Guerre et Peur

Johan Heliot · Chapitre 5 sur 25

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Guerre et Peur

5. Un Néant de Brumes Mortelles

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UN NÉANT DE BRUMES MORTELLES

 

JE CROIS AVOIR RÊVÉ DE SÉRAPHINE, mais je n’en suis pas certain. En tout cas, au réveil, j’avais tirebouchonné les draps et resserré mon étreinte autour du traversin comme s’il s’était agi d’un corps aimé…

Il m’a fallu un temps avant de réaliser que ce lit n’était pas le mien, ni celui du petit hôtel où nous avions nos habitudes avec ma fiancée. Et que j’ouvrais les yeux sur un décor de chambre inconnue, toute de sombres boiseries et de tapisseries représentant des scènes de chasse à l’ancienne, avec des cavaliers armés de piques et portant même l’armure !

Un meuble de toilette supportant une cuvette et un broc complétait l’installation, ainsi qu’un coffre massif disposé au pied du lit. Dans ce dernier j’ai trouvé des vêtements à enfiler par-dessus mon caleçon long. Mon uniforme de poilu avait disparu. À la place j’ai passé une combinaison bleu horizon taillée dans une étoffe légère mais d’une grande solidité, qui m’habillait du cou jusqu’aux chevilles et se fermait en travers de la poitrine grâce à une double rangée d’astucieux boutons-pression. Au lieu de mes godillots, eux aussi envolés, j’ai trouvé une paire de fins souliers en cuir souple à hauts lacets. La pointure correspondait, ce qui ne m’a pas étonné – le capitaine possédait mon dossier complet.

J’ai chassé les derniers miasmes du sommeil en plongeant la tête dans la cuvette emplie d’eau tiède. Puis je me suis dirigé vers l’unique fenêtre, ouverte en face du lit, pour tenter de découvrir où j’étais. Le verre épais des carreaux filtrait une blême clarté aux reflets vaguement verdâtres, comme une lumière malsaine. J’ai constaté avec surprise qu’il n’y avait pas de poignée, qu’ouvrir n’était donc pas une option possible.

J’ai alors collé les yeux à la vitre. Ce que j’ai aperçu m’a provoqué un frisson tout du long de l’échine. Ma fenêtre surplombait une mer d’ouate vaporeuse teintée de taches jaune et vert, qui s’étirait à perte de vue. J’ai aussitôt identifié ce vaste néant brumeux pour ce qu’il était, à savoir la couche de gaz mortels pesant en permanence sur le no man’s land alsacien, et j’ai reculé d’un bond, d’instinct.

Un éclat de rire clair a résonné derrière moi.

— Tu ne crains rien, benêt ! Le château s’élève au-dessus de la soupe de pois toxique. Elle ne grimpe pas jusque-là.

J’ai alors eu une pensée inadaptée aux circonstances : depuis quand Mademoiselle Spectrale m’observait-elle sans se faire voir ? Heureusement que je n’avais pas dormi entièrement nu !

— Le déjeuner sera bientôt servi dans la salle de banquet, m’informa-t-elle. Je vais te servir de guide.

— Ce sera plus facile de te suivre si tu daignes te montrer, ai-je rétorqué en adoptant moi aussi le tutoiement et avec sans doute un peu plus de rudesse que je ne l’aurais souhaité.

La jeune femme ne s’en est pas formalisée. Pour preuve, sa silhouette immaculée a pris forme peu à peu devant la porte toujours fermée. J’ai soudain réalisé ce que ça signifiait.

— Tu es capable de traverser les murs ! me suis-je exclamé.

— Les cloisons peu épaisses, les huis et les battants, mais pas les murailles de grès ou de toute autre pierre, ni les parois de métal trop dense. En dépit de mon surnom, je ne suis pas un fantôme…

Elle a marqué une pause avant d’ajouter dans un souffle :

— Pas encore du moins…

Puis elle a ri de nouveau et m’a pris par la main. Le contact de sa paume était étonnement soyeux.

— Viens, ne faisons pas attendre le Brigadier et le Grand-Duc.

