Guerre et Peur

Johan Heliot · Chapitre 13 sur 25

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Guerre et Peur

13. Croisière, Confidences, Courtoisie et une Dernière Leçon

13

CROISIÈRE, CONFIDENCES,

COURTOISIE ET UNE DERNIÈRE

LEÇON

 

SITÔT DE RETOUR DANS LE LÉVIATHAN, après une descente du colimaçon tout aussi pénible que sa montée pour les engins roulants des teutons (quoique plus rapide, forcément, les forces de la gravité aidant !), nous avons informé nos compagnons de la suite des événements.

L’entrevue avec les émissaires des Dioscures s’était achevée sur quelques points de détail, comme le transfert de Grenédan et ses hommes à bord du Béhémoth – nom attribué au dragon mécanique construit par Krupp – avec promesse qu’ils seraient débarqués à proximité de nos lignes dans les meilleurs délais. Marie Curie a décidé de se joindre à eux pour rentrer au plus vite à Paris. Avant de nous séparer, la scientifique nous a souhaité bonne chance, puis elle m’a pris à part tandis que le Grand-Duc et le Brigadier supervisaient le transbordement de nos passagers à travers l’espèce de cordon ombilical, caoutchouté et étanche, déployé entre les deux monstrueuses machines d’acier.

— Ne doutez jamais de vos compétences, m’a-t-elle soufflé au creux de l’oreille tout en refermant une poigne solide autour de mon biceps. Votre talent vous tirera toujours des mauvais pas, Jean. Faites-lui confiance.

Elle a hésité un instant, puis ajouté encore plus bas :

— Je sais que vous vous inquiétez pour Mariette. Je comprends ce que vous ressentez et pourquoi. Mais Mademoiselle Spectrale n’est pas précisément le genre de grisette qui attend qu’un chevalier servant vole à sa rescousse ! Elle appartient à cette nouvelle race de femme aussi forte qu’indépendante qui effraie tant notre capitaine et que des hommes comme Émile ne parviendront jamais à comprendre. Vous, mon petit Jean, n’êtes pas de ceux-là. Alors, de grâce, une fois que vous l’aurez retrouvée, ne vous comportez pas avec elle en parfait benêt ! Si vous éprouvez pour elle ce que je crois deviner, dites-le-lui sans détour ni crainte de sa réaction. Je sais ce qu’est l’amour et plus encore sa perte, brutale, inattendue, injuste. Ne vous privez jamais d’une occasion d’en savourer les joies, au prétexte stupide du risque d’essuyer un refus. Voilà le meilleur conseil que je puisse vous donner. Pour le reste, et malgré ses défauts, suivez ceux du Grand-Duc. Si de Gaulle est vieux jeu, même un parfait goujat à certaines occasions, son alter ego ne manque ni de courage ni de réelles aptitudes au commandement. Foch ne lui aurait jamais confié l’escouade des évolués s’il n’avait su que Charles était son meilleur choix. Si quelqu’un peut mener à bien votre périlleuse mission, c’est lui et nul autre.

Quelle tirade, mes aïeux ! J’en avais presque les larmes aux yeux, songeant surtout à Séraphine, ma si douce et patiente promise. On devait lui avoir déjà annoncé la nouvelle de mon trépas. Serait-ce donc la trahir que de voler à la rescousse de Mariette (et aussi des huiles de notre état-major, je ne l’oubliais pas) avec en arrière-pensée l’espoir, sans doute insensé, de nouer avec elle plus qu’une simple amitié ?

Mais avant d’en arriver là, encore fallait-il surmonter nombre d’obstacles et non des moindres ! Le Maître des Terreurs, Sigurd, Tilmann Krupp et l’Ange Bleu se dresseraient en travers de notre chemin, à compter même que nous n’atteignions jamais la Bavière. Je ne voyais en effet pas de quelle manière il nous serait permis d’arriver à cette destination sans provoquer la curiosité sinon l’effroi parmi les populations rencontrées en route.

J’ai fait part de mes doutes au Grand-Duc aussitôt que Marie a eu rejoint le Béhémoth – j’avoue avoir eu le cœur serré à son départ, comme ç’avait été le cas, quelques semaines plus tôt, au moment de quitter ma pauvre mère, effondrée, et mon père, impassible bien qu’ébranlé, sur un quai de la gare de l’Est.

