Guerre et Peur
Du même auteur aux Éditions Mnémos
DU MÊME AUTEUR
AUX ÉDITIONS MNÉMOS
La Trilogie de la Lune, intégrale
La Trilogie du Soleil, intégrale
Bloodsilver, avec Xavier Mauméjean
OceanofPDF.com
Guerre & Peur
Johan HELIOT
OceanofPDF.com
1
LE BAPTÊME DE LA PEUR
TOUT A COMMENCÉ AVEC LA PEUR, au début du mois de juin 1924, dans la terrible chaleur d’un printemps d’Europe méridionale.
Le soleil plombait les Balkans. La guerre allait bientôt entrer dans sa dixième année. Et ceux de la classe 24 connaître leur baptême du feu.
J’avais dix-neuf ans, vingt sous peu. Mais je n’étais pas certain de fêter mon prochain anniversaire. Un mois plus tôt, seulement, j’avais quitté les miens et des études de lettres qui ne mèneraient à rien tant que le conflit ne prendrait pas fin.
Après trois semaines d’une formation sommaire au maniement du fusil Lebel et des grenades à main, les gars de mon bataillon ont été expédiés par wagons jusqu’aux abords du front Sud, où les troupes austro-allemandes, complétées d’effectifs bulgares et ottomans, en faisaient baver à celles de la coalition.
On était encore tous fiers et beaux dans le bleu horizon impeccable de nos uniformes, persuadés de se battre pour une cause qui en valait la peine.
Une fois débarqués à Belgrade, on a rejoint à marche forcée les lignes déployées aux frontières de la Macédoine. Et on a commencé à déchanter en croisant les convois de blessés et de macchabs, chargés sur des tombereaux comme de vulgaires carcasses de bêtes, qui remontaient vers l’arrière en un flot incessant.
Les anciens nous jetaient au passage des coups d’œil dégoutés en nous voyant aller au casse-pipe d’un pas décidé. Et puis beaucoup étaient dans un si triste état qu’ils n’avaient plus rien d’humain. Certains n’avaient plus ni bras, ni jambes, ni face parfois. Dans leur sillage flottait une abominable odeur de putréfaction. Des essaims vrombissants de mouches noires, grosses comme l’ongle du pouce, les harcelaient sans le moindre répit. Ils semblaient former un cortège de spectres à destination de l’autre monde.
Notre bel enthousiasme s’est peu à peu envolé. Plus personne ne chantait ni ne sifflait avec gaieté. Notre colonne a continué d’avancer dans un silence seulement troublé par le claquement de nos talons sur la pierre de la route défoncée.
Puis, à l’approche du front, le tonnerre s’est mis à gronder. Pourtant le ciel restait parfaitement dégagé. Sa colère n’avait rien de naturel.
Le fracas du canon nous a accompagnés tout au long des derniers kilomètres, amplifié par l’écho des montagnes qui nous entouraient. Il donnait l’impression de ne jamais vouloir se taire. On a bientôt senti trembler la terre sous les semelles de nos godillots et fini par apercevoir une ligne déchiquetée d’éclairs sur les crêtes. Là-haut s’abattait en continu un véritable orage d’acier. Notre chef de bataillon, un lieutenant, a levé la tête et simplement déclaré :
— Cette fois, on y est, à la guerre…
Il n’était pas beaucoup plus vieux que moi, deux ou trois ans peut-être. La pénurie d’officiers faisait qu’on gagnait rapidement ses galons. Ce n’était pas compliqué, il suffisait de survivre pour être certain de grader.
On a grimpé par des sentiers de muletiers jusqu’à atteindre un plateau totalement dévasté, une vraie vision de l’enfer. Plus un seul arbre à perte de vue, pas le plus petit buisson, ni même un brin d’herbe. Tout ce que la nature avait ici créé n’existait plus. Le sol avait été fouillé et retourné jusqu’à la couche de roc par la grêle d’obus. Des cratères dessinaient un paysage lunaire où dominait le gris de la poussière et de la terre asséchée.
