Grand Est - La traque
Chapitre 7
L’œil brillant et la barbe grise frémissant au vent du soir, Ferdinand Jacquemin rajusta son béret de laine noire sur son crâne, avant de resserrer le col de son épaisse parka imperméable. Appuyé sur son bâton, il jeta un coup d’œil à son chien, un border collie, couché près de la clôture en bois du parc à brebis. Quoi qu’il n’en laissât rien paraître, l’animal était en alerte ; son repos consistait seulement à cesser de tracer autour des bêtes son algorithme indéchiffrable ; il n’en montait pas moins la garde, une fois de plus. Le danger était toujours le même : le loup.
Ferdinand avait perdu quinze brebis en trois attaques au cours des derniers mois, et il en avait assez de travailler la peur au ventre, de craindre en permanence pour ses animaux. Il ne voulait plus avoir à inscrire la lettre « T » pour « tué » sur le formulaire dit « de dommages sur les troupeaux domestiques » que le gouvernement mettait à la disposition des éleveurs afin de pouvoir les dédommager. Il n’en pouvait plus du loup, qui lui volait jusqu’à ses heures de sommeil.
Il avait tout fait pour simuler la présence humaine et éloigner le prédateur : mettre du parfum, laisser une radio allumée, mettre des filets de protection, du « turbo flady », un fil électrifié équipé de rubans dissuasifs. Tout cela avait coûté cher, mais rien n’y faisait. Les attaques nocturnes continuaient, et elles ne semblaient pas près de s’arrêter.
Il allait rester là un moment, dans le froid et la nuit, tout en sachant qu’il ne tiendrait pas au-delà d’une certaine heure. Le tableau de chasse des loups dans la région allait encore s’allonger.
Il en était là de ses réflexions quand un bruit en contre-haut de son champ en partie blanchi par la neige lui fit tourner la tête. Il pivota complètement sur lui-même et vit un énorme 4x4 GMC noir ralentir puis s’arrêter le long de la route.
L’apparition, insolite à cet endroit et à cette heure de la nuit, lui fit froncer les sourcils. Son chien dressa les oreilles, puis allongea le cou, pupilles dilatées et gueule fermée. La stupeur le disputa alors à l’incrédulité dans l’esprit du berger quand il vit quatre hommes descendre du véhicule, habillés tout en noir, portant ce qui ressemblait à des tenues de camouflage militaire. Ils récupérèrent des sacs à dos à l’arrière du 4x4, et les enfilèrent sur leurs épaules. Deux d’entre eux tenaient un fusil de précision à la main ; les deux autres portaient une arme de poing à la ceinture.
Dissimulé dans l’ombre de la pente, Ferdinand les observa un moment en silence. Il ne pouvait s’agir d’agents de l’Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage. Ils n’étaient pas là pour le loup, c’était évident. Alors, pour quoi ? Que se passait-il ?
Il fut tenté un instant de grimper la pente et d’aller leur parler, mais il se ravisa et pria pour que son chien n’aboie pas.
Trop tard. Voyant une torche électrique s’allumer, le border collie se mit soudain à japper, affolant une partie des brebis enfermées dans le parc.
Les hommes tournèrent aussitôt la tête dans leur direction. L’un d’entre eux braqua une torche électrique vers le parc, avant d’accrocher Ferdinand dans le faisceau de la lampe. Le berger se figea, levant seulement la main pour se protéger de l’éblouissement. Il se passa quelques secondes interminables, avant que le faisceau ne dévie dans une autre direction.
En silence, le groupe s’éloigna vers l’Est, vers les hauteurs boisées, tandis que le 4x4, manifestement conduit par un cinquième homme, redémarrait en marche arrière, avant d’effectuer un demi-tour, puis de repartir vers la plaine.
Les hommes avaient disparu. Où allaient-ils ainsi, en pleine nuit ? Il n’y avait rien par là-haut.
Le silence était revenu, rompu seulement par le bêlement d’une brebis ou le hululement d’une chouette hulotte.
Et soudain il l’entendit : un long cri plaintif et modulé, aigu et prolongé. Un mâle alpha sans doute, songea Ferdinand, que l’effroi gagna carrément quand, au premier hurlement, se mêla presque aussitôt celui des loups « intermédiaires », mélange de cris et d’aboiements destiné à faire croire que la meute était nombreuse. Et de fait, si on lui avait posé la question à cet instant, Ferdinand en aurait juré.
***
— Ça, je dois dire, c’est quelque chose…, commenta Ghislain d’un air appréciateur en arrivant devant la table qui les attendait.
Il regarda Alexia, qui paraissait la première surprise.
