Grand Est - La traque

Bettina Lockhart · Chapitre 12 sur 13

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Grand Est - La traque

Chapitre 12

 

Ghislain ne s’était pas posé longtemps la question de savoir où il allait. Une idée avait fait son chemin dans son esprit tandis qu’il roulait en direction du nord, et cette idée, c’était Alexia qui l’avait eue, après qu’il lui eut expliqué avoir la conviction que la meilleure défense, bien souvent, c’était l’attaque. Une conférence de presse : c’est ce qu’elle lui avait suggéré d’organiser pour tenter de se disculper, et il s’apprêtait justement à en tenir une dans moins de deux heures dans les studios de France 3 Lorraine à Vandœuvre-lès-Nancy.

Il était persuadé que certaines coïncidences faisaient sens, et c’était un fait qu’au cours des dernières quarante-huit heures, le destin s’était acharné à lui envoyer des signes multiples, qu’il n’avait pas su décoder sur le moment, mais qui avaient eu pour premier effet néanmoins de bouleverser totalement son quotidien. La venue d’Alexia avait été le déclencheur. Il ne pouvait plus continuer à se terrer comme il l’avait fait durant six ans. Il allait tout miser sur ce qu’on appelait le « quatrième pouvoir », celui de la presse et des médias, en particulier la presse d’investigation, celle qui, depuis les années soixante, fouillait inlassablement les poubelles de la République, fréquentait assidument ses flics et connaissait jusqu’aux techniques d’espionnage. Il allait dire ce qu’il savait sur son ex-patron, et s’en remettre à la justice. Il n’avait aucune preuve, et ne pouvait même pas expliquer le mobile qui avait poussé Markovic à assassiner deux de ses agents, mais il fallait que l’affaire sorte maintenant. Il allait être comme le loups traqué dans la montagne qui, acculé dans ses derniers retranchements, fait soudain face en montrant les crocs.

Il n’était plus qu’à une dizaine de kilomètres de Vandoeuvre-lès-Nancy quand le téléphone portable du chauffeur qui l’avait pris en stop se mit à sonner. Ce dernier jeta un coup d’œil à l’écran du smartphone et dit :

— Tenez, je crois qu’on vous rappelle.

— Merci, dit Ghislain en collant le téléphone à son oreille.

Puis :

— Ghislain Frébourg, j’écoute.

 

***

 

Une femme gendarme introduisit Alexia dans la salle d’interrogatoire située dans les locaux de la Brigade territoriale autonome d’Épinal, lui indiqua une chaise et l’y menotta avec l’aide d’un collègue gendarme, lequel collègue alla ensuite se poster dans un coin de la pièce, debout, les bras croisés, silencieux. La femme gendarme ressortit sans un mot.

Pour avoir couvert une affaire criminelle qui avait défrayé la chronique deux ans plus tôt, Alexia n’ignorait plus rien du déroulement d’une garde à vue. Elle savait surtout, dans son cas particulier mais pas seulement, qu’elle avait tout intérêt à garder le silence, une attitude paradoxalement plutôt en phase avec les méthodes d’interrogatoire à la française, au cours desquels les enquêteurs parlaient 70% du temps, une aberration. Les Anglo-Saxons, les Canadiens en particulier, étaient bien plus affutés en la matière, réputés pour obtenir un taux d’aveux atteignant 80 % et plus.

Elle était sereine. Elle s’en tiendrait à sa version selon laquelle elle n’avait fait que son boulot de journaliste en partageant la cavale de Frébourg. Elle invoquerait la protection des sources d’information, le secret professionnel garanti par l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme. Ce serait ronflant à souhait, et techniquement, déontologiquement irréfutable.

Elle en était là de ses réflexions quand elle vit entrer Markovic, qu’elle rencontrait pour la première fois, suivi d’un gendarme haut gradé et d’une greffière chargée d’établir le procès-verbal d’interrogatoire, sacoche à la main et ordinateur portable sous le bras. Elle s’installa immédiatement à une petite table à l’écart, visiblement habituée à être là. Le haut-gradé s’adossa contre un mur, son képi à la main, les bras croisés.

