Grand Est - La traque

Bettina Lockhart · Chapitre 2 sur 13

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Grand Est - La traque

Chapitre 2

 

La salle des fêtes de Rochesson-les-Mines, où se tenait la réunion de concertation liée au prochain « plan loup » gouvernemental, était un ancien bâtiment d’école du XIXe siècle totalement réhabilité en salle polyvalente grâce à une annexe à laquelle il avait été adjoint, un bâtiment agricole désaffecté à l’étonnante charpente en chêne.

Plus de trois cents personnes étaient présentes dans la salle ensoleillée, assises pour la plupart face à la scène sur laquelle une longue table avait été installée. Une quinzaine d’intervenants se tenaient derrière, assis en rang d’oignon, des cartons de table indiquant leurs noms et qualités. Il y avait là notamment deux représentants du ministère de l’Écologie, ou de la « Transition écologique et solidaire », comme il était d’usage de l’appeler maintenant, des représentants des principaux syndicats agricoles, des gens du cru venus en curieux, et bien entendu des journalistes de la presse écrite et audiovisuelle, dont Alexia, debout sur un côté, au milieu d’un petit groupe de photographes.

Les éleveurs, qui avaient choisi dans un premier temps de boycotter la réunion et de jouer la politique de la chaise vide, avaient finalement décidé d’être présents et d’en découdre avec le gouvernement et ses représentants.

Au milieu de la salle, un berger s’était levé pour réclamer la parole et expliquait d’une voix forte empreinte d’une colère froide :

— Ça arrive qu’un renard m’prenne une poule. Je veux bien qu’un loup m’prenne une brebis quêquefois, mais là, bondiouss, c’est trop ! Ce qu’on demande, nous autres, c’est de pouvoir y faire peur au loup, en tirant dessus avec des vraies balles, pas en y envoyant du caoutchouc ou de la grenaille ! On veut que quand y voit un troupeau, y pense danger de mort. Voilà ce qu’on veut !

Des applaudissements fusèrent çà et là dans la salle, ce à quoi le principal représentant du ministère de l’Écologie, une petite blonde potelée énergique aux grosses lunettes noires, réagit sur l’estrade en levant la main pour calmer l’assistance, avant de répondre :

— Vous savez très bien que nous autorisons déjà des tirs de défense et d’effarouchement. Alors oui, c’est aux gardes de l’Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage qu’il revient de procéder à ces tirs, mais nous allons renforcer encore ces mesures de protection. Ce que nous demandons surtout avec ce nouveau plan loup, c’est que les éleveurs et les bergers protègent davantage leurs troupeaux.

— On ne peut pas poser des clôtures partout, et on n’a pas tous les moyens d’engager des aides-bergers, fit valoir un éleveur au fond de la salle, conscient que le gouvernement menaçait de ne plus indemniser sa profession pour les bêtes perdues à cause du loup, si la protection du troupeau était jugée insuffisante.

— Mais pourquoi n’y a-t-il pas davantage de chiens de protection, comme les « patous » ? interrogea la blonde en remontant ses lunettes sur son nez. Ils semblent très efficaces.

— Dans ma commune, le maire les a interdits, ces chiens-là, intervint un autre berger, parce qu’un randonneur s’est fait mordre récemment.

Cette fois, l’envoyée du ministère leva les bras au ciel, comme pour le prendre à témoin de son impuissance, avant de se rasseoir lourdement sur sa chaise en soupirant bruyamment.

Alexia venait de la prendre en photo en train d’invoquer les puissances célestes à la façon théâtrale d’une actrice du muet. C’eût été drôle en soi, n’était la gravité de la situation, mais la photo accompagnée d’une légende appropriée ferait certainement son effet dans les pages du mensuel Terra Montis, elle en était certaine.

