Grand Est - La traque
Chapitre 11
Ghislain l’avait repéré sur le parking avant même de régler l’addition au comptoir du restaurant : un GMC noir garé entre deux semi-remorques, à une vingtaine de mètres de l’emplacement sur lequel se trouvait la Fiat de location.
— J’espère que ça vous a plu, dit Barberousse en lui tendant le ticket de carte bleue.
— C’était parfait, répondit Ghislain d’un air préoccupé, les yeux tournés vers le parking, observant discrètement l’avant du SUV noir à travers les branches d’un grand ficus en pot installé près de l’entrée.
Il traversa la salle animée et bruyante, rejoignit la table où l’attendait Alexia, et lui expliqua la situation.
— Qu’est-ce qu’on fait ? demanda-t-elle, inquiète.
— Ils ne nous laisseront pas reprendre la voiture. Il faut qu’on en récupère une autre à laquelle ils ne feront pas attention.
Il jeta un regard autour de lui, cherchant une solution. Deux tables plus loin, un couple de sexagénaires était en grande conversation. Sur le côté de leur table, Ghislain repéra un trousseau de clés avec le célèbre emblème bleu et blanc de BMW. Il scruta les véhicules garés sur le parking devant le restaurant, mais n’en vit aucun de la marque allemande. Sous le regard intrigué d’Alexia, il s’approcha de la sortie de secours, de l’autre côté de la salle ; elle donnait sur la partie arrière du parking du restaurant. Cette fois, il aperçut un monospace Gran Tourer BMW gris anthracite, avec des vitres teintées. C’était apparemment l’unique véhicule de cette marque.
Il revint à leur table, ramassa au passage une serviette de table blanche soigneusement pliée sur une desserte, puis la corbeille à pain en osier, encore à moitié pleine, sur leur table.
— Suis-moi, dit-il à Alexia.
Elle se leva et le suivit. Arrivé à la hauteur du couple, Ghislain fit mine de trébucher, et répandit avec fracas sur leur table les morceaux de pain. L’homme et la femme eurent un mouvement de recul, leur attention accaparée par le pain qui roulait devant leurs assiettes et faisait tomber un des verres à pieds. D’un geste rapide, en même temps qu’il se raccrochait à la table, Ghislain subtilisa le trousseau de clés et déposa la serviette blanche à la place, avant de se confondre rapidement en excuses et de poursuivre son chemin vers la sortie de secours.
Alexia, qui avait marqué un temps d’arrêt, stupéfaite, lui emboîta le pas en s’efforçant d’avoir l’air naturel.
En débouchant sur le parking, Ghislain balaya du regard les environs immédiats. Tout était calme. Il accéléra le pas jusqu’au monospace, suivi comme son ombre par Alexia, et actionna l’ouverture automatique des portes. Il ne s’était pas trompé ; c’était la bonne voiture. Ils grimpèrent à bord et bouclèrent leur ceinture en même temps que Ghislain mettait le contact. Il quittait lentement la place de stationnement quand son regard croisa celui d’un des hommes de Markovic qui, tournant à l’angle du restaurant, arrivait au même moment. L’espace d’une seconde, ils hésitèrent l’un et l’autre, avant de réagir simultanément - Ghislain en écrasant la pédale d’accélérateur, l’homme en sortant un semi-automatique de son holster et en tirant dans leur direction.
Plusieurs balles ricochèrent sur la carrosserie en même temps que le monospace, rejoignant la départementale du côté opposé au parking principal, se glissait dans la circulation en rebondissant dans un nid-de-poule et en soulevant un gros nuage de poussière ocre. Plusieurs voitures lancées à pleine vitesse firent hurler leur klaxon au passage, évitant l’accident de justesse.
Ghislain enfonça de nouveau la pédale d’accélérateur ; le monospace bondit en avant et fila à toute allure dans la ligne droite.
