le patron du géant bâlois Syngenta profiter de la crise alimentaire engendrée par le conflit ukrainien pour affirmer, sans ironie, que la culture biologique sera responsable de la faim dans le monde, à cause de son manque d’efficacité ; il oubliait de dire que les produits phytosanitaires « bios » ne constituaient encore que 1,8 % de son chiffre d’affaires.
Ce qui me choque en premier lieu, ce n’est pas le manque d’investissements chez les grands groupes agrochimiques pour développer de nouveaux produits, aussi efficaces que respectueux de l’environnement ; c’est surtout qu’ils continuent d’exporter des pesticides prohibés chez nous ; c’est qu’on importe ensuite des aliments et des fourrages produits avec ces substances.
Un pas en avant a été franchi lorsque le Conseil fédéral a proscrit, début 2021, l’exportation de produits phytosanitaires extrêmement dangereux comme l’herbicide « paraquat », interdit en Suisse depuis 1989. Seulement voilà, Syngenta possède des fabriques à l’étranger, en Grande-Bretagne, en Chine, aux États-Unis, des pays soumis à des règles plus permissives. Par ailleurs, les maigres espoirs de voir la situation s’améliorer ont été douchés en novembre de cette même année 2021, lorsque le peuple suisse a refusé par son vote de rendre les multinationales plus responsables…
J’entends par-dessus mon épaule une petite voix me souffler : « C’est trop facile d’incriminer les multinationales. C’est de la pure démagogie. Un manque cruel de courage. Avoue que tu en connais, des paysans qui se contrefichent de polluer leur sol, qui semblent même y prendre un certain plaisir, qui font juste gaffe de ne pas se faire attraper. Tu les as entendus s’écrier fièrement : je suis chez moi, je fais ce que je veux, et c’est pas toi qui vas me dire ce que je dois faire ! »
Il y en a encore, oui, mais heureusement, ils ont presque tous bientôt l’âge de la retraite.
En 1940, le premier tracteur du grand-père Hofmann était de marque Vogel, il sortait d’une usine implantée à Aubonne, à cinq kilomètres seulement de la ferme. Son parc à machines se résumait alors à cinq engins rudimentaires ; il savait tous les réparer lui-même, le fonctionnement était simple, pragmatique.
Beaucoup d’agriculteurs sont devenus aujourd’hui ce que l’on pourrait appeler des « ageekculteurs », adeptes du « smart farming », contrôlant en direct toutes les activités de leur étable sur l’écran de leur smartphone. Leur tracteur aussi est intelligent, avec ses outils bardés de capteurs, ses paramètres complexes, ses algorithmes, ses infrarouges et ses caméras. Les paysans font du binage de précision, ils achètent des pulvérisateurs ultraciblés, des robots défricheurs, des trieurs optiques, des drones diffuseurs d’insectes auxiliaires. Ils attachent autour du cou de leurs vaches un collier connecté pour surveiller leur cycle de reproduction et donner l’alerte en cas de maladie. On attend maintenant l’arrivée du « big data » agricole.
Il s’agit moins ici de juger cette évolution technologique que d’en décrire les conséquences. Il y a d’une part l’endettement et les crédits nécessaires à l’acquisition de ces machines sophistiquées. Il y a surtout la perte d’autonomie. On dépend de la fabrication et de l’acheminement de pièces complexes. Si la machine est en panne, on ne peut plus ou on ne sait plus faire sans. Plus globalement, c’est une dépossession de ses outils de travail.
Pour me faire une idée de la situation, je vais frapper à la porte du voisin de notre ferme familiale, Éric Andrist, mécanicien sur machines agricoles. Il a repris en 2003 ce qui était la forge de feu son père Bernard, maréchal-ferrant, solide moustachu à la poigne redoutable. Cette rencontre est un prétexte bienvenu pour découvrir son carnotzet, également hérité du père. Pendant qu’il débouche un Château de Châtagneréaz 1 er Grand cru d’Essertines-sur-Rolle, j’ai le temps d’apprécier la décoration, vestige d’un temps révolu : un diplôme de la Société des Dragons, une plaque avec l’identité d’un cheval militaire, une centaine de trophées de concours hippiques.
Éric commence par me raconter son stage dans un petit village reculé de Suisse allemande durant son CFC de mécanicien agricole. On y faisait encore des « moillettes » (des bottes de paille ficelées à la main) que l’on chargeait sur un char d’attelage ; il a semé en conduisant des chevaux, il a puriné en tirant des tuyaux. Il me parle du passé non sans une certaine nostalgie. Il avoue allumer encore le feu de sa forge deux fois par année, pour redresser une pièce qu’il ne peut travailler au chalumeau : l’employé le regarde « avec des yeux grands comme ça », s’amuse-t-il.