— Comment allons-nous rejoindre le sud de l’Allemagne en toute discrétion ? Nous circulons à bord d’un engin de plusieurs dizaines de tonnes et de la taille d’une maison !

— Souvenez-vous de vos cours de mythologie, mon garçon. Quelle est la particularité du Léviathan des origines ?

J’ai dû mobiliser beaucoup de mes facultés afin de deviner où il voulait en venir.

— Il s’agit d’un monstre marin, si ma mémoire ne me fait pas défaut. Mais à quoi peut bien me servir une telle information ? De plus, je me rappelle aussi mes leçons de géographie. La Bavière se trouve à peu près à équidistance de la Baltique et de la Méditerranée. Alors à quoi bon se soucier des capacités aquatiques de la créature mythologique ?

J’ai englobé le poste de commande d’un geste vif, excédé par les mystères du capitaine, et enchaîné :

— Même si ce Léviathan-là a appris à nager, je ne vois pas le rapport !

Un sourire entendu a redressé chacune des minces moustaches du Grand-Duc sous le pic de son bec.

— Vous oubliez le fleuve qui prend sa source dans le canton suisse des Grisons et faisait office de frontière naturelle avant 1870 entre l’est de la France et le conquérant germain. Il coule tout près des ruines de la cathédrale. Nous l’aurons rejoint sous peu.

— Et après ? me suis-je écrié. Naviguer sur le Rhin ne nous rendra pas invisibles aux sentinelles postées le long de son cours !

— Sur le Rhin, non. Mais sous, si, c’est plus que certain.

J’ai mis quelques instants avant de comprendre.

— Le Léviathan peut se transformer en sous-marin ?

— L’ingénieur Laubeuf, le père même du Narval, premier-né de notre flotte sous-marine, a doté ce cher Lévi des dispositions requises. Périscope, ballasts, compas gyroscopique, propulsion électrique pour la navigation en plongée, rien ne manque à l’appel. Nous allons donc pouvoir remonter le Rhin jusqu’au lac de Constance et ainsi pénétrer en Bavière par le sud-ouest sans nous faire remarquer. Ensuite, il sera temps d’aviser. Satisfait, moussaillon ?

Autant qu’il me l’était possible, dans la mesure où il se fichait de moi, par-dessus le marché !

— À vos postes, soldats, nous a-t-il commandés plus sérieusement. Brigadier, vous serez nos yeux durant le trajet.

Émile s’est coulé sans broncher dans le siège mobile au-dessus duquel je découvrais une paire d’œilletons cuivrés, au bout d’un tube du même métal, doté de poignées latérales. Le Grand-Duc a pris d’autorité les manettes et leviers de direction – tout un fatras qui hérissait le panneau de contrôle, au milieu des cadrans fléchés ou à bulle de niveau.

— Et moi ? me suis-je inquiété alors que le Léviathan se remettait en mouvement sans que je sache comment contribuer à le manœuvrer, ni même où m’installer.

— Surtout, ne touchez à rien, a intimé le capitaine. Contentez-vous de tenir compagnie à ce vieux Lévi. Vous n’avez pas encore eu l’occasion de faire véritablement connaissance. Profitez donc des heures qui viennent pour corriger ce manquement à la plus élémentaire politesse !

J’étais soufflé par tant d’impudence, mais je me suis rappelé les paroles de Marie Curie et j’ai décidé de prendre mon mal en patience.

— À vos ordres, ai-je répliqué en insufflant tout de même un brin d’ironie dans ces trois mots. Et comment dois-je m’y prendre, je vous prie ?

La réponse n’est pas venue du Grand-Duc, tout entier concentré sur le maniement de ses instruments. Mais de la machine aux rubans de papier qui ressemblait à une caisse enregistreuse de grand magasin et occupait tout un coin de l’habitacle. Son crépitement soudain a attiré mon attention. Quelques secondes plus tard, j’avais entre les mains un court serpentin couvert de caractères imprimés et qui disait :

RAVI DE VOUS RENCONTRER – VOUS M’AVEZ FORT IMPRESSIONNÉ PENDANT LA

BATAILLE !

Je n’ai pas su comment réagir. Je n’apercevais aucun clavier de machine à écrire susceptible de m’aider à exprimer mes remerciements au Léviathan. Avisant mon trouble, le Brigadier m’a pris en pitié :

— Quel empoté tu fais ! Utilise le cornet, bourrique !