— On vous a signifié votre placement en garde à vue en milieu d’après-midi, dit Markovic en s’asseyant en face d’elle, sans la regarder d’abord. On vous a également lu vos droits, je suppose, notamment celui d’être assisté par un avocat… bref, tout a été fait, j’en suis certain, dans les règles. Alors, ma première question sera simple et directe : où se trouve Ghislain Frébourg ?

— Eh bien, restons simple et direct : je ne sais pas, répondit Alexia. Comme je ne sais pas qui vous êtes, d’ailleurs.

— Oh… Pardon, c’est vrai : je m’appelle Hervé Markovic. Je suis le directeur de la DGSE.

— Ça éclaire un peu les choses, dit Alexia. Votre nom m’est familier.

— J’imagine, réagit Markovic d’un ton plein de sous-entendus.

Alexia le dévisagea attentivement. Le regard était fixe, ses traits fins légèrement crispés, un dernier rayon de soleil crépusculaire filtré par l’unique fenêtre barreaudé de la pièce éclairant ses cheveux épais, trop noirs sans doute pour être naturels à son âge.

— Reconnaissez-vous au moins avoir déposé Frébourg au milieu du tunnel pour lui permettre de s’enfuir ?

— Je n’ai rien permis du tout, se défendit-elle. Ce n’est pas moi qui conduisais. Il s’est arrêté, et il est parti sans un mot. Ce n’est qu’ensuite que je me suis mise au volant, et… vous connaissez la suite.

— Pourquoi le protégez-vous ?

— Pourquoi ? Peut-être parce que je le crois innocent.

— Ah, innocent… comme l’amour, fit Markovic. C’est ce qu’il vous a dit ? Qu’il était innocent ?

Alexia ne répondit pas.

— Qu’a-t-il l’intention de faire ? Où compte-t-il aller ? Ne me dites pas que vous n’en savez rien. Ce serait faire affront à mon intelligence.

— Croyez bien, monsieur Markovic, que j’ai d’autres soucis en ce moment que celui d’épargner votre amour-propre ou d’éviter de vous être désagréable.

— D’autres soucis ? Vous voulez parler de probables chefs d’inculpation, tels que complicité par aide et assistance ou encore non dénonciation de crime ?

Alexia ne réagit pas.

— Nous avons tout le temps, vous savez, lui dit Markovic pour l’intimider. Jusqu’à quatre jours. C’est tout le principe de la garde à vue.

— Vous ne m’impressionnez pas, lui dit-elle finalement.

Markovic soupira, se tourna un instant vers le haut-gradé qui n’avait pas dit un mot, et se leva lentement en reboutonnant sa veste en lin grise.

Au même instant, la porte de la salle s’ouvrit avec fracas, laissant apparaître le maréchal-des-logis chef Desailly, qui tenait un téléphone portable à la main connecté, semblait-il, à une chaîne d’information. Il chercha le regard de Markovic et dit, l’air catastrophé :

— Monsieur, il faut que voyiez ça.

Markovic lui prit lentement le téléphone des mains, sur lequel on pouvait suivre le JT de première partie de soirée de France 3, le 19/20. Sous le logo de la chaîne clignotait la mention « Exclusif ». Un homme répondait en direct aux questions des journalistes, et cet homme, c’était Ghislain Frébourg.

 

***

Il y avait foule dans le petit studio d’enregistrement de France 3 Lorraine où se tenait la conférence improvisée. Ghislain avait été étonné en arrivant de voir qu’il y avait autant de journalistes présents, arborant qui son badge Vosges-Matin, qui un tee-shirt de L’Est Républicain ou un micro « France Bleu Sud Lorraine ». De toute évidence, l’info avait fuité, mais c’était tant mieux, songea Ghislain. Cela en disait long également sur l’engouement que cette affaire d’assassinats impliquant des membres de la DGSE, suscitait sur le plan médiatico-judiciaire, et dans l’imaginaire collectif.

Les questions fusaient à un rythme endiablé :

— Vous étiez le coupable désigné, fit valoir le journaliste de Vosges-Matin. Vous ne le seriez plus, mais alors qui, nommément, accusez-vous de l’assassinat de Paul Fournier et de celui de Jean-Baptiste Peltier ?

