Guerre et Peur

Johan Heliot · Chapitre 9 sur 25

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Guerre et Peur

9. La Bataille du Haut-Koenigsbourg

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LA BATAILLE DU HAUT-

KOENIGSBOURG

 

LORSQUE J’ÉVOQUE AUJOURD’HUI le souvenir de la bataille du Haut-Koenigsbourg, j’ai encore du mal à croire qu’elle a duré seulement une poignée de minutes, à considérer ses effets destructeurs !

Elle a aussi été le tout premier affrontement entre évolués français et allemands – hélas pas le dernier…

Mais n’anticipons pas.

Dès que Mariette – Mademoiselle Spectrale – a eu lancé l’alerte, le combat s’est engagé sans que j’en prenne conscience. Tout est en effet allé très vite. Je n’ai d’abord perçu que des images dénuées de sens apparent, comme celles d’un film de cinématographe dont on aurait coupé des scènes au hasard avant de les projeter dans le désordre sur l’écran.

À la place du Generalmajor von Winterfeld est apparu une espèce de géant à la toison dorée autant qu’abondante, tous muscles saillants, sanglé dans un harnachement de cuir qui mettait en valeur une anatomie digne des représentations du panthéon grec ou romain. Il brandissait une épée dont la lame atteignait presque ma taille et menaçait de s’abattre sur le pauvre Weygand, tétanisé, au risque de le fendre en deux de la tête aux pieds !

Heureusement pour le chef d’état-major de nos armées, je me trouvais assez proche pour que mon propre talent lui permette d’échapper à l’ultime seconde au sort funeste qui lui était réservé. Comme pour les rats dans le chaudron de madame Curie, l’officier a bénéficié de ma protection indirecte. Au tout dernier moment, l’épée a dévié de sa trajectoire après un faux mouvement de l’assaillant. Elle a crevé le plancher de la plateforme, traversant sans effort une épaisseur de bois d’environ trois paumes. L’imposant guerrier blond a lancé un juron dans la langue de Goethe qui aurait fait rougir le jeune Werther !

Le Brigadier de Fer est alors entré dans la danse. Tête baissée, crâne en avant, il a donné un formidable coup de bélier dans le flanc gauche du géant – j’ai nettement perçu le craquement de plusieurs côtes – l’obligeant à lâcher son épée.

Bien que déséquilibré, le barbare germain n’en a pas paru très affecté pour autant. Il a refermé l’étau de ses bras puissants autour du torse d’Émile et tenté de le soulever, mais le poids conséquent du Brigadier l’en a empêché. S’il donnait l’impression de peser un très honnête quintal, le colosse chauve était en réalité beaucoup plus lourd que ça. Je l’ignorais encore et l’information échappait également à son adversaire, car la surprise se lut sur ses traits de divinité nordique.

Toutefois, il n’était pas disposé à renoncer aussi facilement. Poussant un rugissement à faire se dresser le duvet de ma nuque, il a frappé le plancher de son talon (aussi nu que le reste du pied et de la jambe sous le jupon de cuir qui lui ceignait la taille et cachait ses parties génitales). Une trouée s’est ouverte, engloutissant les deux hommes forts. Ils ont glissé le long de la toiture de cuivre, très pentue, avant de s’écraser en contrebas sur le pavé de la cour intérieure. Où ils se sont relevés sans mal pour reprendre illico le combat avec des cris de fureur !

Mais je n’ai pas pu suivre plus longtemps ce match défiant toute concurrence, pour la bonne raison qu’il m’a fallu concentrer mon attention sur les deux autres belligérants apparus quelques instants plus tôt.

Ils étaient de natures très différentes. Le premier se maintenait à distance prudente ; drôle de petit homme portant lorgnon à pince-nez, il était coiffé d’un chapeau melon et avait passé une cape au revers velouté en travers des épaules.

La seconde apparition était plus étonnante, car elle tournait autour de l’auvent à une vitesse stupéfiante, semant dans son sillage une gerbe d’étincelles crépitantes. Une paire d’ailes de feu se déployaient dans son dos. Mais la couleur de leurs flammes n’était pas celle du soleil. Elles se consumaient avec une ardeur azuréenne, semblable à l’éclat de mon propre halo, quoiqu’avec bien plus d’intensité.

Captivé, je regardais cette jeune femme (je ne pensais pas me tromper en l’affectant d’emblée dans les rangs de l’armée du sexe prétendu faible) effectuer sa ronde folle sans songer au danger. Elle-même, m’a-t-il semblé, me jetait à la dérobée des coups d’œil appuyés. C’était peut-être l’effet de mon imagination malmenée par l’accumulation d’événements extraordinaires, mais j’avais l’impression qu’elle me reconnaissait, bien que nous ne nous soyons jamais rencontrés.

