Guerre et Peur
24. Dans L’antre du Roi de la Montagne
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DANS L’ANTRE DU ROI DE LA
MONTAGNE
JE NE PENSAIS PAS QUE LE MAÎTRE accepterait si facilement le duel que je lui proposais. Sans doute estimait-il n’avoir rien à craindre de moi, ce que je ne pouvais lui reprocher. Je ne représentais en effet aucun danger en tant que tel. Je ne possédais pas de force herculéenne, je n’avais aucune arme à lui opposer, je ne savais pas voler ni devenir invisible, j’étais bien incapable d’hypnotiser les foules, encore moins de faire jaillir d’entre mes doigts un feu destructeur…
Non, j’étais juste infoutu de mourir ! Ce qui me procurait un avantage supplémentaire : je n’éprouvais plus aucune sorte de peur à l’idée d’affronter le spécialiste incontesté de toutes formes de terreur. Je l’avais vu faire exploser les membres de notre état-major, et après ? S’il voulait jouer à ce petit jeu avec moi, il en serait pour ses frais !
Il a toutefois réussi d’emblée à me faire perdre pied avec la réalité. J’avais à peine franchi les quelques mètres qui me séparaient du fiacre que l’avenue berlinoise bordée de tilleuls s’est évanouie dans l’air, remplacée dans l’instant par un décor angoissant car dénué de tout repère auquel un esprit raisonnable aurait pu se raccrocher. Il n’y avait pas de haut, pas de bas, aucune direction à emprunter, rien que des bribes de néant jetées au hasard et qui semblaient tourbillonner en s’entredévorant, sur un fond d’étoiles mourantes, près de l’extinction. Le Maître et moi étions seuls – exception faite d’un soupçon de Mademoiselle Spectrale – dans cet environnement morbide.
— Où sommes-nous ? ai-je demandé.
— Nulle part et partout. À l’aube et à la fin. Choisis ce qui te plaît.
— Vous m’avez fait entrer dans votre esprit, n’est-ce pas ?
— Tu es un garçon plutôt futé, s’est-il moqué. On ne peut rien te cacher.
— Vous nous manipulez depuis le début. Cette montagne noire, ces décombres d’une ère qui n’a jamais existé, ces créatures soi-disant issues d’un monde différent, votre discours sur les origines de la vie sur Terre… Tout ça, c’est du flan !
— Si tu le penses vraiment, à quoi bon démentir ?
J’avais toute son attention, alors j’ai enfoncé le clou :
— Vous adorez semer le doute, la confusion. Perturber l’ordre établi. Vous agissez seulement dans le but de mettre à bas les institutions, d’ébranler les fondations de la société, mais sans rien proposer pour la reconstruire. Vous détestez les grands et les puissants, mais vous vous fichez totalement des gens de plus basse extraction. Vous tirez votre plaisir du chaos et de la désolation. Ce que vous nous avez montré tantôt n’est que la projection de vos pires aspirations.
— Tu ferais un excellent psychanalyste, a-t-il ricané. Mais peut-être as-tu lu Freud et l’as-tu mal digéré ? Tu sais que j’ai suivi ses conférences à Vienne, jadis ? Un pitre, si tu veux mon avis, un pleutre, il n’a fait qu’esquisser une vague théorie de la véritable puissance contenue dans chaque cerveau… Il a préféré rationaliser ses travaux, effrayé par ce qu’il aurait pu découvrir en creusant plus profond. Jung est davantage intéressant, un peu plus courageux dans ses conclusions. Mais pas encore suffisamment. Le jeune Reich est prometteur, dommage qu’il ait suspendu ses recherches pour combattre sur le front italien !
Je me rappelais très bien les informations transmises par les émissaires des Dioscures, au sommet de la cathédrale de Strasbourg. Le moment était venu de les resservir :
— Vous vous êtes fait passer pour une sorte de médecin aliéniste. La folie est un domaine qui vous fascine. Mais elle vous a contaminé…
Je l’ai touché là où il était sensible, à en juger par sa réaction quasi épidermique.
