Guerre et Peur

Johan Heliot · Chapitre 16 sur 25

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Guerre et Peur

16. Sous le Heaume, une Vision D’horreur !

16

SOUS LE HEAUME, UNE VISION

D’HORREUR !

 

— HALLO LIEBHABER ! WIE BERÜHREND !

J’ai traduit avec un décalage, perturbé par l’apparition de Lili Marleen ou l’effet de l’intrusion de Mariette, sans doute un peu des deux. Salut les amoureux ! Comme c’est touchant ! avait-elle lancé avec un indéniable accent populaire, équivalent à celui des grisettes du faubourg parisien (ou alors je l’imaginais car je connaissais à présent une partie de son parcours et de ses origines).

— Je me doutais d’une entourloupe, a-t-elle continué, ses paroles résonnant cette fois en français dans mes pensées. J’avais raison de me méfier.

Je notais toutefois qu’elle n’avait pas alerté ses comparses. Aucun signe en effet de Sigurd ou du Tambour dans les environs. Cela m’a redonné une illusion d’espoir. Je me souvenais de la façon dont elle m’avait considéré à l’occasion de notre première rencontre, qui était aussi celle de notre premier affrontement. Sa surprise affichée à l’égard de mon talent, sa colère mais aussi quelque chose, un je-ne-sais-quoi relevant d’un autre sentiment…

— Je savais qu’on se reverrait, Joli-Cœur. Que tu ne pourrais pas rester longtemps loin de moi. Ne sommes-nous pas comme des âmes sœurs ?

Était-elle sérieuse ou non ? Difficile d’en juger sur l’instant. Le feu pâle de son talent la nimbait d’une auréole pareille à une seconde peau. Elle conservait ses ailes repliées dans le dos et s’avançait vers nous d’une démarche lente, chaloupée, maîtrisant ses effets comme sur une scène de cabaret, un sourire carnassier aux lèvres. Son regard détouré d’un large trait de maquillage violet et noir se braquait droit sur Mariette.

— Il m’avait bien semblé t’apercevoir, chérie, sur le toit de ce château ridicule… Ou plutôt ressentir ta présence. Qu’es-tu, au juste, dis-moi ? Un lémure authentique ? Une copie de revenante ? Le simple résidu d’une mauvaise expérience ? Quelle est ton histoire, ma belle ?

Je me posais moi aussi certaines de ces questions. Mais le danger imminent n’incitait pas à y répondre. Je n’oubliais pas avec quelle facilité l’Ange Bleu avait éliminé une partie de notre délégation d’un simple revers de manche, durant la brève bataille du Haut-Koenigsbourg. Je me suis alors interposé entre Mademoiselle Spectrale et elle, lançant avec toute l’assurance dont je me sentais capable :

— Ça suffit, Lili ! Assez joué !

L’injonction aurait pu s’adresser à une chatte martyrisant une souris sans défense. Au moins a-t-elle produit son effet. L’Ange a soudain détourné les yeux pour me foudroyer jusqu’à l’âme.

— Ne m’appelle pas ainsi ! Un seul homme en avait le droit et tu ne fais pas le poids en comparaison !

Le feu qui l’enrobait s’est mis à crépiter et luire avec plus d’intensité. Ses ailes ont commencé à se déployer tandis qu’elle continuait sur un ton plus apaisé :

— Tu t’es bien renseigné, Joli-Cœur, mais rien de ce qu’on t’a appris ne rend compte de la réalité…

Sa main s’est envolée à la rencontre de ma joue. Mon talent a alors jugé bon de s’éveiller, ajoutant la lueur de son halo bleuté à celle qui irradiait Lili Marleen. La galerie aux miroirs s’est emplie tout entière de lumière, au point d’effacer les détails de son exubérante ornementation.

— Tu sais que je ne peux pas te faire de mal, a-t-elle rappelé, peut-être à regret, peut-être pas. Alors reste tranquille…

Au contact de sa paume, j’ai senti m’envahir un froid tel que tous mes membres ont tremblé. La caresse n’a duré que deux ou trois secondes. Une grimace a tordu les traits sensuels de l’Ange, les rendant pour le coup hideux. Elle a retiré sa main avec précipitation, s’est reculée d’instinct. Qu’avait-elle éprouvé ? Je brûlais de le lui demander. Mais la trêve instaurée entre nous s’est brisée dans un éclat de voix discordantes. Celle qui a résonné en premier avait d’étonnantes intonations de métal et un timbre dénué d’accent autant que d’aspérités :

— Qu’est-ce que tu fiches, gamine ? Tu ne vois pas qu’il te file sous le nez ? Arrête-le donc !

— Je m’en charge, Til’ ! Compte sur moi !

