Grand Est - La traque

Bettina Lockhart · Chapitre 10 sur 13

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Grand Est - La traque

Chapitre 10

 

Ghislain avait repéré l’incendie et sa fumée cent mètres plus bas ; aussitôt, il avait senti l’aiguillon chauffé à blanc de la détresse et de l’impuissance le frapper au creux de l’estomac et en plein cœur. Il avait compris immédiatement que c’en était terminé de sa vie d’avant, loin du monde, sur ce contrefort rocheux du massif des Vosges. S’il s’attendait bien à devoir quitter cet endroit un jour ou l’autre, il n’imaginait pas lui être aussi attaché – non pas sentimentalement, mais parce qu’il avait l’impression que sa survie, d’une certaine manière, en dépendait. Il pressa le pas au milieu des sapins et des rochers encore enneigés, hors d’haleine, angoissé à l’idée de ne rien pouvoir sauver.

Il n’était plus qu’à une vingtaine de mètres de la cabane, quand il aperçut un peu plus haut une forme humaine au pied d’un sapin, une masse inerte vêtu d’un gros anorak gris. Levant les yeux, il eut cette fois une vision claire des flammes rougeâtres qui ravageaient la cabane, la dévoraient littéralement dans un bruit de souffle mêlé de sifflements, de crachotements, de crépitements sourds. Le bois résineux gémissait, grésillait, craquait. Il comprit d’un seul regard qu’il n’y aurait rien à sauver, et quelque chose en lui renonça, abdiqua face à l’ampleur du désastre.

Il continua de grimper, mais plus lentement maintenant, redoublant de méfiance tandis qu’il s’approchait lentement de la forme humaine gisant dans la neige. Qui cela pouvait-il être ? Il sortit de sa poche le pistolet semi-automatique qu’il avait pris à son agresseur au village, ôta le cran de sûreté et se tint prêt à faire feu, poursuivant sa progression d’un pas hésitant, craignant un piège.

Il s’immobilisa à trois mètres de l’homme environ. Il pouvait sentir la chaleur de l’incendie sur son visage. Il s’arrêta un instant, hésitant, jetant des regards furtifs autour de lui, avant de se décider à s’approcher plus près.

Et soudain, il fut frappé de stupeur.

Qu-quoi ? Non, c’est impossible !

L’homme qui gisait inconscient dans la neige n’était autre que son meilleur ami, Pierre Delteil.

— Mais qu’est-ce que… Pierre ?... Pierre !

Il passa un bras sous la tête couverte d’ecchymoses de son ami, et vérifia immédiatement son pouls en plaçant son pouce et son index sur sa gorge. Le cœur battait faiblement, mais Delteil était en vie. Seigneur, merci !

— Pierre, qu’est-ce que tu fiches ici, nom de Dieu ? se lamenta-t-il.

Il remarqua une vilaine blessure et du sang sur le côté droit de sa tête. Il avait besoin d’être hospitalisé d’urgence. Il devait redescendre au plus vite pour rejoindre la route où l’attendait Alexia. L’hôpital le plus proche se trouvait à une vingtaine de kilomètres. Ils l’y conduiraient immédiatement.

Markovic… Il allait payer pour cela aussi. C’était plus que jamais une affaire entre eux deux ; c’était devenu personnel, il s’en rendait compte maintenant. Il n’avait plus l’intention de fuir, ni de chercher à prouver qu’il était innocent. Peu lui importait la raison qui avait poussé Markovic à tuer ces deux agents ; il était coupable, c’était tout ce qui comptait. Et un coupable doit payer pour ce qu’il a fait, tôt ou tard.

Il redressa Delteil, toujours inconscient, avec difficulté, le mit debout contre un rocher en le prenant sous les bras, puis s’agenouilla devant lui en même temps qu’il le plaçait en travers de son épaule droite et le soulevait.

Il prit une grande inspiration et entama lentement la redescente.

 

***

 

— Non, ils n’ont rien dit. Je ne sais absolument pas où ils sont partis, assura Angela à son visiteur intrusif. Maintenant, sortez de cette chambre, s’il vous plaît. Je ne sais même pas de quel droit vous êtes ici. Qui êtes-vous exactement ?

— Je ne reste pas, ne vous inquiétez pas, dit Markovic, éludant la question.

Il tourna les talons. Il avait vu ce qu’il voulait voir, mais n’avait pas trouvé d’indice utile. Un de ses agents à la « Piscine » était déjà en train de plancher sur l’identité de cette fille, Alexia Lescun. Probablement une journaliste, une photographe, ou bien les deux à la fois, à en juger par l’équipement présent dans la chambre – sac à dos photo, torche LED, trépied, PC portable dernier cri.

