Histoire de la République de Gênes

Emile Vincens · Chapitre 9 sur 13 · partie 2/3

Pages du PDF

Histoire de la République de Gênes

Aussitôt que la paix de 1544 eut…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

Mais à Gênes, depuis l’éveil donné par le pape, les résolutions étaient prises. On avait organisé une garde urbaine, on lui avait donné des chefs déterminés. Une volonté arrêtée, des réponses fermes avertirent clairement que ces démonstrations étaient sérieuses et qu’on ne prendrait point la république en défaut. On fit savoir à Milan qu’il n’y avait pas à Gênes de logements pour tant de monde. Gonzague serait le bienvenu de sa personne; mais s’il amenait plus de vingt hommes d’armes, il trouverait la porte fermée. On signifiait au duc de Florence que, venant en ami dans un pays tranquille et sûr, il n’avait besoin que du cortège ordinaire de sa maison et qu’on ne laisserait pas ses soldats passer la frontière. Le duc entendit cette réponse, et ne vînt pas; Gonzague négociait, non sans accuser les Génois de défiance et d’ingratitude; mais il dut renvoyer les troupes qu’il avait mises en marche. On n’admit que deux cents chevaux et trois cents fantassins, que l’on cantonna à quelque distance de la ville, où il ne leur fut pas permis d’entrer.

 

Cependant, la flotte partie d’Espagne arrivait à la vue des côtes de la Ligurie. Le vieux Doria avait reçu de Philippe un accueil flatteur et des caresses affectées. Tout à coup le prince demande si son logement à Gênes a été préparé au palais du gouvernement; il manifeste l’intention de s’y établir. Doria se récrie d’abord; fier d’avoir eu l’empereur pour hôte, ce serait une trop sensible disgrâce pour lui si le fils refusait de lui faire le même honneur que le père: tout était prêt au palais Doria, et il suppliait l’infant de ne pas dédaigner ce séjour. Le prince insiste avec hauteur; poussé à bout, l’amiral reprend avec une noble rudesse, qu’il n’est pas chargé de répondre à cette exigence inattendue; ce n’est pas lui qui dispose du palais de la république; le prince peut le demander; mais franchement il est peu probable que ceux qui l’occupent soient inclinés à le céder. Cette déclaration excite un vif mécontentement parmi les courtisans espagnols; mais, quand par un bâtiment léger expédié de Gênes à la rencontre de la flotte, on sut avec quelles dispositions l’accès avait été refusé aux troupes de Milan et de Florence, on connut qu’il n’était pas temps d’insister pour établir le prince au palais public. Philippe en revint à accepter gracieusement la noble hospitalité d’André Doria.

 

Si cette relation génoise est sincère, il faut croire que les courtisans espagnols avaient fait dévier Philippe des instructions qu’il avait reçues d’un sage conseiller3. Elles l’avertissaient que les Génois n’étaient pas ses vassaux, quoiqu’on pût disposer de leurs services comme s’ils l’étaient, et que, jaloux de leur indépendance comme on l’est dans toutes les républiques, ils le seraient d’autant plus qu’elle leur était toute nouvelle. On lui recommandait de ne pas les blesser, de s’observer pour cela dans toutes ses paroles, de leur répéter que son auguste père n’avait rien tant à coeur que leur liberté et leur bien-être, qu’il l’a chargé lui-même de s’informer de tout ce qui peut être à leur avantage.

Il doit caresser Doria; il peut prendre ses avis et lui montrer de la déférence: mais on lui indique un obscur secrétaire de la légation espagnole, vieux résident de Gênes, qu’il doit se faire amener très-secrètement. Cet agent lui dira ce que sont les hommes qui gouvernent et lui signalera ceux qui sont le plus dévoués à la couronne d’Espagne.

 

A l’arrivée du prince à Gênes, la réception fut solennelle et magnifique.

Le doge et le sénat attendaient le prince à la sortie de sa galère, et l’on ne fut avare d’aucune démonstration de respect et de zèle. Mais au milieu des fêtes, des cérémonies religieuses, des cortèges militaires, le ressentiment et la défiance ne purent se voiler. Le peuple contemplait ce faste superbe, mais il voyait d’un oeil ennemi ces troupes dont la discipline et les armes portaient un aspect menaçant au sein de la paix.

Un officier espagnol était aux arrêts pour une faute grave; ses chefs obtinrent de le déposer dans la tour du palais, prison d’État des Génois.

Quelques soldats l’avaient amené, mais on eut à le faire comparaître devant ses juges, et pour l’y conduire on envoya à travers la ville cinquante arquebusiers armés de toutes pièces et la mèche allumée. Le peuple étonné s’attroupa sur leur passage. Quand ils se présentèrent au palais public, on crut qu’ils venaient le surprendre, les grilles furent fermées devant eux, on se mit en défense, et eux-mêmes croyant avoir à forcer les portes, firent usage de leurs armes. On se battit, plusieurs assaillants furent tués. Les chefs accoururent de part et d’autre, on s’expliqua et l’on arrêta le tumulte qui devenait populaire. Le gouvernement s’excusa près de Philippe sur ce malentendu, secrètement satisfait que les Espagnols eussent reçu ce témoignage des dispositions du peuple de Gênes. Le prince parut agréer ces explications et hâta son départ.

 

(1548) Peu après, la république était menacée d’un nouvel orage; mais il éclata au dehors sans l’avoir atteinte. C’était en quelque sorte un réveil de la conjuration des Fieschi. Trois frères du malheureux comte de Lavagna lui survivaient: Ottobon, Scipion et le bâtard Corneille.

