Guerre et Peur
19. 24 Heures Chrono !
19
24 HEURES CHRONO !
C’ÉTAIT PARTI POUR UN SACRÉ FOUTU périple mouvementé, croyez-moi sur parole !
Mais il a commencé par un temps de repos pour votre serviteur. Une sieste proche de l’anesthésie sur le sofa du petit salon. Sans rêve ni sensations transmises par les trépidations qui secouaient Lévi, moteurs poussés à fond tout au long de la descente du Rhin jusqu’à Strasbourg. Cette partie du parcours était la plus aisée. Elle n’a pas duré plus de cinq ou six heures. Les choses sérieuses ont débuté un peu plus tard, alors que nous émergions de la marée de brouillard toxique empoissant le Nord alsacien pour pénétrer en Sarre. L’ancien département français, sous Napoléon Ier, était retourné dans le giron prussien depuis plus d’un siècle. Il se trouvait aujourd’hui en plein sur la ligne de front étendue des rives de la Manche jusqu’aux marches occidentales du Palatinat rhénan.
Mais avant d’aborder en détail les conditions de notre traversée de la zone des combats, laissez-moi apporter d’autres précisions. Je n’ai pas été tiré de mon sommeil profond par un membre de l’escouade. De Gaulle et le Brigadier n’avaient pas quitté le poste de pilotage. Lévi restait concentré sur ses instruments de contrôle, attentif à la navigation. Une voix a toutefois murmuré mon prénom au creux de mon oreille.
— Jean…
C’était tout, mais beaucoup. J’ai aussitôt rouvert les yeux. Lili Marleen gisait toujours dans un état de semi-conscience, comme sous l’effet du laudanum ou de l’opium. Ce n’était pas elle qui avait parlé. Confus un court instant, j’ai fini par appeler :
— Mariette ? Tu es là ?
Personne n’a répondu. L’enfer s’est déclenché.
*
Il faut s’imaginer l’effet produit par la soudaine apparition du Léviathan sur les troupes amassées dans ce secteur ravagé par une dizaine d’années de combats acharnés.
Ici, auparavant, la forêt et les prés composaient un charmant tableau, typique des mœurs champêtres et pastorales des siècles précédents, en contrepoint des industries de l’acier qui élevaient leurs cheminées de hauts-fourneaux à quelques kilomètres seulement. Voilà pour le décor tel qu’il existait encore dans les premiers temps du conflit. Aujourd’hui, on aurait dit la surface de la Lune telle qu’elle nous apparaît dans l’œilleton d’un puissant télescope. Un désert de cratères où le gris de la poussière et le brun de la boue sont toute la palette des couleurs permises. L’ensemble sillonné par un labyrinthe de tranchées, d’abris souterrains et autres casemates, côté français, blockhaus, côté allemand ; entre les deux s’étend la vastitude sordide du no man’s land, encombrée de fils barbelés, d’éclats d’acier, d’os, de chair pourrissante…
La trogne de nos poilus au surgissement de Lévi, lancé à toute allure, grondant et vrombissant, crachant une fumée noire, des jets de vapeur brûlante, version gargantuesque des petits chars Renault FT apparus dès le mois de mai 1918 dans l’Aisne avant de gagner l’ensemble du front !
Je ne peux que l’imaginer, bien sûr. Mais je sais quel effet le Léviathan a produit sur moi quand je l’ai aperçu pour la première fois, dans les Balkans. Et il n’était alors pas en configuration de combat…Tout secouait furieusement à présent autour de moi. Je me suis assuré que Lili ne risquait pas un mauvais coup en écartant les objets susceptibles de lui tomber dessus. Puis je me suis glissé vers le niveau inférieur, me cognant le front, les épaules, les bras, les jambes – tout, quoi ! – pendant la descente.
— Salut, soldat ! m’a accueilli Émile, collé au périscope. Ces andouilles croient à une attaque des boches, dans une manœuvre de contournement… Ils font donner du 75 à tire-larigot ! Ah, les cons ! Tu arrives à le croire ?
Les échos de la canonnade m’y incitaient sans problème. Ainsi que les soubresauts du véhicule chaque fois qu’un tir mieux ajusté tombait à proximité.
— Une cible mobile n’est jamais facile à toucher, a rappelé le Grand-Duc (il avait repassé son costume d’oiseau de nuit, casque aux aigrettes compris – sûrement possédait-il un double dans la penderie de Lévi). Mais si une fusée percutante nous atteint, elle causera du dégât malgré le blindage.