Il a pointé de l’index la corolle qui imitait un pavillon de phonographe en modèle réduit, accrochée au côté de l’appareil. Elle y était reliée par un épais fil torsadé. Je l’ai approchée de mes lèvres et, gauchement, j’ai lancé :

— C’est bien aimable à vous, euh… monsieur Lévi ?

Émile a ricané et j’ai vu les épaules du Grand-Duc se soulever comme il poussait un soupir de basse. Un nouveau ruban a jailli de la fente pratiquée à la base de la caisse en métal chromé.

INUTILE D’Y METTRE AUTANT DE FORMES – JE NE POSSÈDE PAS D’IDENTITÉ

OFFICIELLE – JE SUIS POUR PARTIE UN ÊTRE ARTIFICIEL – DOUÉ DE RAISON MATHÉMATIQUE – MAIS CAPABLE D’APPRÉCIER VOS EFFORTS DE COURTOISIE !

Je l’ai remercié avec plus de spontanéité. Quelques jours plus tôt, seulement, j’aurais été estomaqué par cette étrange conversation avec un esprit mécanique. Mais après ce qui s’était passé au Haut-Koenigsbourg, je ne m’étonnais plus de rien !

*

J’ai vite perdu toute notion du temps, bercé par le tranquille ronronnement des moteurs électriques du Léviathan. Une fois notre véhicule immergé dans les eaux du Rhin, ceux-ci ont en effet pris le relais du système principal de propulsion qui fonctionnait de manière hybride, vapeur et pétrole se partageant l’effort selon les impératifs du terrain.

Lévi m’a lui-même instruit au sujet des secrets de sa mécanique, prenant apparemment plaisir à satisfaire ma curiosité (et puis cela m’empêchait de penser au sort de Mariette en exclusivité !). En échange de quoi il me posait toutes sortes de questions liées à ma propre situation ainsi qu’à mon passé. Je ne voyais nul inconvénient à lui apporter les réponses les plus honnêtes. Je trouvais même émouvant qu’il cherche à découvrir celui qui se cachait sous l’alias de Trompe-la-Mort. De tous les membres de l’escouade, c’était celui qui tentait vraiment de connaître Jean Valmont.

Au bout d’un moment, j’ai fini par comprendre les raisons de son comportement. Pour lui, notre univers se résumait aux instructions de sa programmation ainsi qu’aux rares éléments apportés par ses passagers. Or il brûlait d’en découvrir les merveilles devinées au gré de ces échanges trop restreints, d’en apprendre toujours plus et d’affiner ses capacités d’analyse. Il était comme un enfant prodige, avide d’emmagasiner savoirs et sciences, arts et cultures, mais brimé par de sévères parents qui ne l’autorisaient pas à parcourir le monde à sa guise. Bien sûr, Mademoiselle Spectrale, le Brigadier et même le Grand-Duc lui manifestaient une forme indéniable de respect – j’en avais été le témoin –, insuffisante toutefois car circonscrite aux intérêts des missions de l’escouade.

Autrement dit, l’esprit du Léviathan se sentait à l’étroit dans sa carcasse d’acier. Je le comprenais parfaitement pour avoir ressenti le même genre d’enfermement, bien que chéri par mes parents, avant de pouvoir me lancer avec une sorte d’acharnement revanchard dans la poursuite de mes études.

Jusqu’à ce que la réalité du conflit y mette un terme anticipé et m’expédie dans les Balkans, fleur au fusil, pour me plonger ensuite dans une aventure dépassant mes facultés d’imagination – bien au-delà des limites de la suspension de mon incrédulité !

J’en étais là dans ma relation avec Lévi (j’avais finalement adopté ce diminutif, à présent que nous avions fait plus ample connaissance) lorsque de Gaulle a annoncé que nous approchions le lac de Constance, ou plus exactement l’Untersee qui en constitue une modeste part. Nous avions doublé Bâle, l’autre ville principale située sur le cours du Rhin après Strasbourg, sans rencontrer de difficulté – je somnolais à ce moment-là –, puis suivi les méandres dessinés au long de la frontière avec la Suisse jusqu’à atteindre et dépasser Zürich à la faveur de la nuit, nous a encore appris le Grand-Duc. C’était heureux, car par endroit la profondeur du fleuve ne permettait pas de dissimuler aux curieux la totalité du Léviathan, obligé alors de rouler sur le fond sablonneux et de laisser émerger une partie de sa toiture blindée. Mais l’obscurité avait joué son rôle de dissimulation et la plupart des bateliers dormaient d’un sommeil bien mérité. Quant aux sentinelles postées sur les remparts des divers châteaux ou forteresses (héritées pour certaines de Vauban) jalonnant le parcours, il n’y avait pas à s’inquiéter car elles n’avaient rien pu remarquer.

