Faire paysan

Blaise Hofmann · Chapitre 9 sur 12

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Faire paysan

Faire paysan autrement

 

On est en janvier 2018, je me rends à Apples, le village voisin. La météo est exécrable, en phase avec le thème de la soirée : le ciel qui tombe sur la tête de centaines de paysans. Une décision inattendue du Tribunal fédéral a suffi. Désormais, lorsqu’un exploitant agricole cesse son activité ou transmet son domaine à des enfants qui ne sont pas du métier – lorsqu’un bien immobilier passe d’un statut commercial à un statut privé –, il doit verser en impôts, non pas les 7 % de la valeur immobilière, comme il était d’usage jusqu’alors, mais près de la moitié !

D’ordinaire, la question fiscale aurait attiré un ou deux conseillers municipaux et une poignée de citoyens soucieux de ne pas rater la verrée. Ce soir-là, la salle est pleine : 200 personnes venues de tout le canton. Des visages de terriens. Très peu de cravates, sinon celles de conseillers fiscaux flairant l’aubaine. Le public est attentif, concentré. Il fait un immense effort pour saisir les explications de spécialistes, des présentations bourrées d’articles de lois, d’acronymes et de jargon juridique. Souvent conjuguées au conditionnel, les interventions s’accordent toutefois sur un point : cette nouvelle interprétation de la loi est inébranlable, d’autant que les réactions à l’Assemblée fédérale ont été très frileuses. « Les agriculteurs ont perdu leurs soutiens à Berne », ose un intervenant.

Quel cauchemar. Ces paysans qui ont trimé toute leur vie, et sur plusieurs générations, et à qui l’on refuse de vieillir dans leur ferme. Tous ces gens qui seront taxés sur des sommes qu’ils n’ont pas gagnées. Qui devront vendre leurs terrains pour ne pas perdre leur toit. Il faut attendre les dernières interventions du public pour sentir la tension monter : « Vous nous parlez d’équité, mais quelle autre profession paie 50 % de taxe ? C’est du racket, une spoliation de nos biens familiaux ! » Il est temps pour les organisateurs de lancer la verrée.

Pour être honnête, si je me suis rendu à cette séance d’information, c’est que mes parents figuraient parmi les victimes. Puisqu’il n’y avait, parmi mes frères et moi, aucun successeur pour l’exploitation, mes parents allaient devoir payer en impôts l’équivalent de deux ou trois centaines de milliers de francs, simplement pour conserver leur ferme.

C’est durant cette soirée que s’est constitué le Groupe de revendication pour une imposition équitable des immeubles agricoles familiaux (Grief), une association qui a pour objectifs d’informer les agriculteurs et de lutter contre cette loi. On m’a confié le rôle de contrôleur des comptes ; et chaque année depuis, je vais remplir mon devoir et refaire le monde chez un paysan de Le Vaud, le co-président, Michel Pécoud.

Lors de l’une de ces rencontres, je fais la connaissance du fils, Alix, un paysan trentenaire tenant des propos très novateurs, avec une lumière particulière dans les yeux. Pour prolonger la discussion, nous nous donnons rendez-vous quelques semaines plus tard à l’Auberge Aux Trois Sapins à Longirod.

Il me rejoint vers midi en habits de travail, il a passé la matinée dans une ferme voisine pour installer chez un ami le trieur à grains d’occasion qu’il vient d’acheter. Il leur manque encore une brosse à grain et une décortiqueuse pour faire tourner leur propre moulin, transformer leur blé, vendre leur farine, être plus proches du consommateur, relocaliser leurs activités. Alix n’aura plus à livrer son blé bio au Moulin Rytz de Flamatt, entre Berne et Fribourg, à 150 kilomètres de sa ferme.

Déjà, deux boulangers de la région sont intéressés par se fournir chez eux ; en court-circuitant les intermédiaires, le prix de vente de leur production artisanale avoisinera celui de la grande distribution. Si son père lui a dit que ça ne marcherait pas, que les insectes allaient détruire la récolte dans les silos, que le métier de minotier ne s’improvise pas, lui a envie d’essayer.