Elle avait réinséré dans son appareil la carte SD sur laquelle se trouvaient les photos de son ermite à l’humeur massacrante, qui lui était tombé dessus comme un véritable sauvage. Elle avait en effet réussi à ôter discrètement, d’une simple pression du pouce, la carte mémoire, en même temps qu’elle manipulait l’appareil sous son nez, et à lui faire croire que les photos n’existaient plus. Elle en avait fait en réalité une bonne trentaine en « mode rafale », qui permettait de prendre plusieurs images par seconde afin de maximiser les chances d’obtenir la photo parfaite. Et cette photo, elle pensait l’avoir faite. On y voyait l’homme de trois quarts, en vue plongeante, sortant de la cabane, avec en arrière-plan une partie de la montagne et de la sapinière. Il arborait un air sombre, préoccupé, qui ajoutait au mystère de sa personnalité singulière. D’ailleurs, qui était-il au juste ? Qu’est-ce qui justifiait que l’on se retire du monde de la sorte ? Elle ne voyait que deux possibilités : soit il fuyait quelque chose, soit il cherchait au contraire à se confronter à lui-même dans la solitude, l’isolement physique, pour quelque raison mystique connue de lui seule. La première possibilité était peu probable, puisque même les gendarmes avaient semblait-il vérifié son identité, et n’avaient rien trouvé à lui reprocher ; quant à la deuxième, elle n’était pas si incompatible que cela avec la première, car opérer une retraite spirituelle, c’est souvent fuir le fracas du monde.

Elle verrait ce qu’elle ferait finalement de ses photos. Pour le moment, un groupe d’écologistes déployaient en silence dans le fond de la salle une grande bannière sur laquelle était écrite : « Non à la chasse aux loups ».

— S’il vous plaît, tenta d’intervenir un délégué d’un des syndicats agricoles présents sur l’estrade, qui craignait un début de pugilat, ne commençons pas à brandir les bannières. Prenez plutôt la parole pour tenter de justifier votre position.

— Tout ce que nous avons à dire est écrit là, noir sur blanc, lui renvoya d’une voix forte un grand barbu qui tenait une des extrémités de la bannière.

— Mais ça ne fera pas avancer les choses, je vous le signale, intervint à son tour un délégué d’un jeune syndicat actif, l’UJE, l’Union des Jeunes Éleveurs, qui portait un tee-shirt à l’effigie de José Bové. Nous sommes là pour trouver un compromis et parvenir à un double objectif : assurer la protection du loup, certes, mais en même temps prendre en compte la détresse des éleveurs. Je vous rappelle que près de 10 000 animaux d’élevage, principalement des brebis, ont été tués ces deux dernières années vraisemblablement par des loups. Ce que je veux dire, c’est qu’on ne peut pas faire comme si le problème n’existait pas.

Tel l’aiguille d’un métronome, l’objectif « grand angle » d’Alexia oscillait de droite à gauche, et inversement. Elle cherchait à faire la bonne photo, tout en ayant l’impression d’assister à un match de tennis. Les esprits s’échauffaient au rythme des échanges de plus en plus rapides et tendus entre la salle et les intervenants sur la scène. Qu’est-ce que son goujat d’ermite aurait eu à dire sur le sujet ? se demanda-t-elle, avant de s’imaginer aussitôt rabrouée en réponse à sa question : « Fichez-moi la paix avec vos problèmes, ça ne me concerne pas. » Elle sourit pour elle-même, en même temps qu’elle prenait mécaniquement en photo une série de visages dans l’assistance majoritairement masculine.

— Bon, voilà au moins une chose sur laquelle nous pouvons tous être d’accord, intervint l’autre représentant du ministère de l’Écologie, un grand brun aux yeux bleus, pour tenter d’apaiser les débats : on ne peut pas faire comme si le problème n’existait pas. J’ajouterai même, et c’est tout l’intérêt de cette réunion, qu’un problème sans solution est un problème mal posé, voilà tout.

— Ouais, bah, quand vous l’aurez posé, le problème, vous me ferez signe, s’agaça un vieux berger, crinière argentée et moustache gauloise à la Cavanna, en se levant avec fracas. J’m’en vais l’évoquer avec mes brebis. Sûr qu’elles ont des choses à dire ! À la revoyote, tout le monde !

En passant à côté d’Alexia, il fit une grimace à l’objectif de son appareil, tête penchée sur le côté à la façon d’un vieux druide illuminé.

— À la revoyote, comme vous dites, marmonna le grand brun aux yeux bleus d’un air dépité.

Puis, s’adressant à l’assistance :

— Une autre réaction ?

