Guerre et Peur

Johan Heliot · Chapitre 22 sur 25

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Guerre et Peur

22. Nach Gross-Berlin !

22

NACH GROSS-BERLIN !

 

LE LÉVIATHAN ET LE BÉHÉMOTH tenaient une sorte de conciliabule mécanique dans la cour arborée du petit hôtel particulier, reliés par tout un tas de cordons torsadés et de câbles électriques, émettant force cliquetis qui n’étaient pas sans rappeler le cricri des grillons et témoignaient d’un échange rapide d’informations.

J’étais enchanté de retrouver Lévi et de voir qu’il s’en était tiré sans trop de casse – il avait tout un flanc éraflé et cabossé, constellé d’impacts de balles et d’éclats d’obus, mais rien qu’un bon carrossier spécialiste du blindage d’acier ne saurait arranger !

Je me suis quand même étonné de leur présence en m’efforçant d’y mettre de la facétie pour me détendre, tant j’appréhendais de me retrouver face à ma fiancée :

— Les voisins de madame Curie vont sûrement jaser en découvrant la machine allemande sous leur nez, non ?

— Ils sont habitués à toutes sortes d’expériences… et de curiosités de la part de Marie…

Je n’ai donc pas insisté. J’étais content de respirer l’air parfumé de Paris à cette saison, quand tous ses marronniers, tilleuls et robiniers (ceux épargnés, du moins, les hivers précédents par les sciages avant transformation en bois de chauffage !) atteignaient l’acmé de leur floraison. Le soleil inondait les boulevards de clarté, les badauds vaquaient, partagés entre nonchalance et précipitation, encombrant les chaussées où ne circulaient plus que de rares automobiles arborant les fanions de quelque service officiel, militaire ou gouvernemental. Les chevaux si nombreux dans mon enfance avaient été mangés depuis belle lurette, ainsi que la plupart des chiens et des chats, sans parler des pigeons ou des rats incorporés plus discrètement aux menus de certains restaurants, afin d’améliorer l’ordinaire composé trop souvent de rutabagas, topinambours ou fanes de navets. Les vitres encore intactes aux fenêtres des façades étaient ornées de croix tracées au papier collant pour éviter l’éclatement en cas de prochain bombardement. Enfin le ciel s’emplissait de ballons Caquot, autrement baptisés « saucisses volantes » (finesse de l’humour gaulois !), équivalents des Drachen germains, qui tissaient par-dessus le zinc des toits une toile de cordages destinée à faire barrage aux appareils volants.

Voilà le décor urbain que je connaissais depuis l’époque où, gamin, j’accompagnais ma mère sur les marchés et mon père au turbin, jusqu’à son usine de Pantin, par-delà les fortifs’ ; plus tard, studieux lycéen, puis étudiant, j’avais pris l’habitude de balades solitaires ou de virées chahuteuses avec un groupe de mes pairs dans le Quartier latin ; en tout cas j’avais cessé de me montrer en famille, connement honteux du milieu prolétaire d’où mes dispositions à la littérature m’avaient extrait comme au forceps…

J’aurais pu orienter mes pas des quais de Seine – Marie Curie logeait dans l’île Saint-Louis, en plein cœur de Paris – jusque dans le faubourg qui était tout l’univers parental. Mais je n’en ai rien fait. Qu’aurais-je dit à ces pauvres vieux quinquagénaires ? Salut, c’est moi, je suis toujours vivant car je ne peux pas mourir ? Ah, et j’appartiens maintenant à une escouade secrète d’évolués disposant d’un talent extraordinaire, merci de ne surtout pas le répéter ! J’ai aussi dans la tête un peu de la personnalité d’une délicieuse jeune fille incapable de reprendre chair. Et mon camarade de combat, surnommé le Brigadier de Fer, a le béguin pour moi. Bon, à présent je vous laisse, je déserte pour Berlin en proie à un chaos sans précédent, afin d’y affronter un type capable de faire exploser les gens à la seule force de sa volonté…