On ne peut pas dire non plus qu’Alix est un « paysan représentatif ». Pour son travail de bachelor à l’Institut des sciences agronomiques de Zurich, il enquête auprès des paysans du Chaco, en Bolivie, puis décide finalement d’abandonner ces études, dépité par un « enseignement néolibéral et purement productiviste, sans vision à long terme ». Il recommence une nouvelle formation, comme ingénieur agronome, à Lullier, près de Genève, un cursus qui proposait un module bio ; il fait son diplôme sur le « pilophorus », un insecte auxiliaire pour les cultures de poiriers. Il enseigne ensuite la production animale à l’école d’agriculture de Marcelin ; il emmène ses étudiants visiter des exploitations, mais aussi l’abattoir de Micarna (une entreprise rattachée à Migros) à Courtepin, dans le canton de Fribourg, premier producteur de viande en Suisse. Mais à nouveau, il ne se sent pas à sa place, il renonce et reprend l’exploitation familiale en 2018. Il décide lui aussi d’arrêter la production de lait, élève une vingtaine de vaches allaitantes et exploite une trentaine d’hectares de grandes cultures. En 2020, il obtient sa certification en bio.

Il songe maintenant à construire une nouvelle étable en dehors du village, une structure moderne avec un espace de stockage pour le fourrage et une stabulation libre (puisqu’il tient à conserver les cornes de ses vaches, il doit prévoir une surface plus grande). Il est en discussion avec l’architecte. La mise à l’enquête est imminente. Il doit encore trouver les fonds nécessaires. S’il veut continuer à élever des vaches, ce projet de construction est indispensable, mais… l’hiver précédent, il a traversé une période de doutes, d’hésitations. Il aime toujours autant nourrir ses bêtes le matin, aller les voir quotidiennement dans le Jura durant l’été. Seulement voilà, il a dernièrement lu de nombreux ouvrages, dont Les vaches pleurent, de Jean-Marc Charrière.

Il m’encourage à lire le récit autobiographique de cet ancien éleveur qui raconte comment, lors de sa formation, il a appris à écorner les vaches avec un fer à brûler ou un stick d’acide solide, comment il devait les faire entrer dans un sas de contention pour leur meuler les sabots, comment ses camarades les dirigeaient avec des coups sur les yeux, sur les tétines, des coups de bâton, des coups de fourches. Jean-Marc Charrière ne supportait plus que ses collègues considèrent la vache comme un simple outil de production, une usine à lait, à viande, mais il n’osait pas encore porter un jugement sur les pratiques de ses aïeux. Alix ressent le même besoin de loyauté envers son père, ses collègues, la profession en général.

Malgré ses appréhensions, Jean-Marc Charrière reprend la ferme de son grand-père ; il raconte que lorsqu’il a dû faire monter dans la bétaillère le premier veau qu’il a vu naître, Gus, « choyé comme un bébé », lorsqu’il a lu dans ses yeux une vive inquiétude, quand il a serré la main du marchand et reçu le ticket de pesée de la carcasse accompagné d’un chèque, il a fondu en larmes : « J’avais trahi Gus, non pas en le livrant à ses bourreaux, mais en devenant son bourreau. J’étais devenu éleveur. »

Si l’auteur du livre a finalement quitté son domaine pour devenir travailleur social, Alix ne perd pas le goût du métier. Il se pose cependant de plus en plus de questions. Et il est rare de voir ainsi un paysan partager ouvertement ses inquiétudes avec un inconnu, qui plus est, pas de la profession. Il se demande par exemple pour quels objectifs il a travaillé comme un forcené ces deux dernières années. Pour enrichir les intermédiaires ? La coopérative ? La grande distribution ? Il est allé assister à plusieurs conférences, il a lu Primauté du vivant de Dominique Bourg, les ouvrages de Jean-Marc Jancovici, créateur du concept de « bilan carbone », d’Arthur Keller, expert en transition écologique, souvent considéré comme « collapsologue », de Pablo Servigne, auteur d’Une autre fin du monde est possible, qui prône l’autonomie alimentaire via la permaculture.