— Tu crois avoir bien fait tes devoirs à mon sujet ? Navré de te décevoir, tu te trompes complètement ! La folie m’indiffère… Elle n’a rien d’un talent ! Au contraire du pouvoir qui m’attire réellement, celui qui germe dans de trop rares esprits et éclot hélas fort peu souvent. Et quand c’est le cas, comment répond ce que tu nommes la société ?
Il a craché ces derniers mots, puis repris, encore plus exalté :
— Elle enferme celles et ceux qui ne correspondent pas à ses normes ! Elle les gave de drogues pour les éteindre peu à peu ! Ils sont comme des diamants abandonnés au fond d’un coffre, qui ne brilleront jamais de tous leurs feux, privés de la lumière indispensable… Est-ce que tu trouves ça juste ? Que dirais-tu de passer le reste de ton existence entre les murs d’une cellule crasseuse, misérable cobaye entre les mains de vulgaires charlatans totalement ignorants du potentiel des évolués ?
Je ne m’étonnais pas qu’il connaisse le mot employé par Marie Curie, puisqu’il avait sondé mes pensées. J’avais réussi à l’amener là où je le souhaitais et j’espérais qu’il ne pousserait pas son exploration de ma psyché au point de découvrir ce que j’anticipais.
— Vous avez fréquenté l’asile, ai-je contre-attaqué. Sous l’alias du docteur Caligari. Était-ce une simple ruse ou votre véritable identité ? Je suis partagé, car on m’a dit aussi que vous n’étiez qu’un vulgaire petit criminel, un assassin d’enfants qui plus est…
Je n’ai pas eu besoin de mimer le dégoût. Le mien s’exprimait naturellement. Le Maître a soudain explosé, comme je m’y attendais.
— Cette garce de Lili ! Hure zum Soldaten ! J’ai contribué à la métamorphoser en déesse et voilà comme elle me remercie ! Je n’aurais jamais cru être trahi par elle… Tilmann, oui, car il n’est qu’un rejeton de la haute bourgeoisie… Mais Lili, mein süßer Blauer Engel, ça, jamais ! Unmöglich !
— Alors pour vous venger vous lui avez repris à la fois son talent et son esprit.
— Une sanction méritée ! Elle me devait tout ! Et ainsi je la conserve pour toujours dans mes plus tendres pensées, un peu comme toi avec Mariette…
Il a de nouveau ricané, de façon un brin plaintive cette fois. Peut-être pas aussi désespérée que je l’aurais souhaité pour le croire à ma merci – il ne fallait rien exagérer ! Néanmoins j’étais parvenu à percer sa cuirasse, d’un point de vue métaphorique. Je n’avais plus qu’à pousser un tantinet :
— J’aimerais voir ça, ai-je avancé avec la plus extrême circonspection.
Si je l’avais bien cerné, il ne résisterait pas au malin plaisir de me satisfaire rien que pour me narguer et faire étalage de ses capacités. Et de fait, je ne m’étais pas trompé :
— Comme tu voudras. Cela te convient-il ?
Le fond cosmique mourant s’est enfin dissipé et tout a pris une forme nouvelle autour de nous. Des murs crème décrépits, un corridor assombri, des enfilades de solides portes bardées de ferronneries, percées d’une imposte grillée à hauteur du regard.
— Elle est ici ? Dans cette prison mentale ?
— Un décor qu’elle connaît. Comment aurait-elle pu l’oublier ? C’est celui de notre antre sur la montagne…
Il s’est mis à siffler quelques notes entêtantes, une petite mélodie à la fois gaie et tragique, le genre à devenir vite obsédante – plus tard, quand je la lui chantonnerai, Marie Curie me révélera qu’elle est extraite de Peer Gynt, l’accompagnement musical de la pièce éponyme, composé par Edvard Grieg.
— Je pourrais lui parler ? Lui adresser mes adieux ?
