Grand Est - La traque
Chapitre 3
Si vous cherchiez à Rochesson-les-Mines ou dans ses environs immédiats une maison d’hôtes de charme, une adresse revenait aussi bien sur les lèvres des gens de la région, que sur les sites web de voyages, d’avis et de conseils touristiques : celle de La Sapinière de la Vôge. Sa propriétaire était une veuve d’origine allemande, Angela Longemer, née Hartmann, qui avait quitté une vie confortable de décoratrice d’intérieur à Berlin, pour épouser un gendarme français du Groupe Montagne de la Gendarmerie des Vosges et s’installer avec lui au village. Par un terrible coup du sort, Jean Longemer avait trouvé la mort dans un accident d’hélicoptère un an plus tard seulement, à l’occasion d’un exercice de recherche et de secours en montagne. Angela avait pourtant trouvé la force de rester au village et de réaliser leur rêve commun, exploiter La Sapinière en maison d’hôtes. Ses talents de décoratrice y avaient fait merveille, et les labels de qualité n’avaient pas tardé à couronner tous ses efforts. Chaque chambre portait le nom d’un sommet vosgien ; elles étaient au nombre de quatre. Il y avait « La Planche des Belles Filles », la « Donon », la « Rothenbachkopf » et la «Schlucht ».
Dans la première, située au deuxième étage de la maison et qui offrait une étonnante décoration suédoise, Alexia était en ligne avec Marc Castelot, le rédacteur en chef du magazine Terra Montis qui lui avait commandé le photoreportage sur les loups et la mise en place du nouveau plan gouvernemental.
— Il me faut des photos pour la version en ligne du magazine, Alexia. Tu n’as pas encore rédigé ton papier, j’ai bien compris, mais peu importe ; dans l’immédiat, on pourrait au moins présenter un diaporama avec des légendes réduites au minimum, histoire d’alimenter le site. Il reste du temps pour boucler la version papier. On publiera plus tard le photoreportage dans son intégralité. Au fait, est-ce que tu as trouvé un angle d’attaque intéressant ?
— J’en avais un, répondit Alexia, en tripotant distraitement une sculpture en argile représentant une tête de lynx sur sa table de chevet. Il y a un type ici, une espèce d’ermite qui vit dans une cabane, en plein cœur du massif forestier. On raconte un tas de trucs sur lui au village : on dit qu’il a apprivoisé une bande de loups, qu’il leur parle… bref, ça m’a intrigué. J’ai tenté une approche ce matin, mais j’ai raté mon coup. Il m’a envoyée balader.
— Ça ne t’a jamais arrêtée jusqu’à présent. Réessaie si tu penses que ça vaut une place dans notre rubrique « Portraits ».
— Que je réessaie quoi ?
— De lui parler, pardi !
— Bah, il n’est pas vraiment du genre loquace, si tu vois ce que je veux dire. Il m’a tout l’air du type qui a quelque chose à cacher et qui ne veut pas qu’on vienne fourrer son nez dans ses affaires. « Que je ne vous revoie pas rôder autour de chez moi », qu’il m’a dit.
— Des menaces ? Fonce. C’est bon signe, non ?
Alexia haussa les sourcils d’un air perplexe.
— Si tu le dis… Je te tiens au courant. Je t’envoie le fichier avec les photos pour le diaporama d’ici une heure environ.
Elle mit fin à la conversation, et s’adossa contre la tête de lit en bardage de bois brut. Puis elle ramassa la télécommande de la télévision murale, et appuya de nouveau sur le touche « Mute » pour remettre le son. À l’écran, le film du soir démarrait. Pure coïncidence ou ironie du sort, elle s’aperçut avec un étonnement perplexe qu’il s’agissait d’un film de Gilles Legrand de 2007 avec Laetitia Casta intitulé La jeune fille et les loups.
***
Téléphone portable collé à l’oreille, Hervé Markovic paya distraitement le taxi qui le déposait devant le Marriott Royal Aurora situé au cœur de Moscou, et s’engouffra d’un pas allant à l’intérieur de l’hôtel 5 étoiles. Il récupéra la clé électronique de sa chambre à la réception, et monta par l’ascenseur tout en poursuivant sa conversation téléphonique avec sa femme restée à Paris :
— Non, chérie, je ne rentrerai pas avant vendredi. Et toi, comment ça va ? Tu as vu Kauffmann ces derniers jours ?
— Non.
— Non ? Tu ne m’avais pas dit que tu le ferais ?
Long silence au bout du fil. Puis :
— Enfin, je dis ça, tu sais mieux que moi ce que tu as à faire, reprit le directeur de la DGSE en glissant la clé magnétique dans la serrure de la porte de sa chambre, une «suite Executive» dont la vue donnait sur la rue Petrovka et ses théâtres.
