Guerre et Peur
21. Charleville ou la Mort !
21
CHARLEVILLE OU LA MORT !
NOUS EMPARER DU BÉHÉMOTH n’a pas été le plus difficile dans l’absolu désordre et la totale désorganisation des rescapés de l’explosion du LZ-114. Personne ne surveillait le monstre mécanique, éloigné de l’incendie par un équipage prévenant, qui s’était joint aux sapeurs-pompiers et aux sauveteurs improvisés accourus de toute la ville. Non, il aura été – pour moi, du moins – beaucoup plus humiliant de devoir m’introduire dans le ventre de la bête par son seul orifice faisant office de sas d’accès et situé, par quelque facétie du concepteur de l’engin, à l’endroit précis où s’ouvrait l’opercule du croupion !
Ce détail excepté, l’espèce de dragon sans ailes n’avait rien à envier à son pendant français, abandonné gisant dans le no man’s land sarrois. Tout comme le Léviathan, il disposait d’équipements assurant le confort de ses passagers. À commencer par un compartiment de couchettes superposées, où nous avons déposé Lili, toujours catatonique, ainsi que la carcasse de Tilmann Krupp, possédée par Mademoiselle Spectrale (exception faite de l’infime part d’elle qui hantait mes pensées).
— Nous les confierons dès que possible à Marie Curie, a promis le Grand-Duc. Une fois écartée la menace sur Charleville, nous piquerons droit sur Paris.
J’enviais son optimisme. Peut-être cherchait-il juste à nous remonter le moral. Quoi qu’il en soit, nous avons fait semblant de partager son enthousiasme, avec Émile. Installés dans le poste de pilotage, au niveau du poitrail du Béhémoth, nous avons dû nous familiariser de manière empirique avec les commandes principales. À ce petit jeu, mes compagnons se montraient plus doués que moi, habitués déjà à manœuvrer Lévi. Rencogné dans mon siège, face à un panneau constellé de manettes et de volants crantés, je me suis contenté de ne causer aucun dégât tandis que nous fuyions Spa au maximum de la vitesse autorisée par la position Galopp (pas besoin de traduction, n’est-ce pas ?) sur le sélectionneur d’allure.
C’était parti pour une cavalcade débridée à destination des Ardennes !
Le gros moteur à pétrole, allié à de petits modèles électriques dans l’animation des articulations de chaque patte, faisait merveille et témoignait de l’indiscutable supériorité des ingénieurs allemands depuis les premiers efforts de Rudolf Diesel. La qualité des systèmes de suspension était assez remarquable, également. Malgré les accidents de terrain – nous filions à travers champs et bois, labourant tout sur notre passage, écrasant arbustes et bosquets, évitant juste les grands chênes et les pins –, le confort demeurait certain. Cahots et secousses étaient si bien absorbés que je me suis même abandonné à une somnolence réparatrice. Aussi ai-je sursauté lorsque le Grand-Duc, au comble de l’excitation, a annoncé, environ trois heures après notre départ :
— Sur la route ! Le cortège, là, voyez ! Nous n’arrivons pas trop tard !
Je me suis frotté les yeux, englués de sommeil, pour mieux voir à travers les hublots au verre fumé qui perçaient la poitrine du Béhémoth. Une colonne de camions à plateaux roulait quasiment au pas en direction de la seconde capitale du Reich, dont les toits se profilaient au creux d’une cuvette creusée au sortir de la forêt. Les Jungebomben se tassaient à l’arrière par grappes inertes. Sur les toits des cabines s’épanouissaient les corolles miniatures du dispositif amplificateur élaboré par Tilmann Krupp. Impossible d’apercevoir les visages de ceux qui se tenaient à l’intérieur et de reconnaître qui, du Tambour ou du Maître des Terreurs, avait mis le cap sur Charleville, d’autant que la lumière du jour commençait à décliner.