L’homme, indécis un instant, rengaina son pistolet et se mit à courir en direction du GMC noir, dont le conducteur, en entendant les coups de feu, avait aussitôt démarré – avant de freiner presque immédiatement dans un nuage de poussière. Le tireur remonta à l’arrière et indiqua d’une voix essoufflée :
— Un monospace BMW… vite !
Le conducteur du GMC remit les gaz, faisant cahoter le SUV sur le parking défoncé.
Il ne vit pas le poids-lourd sur sa gauche qui arrivait en même temps sur le parking.
Le choc fut terrible.
Le GMC fut stoppé net et projeté une dizaine de mètres plus loin, avant de se coucher sur le côté, son moteur vrombissant et fumant dans le vide.
L’espace d’un instant, le temps fut comme suspendu.
Des clients sortirent en courant du restaurant, l’air hagard.
Le conducteur du poids-lourds descendit de sa cabine en se prenant la tête dans les mains, catastrophé mais visiblement indemne, contrairement aux occupants du GMC, coincés à l’intérieur.
Cent mètres plus loin, sur la route, les yeux rivés sur son rétroviseur intérieur, Ghislain éprouva un instant de soulagement en constatant qu’ils n’étaient pas suivis, mais sa satisfaction fut de courte durée.
Le bruit d’un rotor d’hélicoptère en approche anéantit d’un coup tous ses espoirs.
— Chierie ! enragea-t-il en tapant sur le volant.
— Contactez tous les SUAP sur zone, demanda au contrôleur de sa base le pilote de l’hélicoptère EC 135 des Sections Aériennes de Gendarmerie de l’Est. Un accident grave impliquant au moins deux véhicules vient de survenir aux coordonnées GPS 48° 15’ 11’ Nord.
L’acronyme SUAP désignait dans le jargon militaire les « Secours d’urgence aux personnes ». Markovic avait compris qu’il venait de perdre son soutien logistique au sol. Il allait continuer à coordonner les opérations depuis l’hélicoptère, mais exclusivement avec l’aide de la gendarmerie des Vosges maintenant.
Le monospace BMW filait plein gaz en direction du nord, avec Frébourg et la fille à son bord. Le seul moyen de les arrêter maintenant, il l’avait compris, était probablement de mettre en place un barrage. Le gendarme chargée de la surveillance et des communications à côté de lui le mit en relation avec la Brigade Territoriale Autonome de la zone qu’ils survolaient, et son maréchal des logis-chef, un certain Desailly, à qui il demanda la mise en place rapide d’un barrage routier sur la départementale encore longue de dix-huit kilomètres.
— Ne vous inquiétez, monsieur, dit Desailly. Mes unités sont toutes sur zone. Le barrage sera en place dans moins de dix minutes, au plus près de la sortie du tunnel Maurice-Lebrun.
— Parfait, dit Markovic, les yeux rivés sur l’écran à côté de lui, qui affichait l’image resserrée sur la lunette arrière du monospace filant plein nord.
Sur l’écran intégré du Gran Tourer, Ghislain fit défiler l’itinéraire fourni par l’application GPS connectée, et vit qu’ils allaient traverser dans cinq kilomètres un tunnel long d’au moins deux.
— Regarde ça, dit-il à Alexia en pointant l’écran. L’hélico ne nous lâchera pas. Il faut profiter de ce tunnel. Ils n’ont rien contre toi. C’est moi qu’ils veulent. Il faut que je me sorte de là.
— Comment ? Qu’est-ce que tu as en tête ? demanda Alexia.
— Essaie d’activer les « datas » de l’application GPS, s’il te plaît. Il me faut plus d’infos.
Alexia s’exécuta et vit que le tunnel était long de 2420 mètres, qu’il était à double sens mais à voie unique, et que, pour des raisons de sécurité, il y avait un tunnel secondaire qui servait de voie de secours.
— C’est ça ! dit triomphalement Ghislain, les yeux fixés sur la route. Ils ont forcément percé des zones d’arrêt d’urgence sur les côtés du tunnel. Ils ont fait ça partout depuis la catastrophe du tunnel du Mont-Blanc.