Le sujet médical était toujours aussi délicat à aborder avec Margaret, il le savait parfaitement. Il y avait presque six ans que sa femme avait entamé une thérapie psychanalytique. Depuis l’accident, en fait. Depuis qu’un homme était mort cette nuit-là par sa faute à elle dans un accident de la circulation. Elle n’était jamais parvenue à l’oublier. Simon Kauffmann était le dernier psychanalyste en date qu’elle consultait. Elle en avait vu trois autres avant lui, qu’elle avait désavoués un à un, sans éprouver le moindre sentiment de culpabilité, et même plutôt une sorte de soulagement égoïste.
— Je t’aime, tu sais, se sentit-il obligé de lui dire.
Oui, Dieu sait que je t’aime, songea-t-il avec un enthousiasme mêlé de tristesse.
— Moi aussi, je t’aime. Tu rentres sur quelle compagnie ?
— Sur Areoflot, la compagnie russe. Je te préciserai tout ça par SMS vendredi.
Margaret lui donna des nouvelles de leur fils aîné qui s’était expatrié en Californie pour prendre un poste d’ingénieur en génie logiciel au siège de Google, à Mountain View, en Californie.
— Il dit qu’il passe douze heures par jour à « coder », mais il est heureux, résuma Margaret.
— Dis-lui bien que je l’embrasse la prochaine fois que tu l’auras au téléphone, dit Markovic.
Un dernier « je t’aime », et il mit fin à la conversation.
Au même moment, un « ping » lui signala qu’il avait un message. Il l’ouvrit. Il émanait d’un de ses agents de renseignement à Paris, qu’il avait chargé de surveiller 24h/24 toute information pouvant arriver à « La Piscine » concernant quatre ou cinq des personnes les plus recherchées par ses services. Le jeune agent l’informait qu’ils avaient enfin localisé la planque de l’un d’entre eux, un pirate informatique associé à la mouvance islamiste.
Toujours rien concernant Ghislain Frébourg, ne put s’empêcher de songer Markovic avec amertume. Six ans qu’il traquait son ancien agent partout où c’était possible. En vain. Il allait bien finir par le localiser. Il le fallait. Il y allait de sa propre sécurité, de celle de Margaret et de ses enfants. La partie s’était jouée ainsi. Il n’y avait plus de marche arrière possible. Plus aujourd’hui. Le silence de Frébourg ne signifiait pas qu’il ne pouvait plus lui nuire. Peut-être même était-il aujourd’hui plus dangereux que jamais.
Il répondit brièvement au texto du jeune agent de renseignement, s’affala sur le grand lit « king size » au linge blanc impeccable de la suite, et décrocha le téléphone fixe pour commander à dîner par le service d’étage.
***
— « La Planche des Belles Filles » : quel nom incroyable pour une chambre, s’exclama Alexia qui petit-déjeunait dans la salle à manger de La Sapinière de la Vôge.
— Je trouve aussi, dit fièrement Angela de son doux accent allemand.
— Je m’étonne juste un peu de la décoration suédoise. Pourquoi ce choix ?
— Oh, les Suédois ont envahi la région au XVIIe siècle. Ça, c’est pour l’alibi historique. La vérité, c’est que j’aime cette décoration, tout simplement, avoua-t-elle en déposant sur la table une assiette de croissants faits maison, et en remplissant de nouveau la tasse de café d’Alexia. J’aime le mélange de bois clair et de blanc, et ce que les Scandinaves appellent le lagom, ce côté épuré, cette logique du « ni trop ni trop peu ».
— C’est réussi, admit volontiers Alexia, pour le plus grand plaisir de la logeuse. La chambre est très agréable.
Au physique, Angela était tout le contraire du cliché de la grande blonde replète aux yeux bleus souvent associé à la femme allemande ; elle était au contraire petite, mince et brune, avec de minuscules yeux noirs brillants de malice.
— Alors, qu’est-ce que vous comptez faire aujourd’hui ? demanda-t-elle.
— Eh bien, je dois me rendre à Ventron en fin de journée. Il y a une autre réunion liée au nouveau plan loup. En attendant, j’ai l’intention d’aller faire un tour au lac de Gérardmer ce matin, répondit Alexia. Et puis je prendrai un peu de hauteur dans l’après-midi en allant me balader en forêt, dans le massif.
— Attention aux zones blanches, par là-haut, prévint Angela. Il arrive souvent que le portable ne passe pas. Pas assez de relais. Donc, soyez très prudente. Prenez garde notamment aux éboulis rocheux. Il y en a eu de nombreux ces dernières semaines.
— Je ferai attention, promit Alexia.
— C’est bien... Je sais de quoi je parle, croyez-moi.
Alexia avait appris par Etienne Perrin, le patron du Val Moyë, l’incontournable bar du village, ce qui était arrivé au mari d’Angela, décédé en allant porter secours à des randonneurs égarés.
