Grand Est - La traque
Chapitre 9
En venant ici, Pierre Delteil s’attendait à tout sauf à avoir une vision de premier matin du monde, tandis que le jour se levait sur le massif des Hautes-Vosges. Avec ses quatorze sommets dépassant 1000 m. d’altitude, pour l’heure noyés dans une brume bleutée, le massif offrait ce matin un panorama à couper le souffle. Pourtant, la dernière chose qu’il était venu faire ici, c’était bien de la randonnée touristique.
Il y avait près d’une heure que, sur les indications d’un berger qui menait ses bêtes au milieu de la nuit, il avait laissé sa voiture plus bas, sur le bas-côté d’un chemin en cul-de-sac, au lieu-dit La Goutte de Bramont. Le Grand Rud, lui avait expliqué le berger, était accessible par-là, en grimpant à flanc de montagne en direction du levant. La progression entre les rochers de grès et la sapinière s’était révélée plus difficile que prévu. Dieu merci, il avait pensé à s’équiper de bottes et d’un gros anorak avant de quitter Paris en début de nuit.
Il prit un instant pour souffler et contempler le paysage montagneux qui s’animait à la lumière rasante du soleil matinal. Plus haut, au milieu des rochers, il vit détaler deux chamois apeurés. Il y en avait plusieurs centaines dans le massif. Il jeta un coup d’œil à son portable ; il n’avait presque plus de réseau, mais Google Earth restait accessible, et il en profita pour trianguler sa position avant de ne plus pouvoir le faire peut-être. Il était tout près du Grand Rud maintenant. Son ami Gaétan venait de lui envoyer des précisions, notamment des coordonnées GPS « approximatives » sur le lieu où Ghislain avait trouvé refuge ; il s’agissait apparemment d’une simple cabane nichée sur un surplomb rocheux au milieu d’une sapinière.
Il l’aperçut moins de dix minutes plus tard, après avoir grimpé un tout petit peu trop haut. Une cabane en rondins tout droit sortie d’un film de trappeurs ou d’un site web spécialisé dans les hébergements insolites. Rien ne bougeait alentour. Seul le « cajolement » rauque d’un geai bleu et le doux chuintement d’une cascade toute proche, troublaient le silence du matin.
Il s’approcha de l’entrée, en jetant des regards inquiets autour de lui. Markovic avait-il déjà localisé la maison ? Ghislain s’y trouvait-il ? Il s’avança sur l’étroite terrasse en bois qui reliait l’escarpement rocheux à la cabane. Il hésita à frapper à la porte. Il préféra appeler :
— Ghislain ?... Ghislain, tu es là ? C’est Pierre…
Pas de réponse.
Il tourna la poignée en bois. La porte était ouverte. Il la poussa lentement en appelant de nouveau :
— Ghislain ?... Ghis…
— Ne fais surtout pas un geste !
Il s’interrompit brutalement. Quelqu’un venait de lui coller le canon d’une arme contre la nuque.
— Avance… lentement ! ordonna la voix derrière lui. Là, ne bouge plus.
En même temps qu’il s’immobilisait au centre de la pièce, il vit sortir deux hommes dissimulés, l’un derrière une sorte de paravent, l’autre dans un coin de la pièce faisant apparemment office de coin nuit. Il reconnut aussitôt Hervé Markovic, et un autre agent de « La Piscine » qu’il connaissait de vue.
— Tiens, tiens, Delteil, fit Markovic. Je ne m’attendais pas à vous voir ici.
— Moi si, répliqua Delteil. Où est Frébourg ?
Markovic esquissa un petit sourire las, visiblement éprouvé physiquement par la nuit qu’ils venaient de passer à planquer à l’intérieur de la cabane.
— C’est drôle, j’allais justement vous poser la même question, dit le directeur de la DGSE. J’ai toujours soupçonné que vous étiez en contact étroit tous les deux.
— Eh bien, vous avez mal soupçonné, rétorqua Pierre Delteil. C’est la première fois que je mets les pieds ici. J’ignorais jusqu’à hier soir où il pouvait se trouver. Je n’ai d’ailleurs même pas la certitude que c’était ici.
