Guerre et Peur

Johan Heliot · Chapitre 12 sur 25

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Guerre et Peur

12. Une Rencontre au Sommet

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UNE RENCONTRE AU SOMMET

 

— Vous pouvez répéter, capitaine ?

Je pensais que ma migraine me jouait des tours, qu’elle me causait des hallucinations auditives. Des nihilistes ? Un roi fou ? La Bavière ? L’aventure virait au cauchemar pataphysique digne d’Alfred Jarry et son grotesque père Ubu !

— Inutile, a rétorqué le Grand-Duc. Les véritables émissaires de Hindenburg et Ludendorff ne vont pas tarder à nous fournir toutes les explications requises. Nous les rencontrerons d’ici quelques instants. Vous avez juste le temps de passer votre scaphandre…

— Minute. Mon quoi ?

— Perdez donc l’habitude de vous ébaudir à tout bout de champ, c’est agaçant à la fin ! Vous n’avez jamais lu Jules Verne ? Vingt mille lieues sous les mers ? Quel piètre étudiant en lettres vous feriez si ce n’était pas le cas !

Pris de court, j’ai opiné.

— Si, évidemment. Et je sais ce qu’est un scaphandre, mais pourquoi diable aurais-je besoin de m’équiper d’un de ces appareils de plongée sous-marine ?

— À moins d’être capable de retenir votre souffle sans limite de durée, cette précaution s’impose pour circuler dans les vapeurs toxiques strasbourgeoises.

J’ai alors compris qu’il comptait m’expédier à l’extérieur du refuge étanche que constituait le Léviathan, afin que mon talent puisse profiter aux envoyés allemands comme français pendant leurs tractations. Sitôt sur pied et déjà renvoyé au charbon, parole, c’était encore pire qu’au front ! Je devais afficher une mine pour le moins renfrognée car le Brigadier a cru bon de me rassurer :

— J’en serai aussi, mon gars, pas de raison de paniquer. Je ne te lâcherai pas d’une semelle.

— Vous veillerez sur les environs pendant que je m’entretiendrai avec les envoyés des Dioscures, ai-je voulu résumer.

— Rectification, soldat, a repris le Grand-Duc, plus insupportablement maître d’école que jamais. Je me chargerai de la parlotte et vous resterez muet. Un porte-bonheur n’a pas besoin de pérorer…

— C’est ainsi que vous me considérez, alors ? Rien de plus que l’équivalent d’un fer à cheval ou d’une patte de lapin ?

Je n’étais pas encore assez vaillant pour véritablement me mettre en colère, mais je n’en bouillais pas moins à l’intérieur. Mon expression devait d’ailleurs parler pour moi, car le capitaine a eu un frémissement de sa ridicule moustache avant de daigner lâcher ce qui devait chez lui se rapprocher le plus d’excuses sincères – et dont je devais me contenter :

— Vous m’êtes bien plus précieux, ne dites donc pas de bêtises ! Je tenais juste à souligner qu’il valait mieux que je conduise l’échange. Les boches préféreront s’adresser au plus haut gradé, voilà tout. Cessez de toujours compliquer la situation, voulez-vous ?

Il me rembarrait, à présent ! C’était le bouquet ! Et le Brigadier qui ricanait sans chercher la discrétion. Grenédan, qui avait suivi la discussion avec attention, m’a envoyé un discret signe du menton qui pouvait vouloir dire « ne faites pas attention, il est dans son rôle d’officier pète-sec, mes hommes et moi savons que nous vous devons la vie et nous vous en remercions ».

J’ai sûrement extrapolé à partir d’un geste aussi peu appuyé, mais cela m’a fait du bien et a quelque peu calmé ma céphalée. Au moins je disposais d’un réel soutien parmi l’aréopage de militaires qui m’entouraient.

— Nous approchons de notre destination, a enchaîné de Gaulle en consultant le nouveau ruban de papier émis par le cerveau du Léviathan. Il est temps d’enfiler notre équipement. Suivez-moi, soldats !

Émile et moi lui avons emboîté le pas jusque dans le sas attenant au poste de commande. Ce n’était guère qu’une boîte en fer étroite et puant le renfermé, aux parois de métal brut hérissées de têtes de rivet, éclairée par une simple ampoule de faible intensité. Là, dans cette ambiance qui révélait mes penchants à la claustrophobie, plusieurs drôles de pendus oscillaient à leur gibet au gré des trépidations de notre véhicule géant.