Maintenant, le jour pointait et notre capitaine a décidé de nous octroyer un temps de repos dans les bas-fonds de l’Obersee, soit la plus vaste des deux pièces d’eau qui, rassemblées, forment le lac en son entier, véritable petite mer intérieure entre Suisse, Prusse et Bavière.

— Profitons-en pour peaufiner notre stratégie, a proposé de Gaulle. Et nous remplir l’estomac en prévision des épreuves qui nous attendent. Nous n’aurons peut-être pas l’occasion de nous restaurer de sitôt. Pour ça, passons au petit salon, soldats, si vous le voulez bien !

Une fois installés plus confortablement sur le sofa et les fauteuils rembourrés du niveau supérieur, nous avons partagé quelques-unes des victuailles tirées de la glacière en les faisant passer avec un vin râpeux – le Grand-Duc comme Émile prenaient la question du ravitaillement toujours très au sérieux…

Mille questions me tarabustaient, pour ce qui me concernait, et mon appétit s’en ressentait.

— Mangez, Valmont, m’a encouragé le capitaine. Vous allez avoir besoin de toutes vos forces dans les heures qui viennent.

Il préférait sans doute me savoir pleinement requinqué pour le cas, plus que probable, où j’aurais à user de mon talent pour lui tirer une belle épine du pied. Je me rappelais que face au Maître, il s’était mis à paniquer. J’étais sa seule assurance-vie dans la perspective de la prochaine échauffourée. À ce titre, il aurait pu me porter davantage de considération. Mais si je pouvais lui éviter de passer dans l’autre monde, modifier sa nature profonde dépassait mes compétences, et de loin !

J’ai malgré tout noté le retour à mon patronyme officiel – un premier pas vers de meilleures relations ?

— Je ne suis plus Trompe-la-Mort, capitaine ?

Je me faisais évidemment des illusions – ce ne serait pas la dernière fois.

— Dès que cela deviendra nécessaire, vous rendosserez cette identité secrète. Mais nous investiguerons d’abord en civil afin de découvrir où le Maître retient ses otages.

D’un geste, il a désigné la garde-robe joliment marquetée en face du bar.

— Choisissez des vêtements simples, qui n’attirent pas le regard, surtout rien d’ostentatoire. Nous devons nous fondre parmi la population des paysans et des ouvriers bavarois. Mais conservez bien votre combinaison en lieu et place de vos maillot de corps et caleçon !

Émile et moi avons fouillé parmi les chemises, pantalons et vestons jusqu’à nous dégotter des frusques adaptées à nos gabarits. J’avais de nouveau l’air d’un étudiant fauché, comme c’était le cas un mois plus tôt. Et le Brigadier d’un authentique apache des fortifs de Paname, comme ceux qui avaient fait les gros titres des journaux avant le début de la guerre, avec sa casquette à carreaux de guingois sur le crâne, visière abaissée au ras des yeux – il existait sûrement l’équivalent de ces mauvais garçons là où nous nous rendions, car chaque époque troublée (et celle-ci l’était particulièrement !) engendre son lot de marginaux et de déviants (j’étais loin de me douter à quel point j’avais raison, sans toutefois imaginer le degré de vilenie atteint par l’engeance qui nous attendait !).

Le Grand-Duc, lui, a jeté son dévolu sur un costume étriqué et élimé aux manches qui le faisait ressembler à un épouvantail expulsé de son champ et jeté sur la route. Il ne lui manquait même pas le traditionnel baluchon du chemineau, à l’intérieur duquel il a empaqueté avec soin son casque à bec et quelques provisions.

