Guerre et Peur

Johan Heliot · Chapitre 2 sur 25

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Guerre et Peur

2. Une Lueur au Fond du Trou

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UNE LUEUR AU FOND DU TROU

 

LA MORT N ’A PAS VOULU DE MOI.

C’était une évidence que je ne m’expliquais pas.

Elle aurait dû m’emporter comme la plupart des gars de ma compagnie. Mais le fait est qu’elle m’avait snobé et abandonné dans le no man’s land, rescapé d’un assaut qui avait viré au fiasco le plus total.

Je ne gardais logiquement aucun souvenir de ce qui s’était passé après mon évanouissement. Voici ce qu’on m’a rapporté des événements : les brancardiers envoyés secourir les blessés m’ont récupéré au petit matin suivant le massacre. Ils ont d’abord cru que j’avais cassé ma pipe. Mais ils se sont ravisés en constatant que je ne portais aucune trace d’impact. J’étais encore en possession de tous mes membres, pas une goutte de sang ne maculait le tissu de mon uniforme, et mon fusil était intact – il n’avait pas eu le temps de servir –, toujours serré entre mes poings.

Comme on ne savait pas trop quoi faire de moi (il ne paraissait pas sensé de m’évacuer vers un des hôpitaux de Belgrade, encore moins de me balancer dans une des fosses communes creusées dans la campagne serbe), on m’a simplement déposé dans un des trous aménagés pour le repos par les vétérans, dans un des nombreux boyaux perpendiculaires à la tranchée principale.

J’ai repris conscience quelques heures plus tard, sans savoir où j’étais, redoutant que l’on m’ait enterré vivant – il faisait très sombre et je pouvais toucher chaque paroi rien qu’en tendant les doigts. Un début de panique s’est emparé de moi à l’idée de manquer d’air et d’étouffer peu à peu. Mais j’ai vite remarqué la flammèche d’une petite chandelle allumée tout près de là, ainsi que la silhouette d’un camarade penché sur une feuille de papier à lettres.

— Ah, tu es réveillé ! m’a-t-il accueilli en m’entendant bouger. Tu peux te vanter d’une sacrée veine, mon vieux Jean !

Son sobriquet m’est revenu en reconnaissant sa voix et en apercevant le reflet de la flamme minuscule sur le verre rond de ses lunettes d’écaille.

— L’Instituteur, c’est toi ?

Il s’appelait Gaston je-ne-sais-plus-quoi, mais pendant l’entraînement tout le monde à la caserne l’avait rebaptisé par son titre de fonctionnaire. Il avait pris l’habitude de rédiger les courriers de ceux qui ne savaient pas écrire – soit la majorité des gars. Précieux à notre lieutenant, celui-ci l’avait exempté de combat afin qu’il joue les secrétaires et s’occupe de sa correspondance avec les officiers supérieurs. Une belle planque, mais personne n’en a jamais voulu à l’Instituteur.

— Une sacrée veine, dame oui, a-t-il répété. Tout le bataillon a dégusté. Plus de trois cents morts et près de deux cents blessés. Et toi qui t’en sors sans même une égratignure !

Il y avait de la stupéfaction dans le ton employé, ainsi qu’un soupçon de méfiance. J’ai compris ce qu’il pensait : comment un tel miracle a-t-il pu se produire (je me posais la même question !), à part si ce saligaud a essayé de s’enfuir ?

Je me suis senti obligé de me défendre :

— J’ai mené l’assaut avec les autres, je ne me suis pas dégonflé…

— Je n’ai pas dit ça, m’a-t-il coupé. D’ailleurs je l’ai écrit dans mon rapport.

— Quel rapport ?

— Celui que j’ai adressé au colonel après ce désastre. Normalement, c’était le rôle du lieutenant, mais là…

Gaston a eu un geste de la main qui pouvait signifier inutile d’en parler, mon vieux, il ne reste plus que toi et moi !

Tout le bataillon, ai-je pensé, sans parvenir encore à vraiment y croire. Des centaines de morts et de blessés en si peu de temps. Et moi qui me réveille aussi frais et dispos qu’après une sieste…

C’était la vérité : je me sentais parfaitement reposé, de nouveau plein d’énergie. Je me suis alors rappelé l’étrange état d’excitation dans lequel je m’étais trouvé tandis que les balles traçaient en sifflant autour de moi, et aussi de la lueur entraperçue du coin des yeux. Tout ça était-il bien arrivé ? Et qu’est-ce que ça pouvait signifier ?