J’aurais pu simplement les baratiner, mais ils auraient décelé le mensonge et se seraient davantage inquiétés. C’était peut-être lâche, un peu salaud de ma part, de les maintenir dans la croyance de ma mort au combat. Mais je ne voulais pas leur donner de faux espoirs si jamais mon escapade berlinoise ne se déroulait pas aussi bien qu’espéré, ce qui demeurait le plus probable à ce stade. Si j’en revenais intact, en revanche, je me suis promis de ne pas les laisser plus longtemps dans l’ignorance de l’incroyable vérité au sujet de Valmont, Jean, alias Trompe-la-Mort.

Séraphine, elle, c’était tout autre chose. On s’était engagés peu de temps avant ma mobilisation, avec une précipitation en forme de conjuration du malheur potentiel, une sorte de superstition dont nous n’étions pas dupes, ni elle ni moi – comment croire que ce rituel, scellé par une fête pas très gaie qui avait rassemblé nos amis et familles respectifs, pouvait me faire éviter les balles ? Il avait fallu pour cela bien davantage : l’expérience de l’effroi absolu.

— Tu devrais croire un peu plus… à la magie des choses simples…

L’intervention de Mariette m’a fait ralentir le pas, d’autant que j’approchais de Saint-Germain-des-Prés, où vivait ma promise, dans l’appartement haussmannien de son papa marchand de papier, comme j’aimais à l’appeler pour la taquiner, car il était en réalité éditeur (mais n’est-ce pas finalement le même métier ?).

— Tu penses qu’il y a un lien ?

— Marie t’a expliqué son hypothèse sur nos origines… Moi, je crois qu’on est devenus… ce qu’on était déjà au plus profond de nous… Toi, tu ne voulais surtout pas mourir… Moi, j’ai toujours été d’une discrétion de violette… Petite, je priais pour que les grands ne me remarquent jamais… J’ai été exaucée au-delà de mes espérances !

J’ai souri à ce trait d’esprit, avant de me figer en plein milieu du trottoir, très animé, et de m’attirer les remarques désobligeantes de celles et ceux qui me bousculaient. J’étais arrivé en vue de la terrasse du Café de Flore et j’avais reconnu, installé sur son bord, la silhouette pansue et la barbe fournie du père de Séraphine, qui prenait là son petit-déjeuner à base d’ersatz de café (encore que je soupçonnais ce rupin de disposer de grains frais importés à prix d’or et passés par le douteux circuit du marché noir). Mon doux ange gracile lui tenait compagnie, dos tourné à la chaussée Dieu merci, car je ne me sentais soudain plus en mesure de lui mentir.

Je ne pouvais en effet pas lui servir l’exacte vérité, pas plus qu’à mes parents. Elle m’aurait cru malade, délirant, proche de la folie. Et l’alternative n’était pas plus enthousiasmante : on me prendrait pour un déserteur, porté disparu au combat, confondu avec un authentique « héros » tombé sous la mitraille, et qui reparaissait toute honte bue pour jeter le déshonneur sur l’estimable monsieur Patelin (ainsi se nommait l’éditeur) et son adorable fille…

— Tu te cherches un prétexte pour te défiler… Mais ça se tient… Ce gros bourgeois te dénoncerait sûrement aux autorités militaires…

C’est alors que Séraphine, sans raison apparente, a pivoté sur sa chaise pour nous offrir un aperçu de son profil – avait-elle perçu ma présence par je ne sais quel mystère ? Son espèce de talent à elle, allez savoir !

Je me suis pleinement rassasié de ses boucles rouille en accroche-cœur débordant le revers du chapeau cloche, son petit nez en trompette et ses taches de rousseur, ses grandes mirettes écarquillées sur un regard que je savais aussi pur qu’un éclat d’émeraude. Mon cœur cognait encore plus fort que face au Maître des Terreurs dans le château des Nymphes !