À 59 ans, il a été témoin de l’évolution de sa profession : il a troqué sa clé à molette contre un ordinateur. Il branche maintenant un logiciel sur les tableaux de bord des tracteurs pour savoir où se situe la panne. Il a connu à ses débuts des charrues à un soc ; elles en ont maintenant cinq et sont tirées par des tracteurs de 250 chevaux. Il répare parfois des herses rotatives pliables de cinq mètres de large.
Ce matin, après une heure de bureau, pour la commande de pièces – « On jette plus qu’on répare, à cause du coût de la main-d’œuvre » –, Éric a donné ses instructions à son employé : une boîte de vitesses robotisée de tracteur dont il fallait changer les électrovannes et une fuite sur le vérin de suspension gauche d’un véhicule (le client avait envoyé par WhatsApp une photo floue dudit vérin pour un diagnostic).
Éric était la veille à la foire Agrovina de Martigny pour rencontrer des clients, des fournisseurs. Il a vu en action les nouvelles technologies de géolocalisation, comme la gamme des GPS RTK, qui permettent de travailler la terre avec une précision au centimètre. Cette technologie limite l’usage d’engrais, de produits phytosanitaires, de carburant, elle fait aussi gagner du temps. On commence à l’utiliser pour sarcler mécaniquement les parcelles, au lieu de répandre des herbicides. Technologie de pointe et protection de l’environnement font parfois bon ménage, malgré certains désagréments : l’abonnement GPS coûte cher, et en cas de panne, on passe des heures sur une ligne téléphonique payante à trouver une solution, ce qui, en période de moissons, rend les agriculteurs plutôt nerveux.
J’imagine mon grand-père se promener dans le parc à machines d’Éric Andrist. Je crois qu’on pourrait lire dans ses yeux de l’émerveillement. Il aimait beaucoup les machines.
Mais peut-être se dirait-il aussi qu’on est allé un peu trop loin, un peu trop vite. Qu’on a perdu l’essentiel, le geste, le sens de l’observation, et puis l’esprit d’équipe. Ces technologies rendent les journées très solitaires. Les maux de dos sont devenus maux de tête. Il n’y a plus personne pour partager ses préoccupations, discuter les bons choix. Les voisins ne viennent plus donner un coup de main pour la récolte des pommes de terre, les moissons.
On est seul sur sa machine du matin au soir, comme un chauffeur poids lourds international.
Observez votre caddie quand vous faites des courses : combien contient-il de produits bruts, non transformés ? Un tiers ? Un quart ? Et combien de petits pois et de maïs en conserve, de frites et d’épinards surgelés, de salades toutes prêtes et de plats cuisinés ?
Bienvenue dans le secteur de l’agroalimentaire : l’achat, la transformation, le stockage, le transport et la revente de la matière première des producteurs. On y reconnaît, en bonne place, des multinationales comme Coca- Cola, Danone ou Nestlé (les dix plus grosses firmes gèrent le quart du marché mondial) ; et quelle ne fut pas ma surprise d’apprendre que la denrée alimentaire la plus exportée de Suisse, en termes de valeur économique, est aujourd’hui… le café, vendu dans de petites capsules d’aluminium.
Parmi les géants de l’agroalimentaire figure un nom moins connu du grand public, qui ratisse pourtant très large : la Fédération nationale des coopératives (Fenaco). C’est la plus grande société agricole de Suisse – la moitié des paysans en sont membres –, le résultat de multiples rachats et fusions. La Fenaco dépassait les 7 milliards de francs de chiffre d’affaires en 2021. Elle contrôle la moitié du marché national des céréales, des pommes de terre, et les deux tiers des oléagineux. Cette fédération possède en outre les semences UFA, les engrais Landor, les magasins Landi, les supérettes Volg, les boissons Ramseier, les stations-service Agrola et des dizaines d’autres entreprises.
Le modèle économique de Fenaco est celui de l’« intégration verticale ». Les paysans achètent leurs habits de travail, leurs outils, leur matériel, leurs semences, leurs engrais et leurs produits phytosanitaires auprès des antennes régionales Landi (Fenaco) ; ces deux dernières années, ils allaient aussi y chercher des banderoles gratuites incitant à voter NON aux initiatives contre les pesticides ou contre l’élevage intensif. Ils livrent ensuite leur récolte directement dans ces mêmes succursales Landi. Prenons l’exemple des pommes de terre : les tubercules sont ensuite transformés en frites surgelées dans l’usine neuchâteloise de Frigemo (autre filiale de Fenaco), avant d’être transportés, avec le diesel Agrola (Fenaco), jusque dans l’un des 600 commerces Volg (Fenaco), pour être revendus aux consommateurs, qui sont parfois, comble d’ironie, les petits producteurs du tout début de la chaîne.