***

 

Ghislain Frébourg posa une bûche dans l’âtre de la cheminée, et tisonna énergiquement les braises incandescentes pour ranimer le feu. Il avait passé tout l’après-midi à réparer la minicentrale hydroélectrique qui alimentait la cabane en électricité. Il l’avait installée deux ans plus tôt sur la petite cascade qui traversait le terrain, lequel terrain bénéficiait d’un « droit d’eau » depuis la Révolution, ce qui lui avait permis de ne pas demander d’autorisation à quiconque. Un rongeur avait bloqué l’hélice de la mini-turbine, ce qui avait nécessité un démontage complet.

La cabane se trouvant en « zone blanche », l’électricité lui servait notamment à bénéficier sur son ordinateur portable d’une liaison internet par satellite, afin de ne pas être complètement coupé du monde. Le passé, il le savait, pouvait ressurgir et le rattraper à tout moment, et il avait besoin de surveiller certaines activités liées à sa vie passée.

Il avait bien cru ce matin-là que le passé revenait frapper à sa porte, quand il avait surpris cette fille en train de rôder autour de la cabane. Il s’attendait à tout, sauf à susciter l’intérêt d’une journaliste de la presse écrite. Du moins venait-il, grâce à elle, de prendre conscience des rumeurs que sa vie secrète, sur ces hauteurs inhospitalières, avait fait naître dans la vallée, au village de Rochesson-les-Mines en particulier. Son isolement et son silence avaient fait de lui – malgré lui – une espèce d’ultra, un trappeur ermite que d’aucuns devaient imaginer vêtu de peaux de bête et hurlant à la lune, à l’unisson de quelque meute de loups sauvages.

En y réfléchissant, il s’était souvenu de l’événement qui devait être à l’origine de ces rumeurs. En rentrant d’une randonnée, trois ans plus tôt, il était tombé sur une louve blessée, isolée de sa meute, dangereusement amaigrie et affamée, étendue épuisée entre deux rochers, près d’un ruisselet auquel elle réussissait au moins à s’abreuver. Il l’avait nourri durant plusieurs jours de restes de lapin et de fruits mûrs.

Un matin, il avait découvert que la louve n’était plus là. Des traces fraîches indiquaient qu’elle avait repris suffisamment de force pour s’éloigner et peut-être rejoindre sa meute. Quelqu’un avait dû l’apercevoir, lui, à proximité de l’animal, en train de le nourrir, et en avait conclu Dieu savait quoi. On aimait bien les mythes et les légendes par ici. Les Vosges avaient donné naissance au Houéran, une créature mi-bouc, mi-géant, aux yeux de braise et aux cris terrifiants ; au Sotré, un lutin hideux et gourmand, à la bouche sans lèvres, qui habitait les terriers de blaireaux ; au Dahu, ou à la fée Polybotte.

Après tout, pourquoi pas ? se dit-il. C’était peut-être une des clés de sa tranquillité sur ce massif forestier depuis des années. Il intriguait, probablement, mais ne suscitait pas de curiosité excessive, et c’était bien là l’essentiel. Il n’avait pas l’intention d’entretenir la rumeur, mais il n’allait rien faire non plus pour la démentir.

Cette journaliste ignorait vraisemblablement tout de sa vie passée, mais il devrait trouver un moyen d’en être parfaitement sûr. Elle était une menace de par son métier même ; il n’y avait pas plus fouineur que ces journaleux à la petite semaine. Du moins s’était-il déjà assuré qu’elle n’avait plus de photo de lui sur son appareil, et ne risquait pas accidentellement de compromettre sa couverture. Le temps jouait contre lui, il le savait, mais de là à lui faciliter la tâche !

Il alluma le principal éclairage LED de la pièce, qui contrastait étrangement avec la chaude lueur du feu de cheminée. Puis il s’installa à sa grosse table monastère en pin massif, y posa son mug de café fumant et ouvrit son ordinateur portable.