— Ce serait sage de ta part, en effet ! Je ne compte pas te laisser filer, tu l’as sûrement deviné. Et pas question que tu partages l’antre de mon Ange Bleu, ça non ! Tu auras droit à ta propre prison mentale – je t’emprunte l’expression, elle me plaît, tu n’y vois pas d’inconvénient ?
Je n’ai pas réagi à son baratin. J’étais pourtant conscient du risque encouru. Mariette m’avait prévenu : immortel ne veut pas dire impossible à contenir dans un quelconque néant. Mais j’y étais résolu, si ça devait advenir…
Vraiment !
Et puis la porte d’une des cellules s’est entrouverte. À l’intérieur régnait une semi-obscurité trouble, à peine repoussée par une très faible lueur bleutée.
Lili se trouvait là, engoncée dans une épaisse chemise de force qui lui maintenait les bras croisés et plaqués contre la poitrine, sans liberté de mouvement. Elle allait et venait en suivant toujours le même parcours entre les parois capitonnées. Le nimbe de son halo vacillait. Ses lèvres remuaient sans qu’aucun son n’en sorte. J’ai perçu sa colère, tout comme son abattement.
— C’est moi, Joli-Cœur, lui ai-je soufflé. Tu te souviens de ma promesse ? Je la tiendrai, Lili…
— Très émouvant ! m’a raillé le Maître. Mais un peu tard, tu ne crois pas ?
Avant que j’aie pu protester, le décor avait encore changé. J’étais toujours dans l’asile, aucun doute à ce sujet, l’aspect et la couleur des murs n’avaient pas varié, mais la pièce ressemblait cette fois à un banal bureau, très chichement fourni en mobilier d’une piètre qualité. Un petit homme aux cheveux rares et blancs, plaqués en arrière sur un crâne proéminent, m’a fait signe de m’asseoir sur un tabouret depuis le fauteuil dans lequel il se tenait, les mains croisées à hauteur du nombril sur le tissu immaculé de sa blouse blanche.
— Monsieur Valmont. Ravi de faire votre connaissance. Je suis le docteur Caligari. Bienvenue dans mon établissement. Je ferai en sorte que votre séjour parmi nous se déroule dans les meilleures conditions. Votre état nécessite de longs soins, très longs, oui, interminables même !
— Je ne suis pas un de vos patients. Je ne suis pas fou, docteur.
— Mais personne ne l’est entre ces murs, voyons, Jean… Qui sont les insensés, dites-moi ? Ceux qui déclenchent les guerres ou ceux qui s’en nourrissent ?
Il a eu un petit rire méprisant. Puis a repris avec sérieux, faisant semblant de lire un dossier apparu comme par magie sur le bureau, sous ses yeux.
— Ah, un cas vraiment passionnant que le vôtre !
— Vous ne me tutoyez plus, Maître ?
Il a ignoré ma question.
— Vous avez abandonné une fiancée ainsi que vos vieux parents pour partir sur le front… Où vous avez simulé votre disparition. Je lis ici : tombé au champ d’honneur. Mais nous savons pertinemment qu’il s’agit d’un mensonge. Vous cherchiez donc à fuir votre passé ? Ou bien un avenir tout tracé, trop bien même : un mariage sans amour, peut-être d’intérêt, une bête carrière de professeur, quelques mauvais romans publiés par votre beau-père… Ah, je vous comprends d’avoir rejeté tout ça !
Séraphine se tenait soudain devant moi, adorable dans sa robe de soie couverte d’imprimés floraux, et secouait la tête avec chagrin. À côté d’elle, le gros monsieur Patelin me toisait d’un air sévère. Mes parents étaient là, eux aussi. Ma mère se triturait les mains, comme chaque fois que ses nerfs la travaillaient. Mon père, lui, chiffonnait sa casquette entre ses pognes calleuses. Quel tableau, mazette !
— Admirable mise en scène, docteur…
— Je n’en suis pas responsable. J’expose seulement les faits. Tout se jouait déjà là…
Il a pointé l’index sur mon front.
