Histoire de la République de Gênes
L’amiral vénitien Victor Pisani revenait de la…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
On allégua la crainte que les navires qui s’en approcheraient n’y fussent insultés avant que la paix fût bien connue dans ces établissements réputés si lointains. La raison n’était ni bonne ni sincère. Mais ces régions étaient aux mains de princes tartares. Chacun intriguait auprès d’eux et craignait la rivalité. Ne pouvant s’accorder sur ces relations, ou les sacrifiait pour un temps. On prétendit qu’en ce point les Génois avaient été les plus habiles. Leur colonie de Caffa avait les moyens de conserver son trafic de Tana: elle ne pouvait manquer d’attirer sur son marché les denrées qu’on allait chercher ci-devant aux bouches du Tanaïs.
Par là les Génois s’en assuraient le monopole, parce qu’en vertu d’un usage dont Venise avait donné l’exemple dans ses colonies, eux seuls avaient le privilège d’acheter à Caffa; et, pour avoir part au commerce des produits qui y étaient apportés, il fallait les racheter de leurs mains.
Les prisonniers, suivant le traité, se rendaient sans rançon de part et d’autre, car ceux du combat de Pola étaient encore à Gênes2. Quand les malheureux Génois sortirent du lieu où ils avaient été reclus, les dames vénitiennes signalèrent leur humanité; elles firent une grande quête pour les pourvoir d’habits, de secours de toute espèce qu’elles leur départirent elles-mêmes avec le zèle le plus louable. Ils avaient beaucoup souffert pendant quelque temps. Il n’avait plus été permis de leur vendre des aliments que ceux à qui il restait quelque ressource ajoutaient à leur misérable ration. Ces rigueurs s’adoucirent ensuite, mais sur environ cinq mille hommes, mille cinq cents périrent de misère.
On calcula qu’il manquait à Gênes huit mille habitants à l’issue de la guerre.
L’histoire génoise s’était transportée dans les lagunes de Venise. Ici finit ce grand épisode. Nous voulons dire pour l’achever qu’un an après Trévise fut un nouveau sujet de guerre entre Carrara et les Vénitiens; mais les Génois n’y prirent point de part. Ajoutons qu’avant la paix l’illustre amiral Victor Pisani était mort en Sicile sur la flotte qu’il conduisait contre les galères de Gênes. Charles Zeno fut son digne successeur, il hérita de la faveur populaire et de la jalousie des autres nobles. Après avoir continué de servir glorieusement sa patrie, il se vit, sur ses vieux jours, dépouillé de ses emplois, et condamné à la prison sous un odieux prétexte.
LIVRE SIXIÈME.
ANTONIOTTO ADORNO, TROIS FOIS DOGE. - GÊNES SOUS LA SEIGNEURIE DU ROI DE
FRANCE; - DU MARQUIS DE MONTFERRAT. -GEORGE ADORNO DEVENU DOGE.
1382 - 1413.
CHAPITRE PREMIER.
Léonard Montaldo, doge. - Antoniotto Adorno, doge pour la première fois.
(1382) Le gouvernement de Guarco ne réparait pas les maux de la guerre et ne laissait pas jouir des avantages de la paix. Élu presque par hasard et pour empêcher le pouvoir souverain d’être ravi de force par Antoniotto Adorno, il sentait que son crédit n’avait pas de profondes racines. Il vivait dans la défiance et, suivant l’usage des gouvernants qui ont moins de force d’âme que de puissance, il recourait à l’arme pesante du despotisme et la maniait maladroitement. Le public était accablé de taxes; et le doge n’employait les deniers publics qu’à soudoyer des soldats pour garder sa personne. Par là il s’attira l’opposition de la magistrature des huit, cette commission indépendante du conseil, et à laquelle de tout temps étaient délégués le maniement des deniers et le contrôle des dépenses. L’humeur que le doge ressentit de cet incident le jeta dans une démarche d’une inconvenance d’autant plus étrange qu’il lui restait moins de popularité.
(1383) Dans un des conseils qui se tenaient en présence du peuple, le doge éleva la voie et dénonça au public les Huit qui s’attachaient à contrarier ses vues. Il déclama contre ses adversaires, il entra dans une longue justification1. Il n’ignorait pas qu’il était calomnié, qu’on le disait lié par un traité aux volontés de certains nobles et vendu aux guelfes: rien n’était plus faux, il était né plébéien et bon gibelin; il l’était toujours. Cette défense inopportune contre des reproches au-devant desquels il semblait courir, cet appel au peuple, cet appel surtout à des factions qu’il convenait si peu au magistral suprême de réveiller, tout excita l’étonnement et le mépris. Il ne lui manquait pas d’ennemis habiles à en profiter. Guarco se sentait pressé entre Antoniotto Adorno, porté par les gibelins, et par Fregose que soutenaient les guelfes, et il ne comptait pas assez un troisième rival plus dangereux encore. Léonard Montaldo était alors le chef et le moteur caché de tous les mouvements du peuple. Plusieurs fois désigné pour monter au rang suprême, autant de fois éconduit, il n’avait jamais perdu de vue ce grand objet d’ambition, et, attendant les occasions favorables, il se contentait du rôle apparent de conseil et de modérateur du peuple.
Un droit sur la boucherie avait été décrété; les bouchers mécontents eurent à s’assembler pendant la semaine sainte pour convenir du taux auquel, à raison de ce droit, il faudrait élever le prix de leur denrée au moment où la vente et la consommation allaient recommencer. Ils se réunirent le soir après les offices du jeudi saint dans le couvent de Saint-Bénigne, et le résultat de leur délibération violente fut qu’il fallait exiger la suppression d’un impôt inique; que pour cet effet il était temps de se faire justice par soi-même. Pour première mesure ils commencèrent sur-le-champ à sonner le tocsin du clocher de Saint-Bénigne, entreprise qui parut d’autant plus effrayante que c’était dans les jours où, comme on sait, l’Église interdit le son de toutes les cloches. La ville s’en alarma; la vallée de la Polcevera, qui entendit cet appel aussi bien que la cité, sut bientôt qu’il s’agissait de se débarrasser des odieuses gabelles. Ses habitants vinrent en foule se réunir aux bouchers. Toute cette populace se répandit le vendredi dans la ville. Les offices sacrés furent interrompus, les fidèles furent dispersés. Parmi les cris qui demandaient la suppression des impôts, il s’en élevait qui réclamaient le changement du gouvernement. Enfin plus de deux mille hommes s’assemblèrent dans l’église de Saint-Dominique. Les citoyens influents s’y présentèrent et Montaldo s’y trouva parmi eux. Quelque ordre succédant au tumulte, on dépêcha au doge quatre députés, et Montaldo à la tête.