Si je n’avais pas été prévenu pour les scaphandres, j’aurais peut-être lâché un cri tant les tenues complètes, de la pointe des bottes caoutchoutées au sommet du casque arrondi, évoquaient les silhouettes d’inquiétants hommes-machines, mâtinés de spectres aux immenses orbites circulaires et vides – impression conférée par l’épais verre filtrant et teinté qui servait à optimiser la vision dans l’océan de brouillasse toxique où nous allions plonger. Les trompes flexibles qui assuraient le dispositif de respiration autonome donnaient l’air de gigantesques mouches bipèdes à ces cauchemardesques costumes de carnaval. Elles venaient se connecter à de lourdes bouteilles d’acier portées dans le dos, telles que je n’en avais jamais vues auparavant (encore un élément à ajouter sur ma liste sans fin d’étonnantes découvertes !).

— Chacune contient une réserve d’air comprimé qui nous permettra de respirer normalement dans l’heure qui vient, m’a informé le Grand-Duc tout en se tortillant pour pénétrer à l’intérieur de son propre scaphandre par l’ouverture pratiquée dans le torse, comme si on avait taillé une épouvantable boutonnière à son improbable Doppelgänger (je lui trouvai en effet un vague air de sosie avec le ’pitaine, question de proéminence de l’appendice nasal sûrement).

J’ai imité son approximative danse du ventre afin de me faufiler dans le mien. La texture semi-rigide des éléments articulés aux jointures ne m’a pas facilité la tâche. J’ai eu un mal de chien à refermer correctement les glissières hermétiques dessinant une cicatrice entre le col et le nombril, à cause de l’épaisseur des gants de caoutchouc qui me rendait les doigts gourds. J’y suis tout de même parvenu au terme d’efforts qui m’ont laissé en sueur – il faisait là-dedans une terrible chaleur !

Je n’entendais plus que mon souffle, précipité, haletant, et les battements de mon cœur qui cognait à tout rompre. Le poids considérable de cet engin de malheur m’obligeait à mobiliser toute mon énergie pour simplement soulever une jambe et avancer d’un pas. Je me suis demandé comment j’allais pouvoir me déplacer à l’extérieur, surtout s’il nous fallait presser l’allure en cas de danger.

Le Brigadier n’avait pas ce genre de souci, bien sûr. Il est sorti le premier du sas, une fois que Lévi en a eu abaissé le portail mobile, à la façon d’un pont-levis miniature. Le Grand-Duc s’est glissé derrière lui et j’ai fermé la marche, pénétrant à la traîne dans un univers d’ouate jaunasse qui escamotait tout à plus de quatre ou cinq pas de distance.

Au bout de quelques secondes, j’ai commencé à y voir un peu plus clair – l’effet quasi magique des verres filtrants. Des volutes de gaz évoluaient dans l’air avec la grâce d’étranges serpents volants en cours d’obscènes accouplements. À travers elles, je distinguais toutefois les façades à colombage, typiques de l’architecture alsacienne, d’une poignée de maisons encore debout à moins d’une dizaine de mètres. Et derrière elles, pointée tel un index accusateur de grès rose sur le ciel, invisible dans les hauteurs, se dressait la flèche unique de la cathédrale, épargnée par les bombardements.

Le Léviathan nous avait déposés sur son parvis de pavés irréguliers, où perçaient çà et là des touffes d’une herbe maigre, fragile, qui cassait sous nos lourdes semelles. J’aurais aimé en apercevoir davantage, même si une petite voix m’avertissait que la révélation d’une trop grande désolation m’aurait paru intolérable. Il courait tant de rumeurs sur le destin indigne de cette cité naguère prospère, tout du long des tranchées comme dans les salons de l’arrière du front, que je me sentais privilégié de pouvoir en fouler le sol et, dans le même temps, frustré de ne pas être autorisé à en rapporter des images capables de susciter l’admiration de futurs auditeurs.

On disait que les gaz largués par les obusiers depuis les massifs de la Forêt-Noire, côté allemand, et des Vosges, côté français, s’étaient à ce point mêlés et condensés qu’il était né de leurs noces chimiques de quoi pervertir à ce point les chairs de leurs victimes, comptées par dizaines de mille, qu’elles continuaient de s’animer bien après le trépas. Je me souvenais avoir entendu plus d’un camarade évoquer de sinistres histoires de cadavres pourrissants qui arpentaient toujours les rues où ils allaient de leur vivant ; d’autres affirmer, juré craché, qu’une armée de ces morts ambulants rôdait aux marges de la plaine assassinée, prête à en découdre avec n’importe quel intrus, fritz ou poilu, et qu’elle se nourrissait de viande humaine et s’abreuvait de sang.