Ses grands bras s’agitaient comme pris de frénésie sur les leviers de commande. Il devait se fier aux seuls renseignements des cadrans parsemant le tableau des instruments, pour moi ésotérique – mais c’était lui le spécialiste de la guerre mécanique et de la conduite de ce genre d’engins, me suis-je rassuré ; et puis il pouvait compter sur l’assistance du cerveau implanté quelque part dans la forteresse ambulante…
J’ai soudain donné de la tempe en plein contre une protubérance chromée et distingué nettement les trente-six chandelles de la locution verbale employée par nombre de littérateurs du siècle passé et non des moindres. Un bruit assourdissant m’a bouché les tympans. Comme je ne me tenais à rien, imbécile que j’étais, j’ai effectué une douloureuse pirouette au moment où Lévi s’est couché sur le flanc en émettant une plainte de bête blessée.
Il semblait que la prédiction du capitaine s’était réalisée et que nos artilleurs avaient notablement amélioré leurs performances dans l’usage du canon de 75 !
— Rien de cassé ? Trompe-la-Mort, je vous parle ! Le Brigadier ne risque rien, lui…
Il m’a fallu le temps de recouvrer la vue et mes esprits. De remuer bras et jambes, aussi.
— Je crois que non. Mais la mission s’arrête ici.
— Que nenni ! Vous et votre fichu défaitisme…
Le Grand-Duc s’est détaché de ses ceintures de sécurité avant de consulter sa montre de gousset.
— Il reste dix-huit heures. C’est presque trop ! Brigadier, ouvrez le sas, voulez-vous ?
Émile s’est exécuté, tout de guingois, puis glissé à l’extérieur. Je l’ai suivi à quatre pattes, autant pour ma dignité. Le Grand-Duc nous a rejoints quelques instants plus tard avec Lili Marleen entre les bras – je l’avais oubliée sous l’effet du choc, honte à moi…
Mais j’avais une autre raison de ne plus cogiter correctement. La nuit se ponctuait d’éclairs phosphorescents illuminant la scène de l’accident presque comme en plein jour. L’évidence s’imposait : notre course s’était achevée au beau milieu du no man’s land !
— Suivez-moi, soldats !
Le Grand-Duc avait confié Lili au Brigadier pour s’élancer plus rapidement dans une direction qui ne m’inspirait pas : celle des lignes allemandes.
Cependant les tirs côté français ne cessaient pas. Aux miaulements des obus s’ajoutait le staccato cinglant d’une mitrailleuse dont les balles ricochaient sur la peau de Lévi, enfin sur son blindage – je ne m’en faisais pas trop pour lui, trop occupé à assurer ma propre survie. Je me revoyais paumé dans une situation analogue, juste avant de ne pas mourir pour la première fois, moins de quinze jours plus tôt. La peur me nouait de nouveau les tripes, mais sa saveur paraissait moins acide. J’ai compris pourquoi quand la lueur bleutée, encore timide, a enrobé mes mains.
Mon talent ne s’était pas envolé ! Il me protégeait toujours, et avec moi ceux qui détalaient en direction de l’ennemi, sinon la mitraille des Maxim allemandes nous aurait déjà déchiquetés et réduits à néant. Les balles avaient en effet beau fuser à raison de cinq cents coups par minute, elles s’écrasaient dans la poussière ou bien passaient au-dessus de nos têtes, et ce n’était pas par maladresse de la part des teutons !
À l’approche de leur tranchée, le Brigadier a remis Lili au Grand-Duc pour foncer en avant, tête baissée, au travers des rouleaux de barbelés, les bras écartés en grand. Il a ainsi entraîné un impressionnant métrage de fils coupants dans sa chute calculée sur les positions des tireurs embusqués. Les cris et les suppliques lancés dans la langue de Nietzsche n’ont pas duré longtemps. Sur un signe du Grand-Duc, j’ai plongé à mon tour à l’abri.
Une douzaine de soldats gris se trouvaient saucissonnés, couturés d’écorchures mais vivants, par la longueur de fil d’acier. Une Maxim encore fumante gisait brisée à leur côté.
— Ne perdons pas de temps, a intimé de Gaulle. Notre arrivée n’est pas passée inaperçue. L’officier responsable va envoyer du renfort jusqu’à cet avant-poste. Déguerpissons avant qu’il ne nous surprenne.
— On pourrait endosser leurs uniformes ? ai-je suggéré en désignant les prisonniers du Brigadier. Et nous fondre discrètement dans les rangs de leur armée jusqu’au Kaiser.
— Vous avez trop lu de mauvais romans, m’a rembarré le Grand-Duc. Il est hors de question que je me déguise en boche !