Scipion vivait à Rome; trop jeune au temps de la conjuration, il n’avait pas été impliqué dans le procès fait à ses frères. Sa portion des biens patrimoniaux de leur maison lui avait été conservée. Les deux autres erraient dans l’Italie avec un grand nombre de proscrits. Ils unirent leurs ressentiments à ceux de Jules Cibo, leur allié, frère de la veuve de Jean-Louis Fieschi; rejeton d’une illustre famille génoise et petit-neveu d’un pape, il réclamait le duché souverain de Massa de Carrara, héritage de son père. Mais la veuve sa mère, tutrice intéressée, avait obtenu pour elle-même l’investiture de ce grand fief, et Jules à sa majorité en prétendit vainement la possession. Ne pouvant l’obtenir ni de sa mère ni de l’autorité suzeraine de l’empereur, il se fit justice de vive force et s’établit dans Massa. La douairière invoqua la puissance impériale. Le fils fut chassé et quelque temps emprisonné. Ardent, ambitieux, ulcéré par un traitement rigoureux qu’il accusait d’horrible injustice, il permit tout à ses ressentiments. Le pape Paul III les caressa, suivant sa politique, et l’adressa aux cardinaux français que Henri II tenait alors à la cour de Rome. Henri épiait toujours tout ce qui pouvait troubler la domination espagnole en Italie. Cibo offrit ses services, et les Fieschi furent prompts à proposer pour premier complot une tentative sur Gênes; mais tandis que ces plans se tramaient, Cibo eut la perfide imprudence d’entreprendre de persuader aux ambassadeurs de Charles qu’il leur vendait les secrets de la France et que c’était pour les déjouer qu’il allait feindre de les embrasser. Suspect par cette précaution même, il fut surveillé à Rome, à Venise, et, en un voyage au terme duquel il se croyait en état d’agir, il fut arrêté par ordre de l’empereur, conduit à Milan, jugé et condamné à une mort qu’il reçut lâchement. Une sentence de confiscation fut portée alors contre Scipion Fieschi. La France devint son asile, il s’établit dans cette cour où il trouva d’autant plus d’appui que sa famille n’était pas sans alliance avec Catherine de Médicis. Il fut, sous Henri III, un des premiers chevaliers du nouvel ordre du Saint-Esprit. Depuis ce temps toutes les fois que la France chercha des griefs pour inquiéter les Génois, la réclamation des biens confisqués injustement, disait-on, sur Scipion Fieschi fut un des sujets de plainte allégués. Il en fut encore question au bombardement de Gênes sous Louis XIV. Ottobon, impliqué dans le soulèvement de la Corse, dont je vais parler, et fait prisonnier à la guerre, fut livré à André Doria qui, en vertu des anciennes sentences et de son propre ressentiment, le fit mettre à mort sans plus de formalité.

 

CHAPITRE II.

Guerre de Corse.

 

En 1551 la guerre éclata entre Charles V et Henri II. Les Génois déclarèrent leur neutralité, c’est-à-dire qu’ils la mendièrent auprès des deux puissances. Mais Charles les tenait par trop de liens pour que Henri ne les regardât pas comme les auxiliaires secrets de son ennemi et pour qu’il se fît scrupule de prendre ses avantages à leur préjudice.

L’occasion en fut fournie par un homme d’un grand et implacable caractère dans lequel Gênes n’avait su voir qu’un sujet obscur et rebelle: c’était le Corse Sampier, dont le fils et le petit-fils ont été connus en France sous le nom d’Ornano.

 

Il était né dans le village de la Bastelica, dont il porta d’abord le nom, suivant l’usage du pays. Sorti d’une condition assez basse, il servit jeune à Rome, en Toscane, puis en France. Catherine de Médicis l’avait protégé comme un homme de résolution, capable de tout faire. Sa valeur l’avait fait avancer dans la carrière militaire. Les suites d’un duel le firent repasser en Corse. Il y épousa Vanina Ornano, d’une des plus nobles familles de l’île, alliance que lui valurent, malgré les préjugés de la naissance, sa réputation et ses grades à la guerre.

Pendant son séjour dans l’île, ennemi, comme tous les coeurs généreux, de la domination étrangère qui assujettissait sa patrie à une compagnie marchande, il s’unit avec un des Fregose, l’un pour renverser le gouvernement qui avait enlevé Gênes à sa famille, l’autre pour débarrasser la Corse des chaînes de ce gouvernement. Sur le soupçon ou sur la preuve de cette intrigue, Spinola, commandant génois, tendit un piège à Sampier et le retint prisonnier. Sa captivité fut longue et pénible. L’intercession de la cour de France la fit cesser, mais le prisonnier libéré n’en emporta pas moins un mortel ressentiment, et il ne pensa plus qu’à la vengeance.

 

Il était retourné au service de France, et il se trouvait en Piémont quand lu guerre se déclara. Les grands coups se portaient en Picardie et en Flandre, mais les Français ne pouvaient renoncer à l’Italie. Ils occupaient les États du duc de Savoie, ils avaient porté des troupes en Toscane. Une flotte barbaresque, commandée par le fameux corsaire Dragut, était unie avec celle du capitan-pacha. Elle menaçait les côtes et les îles de la Méditerranée. Sampier en profita pour faire agréer le projet de s’emparer de la Corse au moyen de ces forces et de ses propres intelligences. Termes était le général de l’expédition; il y avait embarqué deux mille cinq cents hommes de bonnes troupes; Sampier et les Ornano, les parents de sa femme1, leur promettaient dans le pays des auxiliaires sûrs qu’ils se réservaient de commander: c’est ainsi que l’armée se présenta devant Bastia.

 

Les Génois qui gouvernaient l’île au nom de la maison de Saint-George, l’inondaient d’officiers, d’administrateurs et de préposés du fisc. Ce régime, trop pesant pour un pays pauvre, était aggravé par l’avidité de tous ces étrangers qui, se croyant en exil sur cette terre sauvage, se hâtaient d’y amasser quelque fortune. Ainsi se succédaient sans cesse les exactions, les concussions, pour autant qu’elles pouvaient s’exercer sur une région si dépourvue de richesse et sur un pays si peu docile à un joug odieux. Les procédés arbitraires, le despotisme des magistrats, le superbe dédain des Génois pour un peuple demi-civilisé, leur défiance de sa bravoure insubordonnée et vindicative, multipliaient chaque jour les mécontentements et les révoltes. C’est par les supplices seuls qu’on croyait les étouffer; il n’y avait pas d’autre politique à Gênes et il n’en venait pas d’autres instructions. Les familles distinguées (car il y avait en Corse des restes d’une noblesse féodale très-ancienne et très-vaine) étaient tout à la fois les objets du mépris et de la jalousie des nobles génois. Ce pays était toujours divisé en partis ennemis, et cependant à peine cette circonstance donnait à Gênes quelques partisans, sujets encore à de fréquentes défections et bientôt irrémissiblement aliénés.

 

Dans cette île montueuse où la nature et la civilisation n’ont ouvert que peu de communications, la puissance des maîtres étrangers parvenait à peine dans l’intérieur. Essentiellement maritime, elle n’occupait guère que le rivage, à l’exception de la ville de Corte; mais des garnisons tenaient les ports de mer, Bastia, Ajaccio, Calvi; pour Bonifacio, depuis qu’on l’avait enlevée aux Pisans c’était une ville toute génoise, une véritable colonie.