Je n’avais jamais accordé aucun crédit à ces racontars nés de superstitions ancestrales, de lectures trop hâtives de Bram Stoker ou de Mary Shelley (ou plus vraisemblablement des visionnages de leurs versions cinématographiques). Je les jugeais même stupides, naïves pour le moins – mais je ne m’en étais jamais moqué. À présent, je me demandais s’il n’y avait pas un fond de vérité là-dedans !

Je ne me rendais pas compte à quel point j’étais à cran. Le Grand-Duc demeurait figé, imperturbable, et le Brigadier tournait autour de nous, les poings serrés, aux aguets, dans l’attente des émissaires des Dioscures. Je respirais avec difficulté l’air comprimé craché par ma bouteille, songeant à chaque inspiration qu’elle pouvait être la dernière. J’avais déjà fait l’expérience de la suffocation dans la machine de Marie Curie et je ne souhaitais guère la répéter, quand bien même elle ne m’entraînerait pas dans l’autre monde. Mariette m’avait accompagné et soutenu dans l’épreuve. Je m’inquiétais énormément à son sujet, autant qu’Émile, sinon davantage. J’espérais de tout cœur que son talent la dissimule aux évolués allemands, et surtout à l’Ange Bleu qui me paraissait la plus redoutable d’entre eux. Combien de temps Mademoiselle Spectrale pouvait-elle se maintenir sous sa forme astrale ? Et ne subirait-elle aucune séquelle à forcer trop longtemps son pouvoir d’invisibilité ?

Voilà le genre de questions qui me tourmentait lorsque ceux que nous attendions sont enfin arrivés, et de quelle façon !

J’ai d’abord cru qu’une des maisons encore debout était en train de s’effondrer lentement, devant nous. Mais non. Ce qui avançait dans notre direction avait pourtant la taille d’une de ces grosses demeures à étages. Et se déplaçait avec la grâce nonchalante d’un éléphant sûr de sa formidable puissance. C’était monté sur deux paires de pattes articulées hautes comme quatre ou cinq hommes ; ça crachait à tout-va de longs sifflements aigus, ainsi que des grincements stridents à faire crisser les dents, des chuintements de liquides éjectés sous pression ; ça écrasait la pierre sous l’acier de pieds ronds devant peser chacun pas moins d’une ou deux tonnes ; et ça tendait une gueule démesurée au bout d’un cou qui ne l’était pas moins, éclairant son parcours à la lueur incandescente d’une paire de faisceaux jaillis d’yeux évoquant les lampes de phares jumeaux.

La monstrueuse apparition s’est figée à quelques pas du Léviathan, modeste en comparaison, braquant sur lui les feux croisés de ses projecteurs, comme pour le prendre au piège ou le défier. Un K majuscule ornait le front de ce dragon d’acier (je ne lui remarquais aucune aile, mais savait-on jamais ?), levant le doute sur l’identité de ceux qui l’avaient fabriqué : la compagnie Krupp, évidemment.

Il a replié chacune de ses pattes sous sa panse démesurée, multipliant les jets de vapeur et les horripilants crissements qui me faisaient grincer des dents, même atténués par le casque de mon scaphandre. Enfin, il a expulsé deux espèces d’œufs d’une ouverture judicieusement placée à hauteur du croupion, provoquant ma perplexité et, j’imagine, celle d’Émile et du Grand-Duc. L’effet comique provoqué par cette ponte inattendue contrastait en effet avec celui – impressionnant, majestueux ! – du surgissement de la bête d’acier des brumes qui nous entouraient.

Mais je n’avais pas le cœur à rire. Même en voyant la paire d’œufs rouler à notre rencontre en tressautant sur le pavé inégal. Il s’agissait en réalité, comme la logique le supposait, d’équivalents teutons de nos scaphandres, dont les occupants apparaissaient à travers des hublots latéraux : de magnifiques officiers du Kaiser, qui n’avaient pas lésiné sur le nombre de médailles et breloques à suspendre à leur veste d’uniforme. À la longueur de leurs moustaches, aux pointes en forme de croc remontant jusqu’à l’os des pommettes, on devinait le très haut dignitaire du Reich chez ces énergumènes.

Chacun nous a salués d’un oscillement assez raide de la nuque. Puis ils ont roulé jusque sous le porche de la cathédrale avant de s’engouffrer dans l’édifice en repoussant le portail. Nous les y avons suivis sans plus tarder.