Ce pauvre Gaston aurait été en peine de me renseigner. Au moment de l’assaut, il ne devait pas jouer les spectateurs mais s’aplatir dans le fond de la tranchée en attendant que le fracas de la mitraille s’achève !

Il a repris la parole avec hésitation, l’air embarrassé. J’ai vite saisi pour quelle raison.

— Toi et moi, on a été réaffectés, mon vieux. Au nouveau bataillon qui va nous débarquer d’ici demain. Une dépêche est arrivée pas plus tard qu’il y a une heure. Cette fois, je ne pourrai pas y couper.

— À quoi ? ai-je bêtement demandé.

— Au feu, pardi ! s’est emporté l’Instituteur. Pourquoi crois-tu que je m’échine sur cette foutue lettre ?

Il a désigné le papier déjà noirci aux trois quarts de sa belle écriture appliquée qui faisait l’admiration de la troupe.

— C’est pour ma mère, cette pauvre vieille, a-t-il ajouté, sa douceur coutumière retrouvée. Pour lui dire que je ne reviendrai pas, contrairement à ce que je lui ai promis dans mon dernier courrier.

Il m’a coulé un regard à la fois triste et résigné derrière le verre de ses binocles.

— Si tu veux écrire à ta fiancée, je te prête volontiers ma plume, a-t-il proposé. Profite de l’occasion, tu n’en auras plus d’autre.

Songer à Séraphine a failli me briser le cœur. Comment lui dire adieu en quelques lignes ? Je n’étais pas naïf au point d’ignorer le monstrueux tribut payé par ceux des classes qui précédaient la mienne à cette guerre interminable, mais je n’avais jamais imaginé ne plus la revoir, ni la prendre dans mes bras. Les propos de Gaston me ramenaient à cette brutale réalité : l’âge ne faisait rien à l’affaire, l’amour encore moins, dès lors que le Moloch exigeait son sacrifice.

J’ai donc accepté l’offre de l’Instituteur. Il m’a cédé sa place dans le fond de la trouée, où il s’était aménagé une sorte d’écritoire à l’aide d’un morceau de planche. Je me suis d’abord désaltéré – je crevais de soif ! – en avalant à longues goulées l’affreuse vinasse coupée d’eau tiède dont on nous abreuvait à profusion. J’ai aussi mâchonné un quignon de pain noir et englouti un fond de ragoût infâme avec délectation. Je n’avais jamais été gourmand, encore moins gourmet, je ne pesais d’ailleurs pas lourd, soixante kilos au mieux, mais j’avais une véritable faim de loup.

Puis, à demi rassasié seulement, je me suis concentré sur les mots à destination de ma promise. L’épreuve s’est avérée plus difficile et douloureuse que prévu. J’y ai passé les heures qui ont suivi, jusqu’à brûler toute la chandelle de mon ami. Quand j’en ai eu enfin terminé, je n’éprouvais aucun soulagement, au contraire. Il me paraissait tellement injuste d’avoir à infliger de la souffrance à Séraphine en lui annonçant que je risquais de trépasser le lendemain…

J’avais eu une chance folle, la veille, d’échapper au pire, mais aujourd’hui tout recommençait : l’attente d’un nouvel assaut, la peur qui s’insinuait dans mes pensées, dans mon sang et mes veines comme un acide prêt à me ronger de l’intérieur…

Je ne VOULAIS pas mourir, tout en moi se révoltait à cette idée. J’en frémissais de la tête aux pieds, comme soumis à une mauvaise fièvre. J’ai alors pris conscience d’un phénomène fort singulier : j’y voyais parfaitement malgré le soir qui tombait et la chandelle entièrement consumée.

Hébété, j’ai levé mes mains à hauteur d’yeux pour constater qu’elles brillaient, émettant cette lueur scintillante que j’avais déjà remarquée dans le no man’s land.

C’était moi, mon corps, ma peau, la source de cette clarté vaguement bleutée.