 

(1552) L’expédition française débarqua: Bastia fut prise d’assaut et livrée au pillage. De là partirent pour soulever toute l’île de nombreux émissaires qui allumèrent un incendie universel. En peu de temps le pouvoir de Gênes et de Saint-George ne fut reconnu qu’à Bonifacio et à Calvi. On résolut d’attaquer ces deux places à la fois. Dragut entreprit le siège de Bonifacio. Les assiégés lui opposèrent une résistance longue et désespérée. L’effroi qu’il inspirait animait à se défendre, et le peuple renfermé dans la ville soutenait que dans la nuit on voyait en l’air des protecteurs célestes prêts à repousser les ennemis; mais les ressources terrestres s’épuisèrent. Les Corses mêlés aux assiégeants trouvaient dans la ville des oreilles pour entendre à la menace d’un horrible assaut qui livrerait une cité chrétienne à des corsaires mécréants. On capitula. Ce ne fut pas sans éprouver une partie des maux qu’on avait craints. Après la reddition de la place, Dragut se fit payer par les Français pour la leur remettre. Ce marché fait, il retourna au Levant avec son butin et ses captifs.

 

(1553) Au bruit inattendu de l’invasion et du soulèvement, Gênes avait été frappée de stupeur et la république parut hors d’état de défendre la Corse. Tandis que Sampier occupait Corte, qu’il parcourait l’île en tout sens, entraînant les populations ou livrant au ravage tout ce qui hésitait à suivre son impulsion, Termes assiégeait Calvi, et, ne doutant pas d’un prompt succès qui devancerait tous les secours, il avait renvoyé les galères françaises sur la côte de Provence; l’événement fut tout autre. L’étonnement des Génois ne fut pas long, et, ce premier moment passé, on ne perdit ni temps ni courage. Christophe Pallavicino arriva le premier; il amena quelques renforts à la garnison de Calvi; il défendit la place avec valeur et intelligence, et donna le temps d’attendre de plus grands secours. Augustin Spinola débarqua ensuite avec trois mille hommes (1554). Enfin André Doria, infatigable nonagénaire, vint prendre le commandement suprême, conduisant avec lui huit mille fantassins et cinq cents chevaux. Sur ce nombre deux mille hommes avaient été fournis par le gouverneur de Milan, deux mille cinq cents par le duc de Florence; la république soudoyait le reste; Charles V avait promis de rembourser la moitié de la dépense. Quinze vaisseaux et trente-six galères composaient l’armée navale. Avant l’apparition de ces forces, celles de Spinola avaient obligé Termes à abandonner le siège de Calvi. Débarrassé du soin d’y accourir, Doria reconquit Bastia et entreprit de reprendre San-Fiorenzo. L’attaque et la résistance furent également vives. L’armée génoise manquait de vivres; une épidémie la travailla. Elle fut elle-même en quelque sorte assiégée dans son camp. La flotte française revint se montrer, mais elle n’osa pas se commettre avec les forces supérieures de Doria. Celui-ci apprit à ses troupes à supporter les privations, à surmonter les obstacles. Après trois mois, Orsini, qui commandait San-Fiorenzo, ayant vu s’épuiser toutes ses ressources, consentit à la capitulation et ramena ses troupes en France. Doria avait refusé de comprendre les Corses dans le traité; c’étaient pour lui des rebelles que sa république avait mis hors la loi. Les hommes de coeur qui étaient renfermés dans la ville firent leur sortie les armes à la main; une partie se fit jour à travers les rangs ennemis.

 

Les maladies et les combats avaient coûté dix mille hommes à l’armée, à la flotte et aux garnisons génoises. Doria fut rappelé pour le service de Charles V; Termes, aidé de Sampier, reprit alors ses avantages. On se fit sur tous les points une guerre marquée des deux côtés par d’horribles représailles. Vainement les administrateurs de Saint-George s’apercevaient que la perte de tout ce qui dépérissait dans l’île tombait sur eux, que chaque incendie, par qui qu’il fût allumé, ruinait un de leurs contribuables et leur aliénait un sujet; rien n’arrêtait les dévastateurs. Les succès furent longtemps partagés. Les Génois remportèrent quelques victoires, mais peu à peu la fortune les abandonna, ils furent défaits à Sainte-Marie de Pietralba. Ils ne purent tenir la campagne, et bientôt il ne leur resta que Calvi, Porto-Vecchio et Bastia.

 

A cette époque Termes et Sampier avaient quitté la Corse. Ils y étaient devenus ennemis déclarés. Le premier, fait maréchal de France, avait été rappelé pour commander l’armée française en Piémont. Sampier, qui avait obtenu la patente de maréchal de camp des troupes italiennes au service de France, croyait garder le commandement suprême dans l’île, et c’est probablement la jalousie de ce haut emploi qui l’avait brouillé avec le maréchal. Mais sur les rapports et les plaintes de celui-ci, Sampier fut mandé à Paris, et Orsini fut en Corse le successeur de Termes.

 

(1555) Rien n’égale la misère à laquelle était réduite en ce temps cette île malheureuse exposée aux ravages journaliers des gens de guerre des deux partis. Les cultures avaient été interrompues; c’était une année de disette. Pour comble de maux, le concours de tant de vicissitudes avait renouvelé l’esprit de faction si familier au pays. On distinguait les blancs et les noirs, et cette distinction était signalée par les haines et par les vengeances sanglantes. Orsini assiégea Calvi. Doria, revenu avec des forces nouvelles, tenta inutilement de jeter des secours dans la place; mais à son tour, Dragut, qui avait ramené ses galères turques au siège, livra d’inutiles assauts, échoua de même devant Bastia et repartit mécontent. Cette assistance nuisit plus qu’elle ne servit aux Français.

Tandis qu’ils accusaient les Turcs de vendre leur retraite aux Génois, les Corses mêmes, confédérés avec les Français, trouvaient impie et odieuse l’alliance de ceux-ci avec les Turcs, détestaient la barbarie de ces infidèles; ils massacraient tous ceux qu’on trouvait épars dans la campagne; et cette impression s’emparant des esprits, les populations des deux districts entiers déclarèrent qu’ils renonçaient à l’alliance des Français et retournèrent solennellement à l’obéissance de Saint-George.

