Grand Est - La traque
Chapitre 1
L’œil rivé au viseur de son appareil photo reflex numérique, Alexia Lescun surveillait la porte d’entrée et l’unique fenêtre de la cabane en rondins. Allongée à même la neige sur un gros rocher plat, en contrehaut de la minuscule bâtisse, elle commençait à sentir le froid qui s’insinuait à travers son pantalon molletonné et sa veste de randonnée imperméables. Bien que l’on fût à la mi-avril, il avait neigé la veille sur le Parc Naturel Régional des Ballons des Vosges. Le soleil, à peine visible dans le ciel voilé, peinait à éclairer la grisaille qui collait aux contreforts rocheux du massif forestier.
Alexia jeta un rapide coup d’œil à sa montre. Il était un peu plus de dix heures du matin. Cela faisait plus de trente minutes déjà qu’à la manière d’un paparazzi en planque, elle guettait l’apparition de l’homme. Elle s’était fait violence pour se décider à le faire. Elle n’était pas dans son rôle de prédilection, plus habituée au photojournalisme d’actualité, politique ou culturelle, qu’à la paparazzade, ou la photo volée. Sa « cible » était pourtant tout sauf ce qu’on appelait un people. Outre le fait qu’il vivait là à la manière d’un véritable ermite, l’homme était surtout connu dans la région pour entretenir des liens privilégiés avec l’animal prédateur qui était l’objet de tous les clichés, de tous les fantasmes et de toutes les haines dans la région : le loup. On racontait qu’il avait réussi à apprivoiser la bête, qu’il se comportait comme un chef de meute, que les loups se nourrissaient directement dans sa bouche, et Dieu sait quelle autre histoire encore. On mettait surtout en garde le curieux : l’homme était lui-même une sorte de sauvage, un marginal qui ne tolérait pas la compagnie de ses semblables. Bref, il y avait là tous les éléments propres à aiguiser naturellement la curiosité journalistique d’Alexia, et elle avait très vite compris qu’elle n’était pas dans les Vosges uniquement pour couvrir l’actualité du prochain « plan loup » gouvernemental, mais bien pour réaliser un portrait, celui d’un homme pas comme les autres ; un original au contact de la nature qui intéresserait forcément les lecteurs des suppléments week-end des grands quotidiens nationaux pour lesquels elle travaillait régulièrement. Avait-elle choisi la meilleure manière de l’approcher en commençant par le faire… à distance ? Rien n’était moins sûr.
Toujours aucun mouvement autour de la cabane, d’où s’échappait seulement, par une grosse cheminée de pierre, un filet de fumée blanche. Sentant son cou s’ankyloser, elle fit pivoter lentement sa tête de droite à gauche. Derrière elle, sur la pente rocheuse, les sapins argentés s’étageaient en amphithéâtre, majestueux et silencieux. Sur une branche enneigée, une mésange bleue « zinzinulait », son cri répétitif rompant seul le silence glacé de la montagne à la manière d’une balise sonore. Alexia scruta un instant l’escarpement boisé. Aurait-elle l’improbable chance d’apercevoir un loup ?
Le loup… Le fait était qu’après plus de quatre-vingts ans d’absence, l’animal était de retour dans les Vosges, et qu’il faisait régulièrement des ravages dans les troupeaux domestiques. Éleveurs et bergers, au contact direct du grand prédateur, vivaient son retour et ses attaques répétées sur les brebis ou les chèvres, comme un véritable traumatisme. Les nuits blanches, le stress, la colère et le ras-le-bol étaient bel et bien là. Les manifestations et les tensions entre éleveurs et défenseurs de la nature étaient telles que le gouvernement avait dû se résoudre à prendre le problème à bras-le-corps, et à mettre en place un « plan loup », qui prévoyait notamment l’abattage de 10 % de la population dite « lupine ».