— Brigadier, visez le véhicule de tête et feu à volonté ! a tonné le Grand-Duc. Ils ne doivent pas atteindre leur objectif !
Émile a ajusté sur son crâne lisse une sorte de casque dont la visière s’ornait d’un réticule gravé devant chaque œil. Ses poings restaient serrés autour d’une paire de leviers emmanchés dans un bloc de caoutchouc. En les inclinant de quelques degrés, il imprimait un mouvement analogue au long cou du Béhémoth, dirigeant à volonté son museau profilé sur la cible visée. Une fois celle-ci verrouillée, il a donné plusieurs coups du pied appuyé sur une pédale faisant office de détente. En guise de projectile, un long crachat de pétrole et d’huile enflammé a jailli sous pression, frappant le cul du camion. J’avais donc bien raison en comparant le monstre mécanique à un dragon !
La bâche tendue autour du plateau s’est aussitôt embrasée. Le conducteur a perdu le contrôle et plongé dans le fossé, sur le bas-côté. Les garçons-bombes se sont précipités dans les ronciers, certains pour s’y rouler afin d’étouffer les flammes sur leurs habits, mais tous indemnes à mon grand soulagement – ils étaient les victimes des agissements du Maître et je m’en serais voulu que nous soyons obligés de les éliminer, comme lui s’y apprêtait sans le moindre scrupule. Si j’avais pu me douter…
Un second tir du Brigadier a contraint le véhicule suivant à lui aussi dévier pour basculer cette fois de l’autre côté de la route. Le reste de la colonne s’est immobilisé tandis que le Grand-Duc arrêtait le Béhémoth en travers de la chaussée, opposant un barrage d’acier à son avancée. Charleville était momentanément sauvée.
— Gardez-les en joue, a intimé le Grand-Duc. S’ils font mine de fuir ou d’attaquer, grillez-les sans pitié !
J’ai tiqué mais évité de protester. Chacun des Jungebomben représentait une menace sérieuse. D’après ce que je pouvais distinguer, les poches de leurs uniformes étaient lestées de plaquettes de cordite solidifiée. Et ils se rassemblaient déjà en rangs, très disciplinés – trop pour ne pas être manipulés.
— Où se cache celui qui les dirige ? a demandé Émile. Est-ce que vous le voyez ?
— Non, a répondu le Grand-Duc. Et je n’entends rien non plus, le ventre du Béhémoth est insonorisé. Si le Tambour leur distribue des ordres, il n’y a qu’un seul moyen de savoir lesquels.
Il s’est levé de son siège, a tiré son revolver de l’étui, et m’a interpellé.
— Trompe-la-Mort, avec moi. Nous devons identifier l’ennemi. Et l’arrêter ici, autant que possible.
— À vous seul ? Vous avez perdu l’esprit ? Ils sont plusieurs dizaines de bombes humaines !
— Tss tss. Je vous ai pour me couvrir, non ? Que voulez-vous qu’il m’arrive de fâcheux, puisque je ne pourrai pas mourir ?
Sur ce, il s’est engouffré dans le goulet du croupion, sans me laisser d’autre choix que le suivre.
— Haut les cœurs ! m’a lancé Émile. Je veille sur vous, moi aussi.
Ce qui ne me rassurait qu’à demi. Avec devant nous une troupe d’armes explosives ambulantes et derrière une machine cracheuse de feu, je n’envisageais pas cette sortie sous les meilleurs auspices !
Le Grand-Duc, lui, ne manifestait aucun signe de nervosité. J’enviais sa merveilleuse confiance en mes capacités. Et si mon talent se dérobait à la dernière minute ? S’il ne suffisait pas cette fois à nous prémunir des conséquences définitives du trépas ?
— Cesse de douter, Jean…
— Mariette ?
— Tu ne crois pas assez en toi… C’est ta principale faiblesse…
— Tu l’as dit toi-même : tout talent a son revers. Si le mien trouvait maintenant ses limites ?