 

On renvoya Sampier dans l’île pour remédier à la défection. Il fit rétracter ces déclarations, mais ses succès ne furent pas de longue durée. Jaloux d’Orsini comme il l’avait été de Termes, il apporta plus d’éléments de troubles que de moyens de rétablir les affaires de son parti. On essaya avec son concours de surprendre Calvi; mais les Français d’Orsini et les Corses de Sampier furent battus. Ce dernier ne dut son salut qu’à la vitesse de son cheval. Les Génois dès lors reprirent le dessus.

 

Un armistice entre les puissances belligérantes précéda la paix de Cateau-Cambrésis. Il ne suspendit que très-imparfaitement les mouvements qui agitaient la Corse; les dissensions parmi les insulaires ne firent que redoubler. La hauteur et la violence de Sampier lui suscitaient des antagonistes. Enfin la paix fit retirer (1557) l’armée française; le traité restituait l’île aux Génois2. Des commissaires de la république allèrent reprendre possession, relever des ruines, calmer les esprits, s’il se pouvait. Ils n’en prirent pas toujours les vrais chemins.

Malheureusement la guerre avait ruiné Saint-George, et l’on crut avoir le droit et la nécessité de tirer de la Corse quelque ressource pécuniaire.

On chercha des bases pour asseoir des impôts Ainsi, on se pressa d’exiger de tout propriétaire une déclaration de ses biens et de leur valeur.

Cette inquisition fiscale alarma soudain toute l’île et fit éclater de nouveaux soulèvements. Sampier était toujours là. Il ne comptait nullement se prévaloir de l’amnistie stipulée à la paix; mais il reconnut que sans des secours étrangers il ne pourrait se maintenir en armes contre les oppresseurs de sa patrie. Il se réfugia en France, et Gênes prononça la confiscation des biens du fugitif.

 

Nous n’interromprons point le récit de ses aventures et des affaires de la Corse. Après la mort de Henri II, les minorités et les guerres civiles ne favorisèrent pas en France les projets de Sampier. Cependant Catherine de Médicis l’écouta et lia une intrigue en sa faveur. Elle ménagea un traité suivant lequel Philippe II eût cédé la Sardaigne à Antoine de Bourbon, en indemnité du royaume de Navarre; il aurait accordé son appui pour joindre la Corse à la Sardaigne, et Sampier aurait été l’instrument de la conquête; mais, pour exécuter ce marché, les secours que la reine avait promis de prêter ne se trouvaient pas; l’impatient Sampier se charge d’en aller solliciter d’autres. Il part et se rend sur la côte d’Afrique; il va réveiller l’avarice et l’avidité de Dragut. De là il passe à Constantinople, afin d’obtenir de Soliman le consentement dont le raïs avait besoin pour prendre part à l’expédition projetée. Vaine espérance! la nouvelle de la mort imprévue d’Antoine de Bourbon vient détruire ces combinaisons.

 

De nouveaux malheurs attendaient Sampier dans son retour en France.

Vanina, dont son mari était vain et jaloux, n’ayant pu le suivre dans son voyage, il l’avait laissée à Marseille en chargeant ses amis de veiller sur elle; des émissaires de la république avaient gagné un prêtre de sa maison instituteur de ses enfants. Par ses insinuations et en profitant de la longue absence du mari, on effraya, on ébranla la constance de la femme. Gênes lui tendait les bras, elle y serait reçue avec honneur. Dès qu’elle y serait rendue, tous ses biens confisqués lui seraient restitués. Sampier, dont les espérances étaient désormais détruites, s’estimerait heureux de trouver sa paix faite et de n’avoir qu’à la ratifier. Vanina céda: on ignore si d’autres séductions se mêlèrent à celle-ci. Quoi qu’il en soit, elle s’embarqua secrètement pour Gênes avec son plus jeune fils, emportant les effets les plus précieux qu’elle put enlever de sa maison. Mais un des confidents du mari s’aperçut de la fuite assez à temps pour suivre et rejoindre sur la mer la malheureuse femme; il l’arracha à ceux qui la conduisaient.

 

Quand Sampier fut revenu et qu’il eut connu par ses yeux toute la vérité, il alla trouver sa femme que l’on avait gardée à Aix, et, après un sombre accueil, il la ramena sans autre démonstration à Marseille, dans cette maison qui, encore dépouillée, rappelait si bien l’entreprise fatale de Vanina. Là, il lui annonça froidement que l’offense était irrémissible et mortelle. Il la laissa trois jours à son agonie: c’est le terme que l’usage d’Italie accorde aux condamnés pour réconcilier leur âme avec le ciel. Ce délai passé il reparut et demanda à sa victime, avec le même sang-froid, quel genre de mort elle avait choisi. Il n’y avait nulle pitié à attendre; elle voulut pour toute grâce mourir des mains de son mari, afin de sortir du monde sans qu’aucun autre homme que lui l’eût jamais touchée. Il approuva cette délicatesse, et il l’étrangla.

 

(1564) Après cette cruelle exécution il porta son désespoir partout où il crut susciter des ennemis à Gênes et des vengeurs à la Corse. Il implora la France, les Médicis, les Fieschi, les Fregose. Repoussé de toutes parts, odieux à tous pour le meurtre de Vanina, il se rejeta dans l’île, tout proscrit qu’il était; à peine il était suivi d’une poignée de partisans.

 

Une taxe de trois pour cent sur les propriétés, une capitation d’une livre par personne avaient été imposées par les Génois. Si les mesures préparatoires de ces impôts avaient déjà causé des troubles, la levée en fit éclater des révoltes. Sampier en profita, il renouvela la guerre, et il eut d’abord des succès. Il reçut quelques secours de France. Alphonse, son fils aîné, le rejoignit. Mais les Génois eurent des renforts et regagnèrent du terrain. Les dévastations et les barbaries se répétèrent de tout côté. Un commandant génois fait prisonnier fut donné à dévorer à des chiens à peine plus féroces que leurs maîtres.