Un dédale de boyaux et de tranchées permettait d’accéder jusqu’à ce no man’s land écrasé de soleil. Le vacarme permanent des tirs en provenance des hauteurs voisines emplissait nos tympans. Les obus éclataient assez loin, pourtant. Je me suis demandé à quoi servait cette démonstration de force. Si c’était pour impressionner la bleusaille tout juste arrivée de France, alors ça fonctionnait !
On nous a fait avancer le dos courbé dans le labyrinthe jusqu’à la première tranchée. Tous ceux qu’on croisait avaient la mine lugubre, les traits creux et tirés. Ils s’étaient installés dans des trous creusés à même les parois et semblaient attendre qu’on les y oublie, l’espérant peut-être. On a rejoint finalement une compagnie toute fraîche, des gars qui arrivaient de quelque part dans le Midi – les accents ne trompaient pas. Nos officiers ont échangé quelques paroles à l’écart. Puis le lieutenant nous a annoncé :
— Il faut attendre le soir. L’assaut sera lancé dès que le bombardement cessera.
On s’est assis serrés les uns contre les autres, adossés au talus, sous le parapet rehaussé de barbelés. Chacun s’est plongé dans ses pensées. Moi, mon esprit me ramenait aux faubourgs de Paris, à celle qui attendait mes lettres, ma douce Séraphine…
J’avais la gorge sèche et les entrailles nouées. Le visage de Séraphine ne parvenait pas à se fixer dans ma mémoire. Une voix me répétait que je ne passerais pas la nuit. Elle me disait aussi que j’étais bien trop jeune, que je n’avais rien vécu. Je serrais mon fusil à m’en blanchir les phalanges pour qu’on ne voie pas mes mains trembler. Je ne voulais pas que mes camarades m’accusent de lâcheté. Précaution inutile, puisque j’entendais nettement certains claquer des dents !
Heure après heure, la peur s’est immiscée dans le rang, dans le corps et dans le cœur de chacun des gars, n’épargnant personne, aucun des fiers-à-bras qui s’étaient vanté d’avoir hâte de bouffer du boche pendant notre entraînement…
J’ai réalisé que j’ignorais tout de la peur jusque-là. Qu’elle n’était qu’une idée, un mot lu dans les livres ou les journaux patriotiques pour dénigrer les couards et les planqués. De façon générale, ceux qui signaient ce genre d’articles n’abandonnaient pas le confort douillet de leur bureau. Ils exaltaient la jeunesse à s’offrir au sacrifice pour la grandeur de la patrie mais n’avaient jamais vu le sang couler. Je ne m’étais jamais mêlé de politique, toutefois je comprenais ce que cette attitude avait de dégueulasse. C’est facile d’envoyer les autres se faire tuer au nom de grands principes. Mais si on m’avait laissé le choix, est-ce que je me serais dérobé ?
Il était un peu tard pour se poser la question !
Un moment, les officiers ont distribué des rations et ordonné qu’on avale ce qui serait sans doute notre dernier repas. Je n’ai pas pu, comme beaucoup. J’avais perdu le goût, la faim et même la soif malgré la canicule qui me faisait transpirer à grosses gouttes sous la toile rêche de l’uniforme. Le soleil déclinait avec une lenteur exaspérante, la chaleur demeurait accablante. Et les obus tombaient toujours, par centaines, par milliers…
Et soudain, le silence – formidable, surprenant, assourdissant.
Un mouvement a agité le monôme des bataillons de fantassins et de grenadiers qui s’alignait le long de la tranchée. Nous n’avons pas eu besoin de nous consulter pour comprendre que le moment était arrivé. J’ai entendu s’élever des prières en français comme dans divers patois. Moi je n’en connaissais guère, juste des bribes de Notre Père. Je n’avais jamais été croyant mais j’étais sur le point de faire une exception.