Dans la salle à manger de la Sapinière de la Vôge, près de la cheminée à foyer ouvert dans lequel crépitait un bon feu, Angela avait dressé une table pour deux digne d’une Saint-Valentin – nappe en coton grise, centre de table composé de narcisses jaunes et d’anémones des bois, et bougies cylindriques rose pâle. Elle voulait que tout soit parfait pour ses deux seuls clients de la soirée ; c’était aussi sa façon de remercier la Providence d’avoir permis qu’Alexia revienne saine et sauve après l’intervention du PGM. Feu son mari – parti, lui, secourir des randonneurs justement – n’avait pas eu cette chance.
— Quelle jolie table, Angela, dit Alexia en s’adressant à la logeuse, debout derrière eux au milieu de la pièce. Merci.
— Installez-vous, tous les deux. Je m’occupe de tout, dit Angela.
Elle ajouta à l’intention de Ghislain, avant de repartir en cuisine :
— Je suis ravie de vous avoir ici. Il y a longtemps que j’entends parler de vous, mais vous savez comment sont les gens… ils racontent souvent n’importe quoi.
— Oh, je comprends. Je n’ai rien fait non plus pour me faire mieux connaître, reconnut Ghislain. J’ai donc ma part de responsabilité dans ce qui peut se dire.
La logeuse lui sourit chaleureusement, et disparut en cuisine.
— Comment va cette cheville ? s’enquit Ghislain en aidant Alexia à s’asseoir en même temps qu’il lui tenait l’unique béquille dont elle avait décidé de se servir pour marcher.
— J’avoue que j’ai craint le pire, mais on m’a très bien soignée à l’hôpital Saint Charles où m’ont conduit les secours. Oh, ils m’ont félicité pour les premiers soins que m’avez dispensés. C’était exactement ce qu’il fallait faire. Et voilà, dit-elle en lui montrant sa cheville sur le côté de la table, j’ai une attelle, comme vous le voyez, et ils m’ont prescrit un petit cocktail d’anti-inflammatoires et d’antalgiques. Rien de bien méchant.
— Tant mieux, dit Ghislain en s’asseyant à son tour à la table, en face d’elle.
Il regarda autour de lui, hocha la tête
— Il y a des années que je ne suis pas allé au restaurant, même si cette table d’hôtes constitue une sorte d’entre-deux… Je ne devrais pourtant pas être ici.
— Ah non ? Et pourquoi ça ?
— Oh, ça n’a rien à voir avec vous, évidemment. Non, c’est juste que… j’ai fini par devenir plus ou moins celui que tout le monde imagine : une espèce de marginal, un reclus solitaire, qui évite autant que possible le contact humain.
— Il ne tient qu’à vous de changer cela, et d’ailleurs ce n’est plus tout à fait vrai ce soir, lui fit remarquer Alexia avec un sourire.
— C’est vrai, et c’est bien ce qui m’inquiète.
C’était la première fois ce soir que son secret était aussi lourd à porter. Avait-il eu raison de se couper du monde comme il l’avait fait ? N’aurait-il pas pu se contenter de vivre normalement sous sa nouvelle identité, être simplement Matthieu Villard, et mener une existence ordinaire ? L’ancien espion qu’il était savait que non, que l’anonymat et la solitude étaient ses meilleurs garants, que sa sécurité était à ce prix. Combien de fois avait-il réussi lui-même à remonter la piste d’agents doubles ou de terroristes en fuite en France ou à l’étranger, du seul fait que ses « cibles » avaient compromis leur anonymat par la fréquentation de lieux publics ou de personnes bien intégrées dans le tissu social… Il entendait bien profiter de cette soirée, tout en sachant qu’elle resterait une exception.
— Je vous remercie encore de m’avoir permis d’utiliser vos photos de cette meute de loups sauvages. J’ai bluffé tout le monde à Paris avec ces clichés. Ceux à qui je les ai envoyés cet après-midi se les arrachent déjà. Ces photos me seront rémunérées, vous savez ? Il faudra convenir d’un accord quelconque.
— Nous verrons cela, ne vous inquiétez pas, éluda Ghislain, que l’aspect financier de la chose n’intéressait absolument pas. Quand repartez-vous pour Paris ?
— Oh, les deux réunions du nouveau « plan loups » ont eu lieu. J’ai manqué la deuxième. Rien ne me retient plus par ici, dit-elle, avant de regretter aussitôt ses paroles.
— À part votre cheville, fit remarquer Ghislain.
— À part ma cheville, concéda Alexia. Et, je le pressens, la cuisine d’Angela, ajouta-t-elle comme la logeuse revenait à leur table, apportant sur une desserte deux cassolettes en grès fumantes.
— Et voilà, de la Saint-Jacques avec une fondue de poireaux et de pommes, annonça fièrement la logeuse en les servant presque en même temps. J’ai prévu du Chablis blanc en accompagnement, vous m’en direz des nouvelles, ajouta-t-elle en remplissant leur verre à moitié, avant de laisser la carafe sur la table.