Le palais était presque désert. Les frères de Guarco n’avaient pu y assembler qu’une poignée de défenseurs derrière les grilles, qu’on avait fermées; déjà le chef des gardes du doge, son juge, l’un des régisseurs des gabelles, rencontrés au dehors par la foule soulevée, avaient été massacrés. Déjà aux imprécations du peuple contre les impôts on avait répondu du palais qu’ils seraient abolis. On avait jeté sur la place un registre pris au hasard qui passa pour le livre des nouveaux règlements fiscaux et que les assistants déchirèrent: ainsi le doge était préparé aux concessions quand Montaldo lui notifia les volontés de l’assemblée de Saint-Dominique. Tous les nobles furent d’abord exclus de son conseil; on appela cent citoyens, et ceux-ci, réunis en assemblée extraordinaire, sans déposer Guarco, mirent tous les pouvoirs de la république entre les mains d’une sorte de dictature temporaire de huit membres. Montaldo en fut encore le premier nommé. On était convenu de composer cet office de la provision, comme il fut appelé, de quatre marchands et de quatre artisans, parmi lesquels les bouchers ne furent pas oubliés. C’est comme artisan que Léonard Montaldo, jurisconsulte et d’une des plus notables familles populaires, voulut être désigné. Le notariat comptait alors parmi les métiers, et quoiqu’il n’en exerçât pas la profession, il se fit agréger au collège des notaires2. Tous les nobles qui tenaient des emplois ou des commandements sur le territoire furent à l’instant remplacés par des plébéiens.
Cependant l’agitation n’était pas apaisée. Le gouvernement et l’office de la provision ordonnaient en vain aux habitants de poser les armes, et aux gens de la campagne de se retirer dans leurs foyers: personne n’obéissait, on entendait crier: Vive le peuple, et quelques voix demander un nouveau doge; un parti nombreux dans les classes inférieures appelait Adorno à haute voix. Le doge, toujours plus embarrassé, s’avisa de convoquer le peuple sur la place publique au son de la cloche; il se montra sur la porte de son palais, et un greffier de la république vint demander aux assistants de déclarer s’ils voulaient que Guarco fût encore leur doge et de le faire connaître en levant la main. Les mains se levèrent, et Guarco triompha dans cette épreuve insignifiante.
Antoniotto Adorno était passé à Savone, pour attendre prudemment le moment favorable de se montrer. A Gênes ses partisans répandaient le bruit de sa mort. Il était noyé, disaient les uns; on lui avait tranché la tête, suivant les autres. Ces rumeurs agitaient le peuple; huit cents hommes armés vinrent au palais pour se faire rendre compte de ce qu’on avait fait de lui. Le doge assurait qu’il était à Savone: on refusait d’y entendre. Ce fut encore Montaldo qui fut seul écouté. Il se donnait pour ami d’Adorno; il se portait garant de sa vie et de son retour pour le lendemain. Le peuple s’apaisa sur sa foi.
Antoniotto Adorno arrivé, une grande assemblée populaire spontanément réunie se tenait à Saint-Cyr; Pierre Fregose s’y était rendu. Léonard Montaldo s’y joint, et là tous ensemble ils partent pour aller assiéger Guarco. Le petit peuple criait en marchant: Vive le doge Adorno; le reste ne grossissait ni ne contredisait cette clameur. On semblait ne penser encore qu’à débarrasser la république d’un mauvais magistrat sans s’occuper du successeur qu’il pourrait avoir. Les portes du palais furent bientôt forcées, et le doge fugitif se réfugia à Final.
Dans cette nuit le palais présentait un singulier spectacle. Tout le monde y veillait en armes. Antoniotto Adorno, assis dans l’appartement ducal, recevait les hommages du bas peuple qui le proclamait doge Montaldo et dix notables, assemblés dans un autre appartement, n’en délibéraient pas moins sur l’élection à faire, feignant d’ignorer cette installation prématurée. Ils firent avertir Adorno, comme leur collègue, de venir prendre part à leur délibération. Il ne vint point, et l’on passa outre. Frédéric de Pagano fut nommé doge; mais, menacé par les partisans d’Antoniotto, ce candidat refusa d’accepter et prit la fuite.
Pendant le reste de la nuit, Montaldo reçut message sur message de la part d’Adorno pour le supplier d’adhérer à la nomination que le peuple avait faite. Léonard s’en excusa, et le lendemain il appela dans l’église de Saint-Cyr tous les notables populaires. L’assemblée fut nombreuse et imposante; elle nomma d’abord Montaldo pour son président. Celui-ci, appelant par leur nom environ, quarante des plus considérables, leur demanda à l’un après l’autre quel doge ils voulaient élever. Tous lui répondaient: Vous-même. Montaldo avertit alors que si l’on exige qu’il soit doge, il ne peut s’engager à l’être pendant plus de six mois.
Cependant Adorno au palais se croyait sûr de sa place, plus de six cents hommes armés étaient autour de lui, quand Montaldo le fit inviter comme un simple citoyen notable à venir prendre sa place dans l’assemblée de Saint-Cyr. Les assistants entendirent ce message avec indignation, ils avaient un doge et ils n’en souffriraient pas d’autre. Mais des amis plus prudents rapportèrent mieux ce qui se passait. Hormis ceux qui entouraient Adorno, tous les citoyens puissants, la bourgeoisie entière, appuyaient Montaldo et marchaient avec lui. Pour la seconde fois Antoniotto, bien instruit, remit ses prétentions à un autre temps, et quitta le palais. Léonard Montaldo y fut conduit en triomphe et installé doge sans opposition. Pierre Fregose lui-même honorait son cortège; bientôt Adorno se présenta pour rendre hommage comme les autres. Cette entrevue se passa sous les yeux du public avec les formes les plus recherchées de l’urbanité et d’un égard réciproque. On fit asseoir Adorno près du doge et à la tête du conseil. Montaldo, paisible possesseur du pouvoir, renvoya les gens armés, et dès le jour même il fit rentrer le palais et la ville dans leur état de paix. Ainsi parvint à ses fins cet ambitieux habile et souple, qui avait caressé et peut-être déchaîné la multitude, et qui, lorsqu’elle s’était prononcée pour un autre favori, avait su disposer contre elle des suffrages et des forces de la portion la plus saine des citoyens. Le lendemain de son élévation toutes les familles nobles allèrent lui rendre leurs hommages.
