Grand Est - La traque

Bettina Lockhart · Chapitre 8 sur 13

Pages du PDF

Grand Est - La traque

Chapitre 8

 

— J’espère que le dîner vous a plu, dit Angela en apportant sur un plateau un espresso accompagné d’un carré de chocolat noir à Ghislain, ainsi qu’une tasse de verveine pour Alexia.

— C’était absolument délicieux, la complimenta Ghislain. Je suis encore sous le choc.

— Vous me flattez, dit la logeuse, ses petits yeux noirs étincelant avec gaieté sous ses minces sourcils rehaussés d’un trait de crayon.

Elle remit une bûche dans la cheminée et les laissa terminer leur repas tranquillement.

Ghislain était sincère. Il ne se souvenait pas avoir fait un repas aussi savoureux depuis qu’il avait quitté Paris six ans plus tôt. Le sauté de porc « façon forestière » d’Angela l’avait littéralement subjugué, au moins autant que la profondeur du regard d’Alexia, dont les yeux verts avaient, trouvait-il, quelque chose d’hypnotique à la lueur des bougies.

Alexia, quant à elle, était tout aussi fascinée et sous le charme de « Matthieu » ; mais elle ne pouvait se départir de l’impression qu’il y avait quelque chose de fuyant chez lui, ou plutôt une part de lui-même qu’il se refusait à livrer totalement. Par pudeur ou simple discrétion ? Elle n’aurait su le dire. Force lui avait été seulement de constater qu’il restait évasif à chaque fois qu’elle lui posait des questions sur son passé.

— Est-ce que vous m’avez tout dit, Matthieu ? lui demanda-t-elle en même temps qu’elle soufflait sur sa tisane brûlante.

— Tout dit ? À propos de quoi ?

— De vous.

— Oh… bien sûr que non. Pas plus que vous ne m’avez tout dit vous concernant. Mais c’est bien normal de commencer par aller à l’essentiel, non ?

— Oui, évidemment, mais… ce n’est pas ce que je veux dire. C’est juste que j’ai le sentiment… comment dire ?... que vous vous méfiez de moi, d’une certaine manière.

— Vous vous trompez, lui assura-t-il, catégorique, en jouant distraitement avec son chocolat. Je ne serais pas là à dîner avec vous si c’était le cas, croyez-moi. Comprenez seulement qu’il y a des années que… que j’évite de genre de soirée précisément. J’ai sans doute perdu certaines habitudes, certains réflexes, d’où peut-être cette impression que j’ai pu vous donner…

— Je comprends, dit Alexia. En même temps, je suis flattée que vous ayez accepté de déroger à tous vos principes pour être là ce soir. En fait, je me suis trompée sur votre compte, Matthieu.

— Ah oui ?

— J’avais déjà compris que vous n’étiez pas l’ours mal léché que tout le monde décrivait, mais je viens de comprendre que vous aimez par-dessus tout le secret et tout ce qui s’y rapporte. C’est comme une seconde nature chez vous, n’est-ce pas ?

— Je ne sais pas. Si vous le dites.

— Ma mère me dirait de me méfier, ajouta-t-elle en souriant. Détenir un secret a quelque chose de valorisant pour l’ego, quelque chose de jouissif. Autrement dit, inconsciemment ou non, vous y trouvez votre compte.

— Oh, vraiment ? Et que vous conseillerait de faire votre mère dans ce cas ? voulut savoir Ghislain, intrigué malgré lui.

— Sans doute de jouer l’indifférence totale. Une espèce de stratégie indirecte, pour au contraire avoir une chance d’en apprendre davantage.

— Encore une fois, tout cela est trop théorique pour moi. Posez-moi les questions que vous voulez, et j’y répondrai.

— Pourquoi avez-vous accepté ce dîner ? risqua Alexia.

— Parce que vous me plaisez.

Alexia se sentit brusquement rougir, bouche bée.

— Oh. Eh bien, ça au moins… c’est… c’est une réponse directe, bredouilla-t-elle en cherchant à éviter son regard.

— Vous voyez ?

Il avança sa main droite sur la table et recouvrit délicatement, du bout des doigts, celle d’Alexia, qui en éprouva une sensation délicieusement électrisante. Elle se sentit soudain comme figée, engourdie, incapable de faire le moindre geste.