— Elle est jolie… Tu as de la chance…

— J’avais, ai-je corrigé en tournant les talons avec brusquerie pour redescendre le boulevard Saint-Germain au pas de charge, écartant les importuns à grand renfort de gesticulations sauvages.

Le temps de regagner le quai de Béthune, mes larmes avaient séché et mon emportement cédé la place à un état plus serein. Mariette s’est tenue en retrait jusque-là, ce que j’ai apprécié.

Le Brigadier fumait une cigarette roulée sous le grand tilleul de la cour, à proximité des monstres mécaniques toujours connectés.

— Marie m’a annoncé que tu avais pris la poudre d’escampette, m’a-t-il salué en soulevant du pouce sa casquette. Qu’il ne fallait pas que je m’inquiète. Mais j’étais sur le point d’alerter le ’pitaine. Tu n’es pas censé déambuler en ville.

— Le Grand-Duc est occupé à l’Élysée, lui ai-je rappelé. J’apprécie ta sollicitude. Si tu te préoccupes tant de ma personne…

J’ai marqué une pause, durant laquelle nous avons échangé avec Émile un regard appuyé, puis j’ai repris dans un murmure car j’ignorais si quiconque pouvait capter la conversation :

— Je t’offre l’opportunité de te joindre à ma prochaine virée.

Il a froncé le sourcil, lissé une pointe de moustache et soufflé un rond de fumée avec application. Il en a suivi l’envol jusqu’à son évaporation totale avant de lâcher :

— Vas-y, accouche, tu as toute mon attention.

Je me suis lancé en quelques mots, à voix de plus en plus basse, comme pour une véritable conspiration. Mes efforts de discrétion ont été gâchés par sa soudaine exclamation :

— Berlin, comme tu y vas ! On dirait bien que tu n’as plus peur de rien, mon Jean !

Il a ri aux éclats. J’étais certain que toute l’île Saint-Louis se trouvait à présent informée de mes intentions. J’ai voulu ramener Émile à la modération, en vain :

— Mais ça me plaît bougrement ! a-t-il rugi. J’ai autant que toi envie de flanquer une rouste mémorable à ce maudit nabot et à son âme damnée. Alors, c’est entendu, je serai de la partie !

Marie Curie est alors apparue par le sas d’accès au ventre du Léviathan, avec un ruban imprimé entre les mains, qu’elle m’a aussitôt tendu en souriant (c’est-à-dire qu’elle desserrait un brin les lèvres).

VOUS AUREZ BESOIN DE MON SOUTIEN – ET DES RENSEIGNEMENTS

AIMABLEMENT FOURNIS PAR CE CHER BEHMI – N’ESCOMPTEZ PAS VOUS ENFUIR SANS MOI – MAIS ACCORDEZ-MOI QUELQUES INSTANTS – JUSTE LE TEMPS DE ME RENDRE PLUS DISCRET QUE JE NE LE SUIS ACTUELLEMENT.

Voilà qu’il donnait un surnom au dragon mécanique allemand ! Mais nous n’étions plus à ça près, pas vrai ?

— Qu’est-ce qu’il entend par « plus discret » ? ai-je interrogé Marie Curie.

Celle-ci a adressé un signe au Brigadier, pour qu’il la suive à l’intérieur de Lévi, avant de répliquer :

— Vous n’allez pas tarder à comprendre. Allez prendre votre petit-déjeuner pendant que nous nous occupons de transférer le Calcul. Puis vous vous équiperez pour le voyage. Je crois que vous ne craignez pas l’altitude ?

J’aurais eu mille questions à poser, en tout cas quelques-unes (le Calcul ? l’altitude ?), mais elle s’est réengouffrée dans le Léviathan avec le Brigadier. Et puis j’étais affamé, ma « promenade » jusqu’à Saint-Germain-des-Prés et la vision du gros Patelin à sa terrasse de café m’avaient aiguisé l’appétit. Alors j’ai gagné la cuisine où je me suis gavé de margarine étalée sur des tranches de pain noir, arrosant le tout de rasades de chicorée – on avait les festins qu’on pouvait !