Ce sont ces géants qui imposent les prix, mais aussi les règles de production : calendrier des récoltes, quotas et calibres des produits. Il faut que ces derniers soient transportables, stockables, résistants. Et qu’importe si la nature dans laquelle évolue le paysan est fluctuante, dépendante de la pluie, du soleil, des ravageurs et des maladies ; il faut un approvisionnement stable, standardisé, en fonction de la demande et du marché.
Plus loin dans la chaîne alimentaire, juste avant le consommateur, on retrouve la distribution : ces épiceries et supérettes qui résistent comme elles le peuvent aux supermarchés, qui, quant à eux, se hâtent d’optimiser leurs profits avant l’arrivée des hypermarchés.
Pour continuer de vendre à très petits prix tout en conservant des marges importantes, les grands distributeurs ne coupent pas dans leurs budgets publicitaires ou marketing ; ils préfèrent faire pression sur leurs fournisseurs, qui répondent en baissant le prix d’achat des petits producteurs.
En juin 2022, une enquête du quotidien Le Temps et du média en ligne
Heidi.news publiait pour la première fois des chiffres tenus secrets par ces distributeurs (ils n’auraient jamais été révélés sans le piratage des serveurs des Laiteries réunies de Genève). On y apprenait que Migros et Coop étaient les deux distributeurs suisses qui dégageaient les plus grandes marges sur les produits laitiers, avec respectivement 57 % et 46 %, soit le double des marges pratiquées par les concurrents français. Les journalistes ont même découvert des marges de 67 % sur une tomme vendue chez Migros, et 92 % sur un yogourt de chez Coop.
Le problème est qu’en Suisse, ces deux distributeurs ont un quasi-monopole, se partageant 77 % de la consommation alimentaire globale ; ils peuvent impunément dicter leurs prix : ils exercent ainsi une énorme pression sur les transformateurs, qui la répercutent sur les producteurs. Les paysans n’ont d’autre choix que de livrer leur lait, leurs céréales, leurs fruits, en espérant, en vain, que le prix d’achat sera à la hauteur.
En bout de chaîne, il y a le consommateur, vous et moi. On dit souvent que le client est roi, mais en vérité, tout est fait pour orienter nos choix, conditionner nos habitudes selon les souhaits des principaux acteurs de ce commerce.
En prenant par exemple l’habitude d’acheter sur les étals des pommes de terre propres, j’impose sans le savoir aux producteurs de les traiter chimiquement pour raffermir leur peau et leur permettre d’être lavées, triées et transportées sans dommages ; c’est moi aussi qui impose l’usage d’anti-germinatifs car je n’achèterais jamais de tubercules couverts de végétation.
C’est encore moi qui, poussé par une promotion exceptionnelle, souhaite manger des tomates en plein hiver, et force ainsi les producteurs à acquérir des plants résistants, à les cultiver dans des serres chauffées, dans des terreaux hors-sol à base de fibre de coco sri-lankaise, à nourrir ces plants au goutteà-goutte en eau, en phosphore, en phosphate et en oligo-éléments. C’est aussi moi qui consommerai des tomates sans goût ni valeurs nutritives.
C’est moi enfin qui, en achetant des pommes parfaites, de taille moyenne, sans tavelures, sans défauts, déclasse indirectement les trois quarts de la récolte de l’agriculteur ; moi qui impose l’usage d’une trentaine de molécules chimiques pour obtenir des fruits aussi esthétiques que résistants ; moi qui force les producteurs à traiter avant la cueillette pour durcir les fruits, à cueillir trop tôt et conserver la récolte dans des chambres froides pour éviter le mûrissement…
Plus sa situation empire et plus le paysan y répond par un silence opaque entrecoupé de coups de colère et d’orgueil. Il en veut aux « acteurs visibles » : les journalistes, les antispécistes, les écologistes ; et il continue de manger dans la main des « acteurs de l’ombre » – groupes agrochimiques, agro-industriels, grands distributeurs – alors qu’ils sont les piliers de l’agriculture moderne et ses principaux fossoyeurs.
Dans cette constellation complexe d’intérêts, l’État laisse faire et se comporte vis-à-vis des paysans comme un père indigne. Souvent absent, il se contente de distribuer l’argent de poche et ne daigne se montrer que pour sauver les meubles quand le mal est fait : gel, sécheresse, inondation.