— Un homme, un seul, répondit solennellement Ghislain. Hervé Markovic, l’actuel directeur de la DGSE. Il est l’assassin de Fournier et Peltier. J’ai été témoin d’un de ces assassinats, celui de Fournier dans un parking, et des preuves indirectes m’ont permis très tôt de relier Markovic à la mort de Jean-Baptiste Peltier. À l’époque, je n’ai pas pu me faire entendre face au déluge d’accusations injustement portées contre moi.

— Disposez-vous de ces preuves qui impliqueraient Markovic ? interrogea l’envoyé de France Bleu lorraine. Allez-vous les mettre à la disposition de la justice ?

— C’est moi qui me mets à la disposition de la justice, répondit Ghislain. Aujourd’hui même. Je ne veux plus être un homme traqué qui vit reclus par la faute d’un assassin resté impuni. Je ne connais pas le mobile qui a poussé Hervé Markovic à commettre l’irréparable, mais cette situation d’injustice n’est plus tenable. Si je me présente devant vous aujourd’hui et que je porte ces accusations, c’est aussi pour garantir ma sécurité.

Il prit une longue inspiration et ajouta face caméra :

— Dans quelques minutes, il est probable que je serai arrêté, ici-même, sur ce plateau. Soit. Qu’ils m’arrêtent et me jugent, mais surtout que la justice prenne la peine d’examiner l’aberration des preuves retenues contre moi, lesquelles laissent penser que j’aurais assassiné Fournier et Peltier parce qu’ils auraient eu vent de mon implication dans un trafic d’armes international ! Tout cela ne tient pas une minute. J’ai eu tort de m’enfuir et de me réfugier dans la clandestinité. Cela n’a fait, je le redis, qu’accréditer l’idée que j’étais coupable, et rien d’autre. C’est à vous, journalistes d’investigation, à vous les héritiers des Jacques Derogy et des Pierre Péan, à vous qui aimez traquer la vérité en loups solitaires, c’est à vous que je m’adresse maintenant. Un haut-fonctionnaire de l’État coupable d’un double assassinat vit aujourd’hui impunément, libre comme l’air… Ne le permettez pas. Aidez-moi.

 

***

 

— Nom d’une bête en bois, quessé que je vous avais dit, hein ? s’exclama le meunier de Rochesson-les-Mines en reposant sur le comptoir en zinc son verre de « Foin de montagne ». Un drôl, que j’avais pressenti. Eh ben, ça se vérifie !

— Ça, faut dire, s’il y en a un ici qui nous rebat les oreilles avec ce type, c’est bien toi, reconnut Étienne Perrin, le patron du Val Môyé, les yeux rivés sur l’écran de télévision au-dessus du bar. Maintenant, de là à penser qu’il pouvait être recherché pour un double meurtre…

— Bah moi, ça m’étonne pas, lui assura le meunier. D’après vous, pourquoi qu’on y a cramé sa maison, hein ?

À l’écran, on pouvait voir des gendarmes qui venaient de faire irruption sur le plateau de France 3 Lorraine, et étaient en train de procéder à l’arrestation de Ghislain en plein direct.

— Tiens, le v’là qui se fait marave par les chtars, reprit le meunier. Il est cuit, le loustic. Allez, ça se fête, un événement pareil. Remets-moi donc une p’tite gollée, Étienne, j’ai le gosier sec.

— Tu parles trop, voilà pourquoi ! rigola Étienne Perrin.

— D’autant que monsieur n’a semble-t-il pas tout écouté, intervint un client de passage assis au bar sur un des tabourets, un grand brun à la barbe épaisse qui tenait un sac de randonnée sur les genoux. En même temps, je dis ça, je dis rien, ajouta-t-il, évasif.

— Bah, vous dites quand même, répliqua le meunier, un tantinet vexé.

— Je dis seulement que ce type vient de livrer le nom d’un assassin, et d’expliquer qu’il n’est pour rien dans ce qu’on lui reproche.

— Et pourquoi qu’y faudrait le croire, hein ?

— Et pourquoi pas ?

***

 

Markovic se glissa à l’avant du Ford Focus de la Gendarmerie d’Épinal, ferma rapidement sa portière et donna une tape sur le tableau de bord en disant :

— Allons-y !