*

Avant de quitter Paris, j’ai tenu à me présenter devant Lili Marleen, dans la chambre qu’elle occupait à l’étage de l’hôtel particulier. La malheureuse gisait sous son drap blanc, les yeux ouverts à demi, veillée par une jeune infirmière dont les traits me semblaient familiers.

— Bonjour, Jean, m’a-t-elle saluée. Je suis Irène.

J’ai percuté avec un temps de retard.

— Oh, la fille aînée de Marie… Enchanté, mademoiselle… Désolé de ne pas vous avoir reconnue. J’ai pourtant vu votre portrait dans les gazettes !

C’était la vérité. Elle avait effectué une grande tournée du front, avec sa mère, à bord d’une ambulance convertie en station mobile de radiographie, ce qui lui avait valu les honneurs de la presse à sensation.

— Ne vous excusez pas. Maman m’a expliqué la situation.

Elle a désigné sa patiente d’un geste.

— Vous avez fait ce qu’il fallait.

— J’aimerais en être persuadé.

Je me suis approché du lit et j’ai collé mes lèvres à l’oreille de Lili.

— J’ai ramené ton corps à Paris, ai-je soufflé. Maintenant je vais m’occuper de ton esprit. Si tu m’entends, souhaite-moi bonne chance, je vais en avoir besoin !

J’ai cru la voir ciller, mais je me suis peut-être illusionné. Je suis alors sorti d’un pas décidé.

— Adieu, Irène.

— Au revoir, Jean. Je sais que vous reviendrez. Maman ne doute pas de votre talent !

*

Pour rejoindre Aéropolis, à proximité du Bourget, la voiture conduite par le Brigadier a d’abord franchi les fortifs’ et traversé Pantin, me ramenant quelques années en arrière. Sauf que je n’ai pas retrouvé l’usine de mon père, ruinée par les tirs à très longue portée des Pariser Kanonen, capables d’expédier leurs obus à plus de cent vingt kilomètres. En vérité, ils n’avaient pas causé autant de dégâts que l’espéraient leurs concepteurs, car avec une pareille distance à couvrir, les projectiles étaient déviés par la force de Coriolis d’environ mille cinq cents mètres de l’objectif visé et tombaient en fait au petit hasard la chance. Néanmoins, pas mal de bâtiments et plusieurs centaines de civils en avaient fait les frais. Enfin, il était de notoriété publique que ces foutus engins, au nombre de sept, sortaient des fonderies Krupp d’Essen. En bien des points, la famille de Tilmann était le véritable vainqueur du conflit, gonflant les bénéfices du groupe à mesure que ses machines semaient la destruction !

Après le franchissement des barrages de contrôle, garantis sans encombre grâce aux papelards brandis par Marie Curie sous le nez des plantons, nous avons été accueillis sur le terrain d’aviation militaire par un type à la moustache sévère, qui arborait sa croix de guerre bien en évidence sur sa veste d’uniforme.

— Capitaine Lucca, s’est-il présenté. Très honoré, madame Curie…

Il a brièvement inspecté notre petite troupe hétéroclite, l’air surpris. Émile et moi avions passé des manteaux de cuir fourrés de laine épaisse, dans le plus pur style des as de l’air, qui nous faisaient copieusement suer par cette chaleur.

— Je ne vois pas d’officier, a commenté Lucca.

— Notre responsable discute en ce moment même avec Clemenceau et tous les membres de son gouvernement. Le général Gallieni participe à cette réunion de crise. Devons-nous le déranger pour vous satisfaire ?

La question de la scientifique, posée avec aplomb, ainsi que la mention du gouverneur militaire de la place de Paris, supérieur direct du capitaine Lucca, a suffi pour que ce dernier étouffe ses suspicions.

— Ce ne sera pas nécessaire, madame.

J’ai bien cru qu’il allait claquer des talons et se mettre au garde-à-vous !