Je ne m’expliquais pas ce prodige. Mes connaissances scientifiques avaient beau être limitées (j’étudiais la littérature avant mon incorporation), je savais qu’en aucun cas l’anatomie humaine ne s’y prêtait. À part certains insectes comme les lucioles ou le plus bizarre poisson-lanterne des grandes profondeurs, aucun être vivant n’est censé produire sa propre lumière !

Et puis, qu’allait penser l’Instituteur en me voyant chatoyer ? Il était sorti depuis longtemps de notre abri et pouvait y revenir à tout moment. Il fallait que je retrouve mon apparence normale dans les meilleurs délais. Je me suis étendu sur la paillasse où j’avais repris conscience et j’ai rabattu les pans de mon manteau de façon à recouvrir chaque parcelle exposée de ma chair, face incluse. Je pourrais toujours faire semblant de dormir pour m’éviter des explications gênantes (que j’aurais bien été en mal de fournir !).

Sans m’en rendre compte, j’ai fini par sombrer de nouveau dans cette torpeur qui tient lieu de sommeil au soldat. Et quand j’ai rouvert les yeux, un rayon de soleil illuminait la trouée. Gaston était toujours absent. J’ignore ce qu’il est devenu, je ne l’ai jamais revu, mais je suppose que ses pires prédictions se sont réalisées.

J’ai passé la tête à l’extérieur. La tranchée s’était remplie du nouvel arrivage de bleusaille évoqué par l’Instituteur. Aux expressions arborées, j’ai compris qu’on avait annoncé le prochain assaut – la peur avait débuté son lent travail de sape.

Je me suis mis en quête de quelque chose à boire. La soif était de retour et j’avais vidé mon quart. Je n’avais pas fait trois pas qu’une voix autoritaire m’interpellait :

— Grenadier Jean Valmont ?

Une espèce d’échalas au nez proéminent, à la lippe un peu molle et aux oreilles en pointe, le cheveu noir et gominé, la raie sur le côté, venait d’apparaître sanglé dans un uniforme couvert de décorations, parmi lesquelles figurait la croix de guerre avec étoile d’argent – un vrai arbre de Noël !

— C’est moi, mon capitaine.

J’avais repéré les galons au col amidonné de la vareuse.

— Suivez-moi, je vous prie.

Et poli, avec ça ! Trop pour être honnête ? Qui diable était ce zigoto si haut perché que son crâne culminait au-dessus du parapet ? Un bon tireur allemand (et il n’en manquait pas !) aurait pu le lui faire sauter à chaque instant.

— Où donc ? me suis-je méfié.

— Je vous offre l’opportunité d’échapper au front. Je n’ose dire à une mort certaine, car il m’apparaît que vous avez su l’éviter.

Il a tiré un feuillet manuscrit d’un porte-document coincé sous un bras interminable. J’ai reconnu les boucles et les déliés de l’Instituteur. Comment s’était-il procuré le rapport transmis à notre commandement ?

J’ai préféré jouer les idiots :

— Je ne vois pas de quoi vous parlez…

— Ça viendra en temps utile, m’a-t-il coupé avec agacement. Faut-il vous contraindre à m’accompagner ?

C’est alors qu’un gaillard bâti comme un Hercule, nanti d’une paire de magnifiques bacchantes en guidon de vélo, s’est profilé dans son dos, bloquant toute la largeur de la tranchée.

Lui non plus ne portait pas de casque. Mais il avait le crâne si parfaitement lisse et luisant qu’on l’aurait cru coulé dans un airain poli par le passage des ans.

— Le Brigadier se fera une joie de vous forcer la main, a repris l’énergumène galonné. Toutefois je préfère quand mes recrues se montrent volontaires.

— Vos recrues, mon capitaine ?

J’étais perdu. L’échalas a esquissé un sourire sous le trait fin d’une moustache peu fournie.

— Celles de mon escouade particulière. Vous y avez votre place, grenadier Valmont, je le crois. Du moins certains tests nous permettront de le confirmer… ou non. Mais je vous en dirai plus pendant notre voyage.

— Ah ! Je peux au moins vous demander où on va ?

Il a répondu avec le plus grand sérieux :

— L’information est classée Secret-Défense. Si vous la découvriez avant de faire officiellement partie de mon escouade, le Brigadier de Fer serait obligé de vous supprimer séance tenante !

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