Grand Est - La traque
Épilogue
Un an plus tard
Alexia repoussa le dessus-de-lit matelassé, un « boutis » floral en lin blanc, s’approcha de la grosse fenêtre en pin massif du chalet et ouvrit un des battants ornés de rideaux grège pour respirer l’air frais du matin. Aussitôt, le soleil qui avait franchi la ligne de crête du massif, pénétra dans la chambre, illuminant son parquet de chêne clair, ses tapis blanc et le grand lit à baldaquin dans lequel Ghislain dormait encore.
C’était leur première nuit ensemble dans ce chalet traditionnel vosgien bâti sur les ruines de l’ancienne cabane de Ghislain au Grand Rud. Un véritable chalet cette fois, dont la construction avait pris un peu plus de dix mois. Alexia avait trouvé le résultat fantastique, tout comme Ghislain, qui en était le maître d’ouvrage et en avait supporté le coût financier grâce à sa fortune – pas si « virtuelle » que cela – amassée sur le marché des crypto-monnaies.
Elle regarda du côté des corniches rocheuses qui s’étageaient à l’ouest et où, la veille au soir, ils avaient eu la chance d’apercevoir à la jumelle deux loups gris appartenant vraisemblablement à l’une des deux meutes, au total une quinzaine d’individus, présentes sur ces montagnes. Grâce notamment aux photos de Ghislain et au reportage qu’elle avait fait paraître dans le supplément week-end d’un grand quotidien national, l’ONCFS, l’Office national de la chasse et de la faune sauvage, avait décidé de procéder à un recensement précis de la population lupine des Hautes-Vosges. Et pour une fois, ce comptage n’avait pas débouché sur un abattage. L’État avait joué à fond son rôle de protection des bergers et des éleveurs, non seulement en remboursant à ces derniers tout achat lié à un dispositif de protection, qu’il soit matériel ou animal, mais en leur adjoignant de surcroît – c’était une de leurs principales demandes – le soutien d’agents de l’ONCFS chargés notamment d’effrayer les loups, et d’éviter que des brebis ne soient sacrifiées.
— Oh, tu es là, fit-elle en sentant les bras de Ghislain l’entourer par derrière en même temps qu’il déposait un tendre baiser dans son cou. Bien dormi ?
— Merveilleusement bien, répondit-il.
Elle se retourna dans ses bras et, tête penchée en arrière, plongea son regard dans le sien.
— Pas de regrets ?
— Des regrets ? Tu veux dire, d’être de retour ici ? D’avoir définitivement renoncé à mon ancienne vie d’agent du renseignement ? Pas le moindre ! C’était acté depuis longtemps déjà, non ?
Le procès d’Hervé Markovic s’était ouvert trois semaines plus tôt à Paris. Neuf jurés citoyens l’avaient condamné à une peine de prison de vingt ans, assortie d’une période de sûreté des deux tiers. Le suicide de sa femme Margaret avait probablement joué dans la relative clémence du verdict, en particulier parce que c’était elle qu’il avait cherché à toute force à protéger. Elle avait avoué avant de mourir, dans un testament, être l’auteure de l’accident mortel qui avait coûté la vie à un homme cette nuit-là, six ans plus tôt, sur le boulevard des Batignolles ; elle avait avoué le délit de fuite et la non-assistance à personne en danger. C’est par hasard que sa voiture accidentée, décrite par plusieurs témoins, avait attiré l’attention de Paul Fournier et Jean-Baptiste Peltier, deux agents de la DGSE qui travaillaient sur une tout autre affaire. Par amour pour elle, et pour la protéger, Markovic s’était débarrassé d’eux avant qu’ils ne puissent témoigner contre elle. Il avait cru que Margaret saurait dépasser le traumatisme subi ; il s’était trompé. Sa vie, les six dernières années, n’avait été qu’une longue descente aux enfers, une épreuve insurmontable. Son quotidien, en apparence si lisse, était en réalité un chaos permanent, un inexorable effondrement intérieur. Les médicaments censés soulager ses troubles anxieux, ses névroses d’angoisse, avaient fini par la tuer.
Sa disparition avait laissé Markovic inconsolable, dévasté. À son procès, il n’avait exprimé aucun regret ; il était resté prostré dans un silence indifférent, ne manifestant d’intérêt pour ce qui se disait que lorsque quelqu’un prononçait le nom de Margaret. Elle n’avait probablement même pas imaginé que ses aveux écrits pourraient nuire à son mari. Son unique souci avait été de dire la vérité, et cette vérité était terrible. Dans la presse, les mots qui étaient revenus le plus souvent pour évoquer cette affaire étaient les mots « pathétique », «sordide » ou encore « gâchis ».
Pierre Delteil, remis de ses blessures, avait comme Ghislain témoigné à charge au procès. Markovic l’avait laissé pour mort. Delteil n’avait dû sa survie qu’à la chance de reprendre connaissance durant quelques instants, et de trouver la force de s’extraire de la cabane avant que l’incendie ne la ravage totalement.
« L’affaire Markovic » avait mobilisé deux ténors du barreau parisien, et suscité un engouement médiatique hors normes. Ghislain, qui avait obtenu sa réhabilitation quelques mois avant le procès, n’avait éprouvé aucun plaisir à l’énoncé du verdict, pas même de la satisfaction. Markovic écopait d’une peine méritée. Le reste, comme disait Verlaine, n’était que littérature…
— Tu es magnifique, lui dit-il.
— Non, c’est faux, rougit Alexia. Je dois avoir une tête affreuse.
Et comme pour lui prouver ce qu’il avançait, il l’embrassa à nouveau, passionnément.
Au même instant, un long hurlement plaintif, à la modulation singulière, résonna dans la montagne et leur parvint par la fenêtre ouverte.
— Tiens tiens, fit Ghislain. Je crois que nos amis les loups ont l’air d’approuver.
— Quoi, nos petits câlins ?
Il tourna rapidement la tête vers le lit et répondit :
— J’ai l’intention de réclamer bien plus.
— Capricieux ?
— Juste insatiable.
— N’oublie pas que tu parles à une louve dominante Je peux mordre, tu sais ?
— À quoi bon, dit Ghislain. Je suis déjà mordu de toi…
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Bettina Lockhart