— Que dire ? se réjouit Ghislain, à qui l’on n’avait rien servi de pareil depuis plus longtemps qu’il n’en gardait le souvenir.
— Mais rien du tout, répondit Angela. Bon appétit !
***
— Ne me raconte pas d’histoire, Gaétan. Tu as été un des premiers à avoir l’info ; tu es forcément au courant des détails.
— Pierre, je t’en ai déjà trop dit en te prévenant pour ton ami Frébourg. Ne me demande pas l’impossible.
Les deux hommes s’étaient donné rendez-vous dans un bar à vins de l’avenue Gambetta, à quelques centaines de mètres du siège de la DGSE. La nuit tombait sur Paris, en même temps qu’une petite pluie oblique hachurait le paysage urbain.
— Quand j’aurai joint Frébourg sur sa messagerie cryptée, il sera sûrement trop tard, insista Pierre Delteil. J’ai besoin de savoir où il est. Maintenant.
— Il est sûrement déjà trop tard, fit Gaétan Agostini, fataliste.
Delteil regarda son ami de la Direction des opérations droit dans les yeux.
— Un lieu, un nom, Gaétan… je t’en prie.
Agostini baissa les yeux, inspira profondément et, un léger tic agitant sa paupière droite, il finit par lâcher :
— Les Hautes-Vosges. C’est là que se planque Frébourg. Mais ils ont déjà envoyé une équipe sur place.
***
Pistolet tactique Beretta 92 au poing, l’homme était plaqué contre le mur en rondins de la cabane, à gauche de la porte d’entrée. Cagoule baissée et lunette de visée nocturne sur les yeux, il attendait un signal de son binôme accroupi à droite de la porte, qui manipulait une caméra thermique, les yeux rivés sur son écran de contrôle.
À cinq mètres de là, tapi contre un rocher enneigé et jumelles de visée nocturne en mains, Hervé Markovic observait la scène avec une concentration extrême, prêt à donner dans son micro le « top action ! » qui lancerait l’assaut sur la cabane. Plus haut à l’est, à une trentaine de mètres de là, invisible, le quatrième homme du groupe – un sniper – avait pris position.
Autour de la cabane, rien ne bougeait, pas plus qu’à l’intérieur. La caméra thermique ne détectait aucune présence humaine, mais Markovic et ses hommes savaient d’expérience que cela ne signifiait pas à cent pour cent que c’était bien le cas. Ils savaient qu’il était possible, du moins durant un temps limité, d’échapper à la détection thermique avec une simple couverture de survie – une technique que ne pouvait ignorer leur cible.
Markovic espérait que Frébourg tenterait de résister et serait abattu par ses hommes. Son silence définitif serait la meilleure des garanties qu’il pourrait avoir. Il n’aurait plus rien à craindre alors, ni pour lui-même ni pour sa famille, en particulier Margaret. L’accident mortel qu’elle avait causé six ans plus tôt et qui hantait son esprit depuis lors, appartiendrait à jamais au passé ; elle n’aurait que sa conscience à tenter d’apaiser, comme elle y travaillait depuis des années.
Il entendit dans son oreillette le sniper murmurer :
— Alpha en place. Pas de cible en vue.
Il vit alors l’homme accroupi à côté de la porte lui faire signe négativement en langage tactique, lui signifiant qu’il ne détectait aucune signature thermique à l’intérieur.
Son binôme colla silencieusement un morceau de plastique explosif sur la serrure de la porte, y planta un cordon détonant et attendit l’ordre de mise à feu.
Quelque part derrière eux, un hibou hulula.
Markovic réfléchit quelques secondes encore, puis donna l’ordre.
La serrure explosa dans un terrible bruit sourd, qui se répercuta en écho dans la montagne, faisant trembler la forêt.
Aussitôt, le binôme d’attaque investit la cabane, les visées laser de leurs armes balayant méthodiquement l’intérieur.
Pas un coup de feu.
Markovic en comprit immédiatement la raison : Frébourg n’était pas là.
***
La détonation avait effrayé la meute, qui avait détalé à une centaine de mètres de l’endroit où elle les bêtes se reposaient. Les yeux clos, la tête rejetée en arrière, vaporisant des panaches de vapeur blanche dans la nuit froide, les quatre loups gris hurlaient maintenant de concert, autant pour renforcer la cohésion du groupe que pour exorciser leur peur et effrayer un ennemi potentiel. C’était un déchaînement de gémissements, de grognements, d’aboiements plaintifs, un paroxysme aussi lugubre qu’impressionnant.
L’écho lointain en parvint à Ferdinand Jacquemin, ainsi qu’à deux autres bergers installés plus bas dans la montagne, déclenchant par contamination sonore un charivari de bêlements dans les parcs à brebis.
— Bon diouss ! grommela Ferdinand, un long frisson lui parcourant l’échine.
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