La pénombre était propice au rendez-vous secret. On n’y voyait pas à un mètre. Le gaz avait envahi tout l’espace autrefois sacré, à travers les vitraux fracassés – mes semelles faisaient craquer suffisamment d’éclats pour que je puisse en juger. Je me suis alors demandé comment nous allions pouvoir échanger, prisonniers que nous étions de nos scaphandres.

L’un des œufs a émis un faisceau lumineux assez vif pour percer l’obscurité. Il s’est promené quelques instants à gauche, à droite, avant de se fixer sur une porte discrète à l’entrée de la nef. Comprenant la consigne muette, nous nous en sommes rapprochés. Le Brigadier l’a ouverte sans difficulté. Derrière, un escalier en colimaçon s’enroulait sur lui-même, grimpant vraisemblablement jusque dans les hauteurs de la flèche.

L’ascension n’a pas été une partie de plaisir, c’est le moins que je puisse en dire !

Il a fallu que nous facilitions celle des teutons. Émile a fourni l’essentiel des efforts nécessaires, le Grand-Duc ne ménageant pas non plus sa peine, empêchant les œufs de fer de repartir en arrière à mesure qu’ils sautaient de marche en marche de pierre. Je n’ai pas été d’une grande utilité dans l’exercice, éternisé pendant de très longues minutes. Mais une récompense nous attendait à son terme, car une fois arrivés sur la plateforme à ciel ouvert qui culminait à une centaine de mètres, la vue était époustouflante.

Nous dominions la nappe de brume toxique couleur moutarde, stagnant à mi-hauteur de la tour de grès rose. Au loin se dessinaient les contours des Vosges et ceux du massif de la Forêt-Noire. Le calme qui régnait là aurait pu nous faire croire que la guerre s’était comme mise en pause.

Le Grand-Duc a coupé l’alimentation de sa bouteille et dévissé un opercule sous la trompe de son masque de mouche géante. Nous l’avons imité, avec Émile, moi des plus malhabiles, hésitant à emplir mes poumons de ce qui était peut-être du poison. L’air était vif, piquant, avec une pointe de saveur épicée qui m’a arraché une grimace.

— Je te rappelle que tu ne peux pas mourir, m’a soufflé le Brigadier, alors arrête un peu de t’angoisser !

Les délégués allemands ont ouvert chacun un des hublots situés sur le côté de leurs costumes ovoïdes et ont rejoint de Gaulle, planté devant la rambarde de grès rose. Comme lui, ils semblaient contempler le panorama avec nostalgie, sensibles à l’étrange paix des lieux. Pour la première fois depuis que j’avais rejoint mon bataillon (et que j’étais officiellement mort au combat, ne l’oublions pas !), il m’apparaissait que ceux d’en face, y compris en haut lieu, éprouvaient le même sentiment d’extrême lassitude que moi envers cette guerre qui n’en finissait pas.

Impression confirmée par les paroles d’un des officiers, exprimées dans un français quasi parfait – à peine si les syllabes les plus dures étaient appuyées de façon gutturale :

— Ici, le temps semble avoir suspendu son vol, ne trouvez-vous pas ?

Je m’attendais à ce qu’il nous déclame « Le Lac » de Lamartine in extenso, mais ça n’a pas été le cas.

— Venons-en au fait, meine Herren, les a priés le Grand-Duc sans y mettre trop de formes. Les heures nous sont comptées ! Vous avez des informations à nous délivrer. Nous vous écoutons.

L’autre a échangé un bref hochement de tête avec son collègue avant de répliquer :

— C’est juste. Veuillez me pardonner. Celui qui nous a pris de court dans les négociations et joué un tour pendable se surnomme lui-même Meister des Schreckens, le Maître des Terreurs…

Appliquée au petit homme portant lorgnon et chapeau melon, l’expression m’a paru incongrue, pour le moins grandiloquente. Mais je n’oubliais pas qu’il avait été capable de ridiculiser notre escouade, avec l’aide de ses acolytes, et qu’il ne fallait donc pas en mésestimer les capacités de nuisance.

— D’où sort-il, ce zigoto ? a demandé Émile, ce qui lui a valu un froncement des sourcils de la part du Grand-Duc.

— Nous l’ignorons, hélas. Il a commencé depuis seulement quelques mois à semer le trouble en se livrant à toutes sortes d’exactions, jusqu’à présent cantonnées à de vulgaires attaques de fonds ou d’établissements malfamés appartenant à la pègre. Il n’intéressait donc que les services de police, plus particulièrement ceux du Grand Berlin où se concentraient ses activités criminelles. Mais force nous est de constater qu’il est passé à beaucoup plus sérieux.