— Si, si, si… Tu radotes, Jean… Marie Curie a été claire… Tu es le véritable miracle engendré par cette guerre…
J’aurais voulu lui parler encore, suspendre à jamais cette minute et la retenir, mais le capitaine en a décidé autrement.
— Allez-vous vous taire, sacré nom de nom ? Cessez vos ruminations et concentrez-vous sur la situation. Dois-je vous rappeler l’enjeu ?
Tout en m’admonestant, il marchait droit vers le premier camion renversé, qui se consumait peu à peu. Un bref coup d’œil dans la cabine du conducteur lui a indiqué que ce dernier avait levé le camp.
— Sacrebleu, a-t-il juré, s’écartant juste à temps avant que le feu n’atteigne le réservoir et le fasse sauter.
L’explosion n’a pas été retentissante, car il devait rester bien peu de carburant. Elle n’a de toute façon pas impressionné les Jungebomben, qui se tenaient à présent parfaitement figés, à moins d’une cinquantaine de pas, en trois impeccables rangées, le regard fixe, sans ciller. En un mot : possédés.
— Montrez-vous ! s’est exclamé le capitaine en agitant son revolver. Votre périple s’achève aux portes de Charleville. Vous n’irez pas plus loin.
J’ai alors perçu un infime grésillement, mué en gêne acoustique, comme ces sifflements ténus qui se faufilent parfois jusqu’aux tympans, mais plus subtil. Le Grand-Duc l’entendait lui aussi, car je l’ai vu secouer son casque d’un mouvement sec. Il avait passé le deuxième camion accidenté – vide, comme le premier – et vérifiait la cabine de ceux qui se trouvaient au milieu de la chaussée. Précaution inutile, ai-je songé. Il n’y avait jamais eu personne d’autre à bord que les marionnettes du Maître, chauffeurs inclus, j’en étais à présent persuadé. L’agaçant acouphène prenait en effet sa source dans les corolles cuivrées des inventions de Tilmann Krupp, qui s’étaient mises à vibrer. J’ai tenté d’alerter le Grand-Duc au moment où s’élançait un garçon-bombe :
— M les commande à distance ! Ne restez pas…
La fin de mon avertissement s’est diluée dans le BOUM de la détonation.
Les chairs du capitaine se sont dispersées avec celles du jeune soldat piégé. Son bras toujours armé s’est envolé, détaché du torse, jusqu’aux plus hautes branches des résineux poussés en bordure de forêt. Avant même qu’il ne soit retombé, je me suis mis à irradier mon fameux halo bleuté, secoué de pied en cap d’irrépressibles tremblements – comme si ma propre carcasse voulait elle aussi se disloquer.
Le temps d’un clignement de paupière et le Grand-Duc était de retour, entier, planté face à un garçon lui aussi reconstitué. Une balle a fusé du canon de son revolver d’ordonnance et s’est logée en plein front du malheureux, quoi qu’il en soit condamné.
Les autres Jungebomben déferlaient au pas de charge sur les côtés, pour encercler le Béhémoth. Le cou de ce dernier se tordait dans un sens, puis son opposé, cherchant le meilleur angle de tir – ou plutôt de crachat ! Mais le Brigadier ne se résolvait pas à lancer le jet de flamme qui risquait de nous calciner, le capitaine et moi. J’ai alors gesticulé comme un beau diable pour l’y inciter.
— Vas-y, bougre d’imbécile ! Tu ne nous tueras pas !
J’avais acquis une telle intensité que tout semblait repeint de bleu brillant autour de moi, jusque dans les profondeurs du sous-bois. Je sentais l’impatience de mon talent à démontrer ce dont il était capable, comme doué de sa propre volonté, désireux de m’épater. Influence bénéfique de Mademoiselle Spectrale ? Regain inespéré de confiance après ses encouragements ? Peu importait la raison véritable. Sans la totale maîtrise de mon pouvoir, nous étions tous perdus.