— Je ne comprends pas, dit Alexia. Tu veux qu’on s’arrête dans le tunnel ?
— On va faire mieux que ça.
— La voiture s’engage dans le tunnel, monsieur, dit le pilote de l’hélicoptère, qui volait en stationnaire au-dessus de l’entrée du tunnel Maurice-Lebrun.
Sur les écrans de contrôle, Markovic vit le monospace s’engouffrer à toute allure à l’intérieur.
— Il n’y a qu’une sortie, et une voie unique, monsieur, lui expliqua le contrôleur à côté de lui. Il n’a pas le choix ; il ne peut que continuer.
Le pilote décrocha sur la gauche en poussant la manette des gaz et laissa « glisser » l’hélicoptère au-dessus du relief montagneux, dirigeant l’appareil vers la sortie du tunnel.
Concentré, Markovic suivait le déroulement des opérations avec un mélange d’excitation et d’angoisse.
— Le barrage est en place, l’informa le contrôleur.
Markovic acquiesça d’un air satisfait. Ce n’était plus qu’une question de minutes maintenant.
— Là ! dit Ghislain en repérant une zone d’arrêt d’urgence sur la droite.
Il jeta un coup d’œil dans son rétroviseur intérieur, ses yeux déjà acclimatés à la pénombre et à l’éclairage artificiel orangé. La voiture la plus proche derrière eux était à plus de cent mètres. Il actionna tout de même ses feux de détresse, ralentit et se rangea dans la zone aménagée délimitée par des bandes blanches horizontales peintes sur les murs, et dans laquelle se trouvait une double-porte de secours.
Ghislain descendit de voiture et en fit le tour. Alexia descendit de son côté, en s’efforçant de ne pas prendre appui sur sa cheville, malmenée lors de leur fuite du routier. Elle n’en disait rien, mais ses ligaments recommençaient à la faire souffrir. Heureusement que le monospace possédait une boîte automatique, songea-t-elle avec soulagement. Elle ne voulait même pas imaginer comment elle aurait fait dans le cas contraire.
— Continue et ne t’arrête pas tant que tu ne rencontres pas un barrage, ou qu’ils n’essaient pas de te stopper d’une manière ou d’une autre, lui dit Ghislain. Dès que ce sera le cas, obtempère gentiment, ne prends surtout aucun risque. D’accord ?
Alexia opina du chef, émue maintenant que le moment de la séparation était imminent. Ghislain la serra passionnément dans ses bras et lui donna un baiser.
— Je te contacte dès que possible. Ne t’inquiète pas pour moi, d’accord ? Ça ira.
Alexia acquiesça. Ghislain vit du désarroi dans son regard ; il ressentit un nœud à l’estomac, mais s’obligea à n’en rien montrer.
Un camion passa bruyamment à côté d’eux, suivi d’un deuxième.
— File, maintenant ! lui dit Ghislain. Je t’aime.
— Je t’aime aussi, dit-elle en se mettant au volant.
Elle boucla sa ceinture, positionna le levier sur « Drive » et déverrouilla le frein à main électrique. Ghislain se retourna, vérifia qu’elle pouvait s’engager sans danger sur la voie et lui fit signe d’y aller.
Dès que le monospace accéléra en ligne droite, il se précipita vers la double-porte de secours et la poussa.
Il traversa une salle de désenfumage aux murs de béton gris et équipée d’un système d’aspiration bruyant, poussa une deuxième porte étanche, grimpa deux volées de marches, et se retrouva devant une troisième porte portant l’inscription « Sortie de secours », accompagnée d’un pictogramme représentant un homme qui court. Il était tout près maintenant. Il poussa la porte, enfila une dernière volée de marche et se retrouva à l’air libre, à l’abri sous une dalle de béton en porte-à-faux, façon abribus, qui le protégea des regards venus du ciel.
L’hélicoptère EC 135 était en vol stationnaire au-dessus de la sortie du tunnel Maurice-Lebrun.