Son conseil fut de quinze anciens, tous populaires. Il proclama une amnistie générale: elle comprenait une pleine indemnité pour tous les actes du gouvernement de Guarco, excepté en ce qui touchait les intérêts particuliers; ceux qui croyaient avoir éprouvé des dommages pouvaient les débattre devant la justice. La proclamation assurait à la famille de Guarco et à lui-même la liberté de revenir et de rester à Gênes en sûreté, pourvu que l’intention en fût déclarée dans un délai de quinze jours. Les frères de l’ancien doge en profitèrent sans inconvénient; de sa personne il resta à Final. On sut bon gré à Montaldo de cette modération; la sentence d’exil contre la maison Fregose avait fait tort à son prédécesseur; car on laissait bien les ambitieux faire leurs révolutions, mais on les avait vues si fréquentes qu’on les tenait pour passagères, et l’on ne voulait pas que chacune amenât des injustices durables et perpétuât les exils et les vengeances.
Il restait à contenter le peuple sur l’affaire des impôts qui l’avaient soulevé. Un seul fut aboli. Les taxes sur la viande et sur le vin furent réduites, mais elles subsistèrent.
Un événement notable marqua cette époque: Jacques de Lusignan, l’oncle du roi de Chypre, était resté prisonnier dans Gênes depuis huit ans. Son neveu mourut, et la couronne lui fut dévolue. La république eut bientôt traité avec son captif. On convint de le renvoyer en Chypre; il donna Famagouste aux Génois, il reconnut les dettes qu’il avait contractées envers plusieurs d’entre eux, et il assigna des annuités pour leur extinction. Ce traité, conclu dans les derniers jours de l’administration de Guarco, fut ratifié par Montaldo. Le nouveau roi et la reine son épouse furent traités au palais avec une magnificence royale. Dix galères armées par la république transportèrent Lusignan et sa famille dans son royaume.
(1384) Les six mois pour lesquels Montaldo avait accepté sa place s’écoulèrent sans embarras. A leur expiration on attendait avec curiosité de voir ce qu’il ferait. On ne vit rien. Il ne parut pas même se souvenir de la réserve qu’il avait imposée à son acceptation. Il continua de gouverner en paix la république et elle prospérait entre ses mains. Mais bientôt une fièvre épidémique ravagea la ville, elle reparut à plusieurs intervalles; pendant quelque temps elle emportait neuf cents individus par semaine. Le doge en fut atteint à son tour; elle le mit au tombeau, après quinze mois de règne. Cette fois Antoniotto Adorno fut élu doge sans difficulté et à l’instant même. Il maintint le gouvernement tel que Montaldo l’avait heureusement composé, il en changea cependant une maxime, car il se fit livrer par le marquis Caretto l’ancien doge Guarco qui était resté à Final, et il le fit enfermer à Lerici dans une étroite prison.
CHAPITRE II.
Le pape Urbain VI à Gênes. - Expédition d’Afrique.
Adorno, que nous venons de voir arriver à la suprême magistrature, fut un des plus obstinés ambitieux que notre histoire ait à signaler: et cependant cet homme si entêté du pouvoir, si hardi pour le rechercher, mêlait à son audace une incertitude, une hésitation singulière qui lui faisait perdre ce qu’il avait tant brigué. Nous l’avons vu deux fois se mettre en évidence, éconduit, tantôt par Guarco, tantôt par Montaldo, jamais rebuté, et s’insinuant pour ainsi dire à la suite de ce dernier; nous allons le voir, trois fois chassé de ce siège glissant, y remontant chaque fois, ne le perdant jamais de vue pendant douze années, le disputant comme un patrimoine, et faisant tellement du gouvernement de sa patrie une propriété dont on a droit d’user et d’abuser, que, menacé de la reperdre encore, il ne craignit pas de la livrer à un roi étranger. On ne peut lui refuser la justice d’avoir été dans son administration, vigilant, habile, et tempérant dans sa vie privée. Il mit aussi un grand zèle à relever le nom de Gênes au dehors.
Au commencement de son gouvernement il saisit une occasion qu’il crut propre à l’illustrer et à lui donner une haute influence. Il accorda assistance et hospitalité à Urbain VI, ce pape dont la violence avait fait le grand schisme en obligeant ceux qui venaient de l’élever à le renier, et à lui nommer un successeur. Habile à se faire partout des ennemis, il se faisait assiéger dans Nocera par Charles de Duras qui avait adhéré à lui et qu’il avait couronné roi de Naples. Adorno fit armer dix galères sous la conduite de Clément Fazio, gibelin populaire, son plus intime confident. Le secret de l’expédition fut gardé; le pape fut retiré de Nocera à l’improviste, embarqué et conduit en triomphe à Gênes. Là, toutes les espérances que le doge avait fondées sur ce service furent bientôt démenties, grâce aux procédés hautains de ce nouvel hôte.
Il commença par effrayer la ville de sa cruauté. On sait que lorsque les cardinaux qui avaient eu le malheur de faire de lui un pape furent obligés de l’abandonner, Urbain s’était créé un nouveau sacré collège.
Mais bientôt ses propres créatures lui devinrent fâcheuses, puis suspectes. Il accusa six de ses cardinaux d’avoir tramé contre lui un assassinat. Il les envoya de la torture dans un cachot, et quand il sortit de Nocera, l’impitoyable pontife se garda bien d’abandonner ses victimes. Il les fît traîner chargées de chaînes sur les galères génoises; en arrivant à Gênes son premier soin fut d’avoir auprès de lui une prison pour eux. Peu après il acheva ses vengeances; cinq furent mis à mort1; le sixième, réclamé par le roi d’Angleterre, fut seul arraché à sa tyrannie.