— Je… je vois, fut tout ce qu’elle trouva à dire, avant d’oser relever les yeux vers lui et plonger son regard dans le sien.

Elle ouvrit la bouche pour ajouter quelque chose, ses lèvres remuèrent muettement, comme si elle était brusquement frappée d’apathie.

— Oh, je sais… votre mère désapprouverait, murmura Ghislain avec un sourire.

Alexia éclata d’un rire joyeux, qu’elle étouffa en se couvrant la bouche.

 

***

 

— Vous pensez qu’il a été informé de notre venue, monsieur ? demanda l’un des agents en relogeant son Beretta 92 dans son holster d’épaule.

— C’est possible, dit Markovic d’un air préoccupé en scrutant l’intérieur de la cabane. Ou bien il a eu beaucoup de chance. La vraie question, c’est : est-ce qu’il va revenir, et quand ?

Par radio, le directeur de la DGSE donna l’ordre au sniper de rester en position et de surveiller les abords de la maison.

L’agent chargé de la caméra thermique avait récupéré et posé son matériel sur la table, puis ouvert l’ordinateur portable de Ghislain, dont l’accès était barré par un mot de passe.

— Nous avons maintenant l’adresse IP de son ordinateur, mais il est probable qu’il communique avec l’extérieur via des messageries cryptées, avertit-il, fataliste.

Markovic ne répondit pas, et se mit à arpenter la pièce principale de la cabane. C’était donc ici que Frébourg se cachait depuis toutes ces années, dans cette cabane isolée, coupé de tout – du moins, si tant est que l’on soit coupé du monde quand on a une connexion internet par satellite. Il examina la bibliothèque, pleine de classiques de la littérature américaine, de Taipei de Melville aux romans de Jim Harrison, en passant par Hemingway ou Philip Roth. Il connaissait Frébourg depuis longtemps ; il l’avait recruté. Tout cela lui ressemblait bien. Et c’était précisément parce qu’il le connaissait bien qu’il n’avait pas hésité à lui coller sur le dos le double assassinat qu’il avait été contraint d’orchestrer lui-même. Ç’avait été cela, ou perdre Margaret et tout ce qui faisait leur vie… Frébourg savait qu’il était l’exécuteur des deux agents. Quand il l’avait découvert, il avait du même coup signé sa condamnation… « Je n’y peux rien s’il a fourré son nez là où il ne fallait pas », songea-t-il pour la énième fois, tandis qu’il examinait le coin chambre où il dormait, scrutait l’intérieur d’un coffre en bois contenant des vêtements, inspectait le contenu des placards de cuisine.

— Monsieur, je crois que j’ai quelque chose, dit l’agent qui avait manipulé les explosifs et fait sauter la serrure. Regardez… là.

Il s’agissait d’un vieil annuaire des Pages Jaunes du département des Vosges ouvert à la rubrique « Chambres d’hôtes – Gîtes d’étapes ». Une adresse était soulignée au stylo : La Sapinière de la Vôge à Rochesson-les-Mines.

— L’annuaire était retourné sur cette double-page, expliqua l’agent. Qu’en pensez-vous ?

— Pas grand-chose, dit Markovic. C’est une piste. Possible qu’il soit allé dans ce village.

À moins qu’il n’ait été averti de leur arrivée, et ne soit à nouveau en cavale, songea-t-il sans trop y croire. Les pensées se bousculaient dans son esprit. La donne avait changé, du moins dans l’immédiat. Il y avait peu de chance, semblait-il, que Frébourg revienne ce soir, en pleine nuit, par ce froid. Ils allaient devoir attendre le lever du jour maintenant.

Il se mit à jouer avec son alliance, à la faire tourner autour de l’annulaire de sa main gauche, tandis qu’un vieux proverbe latin appris au lycée, Cuivis dolori remedium est patientia – La patience est le remède à tous les maux – lui revenait en mémoire. Au même instant, un long hurlement modulé, aigu et plaintif résonna dans la montagne, aussitôt suivi d’un autre, puis d’un autre encore.

Les trois hommes se regardèrent en silence.