Le lieutenant ne m’en a pas laissé le temps. Il est passé, tête baissée, près de chacun de nous pour souffler :
— Tenez-vous prêts… À mon coup de sifflet, on y va !
Je n’étais plus certain que mes jambes pourraient me porter. J’avais envie de m’enfoncer sous terre et de disparaître. La trouille me tordait les tripes, me remontait le cœur au bord des lèvres. Mais je n’avais rien à vomir qu’une bile amère qui m’a brûlé la gorge en jaillissant de mon estomac.
La clarté du jour s’atténuait. J’ai jeté un coup d’œil à gauche, à droite, dans l’espoir insensé de voir surgir une estafette porteuse d’un ordre d’annulation de cet assaut insensé. Je n’ai aperçu que les silhouettes recroquevillées des gars de la compagnie perdus dans leur pensée, pour une fille, une mère, un frère, une sœur qu’ils ne reverront jamais.
Moi, pareil pour Séraphine, sa peau, ses lèvres, son odeur de lavande. Ici, ça sentait la sueur, la pisse et la merde : le pot-pourri de la peur…
Le coup de sifflet du lieutenant m’a fait sursauter. D’un coup toute la tranchée s’est animée dans une immense clameur de cris échappés des gosiers. Nous avons pris d’assaut le parapet, nous hissant tant bien que mal, encombrés du Lebel, d’une paire de grenades fixées à notre col et qui battait les revers de nos vareuses incommodes, dégoulinant de sueur sous nos casques qui glissaient d’un côté ou de l’autre par-dessus l’inutile bonnet…
Le lieutenant a montré l’exemple en foulant le premier le sol du no man’s land. La moitié de sa tête a éclaté avant qu’il ait pu faire un pas, projetant une pulpe gris-rose sur ceux qui le talonnaient. Il est tombé alors que le mitraillage se déchaînait depuis les postes de tir cachés sur la butte située à moins de trois cents mètres en face de nous.
Les machines allemandes crachaient un feu nourri, allumant de fugitives étincelles sur le fond de la nuit qui s’installait.
Sans comprendre comment, je me suis retrouvé à courir, le dos cassé en deux, au milieu de centaines d’autres cibles mouvantes. L’ennemi a alors lancé depuis les hauteurs une salve de fusées éclairantes.
Partout autour de moi s’élevaient des gerbes de chair et de sang mélangées à la poussière. Les gars mouraient par paquets de dix, vingt, cent à chaque instant. Moi, je continuais à courir en zigzaguant, les oreilles pleines du crépitement des mitrailleuses qui évoquait le rire d’un dieu dément.
Les balles miaulaient atrocement, je sentais leur caresse ardente quand elles frôlaient la peau de mon visage, mes mains, mais aucune ne m’atteignait. J’ai couru peut-être deux ou trois minutes en évitant les corps mutilés, hachés par la mitraille, complètement désorienté, sans même m’apercevoir que je tournais en rond dans la lumière blanche des fusées, parfaitement visible, immanquable, et pourtant…
Aucun des tireurs embusqués sur la butte ne m’a touché.
Je me sentais porté par un flux d’énergie monté d’un endroit ignoré de mon cœur ou mon esprit. Je pouvais distinguer un scintillement à l’extrême limite de mon champ de vision, comme un halo qui m’entourait. J’ai cru à un effet d’optique causé par la chute des fusées dans les environs.
Je me trompais évidemment, mais comment aurais-je pu le deviner ?
Et puis d’un coup je me suis figé, incapable de commander à mes muscles d’obéir plus longtemps.
La peur me statufiait. Je ne tremblais même plus, planté au beau milieu du no man’s land.
Je savais qu’une balle risquait à tout moment de m’arracher la vie, mais c’était plus fort que moi.
L’énergie m’avait fui. Toute volonté aussi. Je n’aspirais plus qu’au néant.
J’ai perdu connaissance sur une ultime pensée : maintenant la mort peut me prendre, je m’en fiche complètement !
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