Je garde le souvenir confus d’une gigantesque boule de feu propagée jusqu’aux cieux et à plusieurs centaines de mètres dans toutes les directions, d’une chaleur si extrême que tout – bois, chair, métal et pierre – se liquéfiait dans la seconde, d’un idéal de dévastation propice à la totale destruction de Charleville si le cortège avait pu atteindre la capitale militaire du Reich…
Et l’espace d’un instant aussi fugitif que terrifiant, j’ai vu Berlin soumise à un pareil traitement, démultiplié dans ses effets ravageurs par l’étendue de la cité qui s’était choisi l’ours pour emblème, avec ses centaines de milliers d’habitants…
L’horreur, l’horreur, l’horreur !
La ruse odieuse du Maître des Terreurs, son formidable coup de poker, avait parfaitement fonctionné. J’étais à présent certain qu’il avait anticipé le choix logique du capitaine de protéger Charleville et d’ainsi éloigner de neuf cents kilomètres le seul individu susceptible de contrecarrer ses plans – je parle bien de moi, mais j’anticipe, n’allons pas aussi loin pour le moment.
Combien de fois, au juste, avons-nous été fragmentés, anéantis dans l’explosion de la cohorte des garçons-bombes, celle du Béhémoth et ses réserves de pétrole, de la forêt des environs ? Combien de terrifiantes détonations ont ébranlé les fondations de Charleville, éparpillé les éclats de ses vitres au hasard de rues tranquilles, durant cette chaude fin de journée ?
Je ne suis pas sûr du décompte exact. Mais il aura fallu cumuler un grand nombre de ces expériences détonantes avant que le Grand-Duc, au terme de chacune d’entre elles, n’abatte les Jungebomben l’un après l’autre. Car j’ai pu me débrouiller pour les exclure à tour de rôle des limites de mon talent, les expulser du périmètre d’impunité à l’intérieur duquel ils auraient indéfiniment échappé à la mort. De quelle façon ? Je ne saurais le dire avec précision. À nouveau, l’influence bénéfique de Mariette a peut-être joué son rôle, en guidant mes pensées. Ou alors j’avais suffisamment gagné en assurance.
Plus vraisemblablement, la prise de conscience de la duplicité du Maître et du sort tragique réservé à Berlin avait-elle raffermi ma résolution de mettre fin à ses mauvaises actions, au point de m’octroyer la mainmise sur ma nature profonde.
Sans doute un peu des trois, à la réflexion !
Bref. Quand il n’est plus resté aucun garçon debout autour de nous, toute tension m’a quitté et je me suis retrouvé, sans trop savoir comment, entre les bras du capitaine, qui me soulevait facilement pour me ramener à bord du Béhémoth.
— Vous m’avez épaté sur ce coup-là, Valmont. Je ne pensais pas que vous oseriez aller si loin.
Et moi donc !
— Reposez-vous, maintenant, vous l’avez mérité, soldat.
— Non… Ces gars sont morts…
Je m’en voulais de n’avoir pas trouvé d’autre solution. Mais je n’avais que mon talent à disposition et il ne suffisait pas à ramener les malheureux à la raison. L’emprise du Maître sur eux était trop forte, sans compter le conditionnement opéré par le Tambour.
— Et ceux de Charleville vivants. Nous le sommes également. Vous n’aviez pas d’autre choix. C’était une rude décision à prendre. Mais la seule qui vaille pour le moment.
— Écoute-le, Jean… a appuyé Mademoiselle Spectrale. Il est exaspérant la plupart du temps… Mais tu peux faire confiance à ses jugements…
J’étais trop affaibli pour contester l’avis de Mariette. Au moins, cette fois-ci, je pouvais me réjouir de n’avoir pas défailli. Je m’endurcissais à l’épreuve de mon talent, j’en apprivoisais les effets par la pratique sur le terrain plutôt qu’à l’entraînement. Je n’étais quand même plus guère vaillant, au point que le capitaine m’a déposé directement sur une couchette libre du compartiment où reposaient Lili et Tilmann Krupp.