Difficile de le contredire à ce propos ! Nous avons donc gardé un silence quasi religieux, qui s’imposait logiquement en ces lieux, tandis qu’il poursuivait :

— Le Maître a maintenant trouvé refuge dans le royaume d’Othon Ier, ce dernier ayant fait sécession à notre empire, comme vous le savez peut-être. Nous soupçonnons très fortement le Maître d’avoir ourdi le rétablissement du roi dément sur le trône après s’être débarrassé de son cousin Louis, le régent… Quoi qu’il en soit, la Bavière lui sert désormais de base arrière. Là-bas, nous ne pouvons intervenir officiellement. Cela créerait un incident diplomatique qui desservirait nos intérêts.

— Nous n’aurons pas à nous soucier d’un tel désagrément, a souligné de Gaulle, pince-sans-rire, reprenant la direction de l’échange. Et ceux qui accompagnent le Maître ? Que pouvez-vous nous en dire ?

— Le guerrier à l’épée a été baptisé Sigurd, je suis sûr que l’allusion à notre mythologie ne vous échappera pas. Il est le fruit gâté d’une expérimentation de soldat amélioré par la science. Oh, ne prenez pas cet air surpris ! Vous avez mené vous aussi toutes sortes de manipulations génétiques, plusieurs rapports de nos espions l’ont confirmé. Mais vous n’avez pas rencontré le même succès que nos scientifiques !

La pique a titillé la fibre patriotique du capitaine.

— Joli résultat, meine Herren. Pas de quoi vous vanter, vraiment ! Sigurd a échappé à votre contrôle. Nous réservez-vous d’autres surprises de cet acabit ?

L’officier du Kaiser a hésité un court instant avant d’avouer (cela lui coûtait visiblement) :

— Nein. Le Maître a tout détruit dans le laboratoire où a été conçu l’invincible guerrier.

— Enfin une bonne nouvelle ! s’est réjoui Émile.

Je partageais son point de vue. Affronter une cohorte de soldats aussi indestructibles que l’adversaire du Brigadier ne m’aurait guère emballé…

— Tilmann Krupp est un cas particulier, a repris notre interlocuteur galonné. Il a rejoint le Maître pour s’amuser et se démarquer des siens. Sa famille demeure en effet un fervent soutien de notre effort de guerre. Lui préfère s’y opposer par goût de l’anarchie et du chaos. Il finançait déjà en sous-main la Ligue spartakiste…

— Sparta-quoi ? s’est étonné le Brigadier. Qu’est-ce que c’est que ce machin ?

— Un groupe d’illuminés naïfs qui avait cru pouvoir arrêter la guerre il y a quelques années, lui a expliqué de Gaulle, visiblement bien informé. Ils avaient même une femme à leur tête, c’est vous dire à quel point ils s’illusionnaient sur leur capacité de victoire ! À présent, taisez-vous, c’est un ordre, soldat !

Émile a ronchonné tandis que l’émissaire des Dioscures le plus disert (l’autre n’avait toujours pas ouvert la bouche) reprenait :

— L’assassinat de Rosa Luxembourg a certainement contribué à repousser les premiers pourparlers d’armistice. Le mouvement populaire en faveur de la paix est aussitôt retombé. Nous ne pensions alors pas que le conflit durerait encore cinq longues années.

— Cela a au moins empêché une révolution socialiste, a souligné le Grand-Duc avec une pointe de dégoût à cette perspective. Mais passons. Quels renseignements pouvez-vous nous fournir au sujet de la diablesse qui a bien failli nous faire mordre la poussière au Haut-Koenigsbourg ?

Il parlait bien sûr de l’Ange Bleu. Je me suis demandé s’il frémissait le plus en l’évoquant parce qu’elle possédait un redoutable talent ou qu’elle appartenait à l’autre sexe – sa remarque à propos de cette Rosa Luxembourg me prouvant, s’il en était encore besoin, que mon chef d’escouade souffrait d’un grave complexe de supériorité à l’égard de la gent femelle !