— Ça, je peux vous le confirmer, dit Markovic.
— Vous savez très bien que Ghislain Frébourg n’a rien à voir avec la mort de ces deux agents, et cela pour une raison simple : c’est que c’est vous qui les avez exécutés… monsieur, affirma Delteil en continuant ironiquement de sacrifier aux règles de la politesse hiérarchique.
— Et à qui voudriez-vous faire croire cela ? fit Markovic d’un air de défi, conscient que les hommes qui l’accompagnaient n’avaient aucune raison d’imaginer qu’il pouvait être personnellement impliqué dans l’affaire évoquée.
Il observa un silence, avant de reprendre :
— Savez-vous que vous pouvez être accusé de complicité de meurtres et d’entrave à la justice ?
— Ah oui ? fit Delteil. J’aimerais bien voir ça.
— Qui vous a renseigné ? Comment avez-vous su où nous trouver ?
— Personne ne m’a renseigné sur quoi que ce soit, et je ne cherchais personne, affirma Delteil. C’est une pure coïncidence. Je suis en congé. Je me promenais, c’est tout.
— Peu importe, éluda le directeur de la DGSE en se détournant avec désinvolture.
Il s’assit sur une chaise à l’écart de la table, croisa lentement les jambes et ajouta, sur le ton du mystère :
— Nous allons vraisemblablement en savoir plus dans très peu de temps…
***
Alexia sortie de la salle de bains habillée et prête pour descendre dans la salle à manger prendre le petit déjeuner.
— Je meurs de faim, dit-elle. Pas toi ? Je sens d’ici l’odeur des viennoiseries d’Angela. C’est une torture.
Elle récupéra ses boucles d’oreille sur la table de chevet et les remit avec une facilité déconcertante.
Puis, voyant que Ghislain la fixait mi-incrédule, mi-ravi, assis sur le rebord du lit, penché en arrière, les bras tendus derrière lui, elle lui demanda :
— Quoi ? Qu’y a-t-il ?
— Rien, je te regarde, c’est tout, et je trouve ça agréable. Tu es très belle.
Elle détourna le regard avec un sourire gêné.
— Merci, murmura-t-elle, encore troublée au souvenir de cette nuit d’absolue sensualité, où ils avaient fait l’amour avec une ferveur qui dépassait tout ce qu’elle avait connu jusqu’à présent.
Il se leva, frotta ses joues à la barbe naissante et frappa doucement des mains.
— J’ai faim, moi aussi, souffla-t-il.
Il s’approcha d’elle et la prit délicatement dans ses bras.
— Merci pour cette merveilleuse nuit, lui dit-il, même si je ne sais plus trop où j’en suis. Il s’est passé beaucoup de choses ces dernières vingt-quatre heures. C’est beaucoup de changements pour moi.
— Pour moi aussi, mais c’est la vie. Non ?
— La mienne était… comment dire ?... en suspens. Oui, c’est ça. Entre parenthèses, en quelque sorte. Il faut que je prenne un peu de recul.
— Je te propose d’aller nous remplir l’estomac pour commencer, d’accord ?
Il eut un petit rire joyeux.
— Bonne idée, dit-il.
Il lui ouvrit la porte. Elle récupéra sa béquille, appuyée dans un coin, et le précéda sur le palier. À l’instant même où il franchit le seuil de la porte à son tour, il perçut du coin de l’œil, fugacement, une ombre à sa droite ; il vrilla légèrement le cou et vit la main armée d’un pistolet s’abattre sur lui. D’un mouvement réflexe du bassin, il s’écarta, bloqua le bras de son agresseur contre le chambranle de la porte et lui asséna un violent coup de coude au visage. Il perçut un craquement sourd. L’homme gémit de douleur, mais ne lâcha pas son arme.