Le Brigadier est apparu dans l’encadrement de l’écoutille.
— On te doit une fière chandelle, a-t-il souri en tortillant la pointe d’une de ses moustaches entre le pouce et l’index. Bravo, mon Jeannot !
Sa prunelle pétillait. Cette marque d’affection nouvelle me paraissait dépasser le cadre strict de la virile camaraderie de tranchée. Ou alors je me faisais des idées et je commençais à délirer…
— Dormez, Valmont, m’a ordonné le Grand-Duc. Il faut que vous récupériez vos forces. La partie n’est pas encore terminée. Elle s’achèvera seulement quand nous aurons éliminé le Maître, pas avant.
*
Je crois avoir rêvé, mais je ne jurerais de rien. Toutefois la proximité de l’armure du chevalier volant m’incite à penser que je n’ai pas imaginé la visite reçue pendant mon sommeil.
Mariette était déjà pour partie présente en moi et demeurait sinon stabilisée dans la structure articulée qui faisait office de seconde peau, et plus, au mouton noir des Krupp. Il lui aura suffi de se projeter à moins d’un mètre, jusqu’à ma couchette, pour partager davantage que des pensées.
L’étrange étreinte éthérée dont je conserve le souvenir ému m’a mené à un plaisir diffus – si je l’ai fantasmée, tant pis !
Quand j’ai rouvert les yeux, encore émoustillé, nous avions regagné Paris. Je n’ai pas eu besoin de découvrir la tour Eiffel ou l’Arc de Triomphe dans mon champ de vision pour aboutir à cette conclusion. Les traits rudes, mais rassurants, de Marie Curie ont suffi.
La scientifique m’a accueilli avec une ébauche de sourire qui aurait pu être celui d’une mère.
— Ravie de vous voir remis. Charles m’a relaté vos exploits. Vous faites honneur à son escouade.
— Je n’en mérite pas tant, ai-je assuré, la bouche pâteuse, la gorge sèche. Le Maître des Terreurs nous a battus à plates coutures. Il a éliminé ses otages, les membres du haut-commandement allemand jusqu’au Kaiser, les alliés de Guillaume tant qu’il y était. Et il ne s’est pas arrêté là, n’est-ce pas ?
Je repensais à mon intuition – non, c’était plus que cela, une véritable vision, née d’un lien avec ce scélérat, sans doute parce que nos talents avaient une nature et une source en commun – à propos de Berlin.
Marie Curie a désigné le journal plié sur ma table de chevet.
— Voyez vous-même. La presse du monde entier en fait sa une ce matin.
J’ai d’abord pris le temps d’observer mon environnement, comme pour repousser l’inéluctable confirmation de l’horreur subie par les populations de la première capitale allemande. La chambre proprette et parfumée (un bouquet de lavande décorait la table de toilette) n’était pas celle d’un hôpital. L’unique fenêtre ouvrait sur un coin de ciel et la ramure d’un tilleul. J’entendais les oiseaux chanter à travers les carreaux peu épais. Une sérénité inestimable en temps de guerre. J’aurais aimé prolonger ce moment à l’infini. Mais j’ai fini par m’emparer de l’exemplaire du Petit Parisien et l’ouvrir en grand sous mon nez.
Le gros titre étiré sur toute la largeur de la première page exprimait tout ce que j’avais pu appréhender :
VAGUE D’ATTENTATS SANS PRÉCÉDENT DANS LE REICH
BERLIN À FEU ET À SANG
EST-CE LA FIN DE L’EMPIRE ALLEMAND ?
— Inutile de vous préciser qu’ici, du côté de l’Élysée, on n’hésite pas à se réjouir ouvertement. Clemenceau a convoqué un conseil extraordinaire pour décider des suites à donner à l’affaire. Charles y a été convoqué, il s’y trouve en ce moment.