Il est monté sur le marchepied de notre voiture et nous a guidés jusqu’à un hangar construit à l’écart de ses voisins, sur le même modèle au dos rond sorti tout droit des établissements Bessonneau. À l’intérieur du vaste espace ainsi délimité, un unique appareil nous attendait.

— Le dernier bijou conçu par Henry Potez, l’a fièrement présenté Lucca. Un sesquiplan monomoteur d’observation au rayon d’action considérablement élargi par l’ajout de réservoirs supplémentaires. Le seul coucou capable de voler mille kilomètres sans avoir besoin de se poser pour le ravitaillement. Fuselage avec capotage en aluminium. Cloison pare-feu intégrée. Peut grimper à plus de sept mille mètres et dépasser les deux cents kilomètres heure. Moteur de six cents chevaux. Système de chauffage pour les passagers et inhalateur d’air. Nous avons fait de la place comme exigé en retirant ses armes. Puis-je vous demander pourquoi ? Et aussi, n’en prenez pas ombrage, pourquoi vous m’avez annoncé que je ne le reverrai jamais ?

Il avait presque la larme à l’œil. Je me suis fait remarquer que ce gars-là s’entendrait à merveille avec Jean du Plessis de Grenédan, amoureux comme lui de tout ce qui pouvait vaincre la gravité, et le cœur brisé à l’idée que ce genre d’engin avait souvent pour destin de s’écraser au sol !

— Secret-défense, capitaine, a rétorqué Marie Curie tandis que le Brigadier déchargeait de la malle notre unique bagage, un tantinet spécial.

Quand j’avais interrogé Marie Curie à son sujet, elle m’avait fourni plus d’explications qu’à l’infortuné Désiré Lucca (j’ai appris par la suite la complète identité de notre hôte, fondateur du terrain d’aviation du Bourget sur le site d’Aéropolis).

— Le Calculateur Curie-Léviathan, ou Calcul, est la symbiose de deux entités capables d’effectuer toutes sortes d’opérations et de cogitations de grande envergure, pour peu qu’il demeure alimenté en énergie. Sa version portative dispose de sa propre batterie autonome, d’une durée de vie approximative de vingt-quatre heures, aussi ne devrez-vous pas flâner durant votre périple.

— Le cerveau de Lévi, en somme, avais-je résumé.

— Un peu plus que ça, avait-elle répliqué en me dévoilant ce qui se dissimulait sous la plaque amovible qui protégeait une partie du Calcul, en forme d’obus massif.

J’avais lâché un « OH ! » de surprise en découvrant une authentique cervelle, identifiable à ses circonvolutions roses et grises, baignant dans un liquide tourbeux et piquée de tout un tas de fines aiguilles dorées – un vrai délire d’acupuncteur sadique !

— Voici Pierre, avait simplement rajouté Marie Curie. Ou ce qu’il reste de lui.

Je ne savais pas qui d’autre, le Grand-Duc et l’escouade exceptés, se trouvait dans la confidence de l’extraordinaire secret du destin de Pierre Curie, après son tragique accident de la circulation. Il avait été renversé, si mes souvenirs étaient bons, en 1906, soit dix-huit années plus tôt. Comment son épouse s’était-elle débrouillée pour maintenir son cerveau en état de fonctionner, voilà qui aurait mérité que je satisfasse ma curiosité – mais je n’en ai évidemment rien fait sur le moment, question de galanterie ; Marie m’affranchirait quand elle le souhaiterait et s’il lui en venait l’envie. En attendant, elle avait pris soin de me renseigner sur l’usage tout à fait particulier qu’il convenait que nous fassions de feu son mari, le Brigadier et moi : — J’ai travaillé d’arrache-pied toute la nuit et la matinée pour concevoir le meilleur bouclier possible contre les agressions psychiques du Maître des Terreurs. En puisant à la source d’énergie de votre immense talent, Jean, le Calcul sera capable de générer une bulle de certitude dans un périmètre restreint, pas plus de six ou sept pas autour de lui. Aussi conviendra-t-il ne pas vous en éloigner davantage afin de garantir votre sécurité lorsque vous serez face à l’ennemi.