La mesure n’avait pourtant pas suffi à faire retomber la colère, encore moins à apaiser les inquiétudes. Les éleveurs demandaient notamment à pouvoir tirer sur tout loup s’approchant d’un troupeau, afin, disaient-ils, que l’animal réapprenne la peur du berger. Les écologistes – que les éleveurs avaient pris l’habitude d’appeler les « escrologistes » – s’y opposaient fermement. Une grande réunion de concertation à laquelle était conviée une délégation du ministère de l’écologie, devait avoir lieu cet après-midi-là dans la vallée, au village de Rochesson-les-Mines. C’était l’événement qu’Alexia était venu couvrir officiellement pour le magazine mensuel Terra Montis, qui s’intéressait de près à la question. Elle était donc arrivée au village deux jours plus tôt, et avait pris une chambre dans une maison d’hôtes baptisée La Sapinière de la Vôge.
C’est là, à Rochesson-les-Mines, qu’en évoquant la question du loup au principal bar du village, le premier soir, elle avait entendu parler de « l’étranger du massif », de « l’homme qui parle aux loups » ou encore de « l’ermite du Grand Rud », du nom du lieu-dit où se dressait la cabane en rondins. Personne ne savait d’où il venait, ni qui il était exactement. Il était apparu dans le massif forestier, « comme par enchantement », six ans plus tôt. Les gendarmes, intrigués forcément par cette présence plutôt insolite, étaient allés contrôler son identité un jour, avant d’assurer aux habitants du village que tout était en ordre, sans donner plus de précisions. L’homme descendait à Rochesson-les-Mines une fois par mois environ pour faire le plein de provisions, et nul ne le revoyait plus jusqu’à la fois suivante. Il ne parlait à personne, ne demandait rien à personne, et on ne l’avait jamais vu en compagnie de qui que ce soit… sinon d’un loup ou d’une louve, prétendait-on. Le meunier du village, qui chassait régulièrement le grand gibier dans le massif, assurait même l’avoir surpris un jour en train d’uriner en plusieurs endroits spécifiques autour de la cabane pour, selon lui, tel un mâle alpha, marquer son territoire.
— T’es bien sûr qu’il avait pas une cystite ou un problème de prostate, ton ermite ? avait rigolé Etienne Perrin, le patron du bar, en resservant un « foin de montagne », un blanc moelleux, à son ami chasseur.
— Bon rat d’bon rat, avait fait mine de s’indigner le meunier en préférant éviter l’allusion au « bon sang » du Christ, puisque je te dis que ce gars-là, il est bizarre. Un drôl que c’est, tu peux me croire. D’ailleurs, ça fait des années que je le répète.
Alexia n’avait évidemment eu qu’une envie en entendant parler de l’étranger communiant avec la nature et les loups sauvages : lui rendre une petite visite surprise, et découvrir par elle-même qui il était réellement. Elle avait immédiatement imaginé un portrait illustré d’images prises sur le vif, sans pose ni mise en scène d’aucune sorte – une exigence de vérité qui, dans son esprit, avait imposé dans un premier temps cette approche secrète, digne d’une espionne, qui la faisait quelque peu sortir de sa zone de confort… Ça, songea-t-elle en posant un instant son appareil pour souffler un peu d’air chaud dans ses gants trop fins et revigorer ses mains frigorifiées, on pouvait dire qu’elle y avait réussi. Planquer au petit matin à 900 mètres d’altitude sur un rocher enneigé des Vosges n’avait rien d’une sinécure.
Elle en était là de ses réflexions quand elle entendit grincer la porte de la cabane, puis des bruits de pas sur la terrasse en bois qui faisait office de passerelle reliant la bâtisse à l’escarpement rocheux. Un écureuil roux détala dans une branche de sapin derrière elle. Elle reprit aussitôt son appareil en main, tendit le cou pour distinguer ce qui se passait en contrebas et… le vit enfin.
Vêtu d’un gros anorak matelassé bleu marine, le visage hâlé ombré par une barbe d’une semaine et la tignasse mordorée hirsute, il portait un gros sac à dos et tenait dans une main deux bâtons de randonnée, dans l’autre un bonnet. Il y avait quelque chose d’animal dans son maintien, une tension, comme quelqu’un qui serait constamment sur le qui-vive.