— Je n’ai fait qu’exposer la vérité, Valmont. Vos pensées inconscientes sont incapables de mensonge.
L’ampoule qui pendait du plafond au bout de son fil s’est mise à crépiter. Son éclat jaune pisseux a mué en pâleur bleutée. Le Maître a levé le nez, plus excédé que surpris.
— Qui ose…
Il n’a pas poursuivi car les couleurs étaient en train de changer autour de lui. À celles, malades, malsaines, sans éclat et sans vie, qui teintaient les arcanes de sa propre psyché, se substituait une lumineuse tonalité azurine. Celle-ci émanait de partout à la fois. De l’Ange emprisonné, en premier lieu, mais tout autant de ma personne. Je n’avais encore jamais irradié de la sorte, envahi d’une farouche volonté d’en finir, mon talent associé à celui de Lili, nos colères appariées en un tout largement supérieur aux parties, comme Lévi et Pierre Curie s’associaient pour former le Calcul.
— Unmöglich ! a répété M/Caligari. Impossible !
Regard exorbité, il suivait l’envolée des volutes bleutées qui l’enveloppaient peu à peu avec lascivité, davantage concentrées de seconde en seconde. Comme une nouvelle peau déposée couche après couche, qui se solidifiait…
— J’ai prouvé à Lili que je ne l’avais pas abandonnée. Je lui ai redonné l’espoir qui lui manquait pour oser t’affronter sur ton territoire. Je lui ai enfin montré qu’il n’y avait plus aucune raison de te craindre. Tu n’es qu’un pantin dérisoire avec tes tours de passe-passe, ton hypnose de cabaret ! Notre talent, lui, n’a rien d’une illusion !
Je m’échauffais méchamment. Le Maître n’avait pas encore dit son dernier mot. Il a renvoyé Séraphine et mes parents aux limbes, s’est redressé péniblement, vacillant sous le poids de tout le ressentiment accumulé sur ses frêles épaules. Des étincelles et des crépitements parcouraient la gangue qui l’enrobait. Il s’est concentré suffisamment – de grosses veines palpitaient à ses tempes – pour la fissurer à divers endroits. Pourrions-nous tenir encore longtemps ? Maintenir la pression jusqu’à l’écrasement ? Déjà, je sentais ma résolution faiblir…
— À moi d’entrer dans la danse, Jean…
Mademoiselle Spectrale s’est matérialisée à mes côtés. Dans cet univers purement fantasmé, elle en avait bien sûr la possibilité. Elle demeurait transparente, car amputée d’une part de sa personnalité, toujours stabilisée dans l’armure de Tilmann Krupp. N’empêche, Mariette ne m’avait jamais paru si belle, déterminée et consistante !
— Tiens bon quelques instants… a-t-elle soufflé avant de s’éclipser à travers une cloison du bureau.
J’ai lutté avec tout ce que j’ai pu puiser en moi de volonté. J’ai songé aux gars de mon bataillon tombés dans les Balkans, aux dizaines de millions d’autres sacrifiés depuis dix ans, aux garçons robotisés de Bavière, aux populations de l’arrière, aux Grenédan, Lucca et tous les gars embarqués vaillamment dans la même galère, à nos galonnés qui ne le méritaient guère pour la plupart, aux épouses, fiancées, enfants, pères, mères de poilus et de soldats gris qui ne les reverraient pas – et tous m’ont fourni le supplément d’âme indispensable.
M se débattait et jurait comme un beau diable. La camisole de feu électrique n’allait plus le contenir très longtemps. Le décor se délitait pan par pan, se transformait sans logique apparente, amalgamant plusieurs milliers de fragments épars, en provenance d’autant d’endroits réels ou non, de jalons sur le parcours de haine et de dépravation qu’avait été la vie du Maître depuis sa venue au monde.
— Vous ne pouvez pas ! se défendait-il avec acharnement. Vous n’avez pas le droit ! Vous n’êtes rien ! Je suis tout ce qui vient !