— Ce n’est pas la fin du conflit, ai-je prophétisé. Mais le début d’une nouvelle ère de chaos tout aussi destructrice que la précédente. Pire, même, car le Maître ne cherche pas la victoire militaire. Il veut juste répandre partout sa terreur et susciter la peur, aussi bien dans le Reich qu’à l’extérieur…
Je m’emportais. Marie m’a incité au calme en me tendant un verre d’eau.
— Buvez lentement et restez coi, Jean. Écoutez-moi attentivement. Là-bas, vous vous êtes comporté en héros, n’en doutez pas un seul instant. Émile m’a tout raconté, il ne tarit pas d’éloges à votre sujet. Vous avez évité que le Maître fasse subir à vos compagnons le sort réservé à notre état-major et au gratin allemand. Encore plus important, vous avez évité à Mariette une désagrégation fatale.
Je n’ai pas pu obéir plus longtemps à l’injonction au mutisme qui m’avait été faite.
— Comment va-t-elle ?
Marie Curie m’a souri plus franchement, arborant un semblant d’air mutin qui détonnait sur son visage austère.
— Posez-lui la question directement. Vous partagez une certaine intimité, non ?
J’ai acquiescé peut-être en rougissant – comme on est bête à vingt ans quand quelqu’un de la génération d’avant évoque ce qui relève du sentiment !
— Je suis toujours là, Jean… m’a alors rassuré Mademoiselle Spectrale. Je vois et j’entends à travers toi… Je ressens aussi ce que tu ressens, parfois…
Y avait-il un double sens à cette dernière remarque ? J’espérais ardemment que ça soit le cas !
J’étais en tout cas ravi et soulagé d’entendre sa voix, même lointaine.
— Tilmann Krupp est mort pendant que le Béhémoth franchissait la ligne de front à votre retour, m’a informé Marie Curie. Il n’y avait rien à faire pour lui. J’ai retiré son cadavre de l’armure et l’ai incinéré. Son corps n’était qu’un amas de plaies et de blessures mal cicatrisées. Il aurait déjà dû mourir depuis plusieurs années. Son invention lui a permis de repousser l’échéance, mais il était condamné. Elle est quoi qu’il en soit une véritable chance pour Mariette.
— Elle peut lui éviter la dissolution ?
La scientifique a retrouvé son expression revêche et un peu triste, aussi pleine de résolution.
— Je m’attelle à trouver la solution. Pour le moment, elle se maintient. Mais j’aimerais évoquer avec vous un autre cas que celui de Mademoiselle Spectrale, Jean.
— Lili Marleen, ai-je deviné.
— La pauvre enfant m’inspire bien plus de crainte que Mariette. Elle est comme une coquille vide. Nourrie et abreuvée de force sans qu’elle réagisse. Son esprit a déserté le siège de ses pensées.
— M le lui a redonné, M le lui a repris…
— Que dites-vous ?
J’ai serré les poings et froissé l’exemplaire du Petit Parisien, avant de le jeter à l’autre extrémité de la pièce. Puis j’ai soulevé le drap – on m’avait heureusement passé un pyjama ! – et je me suis assis au bord du lit.
— Où croyez-vous aller ? m’a questionné Marie.
Ma réponse a fusé sans que j’y réfléchisse :
— Jusqu’à Berlin s’il le faudra, mais je refuse d’abandonner l’Ange Bleu aux griffes de ce terroriste !
*
— C’est courageux et chevaleresque… Mais as-tu seulement idée de ce que ça implique ?
Mariette me tarabustait tandis que j’achevais de m’habiller – Marie avait eu la prévenance de s’éclipser sans chercher à me dissuader, ce dont je lui savais gré. Et j’avais dégotté une combinaison fraîchement lavée et repassée dans l’armoire de la chambrette, ainsi qu’un complet-veston de bonne qualité, un tantinet démodé, ayant appartenu à feu son mari. J’ai alors compris où je me trouvais : au domicile même des Curie, plus que certainement, à l’étage des bonnes ou des enfants – ils avaient eu deux filles, ai-je cru me souvenir.
