Guerre et Peur

Johan Heliot · Chapitre 3 sur 25

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Guerre et Peur

3. Le Fantôme dans la Machine

3

 

LE FANTÔME DANS LA MACHINE

 

JE PENSAIS AVOIR AFFAIRE À DEUX CINGLÉS .

Le Brigadier de Fer ! Et pourquoi pas le Sergent de Pierre…

Mais je n’étais pas au bout de mes surprises.

Nous avons remonté le réseau de tranchées sous la caresse brûlante du soleil, dans un silence oppressant, suivis d’un œil amorphe par les centaines de combattants affalés tout du long.

Le capitaine aux multiples décorations avançait à grandes enjambées, imposant la cadence. Si j’avais ralenti ou fait mine de changer de direction, le colosse chauve qui me talonnait m’aurait illico remis dans le droit chemin, c’était plus que certain !

L’uniforme du Brigadier m’intriguait. Il ne portait aucun insigne de régiment ou de bataillon, rien qui aurait permis d’identifier son appartenance à un corps d’armée. Teint d’un même bleu horizon que le mien, il ne semblait pas taillé dans une toile aussi grossière mais dans un drap plus fin. Surtout, il mettait en valeur la plastique d’athlète du bonhomme en soulignant les courbes d’une musculature développée à outrance.

Ce gars était donc un adepte de la gymnastique, certainement aussi haltérophile, mais encore ? Je le devinais plus âgé que moi, approchant la trentaine – un de ces briscards mobilisés dans les premières années du conflit et qui devenaient de plus en plus rares…

— Nous y sommes, grenadier Valmont. Permission de monter à bord !

Brusquement tiré de mes pensées, je contemplais avec stupéfaction le monstre d’acier devant lequel nous étions arrêtés. J’avais déjà vu des chars en action aux actualités cinématographiques, ou même défiler sur les Champs-Élysées avant de rejoindre l’un des fronts où ils faisaient soi-disant merveille. Mais aucun des engins ainsi présentés à la population ne pouvait rivaliser avec celui-là.

Son envergure, gigantesque, était celle de plusieurs locomotives. Monté sur deux larges paires de chenilles mobiles, indépendantes (l’une à l’avant, l’autre à l’arrière), il se rehaussait d’une demi-douzaine de tourelles bardées d’épais rivets, d’où dépassaient les canons d’un assortiment d’obusiers et de mitrailleuses. Une vraie forteresse ambulante !

Le capitaine m’a invité d’un geste à le précéder par l’ouverture pratiquée sur le flanc – lui a été obligé de se courber pour entrer sans se cogner le front.

L’intérieur du navire terrestre (l’image m’a paru sensée) sentait la graisse chauffée, l’huile et la transpiration. Des ampoules jaunes et rouges y chassaient l’ombre, révélant une forêt de leviers, manettes et volants crantés autour de cadrans dont les aiguilles indiquaient toutes sortes de données chiffrées. J’ai presque eu le tournis à tenter de décrypter autant d’informations…

Quelque chose m’a frôlé la joue, comme un souffle de vent frais, et j’ai sursauté, déclenchant l’hilarité du Brigadier.

— Ne soyez pas si nerveux, Valmont, m’a tancé le capitaine en refermant derrière nous la porte d’acier avant de la verrouiller.

Mais il paraissait amusé par ma réaction. J’ai jeté des coups d’œil dans toutes les directions. Il n’y avait aucune cachette possible. L’espace disponible était occupé par des machines et plusieurs sièges pivotants, rivés au sol de métal.

Un bref rire argentin a résonné tout près de mon oreille droite. Il n’y avait pourtant personne en vue de ce côté-là !

Je commençais à perdre patience.

— Allez-vous m’expliquer, à la fin ? Ce n’était pas le fruit de mon imagination, j’en suis certain !

— En effet, a confirmé le capitaine. Inutile de vous énerver, Valmont. Attendez un peu…

Il a sorti une paire de lorgnons d’une poche de sa vareuse et se l’est pincée sur l’arête du nez (la place n’y manquait pas !). À la différence des binocles de l’Instituteur, ceux-ci avaient des verres colorés dans une nuance de pourpre quasi sanguin. Je n’ai pas eu le temps de lui demander à quoi cela rimait et s’il se payait ma tête. Il a promené son regard autour de lui avant de l’arrêter juste entre le Brigadier et moi, où il n’y avait pourtant rien à voir, et de s’exclamer :

— Veuillez cesser vos facéties, Mademoiselle Spectrale ! Est-ce une façon d’accueillir ce garçon ? Ayez, je vous prie, la correction de lui apparaître sous une forme plus tangible.