La logeuse écarta un rideau à l’une des fenêtres et regarda le ciel.
— C’est encore bien couvert ce matin, constata-t-elle, mais au moins il ne pleut pas. On peut espérer un peu de soleil dans l’après-midi
— Tant mieux, se réjouit Alexia. Je pourrais peut-être faire quelques photos intéressantes.
*
Dans les bureaux parisiens du magazine Terra Montis, Marc Castelot venait de terminer de choisir les vingt photographies qui figureraient dans le diaporama accessible gratuitement en page d’accueil de la version web du magazine. Une musique d’ambiance – « Crying Wolf » de la chanteuse irlandaise Enya – accompagnerait les clichés d’Alexia, réunis sous le titre : « Le nouveau plan loup gouvernemental débattu dans les Vosges. »
— Qu’est-ce que je mets comme image fixe pour ce diapo, lui demanda son assistante, une jeune blonde à la peau laiteuse couverte de taches de rousseur.
— J’aime bien celle de ce type, celui qui vit comme un ermite dans la forêt, avec ce paysage enneigé et la cabane. La photo est accrocheuse. On pourrait la superposer avec une image de loup, pour ajouter au mystère.
— Et en légende ?
— Euh… je ne sais pas. Alexia a laissé une indication ?
— Non, rien. Juste un nom de « lieu-dit ». Le Grand Rud. Je ne sais même pas si on est censés utiliser toutes les photos qui figurent sur son fichier.
— Le Grand Rud, hein ? Dans ce cas, pourquoi pas une légende disant tout simplement : « Un ermitage. Le Grand Rud. Hautes Vosges.»
— Ça marche.
Au même instant, le portable du rédacteur en chef vibra sur son bureau. Il jeta un coup d’œil à l’écran du smartphone et reconnut le numéro de sa responsable marketing. Il prit l’appel.
— Oui, Cynthia, je t’écoute…
*
Allongée sur un surplomb rocheux enneigé, Ghislain attendit que ses jumelles électroniques corrigent le flou de la mise au point et stabilise l’image. Ce n’était que la deuxième ou peut-être la troisième fois en six ans qu’ils les apercevaient dans leur habitat naturel reconquis depuis peu : une meute de loup gris. À environ deux cents mètres de là. Quatre individus apparemment. Un moment exceptionnel. Les loups étaient capable de se rendre invisibles des mois durant, y compris aux agents de l’Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage, pourtant habitués à les repérer.
C’était fascinant à voir. Il avait toujours admiré le fonctionnement parfait de ces meutes, leur comportement, leur structure hiérarchique implacable, du mâle alpha au loup oméga, qui n’avait qu’un objectif : la cohésion et la force du groupe. Une vraie leçon d’humilité pour l’homme. Comment, à côté de cela, ne pas rabattre de ses prétentions, et revoir sa place dans le règne animal ?
Ghislain immortalisa l’instant en prenant une première photo du probable chef de meute, conscient que certains journaux et magazines s’arracheraient un tel cliché. Il était rare de pouvoir photographier ainsi un loup, a fortiori une meute. L’animal était splendide, avec son pelage gris foncé argenté qui allait s’éclaircissant vers le ventre, sa queue tombante à l’extrémité noire, et la partie blanche caractéristique sur le museau.
Il avait eu une riche idée d’aller se balader pour vérifier ses « pièges à lacets », qui prennent à la patte. Bien que son permis de piégeage l’y autorisât, il n’en utilisait pas d’autres, et surtout pas de pièges à mâchoires, qu’il trouvait cruels. Il n’avait pris aucun lapin de Garenne aujourd’hui, mais le spectacle qui s’offrait à lui valait largement le déplacement.
Il prit une série de photos avec ses jumelles électroniques « Full HD ». Il n’était pas près de photographier quelque chose d’aussi rare, il en était conscient. Il prit tout son temps. Puis la lumière commença à baisser, en même temps que le ciel se couvrait au-dessus du relief. Il ferait nuit dans moins d’une heure.
En balayant le paysage forestier avec les jumelles, à l’ouest de sa position, il repéra soudain un filet de fumée blanche qui montait de la sapinière. Il tenta de voir d’où il provenait exactement, mais une barrière de gros rochers en grès rose empêchait d’en distinguer clairement l’origine. Compte tenu du manteau neigeux et de la météo, il ne pouvait vraisemblablement pas s’agir d’un feu accidentel, et c’est ce qui l’intriguait le plus. Il calcula qu’il lui faudrait moins d’un quart d’heure pour aller y voir de plus près.
Il rangea son matériel, se releva et, abandonnant à regret le spectacle de la meute, il se décida à aller vérifier ce qui se passait avant de rentrer à la cabane.
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