Grand Est - La traque
Chapitre 6
Assis à la place 85 du compartiment de 2eme classe du TGV Paris-Bordeaux qui avait quitté la capitale quarante-cinq minutes plus tôt, le jeune agent de la DGSE n’en croyait pas ses yeux. Là, sur l’écran de son ordinateur portable connecté au site Kiosque Presse SNCF, sur lequel il consultait la version web du magazine de voyage Terra Montis, venait de s’afficher une photographie de l’homme qu’à des degrés divers l’ensemble des services de renseignement français traquaient inlassablement depuis six ans, et lui personnellement depuis trois. La coïncidence défiait toutes les lois de la rationalité ; la chose était si improbable qu’elle causa un véritable choc au jeune agent, qui leva les mains et les croisa au-dessus de sa tête en rentrant le cou, comme si la foudre allait brusquement s’abattre sur lui. La découverte le mettait en même temps dans un état d’excitation intense.
Ghislain Frébourg… Le diaporama du webmagazine ne mentionnait évidemment pas son nom, mais – passé les premiers doutes, pour le moins naturels dans ces circonstances – son identité ne faisait désormais aucun doute pour le jeune agent. Le visage de l’ex-trader devenu espion, puis assassin, lui était devenu au fil des mois plus familier que celui de la plupart de ses proches. Sous la photo, la légende disait seulement : « Un ermitage. Le Grand Rud. Hautes Vosges.» Mais il n’avait besoin de rien de plus.
Il « googlisa » aussitôt les informations géographiques et obtint ce qu’il cherchait via l’application « Google Maps » notamment. Une fois les renseignements indispensables compilés, il jeta un coup d’œil à sa montre pour évaluer le décalage horaire avec Moscou, et composa le numéro du directeur de la DGSE.
— Hervé Markovic, j’écoute, répondit ce dernier, qui déjeunait au café Tchaïkovski, un incontournable du quartier Presnenski de la capitale russe.
— Frébourg... Je crois qu’on le tient, monsieur.
***
— Vous nous avez fait une belle frayeur, vous savez ? dit le lieutenant Darol, du Peloton de Gendarmerie de Montagne des Vosges. Quand on a retrouvé votre voiture vide, on a craint le pire.
— Je suis catastrophée, vraiment ; sincèrement désolée que mon imprudence ait suscité une telle inquiétude et mobilisé autant de monde et d’énergie, s’excusa Alexia, assise à la grande table monastère de la cabane, le visage défait.
— Ce genre de chose arrive, malheureusement. Vous avez eu de la chance d’être secourue par monsieur, dit le lieutenant en désignant Ghislain du regard, dont l’embarras était flagrant.
Les trois autres gendarmes, un sous-lieutenant et deux aspirants, se tenaient autour de la table, une tasse de café chaud à la main, visiblement soulagé que leur mission de secours nocturne se termine enfin, et de la meilleure des manières. Ils avaient fini par trouver les restes du feu laissés par Alexia à l’endroit où elle s’était blessée, et n’avaient eu ensuite qu’à suivre leurs traces dans la neige jusqu’à la cabane.
— C’est donc Mme Longemer, la propriétaire de la maison d’hôtes, qui vous a prévenu ? reprit Alexia.
— Oui, répondit le lieutenant. Elle a bien fait. Les choses auraient pu tourner plus mal.
Alexia se promit de la remercier chaleureusement à son retour à La Sapinière. Elle jeta un regard par la plus grande des fenêtres de la cabane, côté Est. Les premières lueurs du jour coloraient de jaune pâle et d’orangé la ligne de crête des montagnes, leur masse noire imposante découpée sur l’horizon.
Un des sous-lieutenants répondit à un appel sur son téléphone portable. Il émanait d’un collègue, un « nuiteux » qui attendaient des consignes à la gendarmerie.
— Oui, le P 300, ça ira, dit le jeune sous-lieutenant. C’est un AC, donc il nous faut une civière.