— Parfait, a-t-il approuvé en contemplant son reflet dans le miroir en pied de la garde-robe. Nous ferons illusion. Voici le plan : le LZ-114 n’est sûrement pas passé inaperçu. Je suis même certain que nous n’aurons aucun mal à repérer l’endroit où il s’est posé. Depuis qu’il a réussi à imposer la sécession du royaume, en manipulant l’infortuné Othon Ier, le Maître des Terreurs n’a aucune raison de se cacher. La Bavière lui est un repaire sécurisé. En toute logique, nous devrions le retrouver au cœur même du pouvoir, à jouer les conseillers ou plus exactement les éminences grises du roi dément. Nous allons donc gagner Munich directement. Je gage que les membres de notre état-major y croupissent dans quelque cachot indigne de leur rang…

La pensée de Foch, Pétain et Weygand sur de la paille humide, réduits au régime du pain sec et de l’eau croupie, n’était pas pour me déplaire. Ces badernes assassines, responsables d’un véritable génocide de la jeunesse de France, méritaient à mon avis leur sort. Mais je me suis tenu coi, inutile de lancer le débat à ce moment-là.

— Lévi attendra sous les eaux du lac notre retour avec les otages, a continué de Gaulle. Si nous ne nous manifestons pas d’ici quarante-huit heures, il reprendra seul le chemin pour Paris afin d’avertir madame Curie de notre échec. Elle s’en fera le relais auprès de Clemenceau. Plaise alors à Dieu que le vieux tigre ait toujours les griffes et les crocs assez affûtés pour s’engager dans son ultime bataille ! Car n’en doutez pas, messieurs, il cherchera à venger l’humiliation infligée par le teuton scélérat, fût-il le jouet d’une canaille criminelle !

Sa tirade achevée (elle m’avait autant abattu que galvanisé), il a brossé de l’index les poils de sa modeste moustache sous son long nez, avant de déclarer :

— Il nous reste à accomplir une dernière formalité, qui trouvera toute son utilité dès lors que nous évoluerons dans un environnement germanophone. Je vous rappelle en effet qu’aucun de nous trois ne parle couramment l’allemand, ni ne comprend le moindre mot de ce langage barbare !

Ce n’était pas non plus le moment de lui évoquer les subtilités de la prose d’un Goethe ou d’un Schiller (le genre de remarque qui aurait pu me conduire directement au trou si je l’avais faite devant des camarades poilus). Il venait de soulever un point capital. Je ne voyais pas comment nous pourrions faire illusion au plan linguistique. Mais cela ne semblait pas affoler outre mesure notre capitaine.

Il a soulevé le couvercle d’un des meubles pour révéler une version sophistiquée de gramophone, où s’empilaient des dizaines de galettes noires et plates, vraisemblablement en gomme-laque. Plusieurs paires de cornets acoustiques, reliés par des tiges de métal courbes, y étaient connectées. De Gaulle en a coiffé une, ajustant tant bien que mal les corolles cuivrées à ses impressionnantes esgourdes, nous invitant à l’imiter. Puis il a sélectionné quelques disques et les a déposés sur le distributeur alimentant le plateau tournant.

— C’est le moment d’un petit somme instructeur, a-t-il précisé en s’allongeant sur le sofa, nous abandonnant les fauteuils. Ce sera l’affaire de deux petites heures. J’ai privilégié l’usage d’un allemand courant, pas littéraire…

— Quoi ? Cet appareil va nous métamorphoser en locuteurs germains ?

Je m’étais fait la promesse de ne plus m’étonner de rien. J’avais encore mis à côté !

— Juste ce qu’il faut pour une conversation ordinaire. Et à condition de vous plonger dans l’état de réception adéquat.

Émile m’avait devancé. Avec un clin d’œil appuyé, il m’a remis une petite fiole de verre brun tirée d’une jolie boîte en métal ouvragé.

— Tu vas faire de beaux rêves avec ça. Et au réveil, tu seras tout aussi boche que bibi !

Il a avalé la drogue devant moi, pour me prouver qu’il n’y avait rien à craindre. De Gaulle n’a pas fait plus de manières. J’ai eu une pensée pour Mademoiselle Spectrale et j’ai porté le goulot de la minuscule bouteille à mes lèvres, buvant à sa santé.

Je me suis aussitôt amolli et j’ai sombré dans un océan de bien-être, tandis qu’une voix éthérée m’assénait ma première leçon de langue en accéléré.

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