Ils n’étaient qu’à une quarantaine de minutes des studios de France 3 Lorraine, et il était justement en ligne sur son téléphone portable avec le lieutenant-colonel Yves Larbaud de la gendarmerie de Nancy, qui opérait sur zone.

— Il ne faut pas qu’il quitte ce studio, je compte sur vous, Larbaud, dit-il au lieutenant-colonel. Je couvre toute l’opération, ne vous inquiétez pas.

Il mit fin à la conversation et se retourna sur son siège. Deux Renault Partner avec huit gendarmes à bord les suivaient, sirènes et rampes de signalisation en marche. Sur la banquette arrière du Ford Focus se trouvait Desailly et un autre gendarme silencieux, un petit chauve ventripotent dont l’air goguenard avait quelque chose d’incongru dans le stress du moment.

Ils n’étaient plus qu’à une dizaine de minutes de Vandœuvre-lès-Nancy quand, sur la E53, deux Yamaha 1300 de la Garde Républicaine se portèrent à leur hauteur en leur faisant signe de prendre la première sortie, qui indiquait « D 570 Flavigny-sur-Moselle ».

— Mais qu’est-ce que… ? fit Markovic, cherchant à comprendre ce qui se passait.

Les deux motards précédèrent le Ford Focus le long de la bretelle de sortie, ralentirent et bientôt leur firent de nouveau signe, leur demandant cette fois de se ranger sur le bas-côté.

Le Ford Focus et les deux Partner effectuèrent la manœuvre et se retrouvèrent garés à la queue leu leu sur le bas-côté, en sortie de virage, chacun se demandant ce qui se passait.

L’un des motards descendit de son « roadster » Yamaha, s’approcha du Ford Focus côté passager, et ôta son casque. Markovic avait descendu sa vitre et le regardait d’un air d’attente.

— Monsieur Markovic ?

— Oui ?

— Puis-je vous parler un instant, monsieur ? C’est très important.

— Bien sûr, dit Markovic, l’air préoccupé.

Il ouvrit sa portière et descendit. Le motard s’éloigna volontairement de quelques pas ; Markovic se laissa entraîner et lui accorda toute son attention.

Desailly, à l’arrière, observait la scène d’un œil intrigué plus qu’inquiet.

Il surprit les mots : « … il s’agit de votre femme, monsieur… », et vit Markovic accuser le coup et presque tituber, en même temps qu’il s’accrochait à l’épaule du motard d’une main et se couvrait la bouche de l’autre, comme s’il était pris de nausée.

Durant une dizaine de minutes, tous l’observèrent en train de tourner en rond et de piétiner l’herbe du bas-côté, se prenant la nuque dans les mains, levant la tête, l’air de prendre le ciel à témoin de son malheur.

Finalement, il revint près de la voiture, sans toutefois se résoudre à remonter à l’intérieur. Voyant ses hésitations, Desailly risqua :

— Monsieur, il faut y aller… Les accusations se poursuivent en direct à la télé. Il faut que vous…

— J’ai tué ces deux hommes, l’interrompit Markovic, le visage figé. Fournier et Peltier.

— Qu-quoi ?

— Je vous dis que je les ai tués, grogna le directeur de la DGSE. Vous m’entendez, espèce d’abruti ? C’est moi. Moi !

Il y avait plus que de la colère, de la rage maintenant dans le ton de sa voix, une rage désespérée, celle d’un homme dévasté par le chagrin et la douleur, un homme qui venait de perdre ce qu’il avait de plus cher au monde, et qui avait donné un sens à tout ce qu’il avait fait jusqu’à présent.

— J’ai tué ces deux fouille-merde, vous m’entendez, tous ? fit-il en s’adressant à l’ensemble des gendarmes présents, dont les réactions allaient de la simple perplexité à la sidération. Qu’est-ce que vous attendez pour m’arrêter, hein ? Puisque je vous dis que je suis coupable !

Desailly descendit de voiture, s’approcha de lui et posa une main sur son bras, sans dire un mot, avant de le ramener vers la voiture.

Markovic baissa la tête, l’air absent et abattu.

Docilement, il se laissa installer à l’avant de la voiture, où il demeura prostré sur son siège, atone, anéanti.

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