Ils arrivaient par une des extrémités de la galerie, attirés sans nul doute par l’explosion de clarté – Tilmann Krupp et Sigurd, facilement identifiables à leur carrure hors de mesure, le premier caparaçonné de son armure, le second hypertrophié de stature. Le guerrier génétiquement amélioré m’a foncé droit dessus, sans prendre la peine de tirer l’épée du fourreau ballotant contre sa cuisse aussi ferme qu’un rondin de bois pétrifié. Seulement je m’étais habitué à l’excès de luminosité, lui non. Je me suis dérobé à la manière d’un matador exécutant une passe sans s’encombrer de muleta. Entraîné par son élan, il a poursuivi sa course sur plusieurs mètres avant de réaliser qu’il m’avait raté et commencer de ralentir.

Sans réfléchir, je me suis mis à courir dans la direction opposée. Tilmann Krupp n’a pas bronché. Je comptais sur l’encombrement de sa carapace d’acier pour le ralentir, et sur le fait qu’il ne pourrait pas décoller dans un espace clos sans provoquer de dégâts – sa machinerie complexe n’était d’ailleurs pas en état de fonctionnement, nulle fumée ne s’échappait des tuyères dans son dos et sur ses flancs. Je n’osais pas me retourner pour voir si Mariette me suivait ou pas. Depuis que l’Ange Bleu l’avait apostrophée, elle s’était tenue coite, plus que discrète, et la débauche lumineuse l’avait comme effacée…

— Halte ! a commandé le chevalier des temps modernes de cette voix qui semblait appartenir à une machine plutôt qu’à un humain.

Il avait relevé la visière de son heaume. J’ai pu voir enfin à quoi il ressemblait – et je l’ai aussitôt regretté. Une pure vision d’horreur ! Loin, ô combien, de l’image du séducteur à l’avantageuse trombine que je m’étais imaginée. La partie inférieure de sa face n’était qu’une béance de chair boursouflée, recousue d’agrafes, hérissée de vis. Pas de bouche, pas de mâchoires, pas de nez, mais à la place un curieux dispositif de rouages chromés qui lui permettait de s’exprimer et expliquait le son si particulier de sa voix.

Je comprenais pourquoi il avait survolé le cortège des mutilés et gueules cassées. Des frères d’armes, à n’en pas douter. Ses semblables, même si j’avais du mal à imaginer qu’un Krupp ait pu être défiguré dans le fond d’une tranchée ou en montant à l’assaut. Ces gens-là ne se faisaient pas mobiliser, tout simplement. Et quand ils daignaient prendre les armes, ils endossaient un bel uniforme d’officier suffisamment gradé pour leur éviter le front et se contenter des salons de l’état-major. Toutes les armées du monde civilisé obéissaient à cette règle non écrite : ne jamais exposer au danger ceux dont les pères régnaient sur l’industrie ou bien la banque de la mère patrie !

Tilmann y faisait exception. Pour quelle raison ? Et qu’est-ce que l’armure dissimulait comme autres blessures ? Je n’allais certainement pas m’arrêter pour le lui demander ! Il a tenté d’écarter les bras pour m’attraper, mais le poids de son habit de métal et des machines qui lui permettaient de voler était au sol un fardeau handicapant. Je me suis sans problème glissé sous l’obstacle en m’aidant du parquet ciré – zuuuip !

Quelques instants plus tard, j’ai déboulé hors de la galerie pour m’élancer comme un dératé sur la pelouse qui accueillait le Zeppelin. La nuit était tombée sur ce coin de Bavière mais des flambeaux brûlaient aux croisements des allées du jardin ainsi qu’au fronton en façade du château. Je n’avais aucune idée de la direction à emprunter, encore moins de la meilleure décision à adopter. J’ignorais où Mademoiselle Spectrale avait trouvé refuge après que l’Ange Bleu nous avait surpris tous les deux, ce qu’il était advenu du capitaine et d’Émile – hormis pour ce dernier qu’il croulait sous l’acier, comme Mariette me l’avait rapporté.

J’ai couru jusqu’au bois dans le prolongement des jardins, ne reprenant mon souffle qu’une fois à l’abri des fourrés. Au moins personne ne rôdait dans le coin, les participants au défilé avaient regagné leurs foyers. Je n’étais pour autant pas hors de danger. Sigurd et Krupp n’allaient en effet pas renoncer à me récupérer. Le guerrier, torche brandie bien haut, arpentait les allées entre les grands bassins, fouillant le moindre bosquet ; le chevalier survolait l’immensité du parc en décrivant des cercles à la manière d’un oiseau de proie. Je n’avais aucune chance d’échapper à leur vigilance. Ma seule option était de rester caché, sans faire de bruit, jusqu’au petit matin, et là…

On verrait bien !