De toute évidence, ils n’étaient pas les seuls prédateurs dans les environs.

 

***

 

Pierre Delteil jeta un coup d’œil à l’écran central de sa Tesla S sur lequel s’affichait l’itinéraire GPS qu’il suivait depuis Paris. Il lui restait « 123 km » à parcourir sur les 444 du départ, soit un temps de conduite de « 1h31 », précisait le GPS. L’autonomie de sa voiture électrique dernier cri étant de plus de six cents kilomètres, il n’était pas inquiet – du moins, pas pour cela ; ce qui le tourmentait, c’était évidemment le sort de son ami Ghislain.

Il ne savait pas ce qu’il allait bien pouvoir faire pour l’aider, ni même s’il allait réellement parvenir jusqu’à lui, mais, sachant ce qu’il savait maintenant, il n’avait pu se résoudre à rester chez lui à ne rien faire. L’inaction lui avait paru insupportable, et il n’avait pas hésité à prendre sa voiture et la direction des Vosges.

Markovic et ses hommes étaient probablement déjà sur place, mais rien ne disait qu’ils avaient déjà appréhendé leur cible. Son ami Gaétan lui avait promis de le tenir informé en temps réel si la moindre information lui parvenait, et il n’avait pas eu de ses nouvelles jusqu’à présent. Pas de nouvelles, bonne nouvelle, songea-t-il sans réellement parvenir à chasser le sentiment d’angoisse qui l’étreignait depuis la fin de la journée.

Si seulement Ghislain et lui avaient pu comprendre la raison de tout cela ; si seulement ils avaient pu déterminer ce qui avait poussé Hervé Markovic à se débarrasser des deux agents de la Direction des opérations. Le mobile manquait, depuis le début. Que savaient ces agents de si compromettant sur le directeur de la DGSE qu’il ait fallu à ce dernier organiser purement et simplement leur élimination ? Une chose était sûre : Ghislain continuait de payer très cher le fait d’en avoir été témoin par hasard.

Il arrivait maintenant à la hauteur de Rosières-aux-Salines sur l’A33 en direction de Saint-Dié-des-Vosges. Une pluie fine s’était mise à tomber, et ses essuie-glaces s’étaient activés automatiquement. Il accéléra néanmoins, confiant dans les performances routières de son véhicule, pressé d’arriver à destination.

 

***

Alexia referma derrière elle la porte de « La Planche des belles filles » et s’y adossa, le souffle court, les jambes tremblantes, l’esprit encore chaviré par l’étreinte et le baiser de Ghislain. Debout au milieu de la chambre après s’être détaché d’elle, il la fixait maintenant d’un air de défi amusé.

Elle verrouilla la porte dans son dos, à l’aveugle, appuya sa béquille contre le chambranle épais et, oubliant sa cheville blessée, se précipita sur lui. Elle le poussa jusqu’au lit et le fit basculer à la renverse sur l’édredon moelleux, en prenant ses lèvres avec une folle impétuosité.

— Ça va, je me rends, tenta d’articuler joyeusement Ghislain entre deux baisers avides, les bras en croix sur le lit, abandonné à la fougue d’Alexia, qui avait glissé les mains sous son pull et tentait déjà de l’en débarrasser.

— Je veux plus qu’une reddition, souffla-t-elle d’une voix tremblante en lui ôtant son pull d’un geste énergique.

Torse nu dans la chambre surchauffée et plongée maintenant dans une semi-obscurité, Ghislain comprit qu’il allait commencer par jouer les captifs consentants, ce qui n’était pas pour lui déplaire. Il avait toujours aimé les femmes entreprenantes, s’abandonner à leur désir souverain, pour mieux retourner la situation ensuite. Reprendre le contrôle était alors d’autant plus grisant, d’autant plus excitant.

Oublieuse de sa cheville – bien qu’inconsciemment elle cherchât les mouvements susceptibles d’épargner ses ligaments – Alexia se hissa sur lui à califourchon et plaqua ses mains sur son torse glabre et finement musclé tout en continuant à l’embrasser.

— Tu es magnifique, murmura-t-elle d’une voix pleine d’émotion.

— Non, tu es superbe…

 

OceanofPDF.com