J’étais sur le point de flancher quand, enfin, l’Ange Bleu a paru dans toute sa splendeur retrouvée, dégagée par Mariette de ses entraves imaginées par son geôlier. Lili s’est immédiatement fondue à moi. Réunis, nos talents atteignaient un zénith insoupçonné. Nous étions le Phénix, incandescent et immortel. La peur venait de changer de camp. Nous l’avons sentie se propager dans notre environnement – la psyché de M.
— Vous n’oserez jamais… Cela ne peut pas être… balbutiait-il.
Nous étions insensibles à toute forme de pitié. Le Maître devait être éliminé. Aucun doute ne nous effleurait à ce sujet. Alors nous avons libéré le flux dévastateur de notre puissance démultipliée…
L’embrasement intérieur a ravagé l’esprit du petit homme qui s’était cru une destinée supérieure, l’égal d’un dieu ancien et destructeur, ou quelque chose dans ce goût-là !
Mais avant qu’il ne se ratatine sous nos yeux, rôti et racorni, réduit à l’état de squelette piteux, de parodie de momie, enfin de reliquat de lui-même tel que nos imaginaires nourris à des sources différentes pouvaient le concevoir, il y a eu comme un déchirement et j’ai cru apercevoir une espèce de tentacule immonde, dont les ventouses à crochet se sont emparées de ce qu’il restait du docteur Caligari avant de l’entraîner avec lui dans l’envers du monde d’où il avait surgi.
Puis Berlin a réapparu autour de nous. Le duel avait pris fin mais je n’avais aucune certitude sur sa réelle issue !
*
Le fiacre immobilisé dans l’ombre de la porte de Brandebourg était vide. Disparu, le petit homme au chapeau melon. Enfui, le Tambour, son complice…
Mais nous n’en avions pas encore terminé avec Berlin, Lili et moi. Le Brigadier se trouvait en très fâcheuse posture. Les trois Sigurd avaient entrepris de le démembrer à l’aide de leurs épées ! Comme leurs lames s’émoussaient à frotter contre sa peau d’une incroyable densité, les guerriers quasi nus s’en sont débarrassés pour achever la besogne à la main. Ils ont saisi un Émile déjà copieusement molesté (lui n’avait pas été en reste, il suffisait de voir couler le sang en des endroits divers des musculatures hypertrophiées de ses adversaires !) et à moitié estourbi par ses deux bras et une jambe, avant de se mettre à tirer dessus en poussant de terribles hurlements !
Nous n’avons pas attendu d’entendre craquer les os du supplicié. Bien qu’épuisé en partie par le combat contre le Maître, notre talent commun ne demandait qu’à se manifester.
— Je suis en toi, maintenant, Joli-Cœur… Et je brûle de ton feu intérieur… Tu sais comment t’y prendre…
Un trait de feu pâle a jailli de mes doigts réunis en position de prière, comme j’avais vu l’Ange Bleu le faire à l’occasion de notre première rencontre. Il a frappé chacun des Sigurd à tour de rôle dans la même seconde. D’eux il n’est plus resté qu’un mince tas de poussière balayée par la brise qui soufflait dans unter den Linden – l’avenue aux tilleuls.
L’effort consenti, pourtant infime en comparaison de celui fourni dans l’esprit du Maître, a suffi pour que je m’effondre.
Je n’ai pas perdu connaissance, néanmoins. Aussi, lorsqu’Émile m’a soulevé entre ses bras avec toute la prévenance dont il était capable, j’ai pu lui adresser un sourire serein.
— Ne me fais plus jamais un coup comme celui-là, sacré nom de bois ! m’a-t-il tancé. Tu aurais pu rester enfermé dans la caboche de ce cinglé. Comment je serais allé t’y chercher, hein ?
— Tu aurais trouvé le truc, j’en suis certain…
— Eh, tu as donc tellement confiance ?
— Mademoiselle Spectrale n’a pas hésité à se sacrifier, là-dedans… Tous ceux de l’escouade en feraient autant, pas vrai ?