Il y avait plusieurs jours qu’il n’avait pas surfé sur le « web profond ». Il lança le logiciel Tor, et se connecta sur le Darknet, la face cachée d’internet, son miroir obscur, son côté sombre. Une sorte de web parallèle, sur lequel tous les sites sont cryptés, où l’anonymat est une règle et une obsession – et où, bien entendu, l’adresse IP de l’ordinateur est intraçable. L’idée phare était ici de supprimer au maximum toute trace de son passage ; même les échanges d’argent s’y faisait en monnaie virtuelle, en « crypto-monnaie », et cette monnaie avait un nom : le bitcoin.

Il se connecta sur sa « Torbox », sa boîte mail cryptée. Il entra son adresse chiffrée : , et son mot de passe. Il y avait un message de son ami Pierre Delteil, qui travaillait toujours à « La Piscine », comme on appelait le siège parisien de la DGSE, la Direction générale de la sécurité extérieure ; en un mot, les services spéciaux français. Pierre y occupait un poste clé à la Direction technique, où il était chargé notamment d’intercepter des communications ou de réaliser des images par satellite.

Il ouvrit le message : « Crowfoot est à l’étranger pour deux semaines. À Moscou. Prends soin de toi. »

Crowfoot, c’était le surnom qu’ils avaient donné au directeur de la DGSE, Hervé Markovic. Une idée de Pierre, grand connaisseur des peuples indiens d’Amérique du Nord. Le Crowfoot en question, chef de la tribu des Pieds-Noirs, avait été considéré comme un traître par ses frères indiens. Un surnom qui lui allait comme un gant, avait trouvé Ghislain.

Il y avait six ans maintenant que Markovic avait lancé à ses trousses tout ce que « La Piscine » et les services de police de l’État en général comptaient d’enquêteurs de terrain. En vain. Jusqu’à présent, du moins, grâce à l’identité d’emprunt qui était la sienne aujourd’hui. Ghislain Frébourg était devenu Matthieu Villard, grâce à de vrais faux papiers d’identité obtenu avec la complicité d’un vieil ami officier d’état-civil en préfecture.

Six ans que Markovic cherchait par tous les moyens à retrouver sa trace et à le faire taire définitivement, à l’empêcher de lui nuire, à lui et à sa famille. Ces montagnes des Vosges, et ce lieu-dit Le Grand Rud en particulier, s’étaient révélés une planque parfaite. Pour tout le monde ici – du moins pour tous ceux qui s’intéressaient à son identité, comme ces gendarmes dont il avait un jour reçu la visite – il était Matthieu Villard, l’étranger du massif, l’ermite qui parle aux loups. Son unique contact avec son ancienne vie, l’unique lien ténu qui le reliait encore à son passé d’espion spécialisé dans le contre-terrorisme, c’était son ami de toujours, Pierre Delteil. Lui aussi avait dû prendre mille précautions pour garder le contact, crypter le moindre de leurs échanges, mais après tout, c’était son boulot. Il n’était pas inquiet pour cela.

Il laissa à son tour un message à son ami, se déconnecta du réseau Tor, puis continua de surfer sur le web classique, en se connectant cette fois comme n’importe qui à « defense.gouv.fr » et au site officiel de la DGSE. Il espérait y trouver un article sur le voyage à Moscou du directeur des services. Il fit défiler les articles à la une du site. Il y en avait un sur une exposition temporaire au Musée des Armées, un autre sur l’islamisme radical. Le troisième était le bon ; il s’intitulait : « DGSE-SVR : un même combat pour la paix ». Le SVR était l’équivalent russe de nos services de renseignement. Officiellement, et c’était assez cocasse, les deux services échangeaient des informations et travaillaient main dans la main pour la paix. La Syrie était évidemment au cœur de leur travail. Une photo montrait Markovic posant tout sourire avec son homologue russe, un certain Assinimov.

— C’est ça, souris, espèce de crapule, grommela Ghislain dans le silence de la cabane. Tu ne perds rien pour attendre…

Il se déconnecta du site, éteignit son ordinateur et termina son café tiède. La nuit était tombée sur le Grand Est. Il repoussa la bûche dans l’âtre avec son tison, puis alluma la radio posée sur le linteau de la cheminée. C’était l’heure du bulletin météo. Il ne connaissait rien de plus poétique :

« Ciel nocturne nuageux à couvert. Pas de précipitations. Le « vent du bas » soufflera du Nord. »

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