— Je ne renoncerai pas. J’ai fait une promesse à Lili. Et je compte la tenir.
— Je sais, bourrique… J’étais là, moi aussi… Et je ne cherche pas à te convaincre… que tu fais une folie… puisque de toute façon tu ne peux pas mourir…
— Mais ? Car tu vas élever une objection, n’est-ce pas ?
Parole, ça virait à la dispute de couple !
— J’en aurais mille… La guerre, l’escouade, le capitaine… L’anarchie en Allemagne… Ton impétuosité, ta jeunesse…
— Tu n’es guère plus âgée que moi, je te rappelle !
— J’ai plus de plomb dans la cervelle… Même si je partage la tienne… Et qu’elle me paraît plutôt en bois…
— Très drôle !
— Ne pars pas seul, Jean…
— Tu es avec moi, non ?
— Tu peux aussi être amusant… Mais je pensais à Émile…
— Quoi ? Le Brigadier ? Il n’acceptera jamais sans ordre du capitaine ! Son côté service-service… S’il apprend que je souhaite retourner en Allemagne, il s’arrangera sûrement pour qu’on me fiche aux arrêts !
— Tu le connais mal, décidément… Il te suivra sans rechigner, fais-moi confiance…
— Comment peux-tu en être sûre ? Je sais que vous avez été très proches, lui et toi, mais tout de même ! Tu partages aussi ses pensées, après son lit ?
J’avais voulu la moucher avec cette pique digne d’un mauvais vaudeville. Mais je n’ai pas obtenu l’effet escompté. Les notes aigrelettes du rire de Mariette m’ont carillonné sous le crâne avant qu’elle ne reprenne :
— Tu crois qu’Émile et moi avons été amants… Comme c’est touchant… Tu ne pourrais pas te tromper davantage… Pauvre innocent, espèce de benêt… Tu ne vois donc pas… que c’est pour toi qu’il en pince et pas pour moi ?
Je suis resté un temps figé, abasourdi, devant la glace de l’armoire, à contempler le reflet du jeune imbécile endimanché qui s’empourprait, gêné par cette révélation.
— Tu veux dire qu’il… qu’Émile, le Brigadier de Fer… que cet hercule bourru n’est pas porté sur la gent féminine ?
— Pas besoin de périphrase… Ne sois pas ridicule… Dis-le avec franchise… Oui, c’est un inverti, un pédéraste si tu préfères… Cela te dérange-t-il ?
Pour être honnête, je n’en savais rien. Je n’étais pas prude au point d’ignorer l’existence de ces penchants amoureux masculins, j’avais même connu certains de leurs représentants sur les bancs de l’université et au hasard de mes pérégrinations dans les cafés avec une bande d’étudiants. Mais c’était la première fois que je m’en trouvais un possible sujet d’attirance. Et cela me troublait, pas si désagréablement que j’aurais pu le soupçonner…
— Son aide sera la bienvenue, ai-je biaisé. Je la lui demanderai aussitôt que je reviendrai.
J’ai achevé de nouer ma cravate et vissé un chapeau mou sur ma tête. Je souhaitais être plus que présentable, c’était pour moi d’une grande importance.
— D’où ça ? Jean, dis-moi… Tu me caches tes pensées… Ce n’est pas très fair-play…
J’ai pris une profonde inspiration, conscient que je m’apprêtais à désobéir à une consigne édictée par le Grand-Duc, mais au diable si je m’en préoccupais, tout comme des conséquences !
— Je veux dire adieu à Séraphine avant de m’en aller. Je ne supporte pas l’idée qu’elle se ronge de chagrin en me croyant tombé au combat. Je lui dois la vérité, Mariette, et personne ne m’empêchera de la lui révéler !
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