(1339) Adorno tenant le pape entre ses mains n’avait pas douté de devenir l’arbitre de la paix de l’Église. Il s’attribuait d’avance le mérite de supprimer le schisme; il avait écrit au roi de France et aux autres souverains qui reconnaissaient Clément. Mais les réponses lui montrèrent que ses démarches avaient attiré peu de confiance; en même temps il apprenait combien Urbain était peu maniable. Le pape s’était établi en arrivant chez les hospitaliers de Saint-Jean, dont l’hospice n’était pas encore embrassé par l’enceinte de la ville. Il refusa obstinément, pendant tout son séjour, de mettre le pied au dehors. Rien ne put obtenir de lui la déférence de visiter la cité. Adorno, enfin, avait fait le calcul vulgaire du bénéfice qu’apporteraient à Gênes l’affluence des fidèles et ce concours qui amène les étrangers auprès de la cour pontificale. Cette spéculation se réalisa aussi peu que les autres.
L’armement avait coûté soixante mille écus d’or, et Gênes était en grand péril de les perdre. On les réclamait auprès du pape. Il voulut bien cependant en donner une compensation ou un gage, bien entendu aux dépens d’autrui. Il enleva à l’évêché d’Albenga certaines terres, et les assigna en payement à la république. Il exerça aussi un autre genre de libéralité. Il accorda à ceux qui visiteraient la basilique de Saint-Laurent, le jour de la fête de saint Jean, une indulgence plénière et pour tous méfaits, avec les mêmes privilèges attachés pour les Vénitiens à la visite de l’église de Saint-Marc au grand jour de l’Ascension. Le bienfait et cette comparaison avec Venise paraissaient d’importance et satisfaisaient les Génois; mais le pape et le doge s’aliénaient chaque jour davantage. Urbain voulut quitter Gênes; le doge s’estima heureux d’être débarrassé d’un hôte si difficile. On s’empressa d’armer deux galères; le pontife partit et alla tenir sa cour à Lucques.
(1389) Adorno s’appliqua ensuite à réprimer les excursions des pirates de la Barbarie qui infestaient la mer et troublaient la navigation et le commerce; et comme toutes les nations maritimes de l’Italie se plaignaient des déprédations de ces corsaires, il se flatta de les faire concourir toutes à son entreprise. Il fit plus; il expédia des lettres et des ambassadeurs jusqu’en Angleterre, mais surtout en France où il cultivait d’étroites relations, pour engager les chevaliers dans une sorte de croisade dont le centre et la direction auraient été à Gênes.
(1388) Une première expédition partit pour l’Afrique. Raphaël Adorno, frère du doge, la commanda. Gênes y avait fourni douze galères, trois autres avaient été armées aux frais de Mainfroy de Clermont, amiral de Sicile; son roi et la ville de Pise en fournirent quelques autres. Le fruit de cette première campagne fut la conquête de l’île de Gerbi, dans le royaume de Tunis, à l’extrémité méridionale de la petite Syrte. L’île fut cédée à Mainfroy par accord entre les vainqueurs, et pour la part des Génois il leur paya trente-six mille florins d’or. Ils revinrent satisfaits du profit, et l’on pensa à de plus grandes choses pour l’année suivante.
Les ambassadeurs envoyés à Paris2 sollicitaient un des princes de la maison royale à venir se mettre à la tête des opérations militaires; l’exemple des premiers succès racontés par les Génois, la tradition des croisades encore vivante, le désir de combattre les infidèles, tout excitait le zèle des guerriers; et une trêve renouvelée pour plusieurs années entre l’Angleterre et la France leur laissait la liberté de porter leurs armes de cet autre côté. Le duc d’Orléans, frère du roi Charles VI, s’obstinait à partir, et l’on eut peine à retenir son jeune courage. Le duc de Bourbon, oncle du roi, fut reconnu chef de ces brillants volontaires. Le sire de Coucy, le comte d’Eu, le dauphin d’Auvergne s’inscrivirent les premiers. Les étrangers vinrent se réunir à la troupe; une foule de princes et de seigneurs se rendirent à Gênes, lieu de l’embarquement. Le roi de France fut obligé de limiter les permissions de départ pour que sa cour et son armée ne fussent pas dégarnies. On ne laissa marcher que des chevaliers et des écuyers, les Génois se chargeant de fournir à chacun les suivants dont la réunion complétait ce qu’on appelait alors une lance. Ils avaient huit mille hommes pour ce service et douze mille arbalétriers (1389). Ils faisaient leur affaire du transport des volontaires et des forces maritimes. Quarante galères et une vingtaine de grands vaisseaux composaient la flotte. Elle était commandée par Jean Centurione, de l’ancienne famille des Oltramarini.
Froissart, trompé par le nom, parle du centurion des archers génois, qui, prêt à débarquer en Afrique, invita les Français à prendre soin de la conduite des opérations à terre, genre de guerre qu’ils entendaient mieux que ses compatriotes.
Le débarquement eut lieu avec peu de difficulté. On le fit sur la côte qui va de la Syrte au cap Bon et qui regarde le levant; ce fut sous les murs d’une ville de Madhia qu’on appelait en ce temps Afrique. Elle était forte, bien défendue, et à l’abri d’un coup de main. Pour l’emporter il eût fallu un long siège dont les soins ne convenaient pas à l’impatiente bravoure de tant de volontaires. Ils commencèrent par se répandre dans la campagne cherchant des ennemis qui voulussent rompre des lances, défiant, escarmouchant de toutes parts. Mais bientôt les Sarrasins se renfermèrent dans leurs murs et laissèrent cette valeur s’exhaler en bravades. Ils conçurent que le climat, le soleil du mois d’août et bientôt la disette consumeraient ou décourageraient ces nouveaux venus, et les détruiraient sans combat. En attendant ils les amusaient de messages et de pourparlers. Ils faisaient demander aux Français le motif de leur agression; car si les Génois avaient des intérêts maritimes à démêler avec les barbaresques, les gens de Paris n’en avaient point. Nos braves chevaliers répondaient qu’ils venaient combattre pour l’honneur de la foi et du baptême, et pour venger sur les païens le tort fait à Notre-Seigneur Jésus-Christ, injustement condamné à mort par leurs ancêtres.