On parle depuis vingt ans de « la mort du lobby paysan ». L’Office fédéral de l’agriculture n’a plus les coudées franches. Le PLR et l’UDC ne sont plus des soutiens indéfectibles. L’Union suisse des paysans parvient à préserver les acquis, maintenir le budget agricole, se battre contre des initiatives dites « extrêmes » ; elle peine par contre à définir et imposer une perspective d’avenir pour les petits producteurs, rassembler sous sa bannière tous les visages de l’agriculture moderne, de la microstructure en permaculture à l’élevage intensif de poulets.
À Berne, ce sont les groupes agro-industriels qui font la loi, à l’exemple de la discrète Communauté d’intérêt pour le secteur agroalimentaire (CISA), relais privilégié entre le Conseil fédéral, son administration et les intérêts de l’industrie agroalimentaire ; on y retrouve à la même table des responsables de l’État, de la Coop, de Migros, de Bio Suisse et de Nestlé, entre autres.
Les paysans, quant à eux, sont dépossédés de leur pouvoir de décision, de leur liberté d’entreprendre. Il y a toujours un élément extérieur qui leur échappe. Il y avait jadis les aléas de la météo, les épizooties ; il y a maintenant des décisions prises en secret dans les directions de Coop ou Migros, Syngenta ou Fenaco ; il y a les nouvelles directives de l’OMC, de l’Union européenne ; il y a l’incertitude du prochain plan quadriennal de la Confédération, et pour couronner le tout, le dérèglement climatique.
Il y a enfin la vindicte populaire.
« Faire paysan, c’est travailler plus que tout le monde et gagner moins que tout le monde pour nourrir des gens qui croient qu’on les empoisonne », me dit un jeune qui débute dans le métier.
L’agriculteur n’écouterait plus sa terre, sa faune, sa flore.
Il a surtout cessé d’écouter son dos, sa nuque, ses bras, ce corps qu’il maltraite comme une bête de somme. On travaille jusque dans la nuit en été, on rentre tôt l’hiver pour aller traire le lendemain, on envie l’horaire et le salaire fixe de l’ouvrier. Les « durs à la tâche » sont d’excellentes cibles pour l’épuisement, la dépression. Dans le monde paysan, on ne se permet pas de tomber malade, on n’a pas le temps pour ça, ni les moyens, on a pris la franchise maximale, on ne touche l’assurance perte de gains qu’après un mois, certains ne sont même pas couverts contre les accidents, on le sait pourtant, on a vu passer l’information, l’agriculture est un secteur « à très haut risque », le nombre d’accidents y est trois fois plus élevés que la moyenne suisse, seuls les bûcherons font pire, il faut pourtant un problème grave pour justifier un arrêt de travail, on va chez le docteur quand c’est trop tard.
En réalité, la solidité légendaire des paysans est souvent de l’orgueil déguisé en courage.
Être paysan, c’est aussi gagner peu. Un constat que l’ancienne journaliste et actuelle conseillère d’État fribourgeoise Sylvie Bonvin préfère exprimer avec humour dans ses Chroniques d’une paysanne : « On ne gagne rien avec les pommes de terre. La viande de bœuf coûte plus qu’elle ne rapporte. La vente des fruits et légumes ne couvre pas les frais. Les œufs sont un gouffre financier et cultiver des céréales ressemble déjà à du bénévolat. Enfin, l’élevage des chevaux tient plus de l’œuvre de bienfaisance que d’une vraie production agricole. Heureusement, je ne fais pas de lait car je devrais payer de ma poche la responsabilité de me lever tous les matins à cinq heures pour traire. »
Si un ouvrier agricole touche 3000 francs mensuels pour 50 heures de travail hebdomadaires, si un employé temporaire trime encore plus pour 17 francs de l’heure, le calcul du salaire d’un paysan indépendant est plus compliqué à évaluer. On observe toutefois que les exploitations les moins performantes consomment progressivement leur capital pour résister le plus longtemps possible. Il y a les difficultés de trésorerie au quotidien : une production dont la valeur stagne, voire diminue, et des frais d’exploitation (fourrage, engrais, traitements phytosanitaires, carburant, soins vétérinaires, machines) en augmentation constante.
Ajoutez à cela le problème de l’endettement, dû à des facilités bancaires (plusieurs hectares de terrains en guise de caution) et à un encouragement fédéral à l’agrandissement (des paiements directs définis selon la surface). En Suisse, la part du capital emprunté n’a cessé d’augmenter pour atteindre aujourd’hui, en moyenne, 45 % de la valeur des actifs. Exprimé autrement : ce sont les banques qui possèdent près de la moitié des fermes de nos campagnes.
L’endettement de nos paysans est le plus élevé d’Europe.
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