Grand Est - La traque

Bettina Lockhart · Chapitre 4 sur 13

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Grand Est - La traque

Chapitre 4

 

Le feu avait pris presque miraculeusement, même si l’opération ne devait rien au miracle, mais tout à la chance et à quelques réflexes de survie qu’Alexia ignorait même posséder. Elle n’en revenait pas encore d’avoir réussi, malgré l’humidité et la neige, à enflammer avec son briquet le mélange de morceaux de résine de pin et d’écorce de bouleau qu’elle avait constitué et déposé à même le sol déblayé. Dès les premières flammèches, elle avait ajouté des brindilles, puis des pommes de pin humides et quelques branches cassées, faisant siffler et grésiller le feu qui avait grossi en fumant blanc.

Elle avait aussitôt retrouvé l’espoir de parvenir à donner l’alerte et d’être secourue ; malgré l’altitude et l’absence d’obstacle en dehors de la sapinière, son téléphone portable ne lui avait été d’aucune aide. Il n’y avait pas de réseau. Même la fonction « Urgences uniquement » n’avait rien donné, aucun autre réseau ne prenant le relais. Elle savait pourtant qu’elle devait laisser son portable allumé, même si la batterie risquait de se décharger plus vite avec le froid.

Il lui était arrivé ce que, malgré les mises en garde d’Angela ce matin-là, elle avait cru si improbable qu’elle n’avait pas voulu l’imaginer une seconde. En franchissant un éboulis en fin de balade, son pied gauche avait glissé entre deux rochers, et elle s’était fait ce qui avait toutes les apparences d’une déchirure des ligaments. La douleur avait été instantanée et violente. Elle s’était assise sur un rocher, mais avait trop tardé à ôter sa chaussure et à placer son pied nu dans la neige ; la cheville avait très vite enflé et bleui. L’ecchymose était impressionnante.

Sa psy de mère lui aurait sûrement parlé d’actes manqués, de refoulement révélateur, aurait vu dans son trébuchement physique ce qu’elle voyait dans un trébuchement verbal comme le lapsus, par exemple. Mais Alexia tenait pour exagérées toutes ces considérations psychologiques. Comme si elle avait voulu se mettre en danger ! Non, elle n’y croyait pas. C’était juste la malchance, rien d’autre ; la déveine, la guigne, tout ce qu’on voudra, mais pas un acte manqué.

Elle était totalement incapable de marcher, sauf à se confectionner des espèces de béquilles ; mais avec quoi ? Il fallait pour cela des branches ayant une section et une rigidité suffisantes, et elle n’en voyait pas alentour. Le jour déclinait rapidement ; il y avait de quoi s’alarmer. La première personne qui s’inquiéterait de ne pas la voir revenir serait certainement Angela, mais à ce moment-là il ferait nuit depuis longtemps. Elle ne pouvait pas espérer l’arrivée rapide de secours dans l’obscurité et à cette altitude ; d’autant moins qu’elle n’avait pas la plus petite idée de l’endroit où son téléphone avait pu « borner » pour la dernière fois. Sans doute à proximité de sa voiture de location, à quarante minutes, peut-être une heure de marche de là, bien plus bas. Elle avait fait preuve d’une imprudence coupable en s’aventurant seule aussi loin dans le massif sans laisser à quelqu’un de confiance un itinéraire précis.

Faire un feu et de la fumée lui laissait au moins une petite chance d’être repérée par des randonneurs ou Dieu sait qui. Allongée sur le côté sous l’encorbellement d’un rocher, elle alimentait le feu avec tout ce qui lui tombait sous la main, ou qu’elle pouvait ramasser en se traînant. Elle ne voulait pas croire qu’elle allait passer la nuit ici. Pour tromper son angoisse, le regard perdu dans les flammes, elle se récita un poème de Victor Hugo appris durant son adolescence et à jamais gravé dans sa mémoire :

« Arbres de la forêt, vous connaissez mon âme ! Au gré des envieux, la foule loue et blâme ; vous me connaissez, vous ! Vous m’avez vu souvent, seul dans vos profondeurs, regardant et rêvant… »

— C’est vous ?

— Qu-quoi ? bredouilla Alexia, tirée brutalement de sa rêverie poétique.

La voix venait d’au-dessus. Une voix d’homme. Elle ne l’avait pas entendu approcher. Elle leva la tête, vrilla le cou et reconnut son ermite de la cabane

— Vous ? fit-elle à son tour. Oh, merci, Seigneur ! souffla-t-elle avec soulagement en fermant les yeux.

— Qu’est-ce que vous faites ici ?

— Moi ? Eh bien, je… je vous attendais.

— Comment ça, vous m’attendiez ?