Il regarda l’inscription figurant sur la porte de la chambre : « La Planche des Belles Filles ».

— Curieux nom, commenta-t-il d’un ton détaché, sans réellement attendre d’explication.

Baissant les yeux, il remarqua des projections de sang sur le bas de la porte, et comprit aussitôt leur provenance.

— Encore navré pour le dérangement, dit-il, faisant indirectement allusion à la bagarre qui avait opposé l’un de ses hommes à Frébourg. Si vous avez des dégâts à signaler, adressez-vous directement à la gendarmerie locale, qui transmettra à mes services.

— Vos services ? releva Angela en le regardant disparaître sur le palier. Mais quels services ?

 

***

 

Un grand drap blanc portant l’inscription « Urgences en grève. Le soin, c’est de l’humain » était tendu en travers du fronton du service des Urgences du Centre Hospitalier Saint-Fourier. Une dizaine d’infirmiers et d’aide soignants manifestaient juste devant, brandissant des pancartes « Paramédicaux en grève », ou encore « Soigne et tais-toi ». Deux motards garés un peu plus loin observaient la scène d’un œil attentif.

Ghislain freina brutalement à quelques mètres de l’entrée, descendit de voiture et appela à l’aide le personnel présent. Quoiqu’«en grève», deux infirmiers se précipitèrent vers la Fiat 500, l’un des deux poussant un brancard pliable.

— Que se passe-t-il ? demanda le premier, un grand brun à la fine barbe noire.

Ghislain ouvrit la portière arrière, côté droit, et répondit :

— Il est gravement blessé à la tête et inconscient.

— Un parent à vous ?

— Non, répondit Ghislain. Nous… nous avons trouvé cet homme sur la route. Je ne sais pas ce qu’il lui est arrivé. Il a des papiers d’identité sur lui.

Alexia était descendue de voiture à son tour, et se tenait à côté, les bras croisés, l’air angoissé.

Le deuxième infirmier approcha le brancard. Il fit le tour de la voiture, ouvrit l’autre portière et grimpa sur la banquette arrière. Il procéda à un rapide examen clinique du blessé, évalua son degré de conscience, et très vite il fit signe au grand brun de l’aider à le sortir de la voiture pour pouvoir l’étendre sur le brancard.

Les motards avaient braqué leurs regards dans leur direction, mais n’intervenaient pas, laissant les infirmiers faire leur boulot.

Les deux hommes réussirent à hisser Pierre Delteil sur le brancard, et le roulèrent aussitôt à l’intérieur du bâtiment.

— Accroche-toi, mon vieux, murmura Ghislain, priant pour que son ami s’en sorte.

Il se remit au volant de la Fiat, attendit qu’Alexia soit remontée à son tour, fit demi-tour et s’éloigna avant qu’on ne vienne lui poser des questions.

***

 

Assis à l’arrière de l’hélicoptère EC 135 des SAG, les Sections Aériennes de Gendarmerie pour l’Est de la France, Hervé Markovic survolait le secteur de Saint-Dié-des-Vosges. À côté de lui, un gendarme des Forces Aériennes surveillait ses deux écrans de contrôle reliés à une « caméra jour » dotée d’un zoom ultrapuissant, capable de lire une plaque d’immatriculation à deux kilomètres. À l’avant, à côté du pilote, se trouvait un de ses agents, le meilleur de son équipe.

Casque de vol sur les oreilles, il échangeait des informations avec le gendarme à côté de lui :

— Il s’agit d’une FIAT 500 X, de couleur bronze, immatriculé en « 88 ».

Les yeux rivés sur son écran de contrôle, le gendarme leva le pouce pour signifier qu’il avait bien noté.

L’hélicoptère survolait maintenant Sainte-Croix-aux-Mines et la D48 en direction du mont Hohneck.

Markovic était conscient de la difficulté qu’il y avait à repérer rapidement la voiture. Le facteur chance occupait une place un peu trop grande dans l’équation, à son goût. Il n’aimait pas cela. Il avait compris qu’il devait impliquer rapidement les services de la gendarmerie s’il voulait pouvoir agir avant que Frébourg ne soit loin. Il avait notamment réclamé la mise à disposition sur le secteur du système LAPI, le « Lecteur automatique de plaques d’immatriculation », dont les gendarmes étaient équipés depuis plusieurs années. L’urgence était d’arrêter Frébourg. Il verrait ensuite comment se débarrasser de lui définitivement. Frébourg n’avait aucune preuve contre lui, de toute façon. Si cela avait été le cas, il aurait agi depuis longtemps.