Sauf que je n’aurais même pas ce choix, ai-je compris en entendant soudain s’élever les abois d’une meute menée par des laquais qu’on avait réveillés pour me donner la chasse. Jusqu’ici, les gens du château s’étaient montrés discrets, à peine si son plus prestigieux propriétaire avait daigné se fendre d’une apparition à la fenêtre, marionnette humaine entre les mains du responsable de l’enlèvement de Pétain, Foch et Weygand. Et voilà qu’à présent ils se manifestaient, eux aussi déterminés à ma perte ! Le Tambour avançait au milieu d’eux, gesticulant et aboyant à qui mieux mieux comme pour rivaliser avec les chiens. Enfin, le Maître des Terreurs et l’Ange Bleu fermaient la marche de cette bruyante ribambelle…

Un tel déploiement de forces et de talents pour ma modeste personne, j’en aurais été honoré si je n’avais pas été déjà trop dévasté par l’accablement !

Je me suis remis en mouvement, aussi discret que possible, m’enfonçant plus avant dans le sous-bois où régnait l’obscurité la plus complète. Tâtonnant, trébuchant presque à chaque pas, me frottant à l’écorce des troncs, aux basses branches dont les griffes végétales prenaient un malin plaisir à m’écorcher au passage, j’ai parcouru quelques centaines de mètres, moins peut-être, jusqu’à rejoindre la coulée d’un canal percé à travers ce reliquat de nature sauvage et qui ouvrait une longue perspective sur l’arrière du Château des Nymphes. Derrière moi, l’écho des jappements faiblissait. Laquais et chiens avaient dû contourner le bois de crainte d’y emmêler les laisses. La chance me souriait-elle soudain ? J’ai choisi de le croire et pris mes jambes à mon cou, longeant l’orée du couvert pour me fondre encore plus aux ténèbres. Si je réussissais à atteindre l’extrémité du parc, encore lointaine, je serais peut-être tiré d’affaire, momentanément du moins…

— Où crois-tu aller comme ça, Joli-Cœur ?

Le feu de l’Ange Bleu a illuminé le décor environnant, m’en livrant ainsi la primeur – les parterres artistement taillés, les sculptures érigées en bordure du canal, mille et autres détails que je n’ai pas eu l’heur d’admirer car l’éclat de Lili s’est dissipé presque aussitôt ; elle a en effet replié ses ailes et atténué son halo pour se poser avec grâce devant moi. Je devinais sa silhouette à la pâleur iridescente qui la détourait, rien de plus. Mon cœur battait au rythme vif du boléro, j’étais en nage, guettant la suite avec appréhension.

— Nous avons très peu de temps, a-t-elle lâché dans un souffle. Ils vont bientôt te remettre le grappin dessus.

Elle ne douchait pas vraiment mes illusions. C’était le plus probable, en effet.

— Toi et moi, on se ressemble, a-t-elle enchaîné de sa voix rauquée par l’abus de tabac, peut-être. Je te fais plus confiance qu’à ton grand serin de capitaine.

— Confiance ? Pour quoi ?

Elle avait attisé ma curiosité.

— Si je m’arrange pour vous libérer tous, y compris les vieux birbes de ton état-major, me donnes-tu ta parole de m’aider à ton tour quand le moment viendra ?

Je n’en croyais pas mes oreilles. À quoi rimait cette surprenante proposition ? S’agissait-il d’un piège ? J’ai rassemblé mes esprits – les jappements se rapprochaient – et demandé :

— Tu en aurais le pouvoir ?

— Tu as vu ce que mon feu peut faire. Je ne redoute aucun des imbéciles de mâles qui m’entourent. Sauf le Maître, bien sûr… Mais ne discute pas. Le temps presse. Acceptes-tu ?

— Que demanderas-tu en échange ?

— Je pensais que tu aurais deviné : je veux faire défection au Reich et vivre là où on ne me considérera plus comme une attraction de foire au mieux, un monstre au pire… Je veux vivre à Paris et je compte sur toi pour plaider ma cause auprès de ton gouvernement. Alors ?

Le ton devenait impératif. J’étais estomaqué par ces aveux. L’Ange m’attribuait plus d’entregent que je n’en aurais jamais. Toutefois je n’allais pas courir le risque de la décevoir à un moment aussi critique.

— Entendu. Je te donne ma parole.

— Elle suffira. Maintenant, il faut que tu me pardonnes…

— Pourquoi ?

La peur rejaillissait en moi. Ne venais-je pas de commettre une épouvantable erreur ?

L’Ange Bleu a joint ses paumes en prière, comme je l’avais déjà vu faire pendant la bataille du Haut-Koenigsbourg.

Un rayon concentré de son feu a jailli, me frappant droit au plexus solaire. Je me suis alors senti éparpillé dans des milliers de directions et, sans avoir l’occasion de lâcher un cri, j’ai brûlé entièrement, consumé de la tête aux pieds en l’espace d’un clin d’œil !

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