 

(1567) La trahison ne manquait pas en compagnie des cruautés. La tête de Sampier avait été mise à prix; il y avait beaucoup de prétendants pour ce salaire, et des premiers étaient les Ornano dont le meurtre de Vanina justifiait les ressentiments, mais auxquels un motif plus vil n’était pas étranger, car, après s’être vengés, ils ne négligèrent pas d’exiger la récompense promise. Sampier, vendu par eux et attendu dans une embuscade, se vit perdu; son fils était auprès de lui, mais la fuite de celui-ci était possible: le père n’eut qu’une pensée, celle d’ordonner au jeune homme de se sauver et de se réserver pour la vengeance. Libre de cette sollicitude, il se précipita au milieu de ceux qui l’entouraient et se fit tuer. Sa tête fut portée en triomphe à Ajaccio et des réjouissances publiques célébrèrent une si importante victoire.

 

Alphonse Ornano (le fils de Sampier ne fut connu que sous ce nom) se mit à la tête des amis restés fidèles à son père et continua dans l’île la guerre contre les Génois. Mais, indépendamment de ces hostilités, l’ancienne querelle des blancs et des noirs, devenue générale, désorganisait et partageait l’un et l’autre camp. Blancs ou noirs, ceux qui étaient soumis aux Génois se ralliaient sans scrupule à ceux de leur couleur de l’armée d’Ornano, s’il y avait une occasion de faire une entreprise contre la couleur opposée. Ce fut une puissante diversion. Un gouverneur génois très-habile et très-prudent, George Doria, sut en profiter pour ramener à la république les chefs et une grande partie des populations mêmes. En même temps la France, perdant l’espérance et même le désir de rentrer en possession de l’île, cessa de donner à Ornano les secours qui l’avaient soutenu. Les principaux personnages du pays avaient traité avec Doria. Alphonse se laissa induire à faire aussi son traité; il consentit à se retirer en France. Ses partisans furent autorisés à l’y suivre, sans être soumis à aucune confiscation: la liberté de rentrer dans leur patrie leur était réservée pour huit ans. Une amnistie générale était prononcée. Ce fut la fin de cette longue guerre. Une ambassade solennelle fut envoyée à Gênes pour y porter la soumission en apparence unanime des Corses. George Doria fut récompensé avec munificence.

 

Quatre ans après, Ornano se présenta au sénat de Gênes avec une mission de Charles IX. Avant de l’exposer il fit, dit-on, une sorte d’excuse pour le passé, et en demanda le pardon dans la forme la plus soumise. Sa commission fut ensuite écoutée. Le roi de France désirait former pour son service un régiment de 800 Corses. Ornano obtint la permission d’envoyer des officiers pour faire ces enrôlements, mais il ne lui fut pas permis de mettre le pied dans l’île. Cette opération heureusement terminée, il repartit pour la France, emportant des présents dont la république voulut l’honorer. C’est ce même Ornano qui fut depuis maréchal de France, ainsi que Jean-Baptiste son fils, en qui finit sa race.

 

CHAPITRE III.

Décadence, perte de Scio. - J.-B. Lercaro persécuté.

 

La guerre de Corse remplit presque seule l’histoire de Gênes pendant vingt ans. Nous avons à raconter peu de faits laissés en arrière; mais ce qu’il faut signaler, ce sont les symptômes d’épuisement et de décadence dus à une lutte si longue. Cette querelle imprévue avait commencé au milieu de la prospérité; l’opulence, il est vrai, n’était plus que dans l’accumulation des anciennes richesses, car l’antique commerce avait décliné; mais les capitaux des grandes maisons, par cela même qu’ils avaient moins d’emploi dans les entreprises mercantiles et maritimes, se répandaient encore avec tout le luxe de la magnificence et secondaient les prétentions hautaines de cette aristocratie politique qui avait affermi ses bases. L’année (1551) de la révolte de Corse était celle où s’était dessinée cette rue magnifique de douze palais, cette rue Neuve qui suffirait à Gênes pour être nommée la Superbe. Douze nobles en jetèrent les fondements et s’élevèrent ainsi des demeures dont plus d’un souverain dut envier la magnificence. Là furent mis à l’oeuvre, là prodiguèrent leurs chefs-d’oeuvre tous les arts d’un siècle fameux par le concours des grands talents, et par le caractère de grandeur imprimé à ses ouvrages allié aux délicatesses du goût. Là, les riches tissus de soie des manufactures génoises rivalisèrent pour les décorations de ces palais avec les célèbres tapis des Flamands. Ainsi Gênes brillait à cette époque. Quelques années après tout était changé. Des impôts nouveaux surchargèrent le commerce (1555). L’abord des marchandises qui venaient de la Lombardie et du Piémont, franc autrefois, fut soumis à des droits.

On préleva quatre pour cent sur le prix des ventes. Un peu après (1556), la maison de Saint-George, ne pouvant plus soutenir le fardeau de la guerre, rétrocéda à la république et cette malheureuse possession de la Corse et ses autres domaines. Sur la mer les Français ne ménageaient pas le commerce (1558). Les hostilités des puissances belligérantes, la présence de leurs flottes sur les côtes, surtout celles des corsaires turcs attirés par leurs alliés, ôtaient toute sûreté à la navigation et réduisaient les armateurs à une inaction forcée.

 

Alors on s’aperçut douloureusement de tout ce qu’on avait perdu au Levant, de tout ce qui manquait pour remplacer les colonies détruites de Péra et de Caffa. On ne savait peut-être pas encore qu’indépendamment de leur perte c’est le commerce même qui avait changé de place, et qu’en retournant en Orient on ne le retrouverait plus où on l’avait laissé. Il avait pris la route du cap de Bonne-Espérance; le Génois de Cogoleto avait contribué à son déplacement en lui ouvrant l’Amérique. Les Génois n’avaient part à ce commerce que de la seconde main, comme prêteurs de capitaux à l’Espagne; et ce qui enrichissait quelques privilégiés ne se répartissait plus sur tous. Ils n’étaient plus, comme autrefois ils l’avaient été avec les Vénitiens, les dispensateurs du monopole des jouissances du luxe asiatique en Europe. Regrettant ce qui s’était perdu, le sentiment du malaise leur inspira la tentative d’en recouvrer quelques fruits. Après de longues délibérations on essaya de négocier un traité à Constantinople, d’obtenir la permission d’y rétablir le commerce aux mêmes conditions que les Vénitiens y avaient reprises. Il fallut d’abord faire agréer ce projet à l’Espagne qui, en guerre avec le Turc, n’approuvait pas ce rapprochement. L’obstacle surmonté, on fit intervenir les Giustiniani de Scio qui avaient à Constantinople des habitudes et des protections. Ils obtinrent qu’une ambassade génoise serait admise; un traité même fut rédigé; à Gênes on se hâta de le signer, de Franchi fut envoyé comme ambassadeur, avec Grillo pour baile résidant. Leur réception fut flatteuse: ce qui restait de familles génoises de Péra ou de celles des relégués transportés de Caffa vinrent au-devant d’eux; les ministres de Soliman les admirent avec bienveillance; ils eurent en don des chevaux; on leur envoya des pelisses d’honneur. La prochaine audience du sultan leur fut annoncée; cependant elle se différait sans cesse. Bientôt ils apprirent que non-seulement les Vénitiens avaient manoeuvré contre la ratification de leur traité, mais que le ministre de France y avait mis une opposition formelle. Les Génois furent dénoncés à la Porte comme les auxiliaires de l’ennemi commun et les suivants de cet André Doria dont les Turcs avaient éprouvé tant d’affronts sur la mer. Sous ces raisons de politique et de guerre se déguisait la jalousie mercantile. Les Génois furent éconduits: le sultan leur fit déclarer qu’il n’admettrait à trafiquer dans ses États que les amis de ses amis et les ennemis de ses ennemis.