Dixit celui qui ressemblait à un rapace nocturne géant de carnaval…
Mais passons. Je l’ai bouclée et nous avons remonté le boyau de la tranchée alors que, derrière nous, l’orage provoqué par les obusiers français se calmait peu à peu. J’ai eu une pensée pour le Léviathan. Pourvu qu’il s’en soit tiré sans trop de bobos (même si je me demandais, dans le cas présent, comment une forme d’intelligence artificielle de plusieurs dizaines de tonnes pouvait passer l’arme à gauche) !
L’obscurité de retour sur ce morceau de Sarre exsangue a favorisé notre incursion derrière les lignes allemandes. Nous avons erré un moment avec seulement les étoiles pour témoins, traversé les ruines de hameaux isolés, de villages rayés depuis longtemps des cartes et même des mémoires pour ceux dont les habitants avaient été pulvérisés par les bombardements. De temps en temps, nous contournions un poste de garde, un baraquement enterré à demi dans lequel une poignée de soldats gris luttaient contre la fatigue, l’ennui, le désarroi, la peur certainement aussi. Ils restaient tapis, comme assommés d’hébétude, réunis autour du brasero, silencieux et immobiles. Peu de différence, en somme, avec les garçons mutilés manipulés par le Tambour. Toute une génération essorée par la guerre, incapable de résister aux pires harangueurs. Des esprits malléables livrés au Maître des Terreurs, de futurs sacrifiés à son délire de grandeur, si tant est qu’il s’agisse bien de cela. Car ses motivations demeuraient un mystère pour moi. Il voulait faire trembler l’Allemagne, éliminer le Kaiser, soit, mais pourquoi ? Et après ?
Lili l’avait décrit comme une pure émanation du mal, un agent destructeur dont les actes seraient eux-mêmes la justification de son existence, l’instigateur d’un chaos dénué de raison. Une thèse qui n’avait pas ma totale adhésion. Le petit homme aux lorgnons devait être animé d’une quelconque passion, même la plus méprisable, qui expliquait ses exactions. Sinon, à quelle espèce appartenait-il ?
J’en étais là de ces questions, pensées à la dérive, épuisé par cette marche qui n’en finissait pas, au contraire de la nuit – l’aube colorait de rose pâle un ruban de ciel, là-bas au-dessus du Reich –, lorsque la chance nous a souri. Elle avait pris la forme d’une impressionnante automobile arrêtée sur le bord de la route, non loin d’une sorte d’auberge typique, un Gasthaus où la bière devait couler à flots durant le jour mais pour l’instant tranquille. Quelques lumières tremblotaient derrière les carreaux de verre épais, laissant deviner deux, trois silhouettes près d’un comptoir. Un fumet de café – ou son ersatz – fraîchement torréfié se glissait jusqu’au-dehors. Pour un peu, je serais entré en avaler un bol tant j’étais exténué (sans compter que la faim me tenaillait) !
— Voilà ce qu’il nous faut, soldats, a murmuré le Grand-Duc. Brigadier, à vous de jouer.
Un chauffeur en uniforme fumait une cigarette à la lueur des phares. Émile a fondu sur lui avant de l’estourbir d’un coup sur l’occiput. Puis, tandis qu’avec le capitaine nous installions Lili à l’arrière, sur la banquette capitonnée de cuir, et relevions la capote, il a effectué un tour rapide du luxueux véhicule.
— Superbe, fiston ! Une Mercedes Knight double-phaéton… Admire un peu ses lignes ! Et je t’assure qu’elle en a sous le capot ! Quatre mille quatre cents centimètres cubes au bas mot…
Je le découvrais sous un jour nouveau.
— Comment sais-tu tout ça ?
— Je n’ai pas toujours été biffin, qu’est-ce que tu crois ? Que je suis né avec un calot vissé sur le ciboulot ? J’ai tâté du cerceau avant que tout ne pète, figure-toi.
Il a mimé le geste à pleines mains, voyant que je n’y pigeais rien.
— Tu as été conducteur de taxi ?
Je pensais à ceux de la Marne, dont la réquisition au début du conflit avait marqué les esprits, mais servi à peu de chose en réalité.
— Ne m’insulte pas. J’ai couru trois fois le Grand Prix de France. La dernière, en 1913, j’ai même failli doubler Georges Boillot, mais sa Peugeot était la plus forte… Je l’ai recroisé plus tard, comme chauffeur de Joffre ! Le pauvre gars a été descendu par des Fokker après avoir voulu tâter de l’armée de l’air, deux, trois années plus tard. L’aurait dû se cantonner au plancher des vaches… Là, personne pouvait l’abattre !