— Une bulle de certitude ?

— Je n’ai pas trouvé plus joli, ni plus éloquent. Cela dit parfaitement ce que produira le Calcul. Un champ de stabilité des événements à l’intérieur duquel vous échapperez à l’emprise du Tambour comme du Maître. J’espère seulement n’avoir pas sous-estimé la puissance du flux de leur pouvoir. Nous avons dû procéder en hâte, avec Pierre et Lévi, en nous basant sur les bribes d’informations rapportées par Émile.

— Je vois. Merci à vous trois, en tout cas, pour ce coup de pouce ! Et si vous le permettez… Les esprits de votre époux et du Léviathan peuvent donc cohabiter ? Ma question ne l’avait pas étonnée. Marie avait compris pourquoi je la lui posais. Depuis que j’abritais une part de la psyché de Mariette, je me trouvais en effet confronté à l’angoisse de la préservation de nos deux identités.

— C’est un peu compliqué, m’avait-elle répondu. Ils parviennent à préserver une forme d’équilibre entre l’organique et le mécanique, chacun se concentrant sur ce qui fait sa spécificité. À Lévi la logique dénuée de tout sentimentalisme, à Pierre la réflexion plus empreinte d’émotions. Mais tous deux confondus sont une somme supérieure à la simple addition des parties. Le Calcul est ainsi doué d’un talent qui dépasse ceux de ses composants. Comme celui de générer en pratique ce qu’il échafaude en théorie, à l’instar de la bulle d’incertitude. Votre cas et celui de Mademoiselle Spectrale est-il différent ? L’avenir nous le dira, Jean.

Nous en étions restés là. En route pour Aéropolis, j’avais ressassé les paroles de la scientifique. Et je n’étais pas plus avancé au moment de me couler dans le siège du mitrailleur, à l’arrière du prototype conçu par Henry Potez !

Le Brigadier a calé le Calcul, l’assujettissant à l’aide d’une longueur de cordage, à l’endroit où auraient dû se trouver des fusils automatiques Lewis jumelés. Leur absence ne me gênait pas plus que ça, dans la mesure où j’aurais été incapable de m’en servir correctement. Et puis je me doutais bien qu’il me faudrait plus que des balles traçantes, même tirées à une cadence infernale, pour venir à bout de notre némésis.

Émile s’est ensuite installé devant le manche à balai – ses épaules frottaient de chaque côté le fuselage.

— Tu sais aussi piloter un avion ? lui ai-je demandé, comme s’il n’était pas trop tard pour m’inquiéter de ce « détail ».

— Il y a tellement de choses encore que tu ignores à mon sujet, Jeannot, s’est-il amusé en levant le pouce en l’air pour signaler à Lucca que tout était OK.

J’aurais pu le démentir, depuis certaines confidences de Mariette, mais je n’en ai rien fait. J’ai adressé un signe à Marie Curie pendant qu’il actionnait le démarreur – le coucou d’Henry Potez n’avait pas besoin qu’un guignol lance l’hélice manuellement. Le moteur a laissé aussitôt éclater sa bruyante joie de bête qu’on réveille pour une équipée sauvage.

— Bon vol, messieurs, et bonne chance ! s’est écrié Lucca en saluant, main au képi, tandis que nous roulions en direction de la piste. Le pays compte sur vous !

— Bravo, papa, bien dit ! lui a renvoyé Émile dans un franc éclat de rire.

Quelques secondes plus tard, il a lâché toute la puissance des six cents chevaux et nous nous sommes arrachés du sol au terme d’une brutale poussée qui m’a maintenu plaqué à mon dossier.

Le soleil a donné l’impression de tomber sur nous à toute vitesse. La fureur mécanique s’est mêlée au sifflement du vent et aux hurlements joyeux d’Émile.

Nous avons mis le cap au nord-est. Destination : Groß-Berlin !

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