Ils survolaient la route qui bordait le lac de Longemer quand le gendarme à côté de lui tourna brusquement la tête dans sa direction, et hocha la tête pour lui signifier qu’il y avait du nouveau.

— On nous signale un véhicule correspondant à la description sur un parking, monsieur, dit-il dans son micro.

— À quel endroit ?

— Un peu plus au sud, entre Cornimont et Saulxures. Un « routier » sur la départementale 486.

— On y va, dit Markovic.

 

***

 

— Comment un opérateur financier passe-t-il des transactions boursières à l’espionnage ? demanda Alexia en s’accoudant sur la table, les bras en V, ses doigts croisés soutenant son menton.

Ghislain réfléchit un instant à la question. Il rendit compte qu’il ne se l’était jamais posée, du moins pas en ces termes.

— Eh bien… je n’ai pas la réponse à cette question, reconnut-il. S’il y a un point commun entre ces deux activités, c’est évidemment le fait de savoir pratiquer l’art de la dissimulation.

— Oh, je vois, dit Alexia. Et tu serais passé maître dans cet art, c’est ce que tu essaies de me dire ?

— Professionnellement parlant… d’une certaine manière, oui. C’est un talent que j’ai, reconnut-il sans fausse modestie. Mais n’en déduis pas que…

Il s’interrompit en voyant arriver le patron de l’Auberge du Travexin où ils s’étaient arrêtés pour déjeuner, une espèce d’ogre volubile et joyeux à la barbe rousse épaisse, qui tutoyaient tous les routiers qui s’arrêtaient dans son établissement – et ils étaient légion, à en juger par l’échantillon qui avait fait halte chez lui ce midi-là. La salle, qui comptait une trentaine de tables, étaient bondée.

— Et voilà, mes tourtereaux, fit-il d’une voix chantante en servant à Alexia et Ghislain l’entrée du menu du midi, une assiette de charcuterie régionale. Le vin est sur la table, parfait ! Je vous amène tout de suite une carafe d’eau et du pain.

Il s’exécuta immédiatement en attrapant sur une desserte derrière lui la carafe et le pain en question.

— Bon appétit ! dit-il avec un sourire enjôleur, avant de repartir vers une autre table.

— Je disais, reprit Ghislain, n’en déduis pas que je passe mon temps à jouer à être quelqu’un d’autre. Je reconnais qu’il y a plus simple comme début dans une relation de couple, mais au moins les faux-semblants n’ont pas duré entre nous.

— Ça, je te l’accorde, dit Alexia. Pour autant, est-ce que je peux dire que je sais maintenant avec certitude à quoi m’en tenir te concernant ? Non. Ces meurtres dont on t’accuse, si j’ai bien compris, concernent des agents de la DGSE ?

— J’ai vu Markovic, le directeur de « la Boîte », abattre l’un d’eux de sang-froid dans un parking. Il a repéré ma voiture sur les lieux, et puis il m’a vu, moi. Il a très vite compris que je savais. Tout est parti de là. Ce que j’ignore, c’est pourquoi il a tué ce type, et son coéquipier juste après. Qui a-t-il cherché à protéger en faisant cela ? Qu’est-ce que savaient ces deux agents qui pouvait lui nuire à ce point ? Qu’ont-ils vu ?

— Markovic s’est arrangé ensuite pour que tu sois accusé de ces deux meurtres, c’est bien ce que tu m’as dit ? chercha à comprendre Alexia.

Ghislain acquiesça d’un hochement de tête.

Le brouhaha ambiant couvrait aisément leur conversation. Ils n’avaient pas à chuchoter pour parler.

Un rayon de soleil inonda leur table située sous une des fenêtres du restaurant, qui donnait sur le parking envahi de poids-lourds.

— Je travaillais à l’époque à la Direction des opérations. Nous étions sur un gros coup : le démantèlement d’un réseau de trafic d’armes international basé à Paris, qui impliquait des flics de la BSU, la Brigade de sûreté urbaine. Markovic s’est arrangé pour m’impliquer dans ce trafic. Il est allé jusqu’à faire de moi la tête pensante du réseau. J’ai perdu la confiance de tous mes appuis de l’époque… de tous sauf un, Pierre.