Alix n’a plus envie d’alimenter « un système malade », comme il le décrit lui-même ; il rêve d’une agriculture harmonieuse qui puisse le nourrir, économiquement, mais aussi moralement. Il souhaite une vie meilleure pour ses bêtes, aimerait cesser de viser la performance, écouter ses aspirations profondes. Il accueille des Biélorusses, des Taiwanais ou des Japonais via le réseau mondial Workaway, qui met en relation des voyageurs prêts à donner de leur temps. Avec des proches, il est en train de créer une plateforme plus locale, l’Association pour un village autonome uni et durable, l’AVAUD, qui aura pour mission de réunir celles et ceux qui ont des projets en lien avec l’autonomie, la durabilité ; il aimerait mettre en place des activités collaboratives, un potager commun, des ateliers de découverte.

Le lendemain de cette rencontre, Alix a prévu de se rendre à Kallnach, dans le canton de Berne, pour visiter une exploitation à la hauteur de ses idéaux. On s’y rend finalement ensemble. On devait emmener la très médiatique militante antispéciste Virginia Markus, autrice d’un livre incisif, Industrie laitière : une plaie ouverte à suturer ? (2017) ; au dernier moment, elle renonce, débordée par le financement participatif lancé pour réparer les bâtiments du sanctuaire de son association, Co&xister, à Plan-sur-Bex. Alix est allé lui rendre visite dernièrement, il en est revenu ébranlé, il y a vu, peut-être pour la première fois, « des animaux d’élevage véritablement heureux », il a retrouvé Maya et Hippie, les vaches de Stéphane Baud, un ancien éleveur devenu boulanger, chez qui Alix était allé glaner des conseils pour son moulin à farine.

Kallnach. Arrivée devant une ferme bernoise typique. Un petit chalet de vente directe propose du lait d’avoine en verre consigné, plusieurs types de polentas, de lentilles, des pâtes au maïs, des tomates, du tofu bio ; j’achète un demi-litre de lait d’avoine à 2 francs et un sachet de lentilles aux fleurs à 8 francs. Dans la cour de la ferme, un grand panneau « Bio Suisse » est fixé au-dessus de trophées équestres poussiéreux. Urs Marti sort de chez lui, il porte un training Adidas, un bonnet qui laisse dépasser une mèche blonde et rebelle, il parle en croquant dans une pomme, il parle anglais, il a le phrasé des « backpackers », place le mot « cool » au début de chaque phrase.

Fils d’un paysan conventionnel, issu d’une lignée d’éleveurs depuis 1763, il décide pourtant à 17 ans de faire son « coming-out végane ». Ses parents ne lui en tiennent pas rigueur ; au contraire, ils se réjouissent qu’après quinze années d’enseignement à l’école obligatoire, leur fils décide subitement d’entrer en 2016 dans une école d’agriculture pour reprendre l’exploitation familiale. Il entame alors une conversion au bio et, deux ans plus tard, franchit une étape supplémentaire en renonçant à la traite, et même à toute forme d’exploitation animale ; il fonde ainsi le refuge « Tierarche Seeland », qui héberge dans son étable du bétail parrainé, ayant échappé à l’abattoir. Sa femme Leandra, graphiste de profession, gère l’événementiel, la comptabilité, le site web et les réseaux sociaux.