 

Cette contrariété fut sensible, elle arrivait pendant des années malheureuses de disette et de souffrances: la détresse atteignait un grand nombre de familles, et enfin, pour comble de disgrâce, peu après périt la colonie de Scio.

 

Mahomet II, en entrant à Constantinople, n’avait pas immédiatement dépossédé tous les Génois des seigneuries qu’ils tenaient ou des colonies qu’ils avaient formées. Il s’était contenté de les soumettre à lui payer tribut; ainsi étaient les Gatilusio qui conservaient la seigneurie de Lesbos: seulement on faisait acheter au fils le droit de succéder au père décédé1. De même Scio restait en la possession des Giustiniani.

Cette famille avait continué d’y prospérer et d’y multiplier, même après la prise de Constantinople et la perte des autres établissements latins.

Un tribut de dix mille onces d’or leur conservait assez de sécurité, de liberté même2.

 

Cette île avait une population de vingt-cinq mille habitants grecs ou génois. Ces derniers étaient renouvelés presque continuellement par le mouvement naturel du commerce journalier: c’était pour la métropole un marché, et, pour ses navigateurs aventuriers, un dernier point d’appui.

Les guerres civiles avaient contribué à peupler l’île. Les familles qui cherchaient le repos hors de Gênes l’avaient trouvé dans ce pays paisible et fertile. On sait qu’il produit le mastic; on n’avait pas encore appris à suppléer cette production dans les arts, et elle était d’un grand revenu. Cette ressource et les droits de douane perçus dans l’île rendaient annuellement 120,000 écus d’or. On en prélevait les dépenses de l’administration; le reste était distribué aux Giustiniani à raison du nombre d’actions possédées par chacun.

 

Seule catholique dans ces régions, cette population était passionnée pour sa foi; l’île était pleine d’églises et de monastères; des missionnaires en sortaient, et le prosélytisme n’était pas toujours réglé par la prudence. Scio était d’ailleurs le refuge de tous les chrétiens qui réussissaient à s’échapper d’esclavage ou que les navigateurs de l’île pouvaient dérober à leurs maîtres. On les cachait, on les renvoyait déguisés en Europe. Il y avait une magistrature expressément instituée pour ce soin pieux, mais dangereux. Les Turcs s’en étaient souvent plaints avec menace.

 

Soliman, comme l’on sait, échoua au siège de Malte; il en conçut une grande colère contre les chrétiens de Scio qu’il soupçonna d’avoir épié et divulgué ses préparatifs. Une circonstance fâcheuse vint faire renouveler l’accusation de connivence dans l’évasion des captifs. Un prisonnier de marque, Espagnol, du sang et du nom des Tolède, duquel on attendait une riche rançon, s’échappa par Scio et fut sauvé. Dès lors le sultan résolut la ruine de la colonie. Sans manifester ce dessein, le capitan-pacha croisa dans les environs avec 120 galères (1565). Le sénat de Scio le fit complimenter, suivant l’usage, et l’invita à prendre du repos dans le port. Il y condescendit, et là il appela sur sa galère les principaux de l’île, sous prétexte de les entretenir d’une affaire importante. Pendant cette conférence amicale, dix mille janissaires débarquaient; la ville était surprise; au signal qui dirigeait ces mouvements, l’amiral, changeant de manière envers ses hôtes, leur annonça qu’ils avaient attiré le courroux de Soliman, les fit enchaîner et les envoya à Constantinople; de là ils furent déportés à Caffa. Le pacha fit ensuite rechercher dans Scio tout ce qui portait le nom de Giustiniani; il les tint séquestrés et demanda au sultan ce qu’il devait faire de ces prisonniers. La réponse l’autorisa à en disposer suivant sa prudence, à les chasser ou à les retenir à son choix. Il en profita pour en tirer un grand profit: il vendit aux uns la permission de rester, aux autres la liberté de partir; quelques-uns devinrent sujets du maître qui les avait conquis. Un grand nombre allèrent s’établir à Gênes, à Rome, en France; il en passa jusqu’aux Indes. Charles IX, après quelques années, obtint pour les exilés déportés à Caffa la faculté de rentrer dans l’île et d’y conserver l’exercice de leur religion. Les traditions de la famille honorent la mémoire de dix-huit enfants mis au sérail, circoncis par force et souffrant le martyre plutôt que de renier la foi de leurs nobles ancêtres.

 

C’était un nouveau désastre pour Gênes, un nouveau sujet de découragement. Tous les ressorts du gouvernement étaient affaiblis, les mécontentements se multipliaient et il se préparait une grande crise.

Avant d’en parler, quelques traits suffiront pour montrer comment l’ordre régnait et quelles étaient les dispositions à la concorde.

 

Dans une des périodes de la guerre de Corse deux commandants qui y avaient été envoyés furent rappelés et remplacés avant le terme ordinaire (1556). Sensible à cet affront, l’un d’eux, Greghetto Giustiniani, l’attribua à la haine et au crédit de Nicolas Pallavicino. Il ne balança pas à le faire assassiner. Un de ses frères et son lieutenant lui prêtèrent la main et poignardèrent Pallavicino dans une église ou il faisait tranquillement ses prières. Ils se mirent en sûreté et l’on procéda vainement contre eux.