Son appareil numérique en mode « silencieux », Alexia prit aussitôt une série de clichés.
L’homme s’éloigna à grands pas de la cabane en suivant un chemin escarpé dont le tracé, qui avait de toute évidence disparu sous la neige, paraissait connu de lui seul.
Elle écarta l’appareil de son visage et le suivit du regard. Il grimpait maintenant au milieu des sapins enneigés. L’espace d’un instant, elle hésita. Devait-elle se lever et le suivre discrètement ? Elle était en pleine irrésolution. Sans trop savoir pourquoi, elle ne s’attendait pas à ce qu’il s’éloigne directement de la cabane. Elle avait cru qu’il vaquerait à quelque tâche domestique à l’extérieur, et qu’elle aurait le temps de le photographier à loisir. Elle avait eu tort.
Elle ramassa son sac à dos, qui contenait tout son matériel, balaya la neige qui collait à sa veste imperméable et à son pantalon, et, son Nikon en bandoulière, elle se lança sur les traces de son ermite randonneur, qui avait déjà disparu au détour d’un raidillon.
Ils se trouvaient sur « l’adret» de la montagne, le versant le plus longuement exposé au soleil, mais la grisaille du ciel se faisait étonnamment persistante. Un faucon pèlerin survolait le site, scrutant les pentes rocheuses de son regard perçant, prêt à fondre sur quelque campagnol imprudemment exposé.
Alexia emprunta une petite déclivité pour rejoindre le niveau de la cabane, puis suivit la pente boisée et les traces de pas laissées par l’homme dans la neige épaisse. Il avait pris de l’avance. Ses enjambées étaient étonnamment larges ; elle n’essayait même pas de s’y conformer.
Parvenu à l’endroit où elle l’avait perdu du regard, elle leva les yeux pour tenter de l’apercevoir au milieu des sapins. En vain. Elle continua de suivre ses pas jusqu’à un énorme rocher moussu en forme d’enclume, au pied duquel elle s’arrêta soudain, ne distinguant plus aucune empreinte. Dans le ciel retentit le « ka yak, ka yak » strident et lugubre du faucon pèlerin.
Il y eut un instant d’immobilité.
Elle leva la tête.
Un ombre s’abattit sur elle, en même temps que des bras se refermaient en étau autour d’elle et la déséquilibraient. Elle tomba à la renverse dans la neige, laissant échapper un petit cri étouffé.
Avant qu’elle comprenne ce qui se passait, elle se retrouva allongée sur le dos dans la poudreuse, l’homme assis à califourchon sur son ventre, lui plaquant les poignets dans la neige, grimaçant, l’air mauvais.
— Qui êtes-vous ? grogna-t-il.
— Qu-quoi ? Lâchez-moi… vous me faites mal.
— Qui êtes-vous ? répéta-t-il d’un ton hargneux. Qui vous envoie ?
— Mais personne, je…
— Pourquoi me suivez-vous ?
— Je ne vous suivais pas. Je voulais seulement prendre des… ?
— Des quoi ? s’impatienta l’homme.
— Mais des photos… c’est tout. Je suis journaliste. Vous pouvez vérifier : j’ai ma carte de presse dans mon sac.
— Journaliste ?
Il regarda l’appareil photo, qui avait échappé des mains d’Alexia et s’était partiellement enfoncé dans la neige. Il lui lâcha les poignets pour se saisir de l’appareil, s’écarta rapidement d’elle et se releva en examinant le Nikon, sourcils froncés, lèvres serrées, soufflant sa colère par les narines.
— Ne bougez pas, restez-là, ordonna-t-il sèchement à Alexia, qui se contenta de se redresser en position assise sur le tapis de brindilles et d’aiguilles de pin enneigé.
— Ça va, je ne bouge pas… espèce de brute, grommela-t-elle.