— Si tu le dis ! Mais ne te tracasse pas pour Mariette. Elle nous attend dans la carcasse du chevalier volant, chez madame Curie. Il lui manque peut-être une part d’elle-même, maintenant, ça n’empêche qu’elle est bien vivante. On arrivera à la ramener, j’en suis certain !
— Aie confiance… a renchéri Lili depuis sous mon crâne. Elle te reviendra tôt ou tard…
Je n’en espérais pas davantage. Émile a récupéré le Calcul, qui avait roulé sur la chaussée, jusqu’à une bordure de trottoir. Puis il nous a déposés, lui et moi, sur la banquette rembourrée du fiacre, avant de s’installer à la place du cocher.
— Ne me dis pas que tu sais aussi conduire une voiture attelée ?
— Jamais de la vie ! Les bourrins, je me contente de les voir courir à Longchamp ! Mais ça ne doit pas être si compliqué, non ?
Il a poussé un cri et fait claquer les rênes sur les croupes de chaque bête. Le véhicule s’est ébranlé au petit trot à travers les rues de la première capitale du Reich, dont les habitants repointaient peu à peu le bout du nez. Difficile de les blâmer d’être restés cloîtrés quand leur ville était la proie de multiples attentats au garçon-explosif !
— On ne va quand même pas rentrer à Paris à cette allure, ai-je mollement protesté.
Cela ne m’aurait pas tant dérangé. J’étais prêt à dormir des jours entiers, bercé par le CLOP-CLOP des sabots battant le pavé.
— Et pourquoi pas ? Tu es si pressé de faire ton rapport au ’pitaine, toi ? Qu’est-ce que tu vas lui raconter, d’abord ?
— La vérité, rien de plus. Tout du moins celle qui m’arrangera le plus. Je ne suis toujours pas sûr de ce qu’on a vu ou pas.
— Oh, la montagne et tout ce bazar antique ? Plutôt croquignolet, pas vrai ? Le Maître devait rêver d’alpinisme et d’une tournée des ruines romaines. Il a tout mélangé pour mieux nous perturber.
— Tu n’as rien remarqué d’autre ?
— Quoi, par exemple ? Qu’est-ce que j’ai manqué ?
Je ne le savais pas trop. Lili avait-elle perçu le déchirement du voile entre les mondes et l’irruption de la créature – une infime part de sa monstrueuse anatomie du moins – venue dérober la dépouille de son serviteur ? Ou bien n’avait-ce été que l’ultime illusion générée par la psyché agonisante du Maître des Terreurs ? Et où était passé son corps, ici, dans le monde réel ? Escamoté par le Tambour ou quelque chose ancienne et mystérieuse, plus dangereuse encore ?
J’allais avoir pas mal d’heures pour y cogiter, entre deux sommes, dans le compartiment du train qui nous reconduirait jusqu’au plus près de Paris, aux limites de la ligne de front – finalement, l’option ferroviaire nous était apparue moins aléatoire que celle purement hippique !
L’annonce des pourparlers en vue d’un armistice est tombée à point nommé, au début de notre périple de retour, pour nous faciliter l’obtention de billets. Clemenceau avait pris contact avec un putatif successeur des Dioscures et du Kaiser, issu de la société civile, un certain Friedrich Ebert, chargé de former au plus vite un gouvernement de transition entre l’empire et sa prochaine incarnation. Mais tout ça n’était que de la politique. Le plus important restait que les armes s’étaient enfin tues. Soldats gris et poilus ne s’entretuaient plus et attendaient impatiemment leur ordre de démobilisation. La stratégie de déstabilisation du Maître avait produit un résultat inespéré, contraire à ses ambitions, parce qu’il n’était plus là pour contribuer à répandre le chaos et la peur.
La guerre était enfin terminée. Combien de temps durerait la paix sur le vieux continent ? Bien malin qui aurait pu le deviner à ce moment-là de notre histoire…
Mais l’escouade des évolués veillerait à la préserver, quoi qu’il doive lui en coûter !
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