— Ton ami blessé…

Ghislain acquiesça avec émotion. Il avait appelé la femme de Pierre, Véronique, peu après avoir déposé ce dernier à l’hôpital. Il l’avait prévenue de ce qui se passait, en tentant de la rassurer au maximum concernant l’état de santé de son ami. Les pleurs de Véronique l’avaient ému et déstabilisé.

— Que comptes-tu faire maintenant ? voulut savoir Alexia.

— Je me dis que je n’ai plus grand-chose à perdre. Je veux en terminer avec cette histoire. Je me suis caché suffisamment longtemps. Il faut que j’affronter Markovic sur son propre terrain. Tu connais le dicton : la meilleure défense…

— Tu pourrais contacter la presse. Je connais pas mal de monde.

— C’est une idée, admit Ghislain. Je pourrais donner un entretien à un grand quotidien, et tout raconter. Donner enfin ma version.

— Cela obligerait Markovic à se justifier. L’enquête serait sûrement relancée. L’investigation, on adore ça dans ce pays. Les leaks, les « fuites », on en redemande.

Alexia piqua un morceau de noix de jambon dans son assiette et le mit dans sa bouche.

— Mmmm… délicieux, s’extasia-t-elle.

— Quoi ?

— Ce jambon, c’est un délice.

— Fumé à basse température, uniquement à la sciure de sapin des Vosges, commenta le patron, qui avait surpris en passant le commentaire approbateur.

Alexia leva son verre de vin de Toul, comme on porte un toast.

— À la tradition ! lança-t-elle.

Avant de confier d’un air amusé et à voix basse à Ghislain :

— J’adore en faire des tonnes.

 

***

 

Margaret Markovic alluma la télévision dans le grand salon de son duplex du VIIIe arrondissement parisien, et écouta d’une oreille distraite les titres du « 13 Heures » de France 2. Pas de sortie de crise en vue en Guyane, expliquait la présentatrice d’un ton grave, avant d’enchaîner sur l’affaire Troadec, puis sur Lourdes et les 7000 dossiers de « guérisons miraculeuses » étudiés par l’Église catholique depuis les premières apparitions en 1858.

Lourdes… j’aurais dû essayer, tiens, songea d’un air désabusé la frêle Margaret en s’installant sur le grand canapé en alcantara qui faisait face à la télévision.

Les yeux chassieux, lourds de fatigue après une nuit blanche qu’elle avait prolongée en restant au lit sans dormir jusque tard dans la matinée, elle ne se sentait aucune énergie, aucune envie de faire quoi que ce soit. L’air hagard, son maigre corps flottant dans sa chemise de nuit défraîchie, elle fixait l’écran et ses images hypnotiques, oublieuse du temps qui passe. Elle n’était pas sortie depuis plus de deux jours. Et Hervé qui n’était pas encore rentré de voyage… Elle se sentait plus seule que jamais. Plus lasse que jamais.

Sur la table basse, son téléphone portable se mit à vibrer. Elle le ramassa et jeta un coup d’œil à l’écran. C’était Simon Kauffmann, son psy. Elle n’avait aucune envie de lui parler. Aucune envie tout court. Elle reposa le téléphone et alla jusqu’à la salle de bains. Là, devant le lavabo, elle surprit son reflet dans le miroir, et un immense sentiment de détresse s’empara d’elle, une impression accablante d’impuissance totale, d’insondable tristesse. Tous les signes de cette fichue dépression qui revenait la mettre plus bas que terre, à intervalles irréguliers, depuis plus de six ans, depuis ce terrible accident qu’elle ne parvenait pas à oublier et qui la rongeait de l’intérieur. Elle était fatiguée de tout cela ; fatiguée de lutter…

Elle ouvrit l’armoire à pharmacie, récupéra le bac intérieur en plastique noir de sa poubelle à pédale, et le remplit de toutes les boîtes de médicament qui lui tombaient sous la main – antidépresseurs, antipsychotiques, sédatifs, il y en avait pour tous les mal-être : Zoloft, Effexor, Lexapro, Risperdal, Diazepam, Ativan, Vicodin…

Quand elle eut terminé, elle alla dans sa chambre, s’installa à son secrétaire Empire en ronce de noyer, posa le bac noir à côté d’elle et sortit de quoi écrire. Concentrant le peu d’énergie et de lucidité qu’il lui restait, elle nota :

— Ceci est mon testament, qui révoque toutes dispositions antérieures.

Je, soussignée Margaret Markovic, née Pirotte, déclare… »

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