Le souffle court, l’homme chercha aussitôt à voir quelles photos avaient été prises, mais il y avait tellement de touches de commande et de réglage au dos de l’appareil qu’il eut un instant de flottement angoissé. Alexia vit les pupilles de ses yeux bleus se dilater légèrement et ses paupières trembler. De toute évidence, il n’était pas familier de ce genre d’appareil numérique ultraperfectionné.
— Comment est-ce qu’on accède aux photos ? demanda-t-il avec une impatience exaspérée.
— Il y a une touche « menu ». Mais l’appareil doit être en mode verrouillé maintenant. Il faut appuyer sur la petite clé, puis sur lecture.
— Levez-vous, et venez faire ça… pas de mouvement brusque, prévint-il quand Alexia fut debout.
— Je ne sais pas ce que vous craignez au juste. Je vous l’ai dit, je suis photographe, rien de plus. Alors, détendez-vous, d’accord ?
Elle se massa le bas du dos, tenta un mouvement de torsion du buste, mais elle ne fit qu’activer davantage la douleur lombaire qui la tenaillait.
— Vous m’avez fait mal ! se plaignit-elle en lui prenant l’appareil des mains.
Il ignora totalement la récrimination et attendit de voir les photos. Alexia exécuta la séquence de commandes appropriée et fit apparaître et défiler les clichés pris à la cabane.
— Voilà, il n’y a que quelques malheureuses photos, ça vous va ?
— Effacez-moi ça.
— Mais à vos ordres, tenta d’ironiser Alexia, avant de se rendre compte, au regard noir que l’homme lui lança à cet instant, qu’il valait peut-être mieux qu’elle change de ton.
Il la regarda faire en jetant par intermittence des regards inquiets autour d’eux.
— Voilà, c’est fait, dit-elle en lui montrant l’écran de visualisation de l’appareil, qui affichait un fond noir. Il n’y a plus rien en mémoire. Vous voyez ? ajouta-t-elle en appuyant grossièrement sur la touche de défilement pour montrer qu’il ne se passait plus rien.
Il la fixa un instant d’un air méfiant, avant de tourner les talons en paraissant chercher quelque chose derrière lui. Il se hissa sur la pointe des pieds, ramassa son sac à dos et ses bâtons de randonnée dans une grosse anfractuosité du rocher, puis s’équipa à nouveau.
— Pourquoi m’avez-vous pris en photo ? demanda-t-il une nouvelle fois.
— J’essaie de réaliser un reportage, répondit Alexia. Sur les loups.
— Les loups ? Je ne comprends pas. Quel rapport avec moi ?
— Eh bien… on raconte un tas de choses à votre sujet en bas. On dit que vous entretenez des liens particuliers avec une meute, et un mâle alpha en particulier.
— Qu-quoi ? C’est une blague ? Qui vous a raconté ça ?
— Tout le monde en parle, au village. Du meunier à l’éleveur, chacun a son histoire là-dessus.
— Un mâle alpha, hein ? fit-il en glissant les mains dans les dragonnes de ses bâtons, avant de les empoigner fermement. Parce que vous croyez vraiment que le loup sauvage se laisse apprivoiser comme ça ? On peut vivre des mois, des années par ici sans en apercevoir un seul ! Et quand bien même le hasard viendrait à votre secours, on ne vous a jamais appris que le loup fuit l’homme ?
— Je ne suis pas complètement stupide, s’agaça Alexia.
— Disons que jusqu’à présent, ça ne saute pas aux yeux, répliqua sèchement l’homme.
Il secoua la tête d’un air atterré, lui lança un dernier regard, puis se remit en marche. Sans se retourner, il jeta :
— Maintenant, fichez-moi le camp d’ici. Que je ne vous revoie pas rôder autour de chez moi.
— Ça ne risque pas, grommela Alexia pour elle-même. Espèce de sauvage…
Le soleil avait fait son apparition ; sa lumière poudreuse illuminait la sapinière immobile. Un paquet de neige tomba soudain d’une branche, faisant s’envoler bruyamment une bécasse des bois. En entendant son cri bas et guttural, aurk-aurk-aurk, Alexia ne put s’empêcher d’avoir l’impression que la forêt se moquait d’elle.
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