Avait-il perdu l’esprit ? À qui croyait-il s’adresser sur ce ton de bon papa chiffonné ?

J’ai tressailli quand une voix fluette s’est élevée à mon côté :

— Quel rabat-joie vous faites, Charles… Si on ne peut plus s’amuser…

Et sous mes yeux sûrement exorbités s’est peu à peu dessinée la très menue silhouette d’une jeune fille tout de blanc vêtue. À l’instar de celle du Brigadier, sa tenue lui collait au corps, mettant pour ce qui la concernait en valeur des formes autrement suggestives.

— Ne me zieutez pas comme un nigaud, m’a-t-elle ri au nez. Non mais, on dirait que vous avez vu un fantôme !

J’ai bredouillé de vagues excuses, et puis j’ai demandé :

— Comment vous y êtes-vous prise pour réaliser un tour pareil ?

— Oh, parce que vous croyez à la magie ? Au risque de vous décevoir, je crains qu’elle n’existe pas. Ou alors pas telle que vous l’imaginez…

— Je me chargerai de fournir les explications requises en temps voulu, l’a interrompue le capitaine – Charles, donc. Pour le moment, chacun à son poste. Démarrons le Léviathan et mettons le cap sur Belgrade avant la reprise des bombardements.

D’autorité, il m’a assigné un des sièges libres.

— Asseyez-vous là, attachez votre ceinture et surtout ne touchez à rien, Valmont.

Voilà au moins un ordre auquel j’ai pu obéir sans difficulté. J’étais toujours complètement désorienté par ce à quoi je venais d’assister. J’ai donc observé le Brigadier de Fer, Mademoiselle Spectrale et leur officier supérieur tandis qu’ils manipulaient les commandes du Léviathan. Celui-ci n’a guère tardé à faire entendre le grondement de son moteur et s’est mis à vibrer de toute sa structure, comme si, ayant soudain pris vie, il cherchait à s’ébrouer pour se débarrasser de ses parasites humains.

Cependant le curieux équipage me réservait encore une surprise, et non des moindres. Les aiguilles s’affolaient sous le verre des cadrans de chaque compteur. Soudain une langue de papier a jailli d’une fente dans une machine qui ressemblait à une caisse enregistreuse de grand magasin, comme j’avais pu en voir au Bon Marché ou aux Galeries Lafayette. Mais le ruban était noirci de caractères d’imprimerie et Charles s’en est emparé promptement. Il a parcouru le texte, a souri brièvement, puis m’a lancé assez fort pour couvrir le vrombissement :

— Il vous souhaite la bienvenue et espère que vous n’aurez pas à souffrir de trop de désagréments durant votre séjour à son bord.

— Qui ça, mon capitaine ? Vous cachez un autre spectre ?

— En quelque sorte : l’esprit du Léviathan.

— Quoi ? Vous voulez me faire croire que ce char a un cerveau et qu’il est capable d’exprimer ses pensées ?

— Ne le traite pas de char d’assaut, fiston, m’a renvoyé le Brigadier, dont j’entendais la voix pour la première fois, grave et bourrue comme je m’y attendais. Tu vas nous le vexer ! Lévi a sa sensibilité.

— Nous parlons plutôt d’une programmation tatillonne, a corrigé Mademoiselle Spectrale d’un ton espiègle. Mais Émile n’a pas tort. Prenez garde à vos propos, monsieur Valmont.

Elle a ri puis s’est reconcentrée sur sa tâche – elle avait l’œil collé à l’opercule d’une espèce de périscope (les illustrations du Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne me sont revenues à la mémoire, aussi nettes qu’à leur découverte une douzaine d’années plus tôt dans la bibliothèque paternelle, chargée en éditions originales Hetzel).

Un véhicule géant intelligent et susceptible…

Il ne manquait plus que ça ! Et quoi, ensuite ? Quand allaient apparaître le Chapelier fou, le dodo ou la cruelle Reine de Cœur ?

Surtout, qu’est-ce que je foutais là ? Qu’est-ce qui me valait ce traitement de faveur ?

Comme s’il avait pu lire dans mes propres pensées (cela ne m’aurait plus étonné au point où j’en étais !), le capitaine a alors penché sa longue carcasse dans ma direction et déclaré :

— Il est temps que vous et moi ayons une sérieuse discussion, grenadier Valmont. Mais la salle de contrôle ne s’y prête guère. Si nous passions plutôt au petit salon ?

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