— Vous, quelqu’un, n’importe qui… je priais pour qu’on vienne me secourir. Je me suis blessée à la cheville. Je ne peux pas marcher.

Ghislain Frébourg fronça les sourcils d’un air perplexe. Méfiant, il détourna légèrement son visage. L’espace d’un instant, il se demanda si la jeune femme lui disait la vérité, ou si c’était un piège. Il jeta un regard autour de lui, comme pour s’assurer qu’ils étaient bien seuls, avant de descendre du surplomb rocheux et de la rejoindre.

Il vit qu’elle avait amassé autour d’elle tout ce qui pouvait servir de combustible. Elle se trouvait entre deux rochers éboulés de longue date, sous un surplomb en grès qui paraissait défier les lois de la gravité, assise sur un tapis d’aiguilles de pin et de brindilles humides.

— Vous n’avez pas répondu à ma question, lui dit-il en posant un genou à terre devant elle, tout en restant à bonne distance du feu.

— Quelle question ?

— Qu’est-ce que vous faites ici ?

— Décidément, c’est une obsession chez vous.

Elle vit à son regard qu’il valait peut-être mieux éviter ce genre de commentaire pour le moment.

— Je me baladais, je faisais des photos, c’est tout, reprit-elle. Rien à voir avec vous.

— Des photos…, soupira-t-il. Toute seule, à cette altitude, dans ce relief.

Il secoua la tête d’un air consterné, puis :

— Montrez-moi cette cheville, demanda-t-il d’un ton adouci.

Alexia écarta les lacets déjà défaits de sa chaussure de randonnée. Elle en sortit doucement le pied, abaissa sa chaussette et lui montra sa cheville contusionnée.

— C’est pas joli-joli, jugea-t-il. Ça ne va pas être simple de vous sortir de là… il y a de la marche jusqu’à ma cabane. Quarante-cinq minutes en temps normal. Là, ça risque de nous prendre le double.

— Qu’est-ce qu’on fait alors ? Vous préférez m’achever tout de suite ?

Il lui jeta un regard de travers, les yeux plissés.

— Je vois, dit-elle. L’humour non plus, ce n’est pas votre truc.

Il ne répondit pas.

Perchée sur une branche, une chouette hulula.

Ghislain sortit de son sac à dos la trousse de premiers secours qu’il emportait partout avec lui dans la montagne.

— Votre pied est parti en dedans, c’est ça ? l’interrogea-t-il en même temps qu’il fouillait dans la trousse, à la recherche d’une bande de contention.

— Oui, ça n’a pas craqué, mais j’ai senti la déchirure musculaire se faire.

— L’œdème est important, dit-il en sortant la bande de contention de son emballage plastifié. On va essayer de mettre cette bande autour de votre cheville, le plus délicatement possible.

Alexia se laissa faire, grimaçant au contact de la bande élastique épaisse qu’elle sentait se resserrer autour de sa cheville douloureuse.

— Maintenant, le plus dur reste à faire, reprit Ghislain en tournant son regard en direction de l’ouest. Je vais tâcher de trouver de quoi faire une béquille, et vous vous appuierez en même temps sur moi. On avancera comme on pourra. Je n’ai pas d’analgésique avec moi. Désolé. Il faudra attendre d’arriver à la cabane.

Au même instant, un hurlement de loup, long et modulé, se fit entendre, soutenu presque aussitôt par un deuxième cri plaintif, dont la note finale se prolongea lugubrement en écho dans le massif.

Alexia leva la tête et se figea.

— Vous avez entendu ? fit-elle.

— Oui, dit Ghislain. J’ai repéré une meute pas très loin d’ici. Quatre loups apparemment. C’est vraiment exceptionnel. Il y a des années que je n’en ai pas vu de mes propres yeux.

— Est-ce que… est-ce qu’on court un danger quelconque ? s’enquit Alexia.

— Non. À moins que n’ayez l’intention de vous déguiser en brebis, répondit Ghislain d’un ton pince-sans-rire en fermant son sac à dos, avant de se relever. 

Alexia le regarda d’un air impassible.

— Le loup a tendance à fuir l’homme, expliqua-t-il.

Avant d’ajouter à dessein :

— Tout le monde n’a pas cette sagesse...

 

***

 

Dans le bureau avec terrasse de sa maison de Montreuil qui offrait une vue splendide sur le donjon de Vincennes, Pierre Delteil se connecta sur le Darknet et accéda à sa boîte mail cryptée. Il vit qu’il avait un bref message de son vieil ami Ghislain Frébourg. Ce dernier le remerciait pour l’info sur Crowfoot, alias Markovic, lui faisait savoir que tout allait bien, et lui demandait de procéder comme d’habitude à un transfert d’argent pour ses besoins courants.