— Jolis souvenirs, a apprécié le Grand-Duc en calant sa carcasse dans l’espace encore disponible à l’arrière. Mais si vous démarriez, soldat ?
Il a agité sa montre à gousset avant de préciser :
— Vous avez moins de huit heures pour gagner les environs de Spa. Est-ce que ça suffira ?
Le Brigadier s’est contenté d’un hochement de tête. Il a actionné le démarreur et fait vrombir le puissant moteur. Je me suis installé sur le siège à côté du sien au moment où la porte de l’auberge s’ouvrait à la volée sur un gros type endimanché, la bouche encore pleine de kouglof ou autre gâterie sucrée, qui nous invectivait :
— Au voleur ! Sale vermine, arrêtez ! Fripouilles, bandits, vauriens…
Et autres joyeusetés, vite diluées dans le lointain par la douce mélodie des pistons emballés et le rire tonitruant du Brigadier.
— Apprends à partager, bourgeois ! s’est-il esclaffé. Cette chignole est bien trop belle pour toi ! Je suis sûr que tu ne l’as jamais conduite toi-même… Quelle misère ! Un bijou comme celui-là… Ah non, tu ne la mérites pas !
Je ne lui soupçonnais pas ces penchants à la réappropriation populaire. Émile aurait-il été un disciple de Jules Bonnot ? Il avait en tout cas un point en commun avec le braqueur anarchiste, tué avant-guerre : son goût pour les belles mécaniques et la vitesse. Il prenait un évident plaisir au pilotage de l’énorme et surpuissante voiture allemande. Nous foncions à près de quatre-vingts sur la chaussée semée de nids-de-poule et trop étroite pour croiser un autre véhicule sans casse, éclairés par le double faisceau des phares qui ne portaient pas très loin. Je m’attendais à tout instant à voir surgir en contresens l’obstacle susceptible de mettre un terme définitif à notre folle équipée. J’espérais que mon talent avait recouvré assez de peps pour nous tirer le cas échéant d’un amas de tôle froissée…
— Décrispe-toi, fiston, foutredieu ! m’a tancé le Brigadier. Je n’ai jamais effectué de sortie de route pendant une course et je n’ai pas l’intention de commencer aujourd’hui !
Je n’en étais pas plus rassuré pour autant et je me suis accroché avec ténacité au cuir des poignées, jambes raidies comme pour anticiper le choc – qui ne venait pas. Les gifles d’air frais me tenaient sur le qui-vive, ainsi que les craquements successifs du levier de vitesse à chaque changement de rapport, le constant rugissement du moteur qu’on aurait dit satisfait par le traitement infligé.
Pendant presque deux heures, nous avons ainsi longé l’ancienne frontière avec le Grand-Duché du Luxembourg, occupé par les Allemands depuis le mois d’août 1914 (tout comme la Belgique voisine, malgré une vaillante résistance de son armée aux alentours de Liège et d’Anvers, qui n’aura pas duré plus de quelques mois), piquant toujours plein nord en direction de Spa.
Le jour s’est levé pour nous en révéler un peu plus sur le panorama. Les villages défilaient, en cours d’éveil, leurs habitants surpris par le passage éclair de notre torpédo. Les champs se préparaient à la prochaine moisson de juillet. Comme les précédentes, elle serait certainement effectuée par les femmes et les vieillards encore valides, puisque les hommes occupaient le fond des tranchées quelques dizaines de kilomètres plus au sud. Les prés étaient laissés en friche, faute de bétail conduit là pour paître. La pénurie de viande était la même en France et en Allemagne, pour le petit peuple du moins. Je ne me souvenais même plus du goût d’un vrai bifteck, sans parler de rognon, d’escalope ou de bavette !
Je me suis mis à saliver à ce genre de pensée, l’estomac tiraillé par la faim. Ça valait toujours mieux que la peur de l’accident. La matinée était bien entamée, maintenant, et nous avions doublé Bitburg, Pronsfeld et Prüm lorsque la Mercedes a été prise d’une fâcheuse quinte de toux avant de parcourir ses derniers mètres en roue libre…
— Panne de carburant, a annoncé Émile. Le plein n’était pas fait. Désolé, mon capitaine.
Le Grand-Duc s’est étiré en faisant craquer ses os et en bâillant – incroyable, il avait piqué un somme !
— Les festivités débutent dans cinq heures environ, a-t-il calculé après un coup d’œil sur sa montre.
Il a réfléchi un moment.