 

(1565) Un plus grand événement se passa bientôt après; J.-B. Lercaro avait été doge: homme de grands talents, il s’était fait des ennemis et des envieux. Dans ces temps déjà malheureux, il n’en avait pas moins cru devoir déployer dans son rang suprême une extrême magnificence; elle blessait ses prédécesseurs et gênait ceux qui aspiraient à lui succéder; elle contrastait avec la misère publique. Cet éclat même, lui donnant du relief aux yeux des étrangers, avait attiré à Lercaro les visites et la familiarité des princes d’Italie et des ministres les plus influents. Ils venaient prendre part à ses fêtes, jouir de sa noble hospitalité. Ce fut un grief de plus pour ses émules et un nouveau sujet de soupçons politiques. Avant la fin de son règne de deux ans on annonçait qu’à la sortie de sa charge il n’échapperait pas à un rigoureux syndicat. Ses ennemis tinrent parole, acharnes à le traiter comme on avait traité de Fornari. Les magistrats suprêmes (suprêmes syndicateurs), chargés de procéder au syndicat, devaient appeler à cette enquête par des publications quiconque aurait à dénoncer des malversations ou à porter des plaintes. Personne ne se présenta contre Lercaro; mais le délai légal expiré, la sentence ne fut pas rendue malgré l’usage; et d’office les suprêmes procédèrent à la recherche minutieuse et partiale de la conduite de l’ex-doge. Enfin, de cette longue information sortit une sentence rendue à la majorité de trois voix contre deux, qui, sans spécifier aucun fait, déclara que Lercaro n’avait pas été irrépréhensible dans l’exercice de sa charge, déclaration qui le privait de la sénatorerie perpétuelle dévolue aux ex doges irréprochables. Cette sévérité envers un personnage si illustre, cet affront qui ne semblait pas mérité, mit Gênes en émoi. Lercaro se déroba d’abord aux démonstrations de ses amis mécontents et de ses nombreux partisans. Il se retira aux champs et parut résigné; mais plus tard d’autres conseils prévalurent sur lui, on l’engagea à déclarer qu’il appelait au sénat de la sentence des suprêmes. Décidé à soutenir ce recours, il s’adonna tout entier à cette triste affaire. On doutait, dans le silence des lois existantes, si les collèges avaient l’autorité de revoir les sentences portées par les suprêmes. L’incertitude du droit et les intrigues prolongèrent la discussion; le temps et la force d’inertie ont toujours été à Gênes le remède favori dans les cas embarrassants.

 

Au milieu de ces lenteurs qui ressemblaient à un déni de justice, Lercaro allait sollicitant ses juges de porte en porte. Il se présenta chez Augustin Pinelli, sénateur perpétuel et ancien doge; celui-ci était défavorablement disposé, il reçut mal ou plutôt il éconduisit rudement le visiteur, en lui disant qu’au palais public on donnait audience, mais que la maison du particulier n’est pas pour les plaideurs et pour les importuns. Lercaro avait un fils bouillant et imprudent. Malgré le silence que le père avait eu la modération de garder, le jeune homme apprit ce nouvel outrage et se crut tout permis pour en tirer vengeance.

Un esclave fut aposté et tira un coup d’arquebuse sur Pinelli; deux sénateurs à la fois coururent risque d’être atteints par le coup, mais ils n’en furent pas blessés. Lercaro, en apprenant cette fatale tentative, en reconnut le vrai coupable; il conjura son fils de prendre la fuite à l’instant. Le jeune homme, qui croyait n’avoir aucun indice contre lui, nia avec tant d’assurance qu’il tranquillisa son père; mais bientôt soupçonné, convaincu, enfin confessant son crime, il fut envoyé à l’échafaud. Vainement le père offrit au gouvernement sa fortune entière pour racheter le malheureux. On tenta de l’impliquer lui-même dans le complot de l’assassinat. On exigea qu’il fournît vingt-cinq cautions de 2,000 écus pour garantir qu’il ne quitterait pas la ville. Il se déroba cependant à un séjour si funeste. Passé en Espagne, les consolations lui furent prodiguées. Philippe voulait l’attacher à sa cour par des emplois considérables, il s’en excusa. Ses amis de Gênes lui ayant fait savoir que son innocence y était pleinement reconnue, il y rentra et vécut tranquille hors des affaires. Dans les dissensions qui s’élevèrent quelques années après, la faction mécontente qui voulait l’attirer à son parti offrit de lui faire rendre sa place de sénateur perpétuel, il refusa et adhéra au parti opposé, quoique ses persécuteurs y abondassent.

Il s’y distingua par sa fermeté et par son attachement à la patrie. Il s’obstina à refuser toute charge, toute réparation de ce qu’il avait souffert; seulement il prit soin de faire insérer dans la rédaction des lois nouvelles qu’à l’avenir les sentences de syndicat émanées des suprêmes seraient susceptibles d’appel devant le consiglietto.

 

CHAPITRE IV.

Dissensions entre les deux portiques. - Généalogie des Lomellini. -Le peuple prend part à la querelle. - Carbone et Coronato. - Prise d’armes.

- Le garibetto aboli tumultuairement. - Le gouvernement abandonné au portique Saint-Pierre.

 

(1560) André Doria, avant la fin de la guerre de Corse, était mort à 95

ans, comblé d’honneurs. Il avait eu pour héritier Jean-André Doria.

Aussitôt que ce fils de Gianettino, enfant à la mort de son père, était sorti de l’adolescence, l’amiral concentrant toutes ses espérances sur lui, avait fait de ce jeune homme son élève, son lieutenant; bientôt il avait obtenu de lui résigner les titres et les commandements qu’il tenait du roi d’Espagne. Dans une expédition contre Tripoli, ordonnée par Philippe II, qui avait succédé à son père, Jean-André commandait les flottes; mais le duc de Medina-Coeli, qui y présidait en chef, méprisa les conseils du jeune amiral. La perte de 30 galères, de 14 vaisseaux, de 18 mille hommes, tués, noyés ou prisonniers, fut le fruit de son imprudence. André crut avoir perdu son héritier dans cette fatale journée. Cependant Jean-André avait pu effectuer sa retraite; au milieu du désastre il avait encore recueilli et sauvé le chef espagnol. Mais le bruit de sa mort, le sentiment douloureux d’une telle défaite des chrétiens, d’un tel triomphe pour la marine des Ottomans, et le spectacle du deuil des familles de Gênes avaient mortellement frappé le vieux Doria, il ne put résister à ce coup.