La voix du petit homme au lorgnon s’est alors élevée, tantôt fluette, tantôt grinçante, surtout quand il jappait ses ordres en allemand. Je n’étais pas véritablement bilingue, mais j’avais assez eu l’occasion de me familiariser avec le dialecte d’outre-Rhin pour saisir l’essentiel – il exigeait de cesser de perdre du temps –, et en particulier le nom de la femme ailée…

Blauer Engel, l’a-t-il appelée. Ange Bleu, en bon français. Aurait-on pu lui attribuer meilleur sobriquet ?

Obéissante, elle a ralenti son allure pour finalement se figer face au Grand-Duc, qui s’était interposé entre nos galonnés et la menace ailée. Une flamme bleue a jailli des paumes jointes, comme en prière, de l’Ange. J’ai pensé aussitôt aux images pieuses de mon enfance, qui montraient les armées célestes se heurter à celles de Lucifer, et aux épées de feu des bons archanges.

Le Grand-Duc, pour sa part, était plus pragmatique. Il a vu l’occasion d’une ouverture propice à la fuite des non-combattants.

— Courez vous mettre à l’abri ! s’est-il écrié en repoussant les civils, Deledicq et Grandchamp.

Ceux-ci se sont précipités tout droit en direction de La France. Mais l’Ange Bleu les a fauchés d’un revers étincelant et ils sont tous les deux tombés en cendre dans l’instant !

Jean du Pléssis de Grenédan a alors eu le bon réflexe. Empoignant Marie Curie par l’avant-bras, il l’a entraînée vers le sas d’accès à son dirigeable en empruntant un chemin détourné pour éviter l’Ange Bleu, occupée par le Grand-Duc.

Ce dernier avait dégainé le revolver d’ordonnance porté à son ceinturon (un modèle évidemment issu de la Manufacture d’armes de Saint-Étienne). Il en a vidé le barillet avec méthode et précision, visant le cœur de sa cible à une distance si rapprochée que chacune des six balles a touché droit au but, sans aucune contestation possible. Ce qui n’a nullement perturbé la jeune femme nimbée d’un halo de flammes. Elle souriait, énigmatique et dangereusement belle – il m’a semblé que ses lèvres comme ses yeux étaient soulignés d’un trait de maquillage sombre et qu’elle avait les joues poudrées, creusées de fossettes profondes…

— Trompe-la-Mort ! a tonné le Grand-Duc. À la rescousse, au lieu de bayer aux corneilles !

Je me suis repris juste à temps pour éviter au capitaine de passer un fâcheux moment entre les bras de feu de l’Ange Bleu, qui se ruait pour l’étreindre et sûrement le réduire lui aussi à un simple tas de cendres.

D’instinct, j’ai jeté mes deux mains en avant, paumes ouvertes, tandis que le picotement électrisant de mon talent faisait vibrer le réseau de mes nerfs en m’embrasant de l’intérieur. Stoppée nette dans son élan, l’Ange Bleu a paru se heurter à un mur invisible. Elle a poussé un cri de surprise plutôt que de douleur avant de me fixer avec une attention nouvelle et de lâcher dans un murmure :

— Beeindruckend, mein Hübscher…

Ce qui pouvait se traduire par : « impressionnant, mon joli-cœur » ; ça ressemblait à un compliment, si l’on exceptait le sourire de prédatrice dévoilant deux rangées de dents d’une éclatante blancheur, teintée d’un vague reflet marin.

— Kannst du es noch besser machen ?

Est-ce que je pouvais faire mieux encore ? Telle était la question, en effet, car l’effort consenti m’avait vidé d’une part de mon énergie.

La flamme a réapparu dans les mains de l’Ange Bleu. J’ai compris qu’elle allait me faire subir le même sort qu’aux infortunés secrétaires de nos officiers d’état-major. Trop tard pour fuir ou me dérober.

Au moins mon intervention avait-elle permis au Grand-Duc d’éloigner Foch, Pétain et Weygand. Je n’ai pas voulu fermer les yeux. Le feu étincelant m’a atteint en pleine poitrine. Le temps s’est comme suspendu. J’ai senti trembler chaque atome de mon corps et j’ai poussé un hurlement qui a longuement résonné à mes oreilles – une éternité –, puis tout s’est remis en mouvement autour de moi.

Constatant que j’étais toujours entier et bien vivant, l’Ange Bleu a cessé de sourire. Elle affichait un rictus où le dépit le disputait à l’incompréhension. Le contact de sa flamme électrique m’avait requinqué au point que je débordais de vitalité. Sans savoir ce que je faisais, j’ai esquissé un geste dans sa direction – je demeurais infichu de lui lancer mon poing à la figure, empêché par certains principes de correction m’interdisant de frapper une femme, fût-elle une tueuse dénuée de scrupules !