Ghislain l’obligea à le faire en lui saisissant le poignet et en lui imprimant un mouvement de torsion, récupérant simultanément le pistolet automatique avant qu’il ne tombe de la main de l’homme, qui avait mis un genou au sol et paraissait groggy
Alexia, paniquée, avait fait un pas de côté et manqué trébucher. Sa béquille levée, les yeux écarquillés de stupeur, elle observait la scène d’un air incrédule, ne sachant quoi faire. Qui était cet homme ? Que se passait-il ?
Ghislain recula d’un pas et pointa le pistolet sur l’homme qui tenta un instant de se relever ; en vain. Il perdit aussitôt l’équilibre et se retrouva de nouveau à genoux, appuyé contre le mur, le nez et la bouche ensanglantés.
— Où est ta voiture ? En bas ? demanda Ghislain à Alexia.
— Qu-quoi ?
— Ta voiture…
— Oui, euh… elle est dans la cour. J’ai les clés dans ma poche. Ghislain, que se passe-t-il ?
— Descends, mets le contact et attends-moi… je te rejoins tout de suite.
— Mais…
— Fais ce que je te demande… s’il te plaît, dit-il en la fixant d’un air éprouvé.
Alexia s’exécuta, se retournant une fois en haut des marches, avant de descendre rapidement l’escalier. Angela se tenait en bas, dos au mur du grand vestibule, sous le choc, comme tétanisée. Soulagée de voir qu’elle n’avait rien, Alexia marqua un temps d’arrêt, échangea avec elle, d’un regard, des excuses muettes, puis sortit.
— Qui était ce type ? demanda-t-elle moins de dix minutes plus tard, alors qu’ils venaient de quitter Rochesson-les-Mines et roulaient en direction du nord-est.
Au volant de la Fiat 500 X de location, mâchoires serrées, Ghislain fixait la route qui serpentait au milieu des sapins d’un air préoccupé, toutes sortes de pensées se bousculant dans son esprit.
— Un agent de la Boîte, répondit-il.
— La « Boîte » ?
— Le Centrale. La DGSE.
— Quoi, les services de renseignements ? Tu veux dire que ce type est… un agent secret ?
— Un agent tout court, dit Ghislain.
— Qu’est-ce que… qu’est-ce tu as fait de lui ? s’enquit-elle d’un air inquiet.
— Je l’ai ligoté avec un drap. J’ai juste besoin de prendre un peu de champ, de m’éloigner et de tenter de comprendre.
— Comprendre quoi, Matthieu ? Qui es-tu ?
— Ghislain, corrigea-t-il.
— Quoi ?
— Je ne m’appelle pas Matthieu, mais Ghislain. Ghislain Frébourg.
Alexia était abasourdie. Elle eut un instant de flottement, tandis que Ghislain réfléchissait à voix haute :
— Les gendarmes du PGM… Ce seraient eux ? Mais comment aurait-il fait le rapprochement avec ma véritable identité ? À moins que… à moins que tu ne les aies aidés involontairement à remonter jusqu’à moi. Mais comment ?
Alexia songea immédiatement aux photos qu’elle avait envoyées à la rédaction de Terra Montis, en particulier à celle sur laquelle Ghislain apparaissait. Se pouvait-il qu’elle fût responsable de tout ce qui arrivait maintenant ?
— Peu importe, trancha-t-il en rétrogradant pour prendre un virage serré. Ils sont là, je ne peux rien y changer. Ma couverture est grillée. Tout est à refaire.
— Matth… Ghislain, corrigea Alexia, dis-moi la vérité : qui es-tu ?
— Qui je suis ? Je n’en sais plus rien, pour tout t’avouer. J’ai été un agent de la DGSE, et avant ça un trader, dans une autre vie.
— Cet homme, que te voulait-il ? Que cherchait-il ?
— C’est ma peau qu’il voulait. C’est ce qu’ils veulent depuis six ans ; depuis qu’ils m’ont collé un double meurtre sur le dos, et qu’ils m’ont obligé à vivre sous une autre identité.
Entre deux coups d’œil à la route, il chercha le regard d’Alexia et ajouta :
— Je ne suis pour rien dans ces assassinats. Pour rien, tu m’entends ? Je te demande de me croire.