C’est la production de lait d’avoine bio fabriqué à la ferme qui l’a rendu populaire dans les médias ; il était même l’un des six nominés du Prix Climat 2022, organisé par l’Alliance climatique suisse, réunissant 130 organisations à but écologiste. Le lait végétal d’Urs Marti a besoin de moins d’eau, n’émet aucun méthane et ne fait souffrir aucun animal. Dans sa minuscule salle de fabrication, il nous montre deux machines à pasteuriser et de quoi laver les bouteilles de verre consignées. Ses installations photovoltaïques produisent l’énergie nécessaire à la transformation et la distribution de ce lait certifié sans additifs. Il faut cependant deux jours entiers au couple pour produire 250 litres de lait d’avoine. Il livre ensuite lui-même les commerces intéressés avec sa voiture électrique. Il préfère nous le dire franchement : « Cette production ne nous rapporte absolument rien, sinon une très lourde charge mentale, pour la gestion du stock, la distribution. » Ce lait leur sert surtout de cheval de Troie pour placer leurs autres produits dans les petits commerces bios.

Sur la grande table de la salle voisine sèchent des centaines d’épis de maïs, des variétés différentes en provenance de Hongrie, d’Amérique, de toutes les formes, toutes les couleurs. Ces épis feront de la polenta, surtout pas du fourrage pour les animaux. Cette année, il place beaucoup d’espoir dans un maïs bleu qui produira une pâte très photogénique.

On visite ensuite l’ancienne étable de son père, convertie en stabulation libre pour son refuge d’animaux. Dans la cour, un grand tas de fumier lui permet de se passer d’engrais chimiques pour enrichir ses trente hectares de blé dur, d’épeautre, de lentilles, de maïs, d’avoine. Sur le chemin menant à ces grandes cultures, Alix et Urs parlent de tracteurs électriques, et particulièrement du prochain modèle de la marque Rigitrac, une entreprise familiale sise à Küssnacht am Rigi, dans le canton de Schwytz : ce tracteur de 80 chevaux sera équipé d’une batterie lithium-ion pour une autonomie de six heures, d’un système de récupération de l’énergie de freinage et d’une pompe à chaleur air-air pour chauffer ou climatiser la cabine. Hélas, l’engin coûte encore le double du prix d’un tracteur classique de même puissance.

Nous voilà devant un grand pré bordé d’une haie de jeunes fruitiers. Le site internet des Marti parle de « cadeaux durables » pour présenter ce projet de parrainage d’arbres. À l’occasion d’une naissance, d’un anniversaire ou d’un mariage, il est possible d’offrir un pommier ou un cerisier de variétés anciennes (150 francs l’achat, puis 60 francs par année pour l’entretien) : « Vous recevrez un certificat, pourrez visiter l’arbre à tout moment et venir récolter les fruits. » Pour un supplément de 40 francs, le propriétaire installe un nichoir pour les oiseaux. L’opération cartonne. Le pré est cerclé d’arbres sur lesquels on peut lire, sur des pancartes métalliques : « Pour les 40 ans de Hans Peter », « En souvenir de Lucy », « Pour la naissance de Laura ».

Sur le pâturage voisin broute le troupeau du sanctuaire « Tierarche Seeland » : deux moutons, deux porcs et une quarantaine de bovins, dont un bœuf de 23 ans, « le plus vieux de Suisse », selon Urs, une bête gigantesque qui boite et qui ne peut plus avaler que des granulés. Près de 200 parrains ont déjà reçu leur certificat avec une photo de « leur » animal : Nena la brebis, Tamay le taureau ou Karli le cochon. Ils sont encouragés à faire une visite annuelle à leur filleul. Lorsque ces animaux mourront, personne ne consommera leur viande.

Sur la route du retour, je sens Alix dubitatif par rapport à ce qu’il a vu. Lui aussi rêve d’une autre agriculture, plus respectueuse des sols, de la faune, de la flore. Cependant, même s’il est sensible aux souffrances que nous infligeons au bétail, il souhaite faire perdurer les traditions d’élevage : « Elles permettent de garder un pied dans le passé, d’avoir une certaine idée d’où l’on vient, et où on veut aller. »

Il imagine mal une agriculture qui dépendrait uniquement de la générosité de parrains et de fortunes privées pour continuer d’exister. Nourrir une population, produire des aliments sains, cela reste l’objectif central. Il se lancerait par contre bien lui aussi dans le lait d’avoine.

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