Les mahométans répondaient qu’on se méprenait et que leurs ancêtres n’étaient pas les juifs. Un été brûlant se passait ainsi. Enfin les chevaliers donnèrent dans un piége funeste. L’un d’eux, rencontré par un guerrier more, lui proposa un combat singulier de dix contre dix; le défi fut accepté et le jour pris. Le chevalier rentra au camp et chercha neuf compagnons d’armes; tous voulaient être choisis. Coucy avertit de se défier d’un engagement légèrement contracté sans précautions ni garanties. On n’en crut pas sa prudence: les champions allèrent au rendez-vous suivis pour témoins et pour spectateurs par la fleur de cette chevalerie. Ils ne trouvent personne au lieu indiqué sous les murs de la ville. Ils vont aux portes sommer leurs adversaires et les piquer d’honneur par leurs reproches; persuadés qu’ils ont imprimé à tous leurs ennemis une salutaire terreur, ils forcent une barrière mal défendue, ils se précipitent en avant, jusqu’à ce qu’engagés dans une seconde enceinte, ils se voient enveloppés et écrasés par le nombre. Plus de soixante périrent. Cette fatale journée mit le comble au découragement et au dégoût. Centurione se plaignait qu’une expédition si coûteuse se passât en escarmouches dont le succès même n’eût pu apporter aucun résultat.
Chacun accusait l’impéritie du duc de Bourbon qui n’avait montré ni énergie ni talent. Sa hauteur révoltait, son inertie le faisait mépriser.
Tout le jour assis à l’entrée de sa tente, il semblait accablé par la chaleur dévorante du pays. On disait de toute part que si Coucy eût commandé à sa place, la guerre aurait été autrement conduite. Il n’était plus temps. On trouva qu’il fallait repartir. La saison était trop avancée pour rien entreprendre. Il valait mieux aller hiverner chez soi pour revenir avec de plus grandes forces au printemps. On remonta dans les vaisseaux, on regagna Gênes, et les volontaires la France. A la saison suivante personne ne fut tenté de recommencer ce funeste voyage.
Le roi Charles VI seul voulait aller en Afrique combattre les infidèles.
On lui fit entendre que s’il voulait servir la foi chrétienne contre ses ennemis, il avait d’abord, et sans aller si loin, le schisme à combattre.
On eût pu ajouter le conseil de ne pas aller chercher des embarras et des dangers; il en avait assez près de lui.
CHAPITRE III.
Désertions du doge Antoniotto Adorno, et réintégrations successives au pouvoir.
(1390) Adorno aurait eu besoin d’un grand succès au dehors pour se maintenir au dedans. Sa méfiance inquiète et sa politique malheureuse multipliaient les ennemis autour de lui. Enfin, préoccupé de l’idée qu’une conspiration allait éclater, persuadé d’être trahi et en péril, il prit le singulier parti de fuir sans avoir été attaqué. Dans une feinte promenade il se jeta sur une galère et se fit immédiatement transporter à Final, laissant le palais et la ville à l’abandon. Il s’était fait accompagner à la promenade par un de ses familiers, en qui, dans ce moment, il avait cru voir son successeur. En s’embarquant il le fit entraîner à bord, pour l’empêcher d’être élu, et il ne le libéra que lorsqu’il sut que le choix avait porté sur un autre.
Après cette désertion, on vit la dignité ducale emportée ou disputée par quatre nouveaux personnages au moins. Il y eut un usurpateur qui ne fut qu’une seule journée au pouvoir. Des autres concurrents, il y en eut qui furent doges trois jours, d’autres une quinzaine; l’un d’eux remonta deux fois sur le siège. Deux enfin, s’étant réunis pour le conquérir, osèrent le tirer publiquement au sort.
Cette anarchie dura quatre ans. Il serait indigne de l’histoire de s’appesantir sur ces obscures mutations. A chacune s’entremêlent de nouvelles apparitions d’Antoniotto; sans cesse il remonte sur le trône et sans cesse il en redescend. Nous considérons donc les mouvements de ce temps comme de simples interruptions passagères de son règne.
(1391) A la première retraite d’Adorno on avait élu pour le remplacer Jacques Fregose, fils de celui qui avait été doge vingt ans auparavant.
On eût pu lui préférer son oncle Pierre, le vainqueur de la guerre de Chypre; mais il paraît que cette orgueilleuse famille, se flattant déjà de la pensée de rendre héréditaire à son profit la seigneurie de Gênes, jugeait que le droit de primogéniture devait être suivi. Ce droit était le principal avantage de Jacques, homme au surplus studieux, appliqué à l’étude des lettres et de la philosophie, mais à qui manquait sinon l’ambition, du moins l’énergie propre au rôle qu’il venait de jouer.
Adorno s’encouragea facilement à reparaître pour disputer la place à un si faible ennemi; et après avoir lui-même, au gré de ses incertitudes hésité, avancé, rétrogradé, il marcha ouvertement de Final à Gênes.
Pierre Fregose avait averti le doge que si Antoniotto mettait le pied dans Gênes, il n’y aurait qu’à lui céder la place. Aussi Jacques avait engagé à son service l’un des marquis Caretto de Final et lui avait donné pour instruction de surveiller les mouvements d’Antoniotto, et si celui-ci se mettait en route, de côtoyer sa marche avec quatre-vingts gendarmes dont le marquis disposait. Cet ordre n’impliquant point de mettre obstacle au voyage, qu’on devait seulement observer, Adorno parvint à Gênes, et là Caretto, qui ne l’avait pas perdu de vue, demandant quels ordres il avait à suivre, le doge le remercia et lui fit dire de s’en retourner sans prendre autre peine. Antoniotto fit bientôt signifier à Fregose de se retirer du palais où lui-même il avait à se rendre. Fregose ne balança pas à s’y disposer; il faisait enlever ses derniers meubles quand Adorno se présenta et s’installa comme si jamais il n’eût cessé d’être doge. L’entrevue fut affectueuse; Fregose fut retenu à la table du doge, et après le repas on le reconduisit honorablement à sa maison.