— Il reste moins d’une centaine de kilomètres jusqu’à La Fraineuse…
Je ne me suis pas étonné d’une pareille précision. Il devait avoir photographié dans sa mémoire la plupart des cartes à sa disposition. Faute de talent offert par quelque aberration de la science ou de la nature, de Gaulle s’était astreint à une impitoyable discipline, aux fins de développer des dons qui le hissaient au niveau des évolués – ou très peu s’en fallait.
— Je suggère de nous mettre sans délai à la recherche de benzine, a-t-il complété. Si nous arrivons trop tard, nous n’aurons plus qu’à nous incliner devant la dépouille de Guillaume II. À titre personnel, je n’en serais pas attristé. Mais je refuse de partager un tel plaisir avec cette canaille de Bavière…
— Quand on parle du chien-loup, l’a interrompu Émile, l’index pointé vers les cieux. Voilà d’autres invités-surprise à la fête du Kaiser !
Le LZ-114 approchait par l’est, crevant la couche des nuées en altitude. Impossible de ne pas reconnaître son profil effilé de suppositoire volant.
— Du jarret, soldats ! nous a alors motivés le Grand-Duc. Fouillez les fermes et les hameaux des environs, débrouillez-vous comme vous le pourrez, mais rapportez-moi de quoi faire redémarrer cette voiture ou, à défaut, un véhicule de substitution. Allons, exécution !
Le carburant était une denrée rare dans la contrée, réservé à l’usage militaire et, par dérogation, à quelques rares privilégiés, telle la grosse légume à laquelle nous avions emprunté sa Mercedes – quelque magnat des hauts-fourneaux ou leur équivalent, un industriel ou un banquier à qui la guerre ne causait pas de tort quoi qu’il en soit, bien au contraire. Nous n’avons pas tardé à nous en rendre compte après avoir été refoulés par nombre de paysans peu ravis de nous recevoir. Mais l’un de ceux à la porte desquels nous sommes allés frapper, plus madré que les autres, a sauté sur l’occasion d’améliorer son ordinaire.
— J’ai peut-être ce qu’il vous faut, a-t-il déclaré après nous avoir reluqués de la tête aux pieds, satisfait sans doute par notre mine dépitée et notre air égaré, flairant la bonne affaire.
Il nous a précédés jusqu’à sa grange, encombré d’un fatras de bric-à-brac recouvert de toiles d’araignées. En découvrant ce qu’il nous proposait, Émile s’est fendu d’un sourire sous les crocs inversés de ses moustaches.
— Le ’pitaine va sûrement bicher !
C’était de l’ironie. Je m’en fichais, inquiet de ce qui allait suivre. Nous n’avions en effet rien à proposer en échange de ces trouvailles inespérées, pas le moindre fifrelin, encore moins de Papiermark – la nouvelle monnaie officielle du Reich depuis la suspension de la convertibilité en or de l’ancienne, dès juillet 1914. Mais le Brigadier n’avait jamais eu l’intention de payer d’autre façon que d’un direct au menton. Le fermier ainsi expédié au pays des songes (j’espérais qu’il ne l’avait pas tué !), nous nous sommes dépêchés de rapporter le fruit de notre quête au Grand-Duc.
Ce dernier nous a reçus, montre à gousset en main, avec une expression outrée.
— Moins de quatre heures à présent ! Vous avez lambiné… Et c’est tout ce que vous avez dégotté ? Vous me prenez pour « le petit ramoneur » ou bien « le vieux Gaulois » ? Vous vous payez ma tête, oui, soldats !
Les références citées ne m’échappaient pas, car en plus des classiques de la littérature étudiés à l’université, je compulsais les pages de L’Auto-Vélo et de son concurrent Le Sport avec pas mal d’assiduité pour me désennuyer le soir dans ma carrée, avant d’être mobilisé. Aussi je n’ignorais rien des carrières de Maurice Garin et d’Eugène Christophe, deux champions tricolores parmi les nombreux adeptes de la petite reine à défendre nos couleurs dans les critériums et les classiques comme le Tour de France.
— Ça ne sert à rien de râler, sauf votre respect, a répliqué Émile en déposant avec soin Lili dans la charrette attelée au tandem familial à quatre places en parfait état de fonctionner, sinon quelques grincements de chaîne pas assez huilée. Va falloir mouliner des gambettes avec entrain ! On peut encore arriver à temps…
De Gaulle a soupiré très ostensiblement. Mais il a grimpé à l’avant de l’engin sans protester. Le Brigadier a pris place à l’arrière en m’adressant un clin d’œil, et je me suis installé sur l’une des deux selles libres entre eux.
Quelques instants plus tard, nous pédalions en cadence, chaque nouveau tour de jambes nous rapprochant de Spa et du Kaiser.
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