Elle a battu des ailes avec furie lorsque je l’ai effleurée. Incapable d’interpréter cette réaction, j’ai pensé qu’elle n’avait pas l’habitude d’être touchée. Elle a reculé sans cesser de me défier du regard jusqu’à la position tenue par le petit homme au chapeau melon et au lorgnon. Ce curieux observateur n’était pas intervenu durant notre altercation. Il se tenait en retrait au milieu de la plateforme, dans l’ombre des gigantesques vaisseaux amarrés de chaque côté. Apparemment décidé à sortir de son rôle inactif, il a rejeté les pans de sa cape en arrière dans un geste un peu mélodramatique avant d’agiter des bras courtauds en psalmodiant à voix trop basse pour que je puisse saisir le moindre mot.

Son intervention a eu un effet immédiat. Le Grand-Duc s’est soudain plié en deux, comme cueilli par un direct décoché en plein foie. Il a poussé un râle avant de pivoter à gauche, à droite, sautant d’un pied sur l’autre, pris de frénésie.

— Allez-vous-en ! hurlait-il. Laissez-moi tranquille !

Je ne sais pas à qui il croyait s’adresser, mais une chose est certaine : ceux qu’il était le seul à voir autour de lui l’effrayaient au point que je craignais pour sa raison. Et s’il avait soudain perdu l’esprit ?

L’Ange Bleu a profité de l’occasion pour fondre sur le trio d’officiers abandonnés par leur protecteur. J’ai frémi à l’idée que Foch, Pétain et Weygand ne soient rendus à la poussière dans la seconde. Mais ce n’était pas le plan ourdi par nos assaillants. Suivant les indications du petit homme, l’Ange a forcé les galonnés à s’engouffrer dans la nacelle du LZ-114 à grand renfort d’étincelles dirigées sur leurs arrière-trains.

Un rapt de notre état-major, voilà de quoi il s’agissait. Et je ne pouvais rien faire pour m’y opposer. Mon talent ne m’était d’aucune utilité car ma vie ne se trouvait pas en danger. Le Grand-Duc affrontait toujours ses démons invisibles, le Brigadier avait été attiré par le guerrier blond dans quelque piège éloigné et Mademoiselle Spectrale n’était pas reparue depuis qu’elle nous avait alerté de la duplicité des Allemands…

Pour un fiasco, c’en était un de taille !

L’escouade particulière du capitaine de Gaulle venait de prouver son incapacité à assurer la sécurité des émissaires du gouvernement Clemenceau et des huiles de notre armée.

Pour couronner le tout, la plateforme a commencé à tanguer sous mes pieds. J’ai perçu le fracas d’un écroulement pareil à celui d’une avalanche de caillasse. Un des murs du château venait de céder sous les coups qu’échangeaient le barbare bardé de cuir et le Brigadier. Combien de temps encore avant que les plus épais remparts ne s’effondrent à leur tour ?

Il fallait fuir sans délai. J’ai interpellé le capitaine :

— Grand-Duc ! Ressaisissez-vous, de grâce !

Il a interrompu sa danse de Saint-Guy au son de ma voix. J’avais brisé le charme qui l’ensorcelait, mais je n’en étais pas plus soulagé pour autant.

— Valmont, c’est vous ? Je veux dire, Trompe-la-Mort…

— En personne. Ravi que vous soyez de retour. On doit se carapater tant que le Haut-Koenigsbourg tient encore debout. Aidez-moi à défaire les amarres de La France !

Nous nous sommes escrimés avec tant d’acharnement sur les filins noués par le Brigadier qu’ils ont fini par céder, l’un après l’autre. La plateforme était à présent agitée de soubresauts. Le donjon du château vacillait sur ses bases. L’écho des coups portés par les colosses devait résonner dans toute la vallée d’Alsace à travers la purée de pois toxique sans que personne ne les entende. Personne ne verrait non plus crouler l’édifice de grès rose qui veillait sur la mer de brouillard si nous ne nous hâtions pas de rejoindre la nacelle du dirigeable tricolore.

Nous étions sur le point de grimper à bord quand un rugissement digne d’un dragon a capté toute notre attention. Des flammes (bien orangées, celles-là !) sortaient des fenêtres du donjon et en léchaient la toiture en pointe. Un incendie s’était donc déclaré, déclenché par l’ennemi ou bien par accident, peu importait car le résultat était le même : le château du Haut-Koenigsbourg serait bientôt à nouveau de l’histoire ancienne !

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