Quoique reprise sans obstacle cette seconde administration ne fut pas plus tranquille que la précédente. Les prétentions au pouvoir héréditaire ne se concentraient pas dans les deux seules races des Adorno et des Fregose. Trois autres fils d’anciens doges en prirent exemple, Boccanegra, Guarco et Montaldo. Antoniotto eut à les combattre. Il vainquit les deux premiers qui s’étaient unis contre lui. Le jeune Montaldo fut un compétiteur plus redoutable. Il avait rassemblé une troupe de soldats et il vint assiéger une des portes de la ville; à ce bruit seul, Adorno, qui écrivait, jetant sa plume et s’enfuit plus rapidement qu’à sa première sortie.
(1392) Montaldo fut nommé doge: c’était un jeune homme de vingt-trois ans, que le hasard poussait à une place peu faite pour son âge, et dont pourtant il n’était pas absolument indigne par son brillant courage et par quelques sentiments généreux. Mais tous les ennemis qu’Antoniotto avait eus se coalisèrent contre le nouveau doge; et Antoniotto lui-même épiait sans cesse le moment de se remontrer. Montaldo se défendit contre tous. Un des tumultes qu’il réprima avait pour chef Boccanegra, le fils du premier doge. Pris les armes à la main, on le conduisit au podestat qui exerçait le pouvoir judiciaire. Le procès ne fut pas long: Boccanegra fut condamné à mort. L’exécution allait se faire devant le palais ducal. Le patient aperçut le doge, et, lui tendant les mains, il l’implora en lui demandant la vie. Montaldo en fut ému, il envoya son frère pour faire surseoir. Le podestat inflexible feignit de méconnaître le message et pressa le supplice; mais le doge accourut pour sauver le criminel, et, sans tenir compte de la colère du juge, il conserva son ennemi.
Cependant, après s’être maintenu presque un an entier au pouvoir, Montaldo se vit forcé de le déposer: il laissa le champ libre aux concurrents, et parut se vouer à la retraite. Mais quand, au milieu des prétendants, Antoniotto Adorno revint conduisant avec lui des bandes de mercenaires, Montaldo indigné ne put s’empêcher d’accourir pour s’opposer au doge qui venait s’imposer à la patrie en la déchirant. Les meilleurs citoyens s’unissaient pour résister à cette invasion, Montaldo sortit de chez lui pour se joindre à eux et vint combattre au premier rang. La mêlée fut sanglante, mais pour cette fois Adorno ne put atteindre son but, et reprendre sa place. Montaldo, à qui l’on devait principalement cette victoire, n’en usurpa ni n’en exigea le prix. Il rentra modestement dans ses foyers, mais le lendemain une élection nouvelle lui décerna pour la seconde fois le titre de doge. Cependant son pouvoir non plus que la suspension de celui d’Adorno ne furent que passagers: car, à son tour, Montaldo (1394) fatigué désespéra du gouvernement, et, comme on ne devait pas l’attendre de lui, il déserta son rang presque aussi honteusement qu’autrefois Antoniotto.
Une cause fatale rendait les discordes plus cruelles que jamais. De mauvais citoyens, jaloux du doge, s’étaient appliqués à ranimer l’esprit des factions au sein des campagnes: on criait vive l’aigle de toutes parts. Ce signal gibelin venait d’être donné en Toscane, mais on ne l’avait pas entendu dans la république de Gênes, où, si la distinction des partis existait encore, elle était presque sans influence comme désormais sans prétexte; aussi dans la ville depuis longtemps cet antagonisme des factions, quoiqu’on prononçât encore leurs noms, ajoutait peu d’animosité aux troubles qui éclataient. Quand il ne s’agissait que de savoir à qui resterait le nom de doge pour la journée, il se commettait peu d’excès, et l’on peut en juger par l’indignation des écrivains chaque fois qu’ils avaient à parler de quelque accident funeste arrivé dans un tumulte. Le peuple était plutôt spectateur qu’agent dans ces discordes. Elles portaient de grands dommages, elles faisaient verser peu de sang; c’étaient des luttes plutôt que des batailles. Mais, au dehors, quand les gibelins et les guelfes étaient véritablement en jeu, il fallait le fer et le feu, les meurtres et l’incendie, et surtout le pillage.
Ce fut avec des gibelins de la campagne qu’Antoniotto Adorno revint encore à la charge attaquer un doge éphémère qu’on avait nommé au départ de Montaldo. Ils arrivaient furieux, parce qu’ils avaient ouï dire que ce doge était défendu par des guelfes. Au moment où le sang allait couler, Montaldo ayant réuni quelques suivants reparut à son tour et se posa entre les deux partis. Celui qui soutenait le doge fut bientôt dissous; on reconnut que l’homme qu’on avait voulu soutenir était incapable.
Montaldo se trouva donc en face d’Antoniotto; mais il s’empressa de déclarer que son intention n’était pas de revendiquer la dignité qu’il avait sérieusement abandonnée. Il venait seulement s’opposer à ce qu’Adorno vînt la reprendre une fois de plus. Sur cette protestation on s’entremit entre eux; les deux chefs convinrent qu’aucun d’eux ne serait doge; que la place serait réservée à celui des amis communs que nommerait l’assemblée des citoyens. Une grande réunion fut donc convoquée; les guelfes n’en furent pas exclus. Montaldo et Adorno s’y présentèrent ensemble se tenant par la main. Quatre-vingt-seize notables s’y assirent pour procéder à l’élection. Adorno leur adressa une harangue étudiée pour faire son apologie, demandant pardon à ceux que le malheur des temps lui aurait fait offenser. Ses amis apostés répondirent en le demandant pour doge. Soixante et douze suffrages, sur les quatre-vingt-seize, le nommèrent. Il accepta sur-le-champ, et il courut au palais prendre possession de sa dignité. La foule le suivait: les hommes considérables s’écartaient pour ne pas grossir son cortège. Montaldo, indigné d’avoir été joué par la mauvaise foi d’Antoniotto, regagna Gavi et s’y cantonna.
CHAPITRE IV.
Adorno met Gênes sous la seigneurie de Charles VI, roi de France.