— Voilà la voiture, monsieur, indiqua soudain le contrôleur en pointant un doigt vers son écran, en même temps qu’il zoomait avec la caméra sur le monospace qui venait de sortir du tunnel
Les vitres teintées du Gran Tourer empêchaient de voir à l’intérieur.
— Est-ce que le barrage est en place ? demanda Markovic.
Le contrôleur en eut aussitôt la confirmation radio, et répondit :
— On le déploie en ce moment-même, monsieur.
— Parfait. Ils ne doivent pas réussir à le franchir, avertit le directeur de la DGSE. Je veux coincer ce type. Pas question de le laisser s’échapper.
Moins d’un kilomètre après la sortie du tunnel, Alexia les aperçut droit devant elle : quatre voitures de gendarmerie disposées en chevron en travers des deux voies, leurs rampes de signalisation en marche. Une dizaine de gendarmes s’abritaient derrière, armés et prêts à faire feu si nécessaire.
— Oh, Seigneur, soupira Alexia d’une voix tremblante.
Elle ralentit aussitôt, et se mit à rouler au pas. Il n’y avait aucune voiture derrière elle. L’entrée du tunnel avait dû être fermée.
L’hélicoptère qui n’avait pas arrêté de les suivre était toujours là, le sifflement de sa turbine et le « flap flap » assourdissant des pales ajoutant au stress qu’elle éprouvait de manière épidermique maintenant, un frisson la parcourant de la tête aux pieds.
Seigneur, mais qu’est-ce que je fais là ! songea-t-elle avec angoisse.
Elle n’était qu’à une trentaine de mètres du barrage quand elle décida d’arrêter la voiture.
Elle enclencha le frein à main électrique, prit une profonde inspiration, puis ouvrit sa portière, lentement.
Aussitôt, le souffle du rotor principal de l’hélico lui cingla le visage.
Elle sortit alors sa main gauche, la leva, attendit un instant, vrilla le buste pour sortir sa main droite, et, lentement toujours, elle descendit enfin de la voiture.
Elle avait l’impression non seulement d’être dans la ligne de mire des gendarmes, mais c’était comme si leurs armes étaient pointées sur elle à bout portant.
Les bras levés, d’un pas lent, elle s’avança vers eux.
Lorsqu’elle ne fut plus qu’à quatre ou cinq mètres, un des gendarmes lui cria de se retourner, lentement, et de mettre ses mains dans son dos. Alexia s’exécuta docilement. Le gendarme s’approcha d’elle, tenant son arme dans une main, et une paire de menottes dans l’autre, qu’il lui passa immédiatement aux poignets, avant de l’entraîner avec lui à reculons jusqu’aux voitures. Là, elle dit :
— Je suis seule. Il n’y a personne d’autre dans la voiture…
— La femme est seule, monsieur, annonça de visu le maréchal-des-logis-chef Desailly à Markovic, qui venait de descendre de l’EC 135 qui s’était posé sur la route.
— Bon sang ! enragea le directeur de la DGSE, au comble de la frustration.
— Il a dû emprunter une des huit sorties de secours du tunnel, conjectura le gendarme. Nous pouvons essayer de contacter le PC de sécurité en charge de la zone. Il est probable qu’il a été filmé par les caméras de surveillance.
— C’est trop tard, souffla Markovic d’un ton las. Il y a peu de chance pour qu’on le retrouve maintenant.
— Et pour la femme, que fait-on ? demanda le gendarme.
— Placez-la en garde à vue pour l’instant.
— Bien, monsieur.
À trois kilomètres de là, Ghislain se hissait à bord de la cabine d’un poids-lourd qui s’était arrêté pour le prendre en stop.
— Z’allez où comme ça ? lui demanda le routier quand Ghislain eut refermé sa portière.
— C’est justement la question que je me pose, répondit-il.
— Bah, je vais déjà continuer de rouler, dit le routier, pragmatique, et quand ça vous viendra, vous me direz ça.
— C’est ce que j’appelle une proposition honnête, approuva Ghislain.
Et le poids-lourds, un DAF dernier modèle, reprit souplement sa route en direction du nord.
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