— Lili Marleen était une jeune fille de milieu modeste, amoureuse d’un fantassin affecté à un poste de sentinelle dans une de nos casernes, a révélé l’officier allemand. Quand il a été expédié sur le front, elle l’a suivi par ses propres moyens. L’amour pousse à bien des folies, vous n’allez pas me démentir, messieurs les Français ! Mais comme nombre d’histoires d’amour, la leur a fini mal. Pour lui, d’abord, atrocement mutilé à l’occasion de son premier combat. Il est mort après quelques jours d’agonie. Elle l’a veillé jusqu’au bout avant de sombrer dans le chagrin. Très mélodramatique, elle a voulu mourir à son tour. Mais elle n’a pas choisi la méthode de suicide la plus simple ! Après avoir enfilé l’uniforme ensanglanté de celui qu’elle venait de perdre, on la vit errer à l’avant de nos tranchées et dans le no man’s land en appelant la mort, suppliant les vôtres de la lui donner. Aucun de vos tireurs n’accéda à ses vœux. Geste de chevalerie, qui sait ? En tout cas la jeunette éplorée s’enfonça toujours plus dans une sorte de démence enragée, finissant par se persuader de son invulnérabilité…

Je buvais littéralement chacune de ses paroles entre deux goulées d’air vicié. L’histoire de la pauvre Lili me touchait droit au cœur. Et pour cause : bien qu’ayant cheminé jusque-là par des voies différentes, nous étions arrivés, elle et moi, à une destination semblable.

J’ai anticipé la suite du conte macabre avant que les mots du haut gradé ne la confirment :

— Elle se jetait alors à la rencontre des balles, surgissant au premier rang des attaquants à chaque nouvel assaut, survivant entre deux on ne sait trop comment, de vols de rations ou de la pitié de nos propres soldats… Jamais cependant elle ne reçut la moindre blessure, quand autour d’elle les hommes tombaient par centaines. Une étrange lumière la protégeait, ont témoigné les blessés interrogés à son sujet.

Le Grand-Duc n’a pas bronché, mais m’a tout de même glissé un coup d’œil en biais, m’intimant sans doute de ne pas faire de commentaire.

— Comment a-t-elle rencontré le Maître des Terreurs ? a-t-il demandé.

— Nous avons procédé à la capture de la malheureuse afin de la transférer dans un établissement où lui prodiguer des soins…

— Et procéder à l’analyse de son cas, n’ai-je pu m’empêcher d’intervenir en songeant à mon séjour au Haut-Koenigsbourg et aux tests effectués sur moi par Marie Curie.

— Le Maître ne nous en a pas laissé le temps.

L’officier ne démentait pas l’évidence, c’était tout à son honneur. De Gaulle n’avait pas l’air content, mais je m’en fichais. Avant qu’il ne me cloue le bec, j’ai insisté :

— Que s’est-il passé ?

— Une révolte des pensionnaires du sanatorium, fomentée par les soins de notre homme, comme nous l’avons découvert plus tard. Il s’y était introduit sous l’identité d’un praticien hypnotiseur, le docteur Caligari. Mais au lieu d’atténuer les souffrances des patients, il a usé de son talent pour les mener au paroxysme de la violence. Certains l’ont retournée contre eux-mêmes. La plupart contre le personnel et les gardiens. Ce fut un massacre abominable. Lorsque nous avons pu enfin rassembler les morceaux épars de cadavres pour les identifier, il a bien fallu nous rendre à l’évidence…

— Lili Marleen n’était pas du lot, ai-je logiquement conclu. Et l’Ange Bleu est apparu.

Les deux émissaires du Kaiser ont approuvé d’un air faussement contrit ou alors contrarié par cette preuve de leur incurie. Celui qui n’avait pas encore parlé, mais comprenait apparemment le français lui aussi, a enfin daigné faire entendre le son de sa voix :

— Le Generalfeldmarschall von Hindenburg se montre très soucieux du règlement de cette malheureuse affaire. Il tient à ce qu’une solution définitive y soit apportée dans les meilleurs délais. C’est la condition à la reprise des négociations entre nos gouvernements. Mais celles-ci doivent demeurer secrètes, aussi n’interviendra-t-il pas officiellement.

— Par solution définitive, vous entendez l’élimination du Maître et de sa clique, a voulu s’assurer le Grand-Duc.

Un double hochement de tête lui en a donné confirmation.

— Cette option a la préférence du Generalfeldmarschall, a appuyé le premier officier. Vous avez carte blanche pour récupérer vos dignitaires et agir comme il conviendra pour aboutir à cette solution finale. Mais nous ne pourrons pas garantir votre sécurité sur notre territoire, encore moins en Bavière. Si vous deviez être repérés ou arrêtés, nous nierions avoir passé le moindre accord. Une fois franchie la frontière, vous serez donc entièrement livrés à vous-mêmes !

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