Le gouvernement s’organisa. Les nobles furent admis dans le conseil. Mais Adorno éprouva qu’il est plus facile de prendre le pouvoir, de l’enlever même à ses rivaux, que d’administrer un pays si bouleversé. Les troubles continuaient de tout côté. Savone soulevée avait déclaré rompre tout lien avec Gênes et s’était rangée sous la seigneurie du duc d’Orléans frère de Charles VI et gendre du duc de Milan1. Jean Grimaldi, sénéchal de Nice pour le comte de Savoie, et Louis son frère s’emparèrent de Monaco, séparèrent cette ville de toute dépendance de la république et y établirent leur propre domination. Ce fut de nouveau la retraite des nobles guelfes mécontents qui s’exilaient de Gênes. Leur émigration ne faisait que prévenir les rigueurs du doge; il bannit huit cents citoyens à la fois. Les Fieschi ravagèrent plusieurs parties du territoire. Guarco qui s’était emparé de Ronco, Montaldo qui tenait toujours Gavi, faisaient des excursions répétées jusqu’aux portes de Gênes. Leurs succès n’étaient pas décisifs. Adorno avait à leur opposer 3000 fantassins soldés, avec 1000 chevaux, sans compter 1000 combattants levés sur le territoire. Mais il connut enfin le ressort secret que mettaient en jeu ses rivaux, et il cessa de se méprendre sur le sort que tant d’attaques lui réservaient.
Antoniotto Adorno avait cultivé en tout temps la faveur de Jean Galéas Visconti. Mais, tout digne qu’il était de l’amitié de ce tyran, elle était toujours subordonnée chez celui-ci à l’intérêt de l’ambitieux, qui, non content du lot échu pour sa part dans le partage de l’ancienne souveraineté des Visconti, avait pris en trahison Bernabo son oncle, et, s’étant fait duc de Milan, avait ensuite dépouillé ses voisins par la guerre et par la perfidie. Adorno, tandis qu’il était doge pour la seconde fois, l’avait assez bien servi. Choisi pour arbitre entre le duc de Milan et les Florentins, il avait été si partial, que Florence avait protesté contre la sentence d’un tel juge. De là sans doute la faveur et les bons offices que Jean Galéas lui avait accordés: mais, s’il avait toujours fourni des secours à Adorno pendant sa déchéance pour troubler tout gouvernement qui s’établissait, s’il l’encourageait dans ses efforts pour reprendre la place qu’il avait perdue, les soins de ce protecteur n’étaient pas désintéressés. Il se souvenait que la seigneurie de Gênes avait été tenue par les chefs de sa famille, il la convoitait à son tour; il y fomentait les désordres qui devaient tôt ou tard lui livrer sa proie. Dans ce but, après avoir aidé à remettre Adorno sur le siège ducal, il ne lui convenait pas de l’y laisser tranquille. Il devait, ou l’obliger à se jeter de lui-même dans ses bras, ou enfin le renverser et le supplanter, Antoniotto apprit que les troupes conduites contre lui par Montaldo et par Guarco étaient salariées des deniers de Visconti. Il vit alors comment il devait compter sur l’appui de celui-ci, et jusqu’à quelle issue seraient poussées ses perfides manoeuvres. Enflammé de colère contre tant de duplicité, il se décida sur-le-champ à chercher ailleurs un défenseur, un maître s’il le fallait, plutôt que de tomber sous le joug d’un faux ami.
Les embarras qu’on lui suscitait au dehors n’étaient pas les seuls qui empêchaient son gouvernement de se soutenir. L’état intérieur faisait sentir, à lui, l’impossibilité de conduire les affaires publiques, et à beaucoup de citoyens le besoin d’un abri sous lequel on pût mettre fin à l’anarchie et permettre à Gênes de se rétablir. On était pressé par la nécessité, et par la nécessité la plus instante. L’argent manquait.
L’obligation de soudoyer des mercenaires sans lesquels on ne faisait plus rien, était devenue à cette époque un fardeau qui ruinait les contribuables et écrasait la république. Aussi il est remarquable que depuis plusieurs années, il n’est plus question d’armements et d’expéditions maritimes. Dans le moment où Venise réparait les malheurs passés par une activité nouvelle, les Génois semblaient n’avoir plus de ressources pour armer leurs flottes, pour rendre à leur commerce de mer la protection et l’encouragement. On peut juger de la dépense des stipendiés par un seul fait: treize ans auparavant un doge était devenu odieux pour avoir voulu ajouter soixante et quinze gendarmes aux vingt-cinq qui composaient sa garde ordinaire. On salariait maintenant quatre mille hommes, sans parler des habitants qu’on tenait sous les armes. Mais la république n’avait point de ressources disponibles, ses revenus annuels étaient affectés aux créanciers qui avaient fourni avant cette époque aux besoins des armements ou des guerres étrangères; et rien ne pouvait être soustrait à cette délégation dans un pays où la fortune privée et l’existence de l’État semblaient réputées une même chose. Pour des dépenses nouvelles et toujours croissantes il fallait exiger sans cesse des contributions extraordinaires, et elles frappaient sur des campagnes ou ravagées par l’ennemi ou épuisées par la soldatesque, et sur un commerce interrompu par les révolutions, dérangé par l’instabilité de la sécurité publique. Pour faire payer les citoyens mécontents et sans confiance, il n’y avait plus ni entraînement spontané, ni persuasion officieuse; il ne restait que les voies de la contrainte, et il n’y en avait pas qui ne poussât à la révolte.
Dès le commencement de cette magistrature si péniblement reprise, Adorno avait reconnu le besoin d’un puissant appui: les invasions de Guarco et de Montaldo lui firent comprendre qu’il était temps d’y recourir. Il avait entretenu des liaisons à la cour de France; il se tourna de ce côté et songea à placer Gênes sous la seigneurie de Charles VI.