 

Jean-André, puissant au dehors, riche et accrédité au dedans, dans la force de l’âge, se trouva le premier personnage de la république et prit sa place à la tête de l’aristocratie avec moins de retenue et de popularité que son oncle; l’un s’était fait grand par son mérite et par ses services, l’autre était né au milieu des grandeurs et des prospérités; avec cette seule différence, deux hommes dans une même fortune seraient toujours dissemblables. Employé en ce temps au service du roi d’Espagne, il ne parut pas d’abord sur la scène dans sa patrie; mais, de loin comme de près, il ne cessa d’être regardé comme le chef de la vieille noblesse, comme son appui, à raison de ses adhérences avec la puissance espagnole.

Enfin son retour à Gênes fit promptement changer la discorde en un état de guerre.

 

Incontestablement l’union de 1528 avait eu de bons effets; elle avait créé une république stable et un véritable gouvernement. Ce grand corps de noblesse formait une masse solide, et forte, et quelque hétérogènes qu’en fussent les éléments, ses membres se sentaient un lien commun de domination et d’orgueil. Mais l’inégalité des fortunes et le penchant à l’oligarchie qui en résulte trop naturellement rompirent l’égalité que Doria avait cru fonder parmi les nobles. Tout ce qui promettait la concorde s’altéra et tourna en aigreur. C’était aux nobles des anciennes maisons qu’appartenaient les fiefs et les grandes affaires de finance dans les États du roi d’Espagne; ils en avaient redoublé à la fois d’opulence et de prétentions hautaines. Trente familles intimement unies entre elles par les intérêts de leur immense fortune, et n’admettant aucun autre noble à leur alliance, entendaient compter seules pour la république tout entière. Le garibetto de Doria promettait de concentrer peu à peu la conduite des affaires en substituant les choix d’une minorité d’élite à ceux du sort, et par conséquent aux chances qui avaient profité jusque-là au parti du plus grand nombre. L’ostentation de la richesse, l’affectation de vivre en princes au milieu de ceux qui se prétendaient leurs égaux, faisaient partie de cette politique superbe; elle blessait l’amour-propre des autres nobles, excitait la jalousie des bourgeois et même du peuple.

 

Ces sentiments éclatèrent de bonne heure; des pamphlets se publièrent capables d’influencer l’opinion et les passions jalouses. Il nous reste de ces tentatives un document singulier. Hubert Foglietta, qui depuis a écrit en latin élégant une histoire de Gênes où rien ne dénote l’opposition au gouvernement, une histoire qu’à sa mort sa famille ne craignit pas de dédier à Jean-André Doria, écrivit dans sa jeunesse une satire violente contre le gouvernement qu’André Doria avait imposé à son pays. Ce traité italien fut publié à Rome (1559) sous ce titre: Della republica di Genova, et il valut à l’auteur une sentence de bannissement.

C’est un dialogue supposé entre deux Génois, l’un fixé par son commerce à Anvers, et curieux des événements de la patrie, l’autre qui s’est exilé de Gênes par dégoût de ce qui s’y passe. C’est le plaidoyer des anoblis (Foglietta appartenait à cette classe) contre les anciens nobles. C’est une invective contre la loi du garibetto et contre le vieux Doria qui vivait encore. C’est le manifeste anticipé du portique de Saint-Pierre dans le soulèvement que nous allons raconter.

 

Suivant Foglietta, le nom de noble n’était pas la désignation d’une caste. Il était attaché dès les plus anciens temps aux magistratures; et ceux qui les exerçaient le portaient ou le dédaignaient, à leur volonté.

La constitution de 1528 en appelant nobles les populaires, à qui le gouvernement appartenait de droit, ne leur avait donc rien accordé. C’est pour les anciens nobles qu’elle avait été un bienfait gratuit, puisqu’elle leur avait octroyé la participation au pouvoir d’où ils avaient été si souvent repoussés, et surtout l’accès à la dignité de doge dont ils étaient jusque-là si explicitement exclus. Mais cette loi n’a pas fait deux noblesses, deux portiques: elle n’a point écrit que les charges se partageraient par moitié, qu’on fera alternativement un doge ancien noble et un nouveau. Ce sont là des usurpations très-opposées à l’esprit de la loi, à l’égalité qu’elle proclame. La tentative pour empêcher la nomination du doge de Fornari fut une véritable révolte. Mais on a plus osé: la loi du garibetto défigure la constitution en transportant à une minorité factice les droits que la chance incorruptible du sort répartissait sur tous: c’est Doria qui l’a voulu ainsi. C’est un grand citoyen; il a fait beaucoup de choses louables; il a délivré Gênes des Français, il a coopéré à l’union, bien qu’il en mérite moins la louange qu’Octavien Fregose, qui l’a voulue avant lui. Au reste, s’il a bien servi, il a été bien récompensé, et il y aurait à savoir s’il n’a pas eu la pensée secrète de laisser un héritier en situation d’opprimer la liberté, d’asservir le pays. S’il veut démentir ce soupçon, il le peut. Il suffit qu’il donne ou qu’il vende à Gênes cette flotte menaçante de galères qu’un citoyen ne doit ni posséder, ni armer d’une force étrangère au sein d’une république.

 

Tel était cet écrit; et tels étaient les sentiments qui se nourrissaient dans les coeurs et qui tentaient sans cesse de faire explosion. Après de longues plaintes les nobles de Saint-Pierre commencèrent à tenir des assemblées secrètes et bientôt publiques. Là, on déclara insupportable et d’ailleurs illégale la réforme dite du garibetto: on s’occupa de la faire annuler pour retourner aux lois impartiales et fondamentales de 1528. Mais l’oeuvre était difficile, si l’on voulait rester dans les voies de la légalité. Cette loi oppressive donnait la prépondérance à la faction intéressée à son maintien, et vainement ses opposants étaient les plus nombreux. Si l’on prenait un parti violent, l’intervention espagnole serait sans contredit invoquée, et sous ce prétexte on pouvait perdre l’État et l’indépendance. Enfin on trouvait dans le peuple assez de dispositions favorables; mais le remède pouvait être aussi dangereux que le mal, et il ne convenait pas à des nobles, à ceux du moins qui prétendaient à la consistance d’une aristocratie nouvelle, de déchaîner la démocratie pour se délivrer des oligarques.

Continuer : partie 3 sur 3