Le jargon utilisé, typique de la profession, fit doucement sourire Ghislain, qui comprit qu’ils parlaient d’un 4x4 Nissan et reconnut l’abréviation d’« accident corporel ».
— Des collègues vont arriver avec un véhicule. Ils ont les coordonnées GPS de votre voiture. Ils nous y attendront, et de là on vous descendra jusqu’au village, expliqua ensuite le gendarme à Alexia.
— Une civière, c’est vraiment nécessaire ? demanda-t-elle. Avec votre aide, je pourrais sûrement rejoindre la route.
— C’est la procédure, c’est tout, expliqua le lieutenant Darol. Il vaut mieux prendre plus de précautions que l’inverse.
— C’est ce que j’aurais dû me dire avant de m’embarquer dans cette randonnée hier, admit Alexia.
***
Pierre Delteil actionna le mécanisme d’ouverture de la porte de garage de sa maison de Montreuil, et se mit au volant de sa Tesla électrique pour rejoindre comme tous les matins son bureau à « La Piscine ». Il boucla sa ceinture et jeta un coup d’œil à son smartphone, qui lui notifiait par un bip sonore qu’il avait un message sur sa messagerie sécurisée Signal Private Messenger. Il cliqua sur l’icône Signal, entra son code d’accès et vit qu’il émanait d’un de ses collègues et ami employé à la Direction des opérations de la DGSE :
« Ton copain Frébourg. Le bruit court qu’il vient d’être localisé dans l’Est de la France. Bye. G. »
Delteil tapa rageusement sur son volant :
— Quelle poisse ! laissa-t-il échapper en se renversant sur son siège et en collant son crâne dégarni contre l’appui-tête, le regard mobile, en pleine cogitation angoissée.
Il savait qu’à part laisser un email sur la boîte cryptée de son ami, il n’avait aucun moyen rapide de le joindre. Ils avaient décidé, pour sa propre sécurité comme pour celle de Ghislain, qu’il ne connaîtrait pas les coordonnées de ce dernier. Tout ce qu’il savait, c’est qu’il était en France et à l’abri.
Cette fois, l’étau se resserrait brutalement ; il allait falloir à son ami faire preuve d’infiniment d’intelligence et d’anticipation pour se sortir de cette situation.
Il monta le son de la radio branchée sur Europe 1 ; quelqu’un y débitait l’horoscope d’une voix monocorde. On parlait justement de son signe du zodiaque : « Bélier, la pensée binaire a plus que jamais vos faveurs ; elle vous pousse à voir le monde sous l’angle du « tout ou rien », « bien ou mal », « vrai ou faux » et cetera. Notre conseil : ne vous laissez pas embourber dans des pensées négatives. Positivez ! »
— Positivez, tu parles ! grommela-t-il en enclenchant la marche arrière.
***
— Merci pour cette soirée, Matthieu, dit Alexia lorsqu’elle fut installée à l’arrière du 4x4 Nissan du PGM. Je vous promets de raconter à tout le monde que vous êtes un type infréquentable, égocentrique, asocial, un véritable ours qu’il vaut mieux éviter.
— Je compte sur vous, répondit Ghislain d’un ton pince-sans-rire. Je tiens à ma tranquillité.
— Désolée de l’avoir perturbée, s’excusa-t-elle encore.
— Ça m’a fait du bien, admit-il en l’aidant à refermer sa portière à l’arrière. Il y avait des années que je n’avais pas eu de compagnie à la cabane.
Il avait accompagné le petit groupe jusqu’à la route. Le soleil était déjà haut sur le massif, mais la température n’excédait pas 5º C. Un des aspirants gendarmes l’interrompit un instant pour expliquer à Alexia qu’il s’occupait de redescendre la voiture de location. Elle le remercia et revint à Ghislain, dont le regard intense la troublait autant qu’il l’attirait.