— Qui ça ?

— Émile et Charles, mais au château personne n’emploie sa véritable identité. Tu finiras toi aussi par t’y habituer, Trompe-la-Mort !

*

Nous avons dévalé des volées de marches d’escalier taillées dans le grès rose, parcouru des corridors ornés de tentures moyenâgeuses, franchi des portes sculptées de toutes sortes de créatures et contemplé, au passage, de nombreuses peintures murales d’inspiration tout aussi médiévale.

Cependant je n’étais pas dupe de l’authenticité de ce décor. Je n’ignorais pas que ce château n’existait sous cette forme que depuis quelques années seulement.

L’histoire récente du Haut-Koenigsbourg ne m’était en effet pas inconnue. Comme beaucoup d’étudiants ou de curieux, j’en avais suivi l’évolution dans les gazettes et les revues qui s’étaient intéressées à sa destinée après l’empoisonnement de l’Alsace et la migration de ses habitants (ceux qui avaient réchappé au gazage intensif, du moins !), dans la septième année du conflit, au printemps 1921.

La forteresse originelle avait été détruite pendant la guerre de Trente Ans, dans le premier tiers du dix-septième siècle. Ruiné, le site avait été ensuite offert en 1899 à Guillaume II par les bourgeois de Sélestat, la ville qui en était devenue propriétaire après la défaite française de 1871. L’empereur Hohenzollern en a alors confié la reconstruction à un célèbre architecte berlinois, un certain Bodo Ebhardt. Et celui-ci a eu l’idée saugrenue de reproduire, plus ou moins fidèlement, l’édifice tel qu’il était censé s’élever au-dessus de la plaine d’Alsace aux alentours de l’an 1500 !

Bodo avait, dit-on, flatté à l’excès le goût teuton pour une vision du passé qui était à l’Histoire ce qu’Offenbach était à l’opéra : quelque chose de chargé en inutiles froufrous et qui ne se prenait guère au sérieux. Voilà donc pourquoi je n’étais pas surpris de découvrir à quoi ressemblait la salle de banquet.

L’aigle impériale y déployait ses ailes au milieu du plafond, situé à une hauteur démesurée. Entre des piliers de grès brut, toutes sortes de fioritures peignaient les murs, à en donner le tournis. Une paire d’énormes lustres circulaires de métal ouvragé tombait de la voûte, décorés de silhouettes animales qui mélangeaient chiens de chasse et gibiers variés.

Sous ces deux derniers s’étendait une immense table de bois ciré, encombrée de victuailles au fumet alléchant. Tourtes et quiches s’y taillaient la part belle. Un énorme plat de choucroute et de salaisons diverses complétait ces agapes, arrosées de vin blanc en carafe. Du point de vue d’un poilu habitué aux rations de singe (l’immonde bœuf en conserve composé de bas-morceaux qui craquaient sous la dent) et au picrate vinaigré, il s’agissait d’un festin de roi !

— Venez vous restaurer, Trompe-la-Mort, vous devez avoir grand-faim.

Celui qui venait de m’interpeller occupait une extrémité de la tablée, face au Brigadier de Fer, qui pour sa part n’interrompit nullement son bâfrement.

Je me suis figé en découvrant l’accoutrement de mon interlocuteur. La voix et le ton un peu hautain appartenaient sans conteste au capitaine de l’escouade – difficile de ne pas reconnaître non plus la forme longiligne de ses membres démesurés. Mais il avait troqué l’uniforme et les décorations pour une combinaison dont les couleurs brun-roux et leur disposition rappelaient un plumage, et portait même une cape découpée en forme d’ailes pour l’instant repliées dans le dos. Hormis le menton et la bouche, tout le reste de son visage disparaissait sous une espèce de compromis entre le heaume et le casque moderne, affectant l’apparence d’une tête de hibou, bec crochu et gros yeux ronds compris, ou plutôt de…

— Grand-Duc, je dois vous appeler comme ça ?

Il a acquiescé, agitant de haut en bas les aigrettes d’acier de chaque côté de son crâne.