La soumission volontaire de la république à la seigneurie des étrangers n’était pas une chose nouvelle. Nous l’avons vu: tour à tour, un jour d’enthousiasme gibelin, une intrigue au temps de la prépondérance guelfe, une disgrâce imprévue dans la lutte avec les Vénitiens, avaient remis Gênes aux mains de l’empereur Henri VII, de Robert de Naples et des Visconti de Milan. Maintenant, après tant d’années de troubles, ce qui résignait à la pensée de chercher au dehors un maître qui se fît obéir, c’était la lassitude de l’anarchie, la désorganisation du gouvernement national, l’impossibilité d’accorder entre eux les citoyens ambitieux qui venaient s’arracher le pouvoir, car d’ailleurs on l’eût facilement laissé prendre à quiconque eût su le garder. On voulait, en un mot, retrouver à tout prix la protection, la sûreté et la paix publiques, premiers besoins des sociétés. Déjà, dans une des dernières mutations que nous avons signalées, la résolution d’appeler un arbitre suprême pris parmi les princes étrangers avait été sérieusement agitée. Le recours au roi de France avait été formellement proposé. Les guelfes y inclinaient; ils étaient accoutumés depuis l’apparition des Angevins en Italie, à regarder la cour de France comme la protectrice de leur faction, quoique, suivant la remarque d’un judicieux historien2, les Français n’entendissent rien à cette obscure politique des partis italiens. Quant aux nobles des deux couleurs, ils pensaient que le prince et la cour d’une grande et illustre monarchie leur seraient favorables; si l’autorité française s’établissait réellement à Gênes, les distinctions seraient pour eux: si cette protection laissait quelque indépendance à la république, l’expulsion du premier rang étendue quelquefois à toute part au gouvernement ne subsisterait pas à leur préjudice sous l’influence royale. Le roi de France ne pouvait ni goûter la démocratie, ni préférer une aristocratie plébéienne à une noblesse antique. Telles étaient les dispositions diverses qu’Adorno allait rencontrer en développant ses projets; et si ce qu’il méditait était une intrigue contre l’indépendance de sa patrie, il n’en était pas seul coupable. Nous avons à ce sujet quelques lumières que les historiens de Gênes ne paraissent pas avoir connues. Trois ans auparavant, une négociation avait été entamée, et poussée fort loin, par des délégués des émigrés ou des mécontents; nous avons un traité3 en ce sens, fait au nom des nobles de Gênes, ayant pour but la destruction du gouvernement populaire et le rétablissement de celui de la noblesse sous les auspices et avec la participation de la France. L’instrument original que nous en possédons ne porte pas l’assentiment du roi. Il est vraisemblable que la rapidité des changements survenus à Gênes prévint l’effet de ce projet. Peut-être aussi les commissaires qui l’avaient signé ne purent-ils le faire ratifier par leurs commettants. On démêle dans la teneur l’embarras de ces nobles guelfes et gibelins si peu accoutumés à délibérer et à négocier en commun; ayant à stipuler pour leur gouvernement futur, ils sont encore loin d’être d’accord pour pouvoir en désigner les membres à l’approbation du roi, et à plusieurs reprises ils répètent l’expression du doute sur la possibilité de s’accorder pour la nomination d’un seul chef. Mais ce qu’il leur faut au prix de l’invasion violente de leur patrie, c’est la destruction du régime des doges: et maintenant Adorno venait lui-même leur rendre ce service. On ne peut donc s’étonner de voir les nobles se rendre à ses propositions; c’était servir leurs propres vues.
Quant à Adorno, était-il de bonne foi? Toujours préoccupé du pouvoir suprême, prompt à y porter la main, mais timide et malhabile à le conserver, nous l’avons vu déserter lâchement le trône ducal, et, en fuyant devant les obstacles, devancer même l’heure de la nécessité. Nous l’avons vu, toujours dissimulé, attendre l’instant propice de se ressaisir de cette proie qu’il avait si mal gardée, mais que son ambition n’avait jamais résignée sincèrement. Pressé par l’impossibilité de faire marcher son gouvernement, il ne demandait peut-être qu’à emprunter le nom redouté d’un roi de France; mais quel appui réel pouvait-il attendre d’un gouvernement déjà désorganisé, d’un prince insensé et d’une cour divisée?
A s’en tenir aux apparences, il faudrait rendre à Antoniotto cette justice, que s’il avait eu à inspirer à sa république la plus patriotique détermination, il n’aurait pu agir avec plus de ménagement pour tous les partis, de respect pour toutes les opinions, avec des formes plus conciliantes.
Les historiens français parlent avec peu de détail de cette singulière transaction. Les conséquences s’en sont prolongées pendant le cours d’un siècle et demi: cependant, comme elle n’eut alors aucune influence immédiate sur les événements d’une époque malheureuse, une possession lointaine bientôt perdue n’attira pas longtemps l’attention contemporaine. Mais il reste dans nos archives de nombreux documents qui, expliquant ou complétant les récits imparfaits des Génois, révèlent quelques faits curieux.
On y voit que la première ouverture faite par Adorno à ses conseillers avait suivi de près la révolution qui l’avait enfin rassis sur son siège ébranlé, nouveau témoignage des variations de cet esprit malade, qui s’effrayait si vite sur les suites de ce qu’il avait fait avec le plus de hardiesse. Des négociateurs furent d’abord envoyés à Paris4. Là tout se faisait alors par l’intrigue et sous l’influence des haines de parti. Le duc d’Orléans, frère du roi, mari de Valentine, fille du duc de Milan, avait eu par ce mariage la seigneurie d’Asti en Piémont. Il y tenait un gouverneur et une garnison. De là on travaillait à s’agrandir. C’est à la faveur de ce voisinage que la protection du duc d’Orléans avait été réclamée par Savone, quand cette ville entendit se détacher de Gênes. On croit que le doge avait été tenté de s’adresser au même prince. Il est probable que la défiance du beau-père le détourna de se mettre entre les mains du gendre. Mais Orléans n’abandonna pas volontiers l’espérance d’une si belle acquisition: il s’opposa à ce qu’elle échût au roi son frère. A son tour, le roi, dans ses moments lucides, se montrait flatté de ce nouveau domaine. Auprès de lui était le duc de Bourgogne, ennemi irréconciliable du duc d’Orléans dont il méditait la perte. Il s’attaquait souvent à Jean Galéas pour contrarier le duc. Il ne voulait laisser tomber Gênes au pouvoir ni de l’un ni de l’autre. Les ouvertures d’Adorno furent donc acceptées au nom de Charles VI.