— Te croire ? répéta-t-elle d’un air incrédule. Ai-je fait autre chose jusqu’à maintenant, Ghislain… ou qui que tu sois ! Et pour quel résultat ? Me voilà en cavale avec un fugitif armé, qui me conduit Dieu sait où. Et d’abord, où va-t-on comme ça ?
— Au Grand Rud, à la cabane, répondit-il. Tout ce que je possède se trouve là-bas. Je dois savoir si je peux récupérer quelque chose ou non. Je vais te libérer à l’endroit où tu as laissé la voiture la dernière fois, sur la route de Keyserheim. Tu n’auras qu’à reprendre le volant et redescendre. C’est une automatique. Tu n’as besoin que de ton pied droit pour conduire.
— Non, je ne te laisse pas, dit Alexia. Pas dans cette situation. J’attendrai que tu redescendes.
***
Adossé contre la portière avant du 4x4 Nissan côté passager, le lieutenant Darol, du Peloton de Gendarmerie de Montagne des Vosges, était en ligne avec son supérieur à Saint-Dié-des-Vosges.
— Non, pas un mot, mon capitaine. Il est mutique, dit le gendarme. On l’a trouvé ligoté dans une des chambres, salement amoché… La logeuse ? Elle est indemne, mon capitaine. Juste choquée. Elle dit qu’elle n’a pas la moindre idée de ce qui se passe. Et pour tout vous avouer, moi non plus !
Il s’écarta de la voiture garée devant la maison d’hôtes, et fixa l’homme vêtu d’une tenue sportive noire et menotté à l’arrière du véhicule, un gros pansement en travers du nez qui lui donnait l’air d’un boxeur ayant fait le round de trop. Pour autant, il était calme et ne paraissait pas le moins du monde impressionné par ce qu’il lui arrivait. C’était comme s’il attendait qu’on le sorte de là, comme si tout ce qu’il avait à faire était d’être patient.
— Non plus, reprit Darol. Absolument aucun papier d’identité. Qu’est-ce qu’on fait ?... Pas de problème, on le boucle jusqu’à nouvel ordre… Bien, mon capitaine.
Il mit fin à la conversation, leva les yeux vers le ciel bleu et froid et, tête penchée en arrière, inspira profondément l’air vivifiant de la vallée. Où donc était passée cette femme à qui ils avaient porté secours dans la montagne deux jours plus tôt ? Et son mystérieux compagnon ? Pourquoi cette bagarre ? Une rivalité amoureuse ?
Il en était là de ses réflexions quand un énorme 4x4 GMC noir s’arrêta brutalement à leur hauteur. Deux hommes en descendirent, vêtus du même genre d’anorak noir que l’homme qu’ils avaient menotté. Le plus grand des deux s’approcha de lui, le salua et lui montra discrètement une carte tricolore du ministère des armées portant le sigle de la DGSE.
— L’homme que vous avez arrêté est un de nos agents, lui expliqua Hervé Markovic. Je ne suis pas autorisé à divulguer le pourquoi de sa présence ici, mais je dois vous demander de lui rendre sa liberté.
— La DGSE ? s’étonna le lieutenant Darol. Ici ? Que se passe-t-il ?
— Je suis navré, s’excusa Markovic. Je ne peux rien vous dire.
Le lieutenant eut une moue sceptique.
— Bon, fit-il en ressortant son téléphone de sa poche de veste. Permettez-moi tout de même d’appeler ma hiérarchie avant.
— Faites, je vous en prie, dit Markovic.
Moins de deux minutes plus tard, le lieutenant fit signe à ses hommes de détacher l’agent menotté à l’arrière du Nissan. Les bracelets d’acier enlevés, ce dernier descendit du véhicule en se frictionnant les poignets et, sans un mot, monta à l’arrière du GMC.
— Est-ce qu’on peut vous être d’une aide quelconque ? demanda Darol à Markovic, plus pour la forme qu’avec le souci réel de collaborer.
— Non, merci, répondit le directeur de la DGSE. Nous avons la situation en main.
— Vraiment ? Si vous le dites, fit Olivier Darol, sans en croire un mot.
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