— Je vous en saurais gré. Mais prenez place et mangez. Ensuite nous reprendrons notre discussion.

Je me suis exécuté (j’avais très faim, là-dessus le Grand-duc ne se trompait pas) en précisant d’un air narquois :

— Oh, c’est vrai, juste avant que je succombe à l’effet du narcotique versé dans mon whiskey, vous avez évoqué une mission…

— Ne sois pas caustique, fiston, m’a lancé le Brigadier en expédiant une averse de postillons et de fragments de tourte par la même occasion. Nous ne jouons pas, ici. Tout ça est très sérieux.

Je me suis retenu de répliquer que ça sautait aux yeux, avec un officier déguisé en rapace nocturne à la tête de l’escouade. Mais je n’ai pas voulu forcer l’irritabilité du colosse chauve. Déjà qu’il ne semblait pas m’apprécier…

— Trompe-la-Mort vient juste d’arriver, m’a défendu Mademoiselle Spectrale. Arrête de l’asticoter. Il est encore perturbé, rien de plus normal.

Je lui ai souri pour la remercier. Le Brigadier s’est esclaffé.

— J’en connais une qui a le béguin pour la nouvelle recrue, ma parole !

Mademoiselle Spectrale l’a fusillé du regard.

— Allons, allons, cessez les enfantillages, voulez-vous ? est intervenu le Grand-Duc. Je conçois que tout doit vous paraître étrange, a-t-il ajouté à mon intention. Mais c’est effectivement on ne peut plus sérieux. Comme je vous l’ai déjà indiqué, il s’agit d’œuvrer à l’achèvement de la guerre. Nous n’avons jamais été si proches d’y parvenir. Très bientôt, ici même, les délégations allemande et française vont se rencontrer, dans le plus grand secret. Ce qui explique, soit dit en passant, le choix de cet îlot perdu (le Grand-Duc a embrassé la salle et, au-delà, tout le château, d’un geste ample), émergé des vapeurs toxiques du no man’s land. Pour le moment, je n’ai pas besoin de préciser quels seront les éminents émissaires envoyés par chacun des belligérants. Vous les identifierez aisément. Notre rôle consistera à assurer leur protection durant les négociations des termes de l’armistice. Pour cela, sitôt que vous serez rassasié, j’aimerais que vous vous familiarisiez avec l’environnement. Mademoiselle Spectrale se fera sûrement une joie de vous assister dans cette tâche.

J’ai opiné puis englouti une bouchée de succulente quiche, avec une pensée pour celui ou celle qui s’était activé en cuisine, tout en réfléchissant un tantinet.

— Je ne comprends pas à quoi je pourrai vous être utile, ai-je avoué. Il me semble que le Brigadier et vous-même pouvez sans problème vous acquitter de cette mission… Sans oublier bien sûr Mademoiselle Spectrale… À vous trois vous possédez sûrement le talent nécessaire. Mais moi, je ne vois pas trop comment servir…

Je me suis tu quand l’évidence a fini par me frapper – par-derrière, en traîtresse, comme souvent.

— À moins que vous ne redoutiez quelque fourberie de la part des Allemands, ai-je complété à voix basse, autant pour l’assistance que pour moi-même. Comme par exemple un attentat que vous seriez incapable de déjouer.

— L’ami Fritz est assez sournois pour y songer, a approuvé le Grand-Duc, faisant ainsi écho à la mentalité générale depuis le fond des tranchées jusqu’aux salons feutrés de l’état-major.

— Alors, en ce cas, je suppose que mon propre talent aura de l’importance. Mais encore faudrait-il être certain que mes capacités de tromper la mort s’appliquent à d’autres que moi.

— Nous aurons l’occasion de le vérifier d’ici demain. Le Léviathan est allé quérir notre spécialiste des études scientifiques dans son laboratoire parisien. Ils seront de retour dans quelques heures, à présent. Il sera alors temps de vous soumettre aux tests que je vous ai promis, mon cher Trompe-la-Mort. Et mon petit doigt me dit que le résultat ne devrait nullement nous décevoir !

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