La lumière du jour faiblissant, Delteil alluma sa lampe de bureau. La pièce était décorée d’une multitude d’images et d’objets appartenant à l’univers des Amérindiens, et plus précisément à la Confédérations des Indiens Pieds-Noirs, les fameux Blackfeet : photos encadrées de chefs en tenue traditionnelle, costume « d’homme-médecine », boucliers ou encore hachettes de chasse.

À chaque fois qu’il songeait à l’exil forcé de son ami, Delteil ressentait le même pincement au cœur, la même colère, la même frustration. Comment Ghislain allait-il pouvoir se sortir de cette accusation de double meurtre pour laquelle il encourait la prison à vie ? Deux agents de la DGSE étaient morts dans des circonstances particulièrement brutales, l’un des deux laissant derrière lui une veuve et deux orphelins. Comment son ami allait-il pouvoir se disculper, laver son honneur et faire tomber le vrai coupable, qui n’était autre que le directeur du service de renseignement, Hervé Markovic ? C’était toute la question, et six ans après, il se sentait tout aussi impuissant que son ami à lui apporter une réponse. S’ils n’ignoraient plus rien, l’un et l’autre, du mobile qui avait poussé le directeur de la DGSE à orchestrer lui-même cette double exécution, ils n’avaient encore jamais pu prouver son implication dans celle-ci. Pour tout le monde, le coupable n’était autre que Ghislain Frébourg, « l’ex-agent de la Directions des opérations de la DGSE », comme l’avait qualifié la presse. La version officielle faisait état de l’existence d’un trafic d’armes avec plusieurs pays du Moyen-Orient orchestré précisément par Frébourg; les deux agents auraient mis au jour ce trafic, et l’auraient payé de leur vie. Ghislain et lui savaient très bien pourquoi Markovic s’était débarrassé d’eux, et cela n’avait rien à voir avec un quelconque trafic d’armes ; encore fallait-il qu’ils puissent en apporter la preuve.

Pour l’heure, il devait parer au plus pressé et permettre à son ami de pouvoir continuer à subvenir à ses besoins matériels. Pour cela, il devait opérer un virement bancaire sécurisé et créditer un « e-retrait », un retrait sans carte bancaire à un distributeur donné, grâce à un simple code confidentiel. Dès le début de sa cavale, Ghislain avait suivi ses conseils et fait un judicieux investissement dans les crypto-monnaies – bitcoin et ethereum principalement – qui l’avait mis à l’abri du besoin, le cours de ces monnaies virtuelles ayant connu une envolée astronomique.

Il terminait d’entrer deux ou trois ordres informatiques quand sa femme le héla depuis le rez-de-chaussée :

— Pierre ? À table !

Il se déconnecta du « browser » Tor, lança une application destinée à anonymiser toutes les connections émises depuis son ordinateur, et répondit en appuyant sur la touche « Entrée » :

— J’arrive tout de suite, chérie !

 

***

Le générique de fin de Crazy, Stupid, Love avec Ryan Gosling défila sur l’écran de télévision d’Angela en même temps que la pendule du petit salon affichait 23h20. Si on lui avait demandé à cet instant comment le film se terminait, elle aurait été bien incapable de répondre. Une inquiétude tenace, lancinante, avait perturbé son esprit durant au moins toute la deuxième partie du film, l’empêchant de se concentrer sur ce qu’elle voyait et entendait. Son unique cliente du moment n’était pas rentrée à la Sapinière alors qu’elle avait annoncé qu’elle le serait avant l’heure du dîner. Elle n’avait laissé aucun message, et était injoignable sur son téléphone portable. La principale inquiétude d’Angela venait de ce la jeune femme avait prévenu qu’elle irait se promener seule dans le massif, ce qui, en temps normal, n’était déjà pas d’une très grande prudence. Elle ne pouvait s’empêcher de l’imaginer en danger dans la montagne, seule dans la nuit glaciale.

Elle jeta un coup d’œil à l’écran de son téléphone portable. Toujours aucun message. Elle éteignit la télé, se leva et alla voir à la fenêtre. Une grosse lune argentée brillait dans la nuit noire, esquissant les contours du massif montagneux partiellement enneigé. La cour gravillonnée devant la maison lui parut soudain étonnamment vide, et le silence qui lui était si cher d’ordinaire étrangement plus oppressant.

Elle se décida alors à passer l’appel qu’elle n’avait que trop retardé déjà. Elle alluma son téléphone portable et composa le numéro de la gendarmerie, qui décrocha à la première sonnerie.

— Bonjour, dit-elle dans un souffle, je suis la propriétaire de la Sapinière de la Vôge, la maison d’hôte de Rochesson-les-Mines. Je voudrais signaler une disparition inquiétante.

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