— Qu’est-ce que vous diriez de… terminer notre petit échange d’hier soir autour d’un bon dîner ? Cette fois, c’est moi qui vous invite. On dit partout le plus grand bien de la cuisine de ma logeuse, la propriétaire de La Sapinière de la Vôge. Qu’est-ce que vous en dites ?
— Ce que j’en dis ? Je vois là un double risque : reprendre goût à la civilisation, et griller ma couverture d’ours mal léché et d’ermite misanthrope.
— Ce serait si grave ? l’interrogea-t-elle d’un air amusé.
Il secoua la tête d’un air indécis.
Au même instant, le gendarme qui avait conduit le P300 à l’aller se remit au volant du 4 x 4. Il boucla sa ceinture, échangea quelques mots avec son collègue installé avec lui à l’avant du véhicule de secours, et mit le contact.
— Et quand aurait lieu ce dîner ? Ce soir ? demanda Ghislain.
— Pourquoi pas ? Si on disait 19 heures à la Sapinière ? D’ici-là, j’aurais sûrement récupéré une paire de béquilles.
— Et moi ma raison, peut-être, marmonna Ghislain. Mais je n’y crois plus beaucoup… Bon, c’est d’accord. 19 heures, dit-il, comme on abdique face à l’inexorable.
Le visage ébloui de soleil, Alexia remonta sa vitre en même temps que le 4x4 frappé des initiales PGM démarrait. Ghislain le regarda s’éloigner avec l’étrange impression d’avoir dérogé, comme malgré lui, à toutes les règles de bon sens et de prudence qu’il s’était fixées. Quel pouvoir de fascination avait donc sur lui cette femme pour qu’il fût incapable de prononcer ce petit adverbe de négation qui, après toutes ces années d’isolement, faisait presque partie de son ADN d’ex-espion traqué contraint à la clandestinité : non ?
***
— Mon cher Alexeï, vous avez bien compris qu’il s’agit d’une urgence absolue. Je dois rentrer à Paris dans les plus brefs délais. Je vous propose de tenir notre dernière réunion de travail par visioconférence demain dans la journée. Qu’en dites-vous ?
Hervé Markovic était en ligne sur son portable avec Alexeï Assinimov, le directeur du SVR, l’équivalent russe de la DGSE, quelque peu vexé, semblait-il, que son homologue français écourte brutalement son séjour moscovite, censé définir les points d’accord entre les deux pays, en matière de renseignement notamment, sur le dossier syrien, ultra-sensible.
Markovic avait fait affréter un jet privé long-courriers à l’aéroport de Moscou Vnukovo ; l’avion était en attente de décollage sur une piste parallèle. Il voulait être présent à Paris pour coordonner au mieux la neutralisation – définitive, il l’espérait – de Ghislain Frébourg. Il ne pouvait courir le risque de le laisser en vie. Sa mort signifierait qu’il n’aurait plus à craindre qu’on ne lui impute un jour la mort des deux agents survenue six ans plus tôt, et dont il avait réussi à faire accuser Frébourg. Margaret, sa femme – leur couple, leur vie, leur amour, tout ce qu’ils avaient construit ensemble – seraient définitivement à l’abri de tout danger. Il allait tout faire pour cela ; comme à chaque fois.
— Eto pechal’no, c’est fâcheux, dit Assinimov, mais je comprends. J’attends donc votre appel au plus tôt, mon cher Hervé. Il nous faut boucler rapidement – très rapidement – ce dossier.
Markovic remercia le Russe, soulagé d’avoir évité un incident diplomatique qui eut été pour le moins malvenu dans le contexte politique tendu du moment.
Il jeta un coup d’œil à sa montre. Il serait à Paris dans trois heures, en début d’après-midi. Il espérait pouvoir réunir, briefer et accompagner en personne sur place une équipe réduite, avec laquelle il interviendrait le soir-même. Toutes ces années passées à attendre que la chance se présente ; elle le faisait, enfin. Il n’avait pas l’intention de la laisser passer.
OceanofPDF.com