Histoire de la République de Gênes

Emile Vincens · Chapitre 10 sur 13 · partie 3/3

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Histoire de la République de Gênes

Cependant l’impatience des parties et des collègues…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

(1631) Le duc Charles-Emmanuel ne survécut pas à cette perte. Il mourut, dit-on, en recommandant à son fils de faire la paix. Celui-ci suivit pourtant d’abord l’exemple paternel, négociant de tous côtés et demandant à s’emparer de Gênes24. Mais il céda au temps, et obtint dans le Montferrat des acquisitions avantageuses. Le cardinal conclut la paix à Ratisbonne, et le duc de Mantoue rentra dans sa capitale sous la protection française. Casal lui fut remise. Le crédit des armes et de l’autorité de la France prit de l’ascendant parmi les Italiens, tandis que la puissance espagnole déclina de jour en jour.

 

CHAPITRE III.

Arbitrage des différends avec le duc de Savoie. - Changement dans la constitution intérieure des conseils de la république.

 

Quoique la république eût été plus d’une fois en peine de maintenir ses droits pendant qu’on se battait dans son voisinage et que les flottes des puissances belligérantes couraient son littoral, sa neutralité lui avait été favorable; mais les hostilités finies, il lui restait toujours sa vieille querelle avec le duc de Savoie, long sujet d’intrigues et de jalousie.

 

L’affaire fut portée à Madrid où l’ambassadeur de France devait en traiter avec les ministres espagnols, et l’on demanda (1628) aux intéressés des pouvoirs pour consentir à l’arbitrage qui allait se faire.

La république de Gênes donna le sien à la cour d’Espagne: celui que le duc aurait dû donner à la cour de France fut promis et ne vint jamais.

Après une longue attente on s’en passa en prononçant sous le bon plaisir des parties; c’est-à-dire qu’on rédigea bien moins une décision qu’une invitation1. L’accord, au reste, n’était pas compliqué; on devait se rendre de part et d’autre ce qu’on s’était pris. Gênes aurait gardé Zuccarel en payant au duc cent mille écus d’or; et par une clause qui, dans tous les cas, ouvrait la porte à des contestations nouvelles, si le duc prouvait que la valeur de ses prétentions dépassait les cent mille écus, la république devait parfaire l’indemnité.

 

Personne n’accepta cette décision; et la France s’étant brouillée avec l’Espagne peu après, il n’y eut plus lieu d’attendre un jugement rendu des deux gouvernements. La cour d’Espagne prétendit que la décision si mal reçue avait épuisé le droit réservé en commun aux puissances contractantes dans le traité de Monçon, et que le duc étant devenu son allié comme les Génois, c’était à elle seule à interposer ses bons offices. Le duc, certain de la partialité d’Olivarès en sa faveur, envoya le plein pouvoir qu’il avait refusé jusque-là. Mais la sentence favorable sur laquelle il comptait, on la lui faisait attendre, parce que la politique espagnole avait besoin de ce frein pour contenir la versatilité et l’ambition de ce dangereux voisin des possessions milanaises.

 

(1631) Maintenant le duc exigeait des Génois2 outre les restitutions, que l’impunité des conjurés de Vachero fût une des conditions de l’accord.

Ils y résistaient. Le roi de France leur représentait avec quelle partialité l’Espagne allait juger, et leur rappelait que le butin qu’on leur redemandait ayant été acquis à l’occasion de leur alliance avec la France, il était honteux de s’en laisser dépouiller sans recourir à la protection du roi. Cependant, de lassitude, ils cédèrent. Le roi d’Espagne rendit un jugement qui semblait définitif. Il élevait à cent soixante mille écus l’indemnité de Zuccarel et confirmait dans les autres points la précédente décision3.

 

Gênes adhéra. Le duc incidenta: il voulait qu’on indiquât de quelle espèce étaient les écus d’or qui lui étaient alloués; en quel lieu lui seraient rendus ses canons; en quel état serait restituée sa galère. La cour d’Espagne autorisa Féria, le gouverneur de Milan, à expliquer le sens des clauses débattues: c’était un substitut encore plus suspect que le principal.

 

Mais il survint un autre sujet de querelle. Un frère de Vachero, que la république avait relégué à Naples, y trama avec d’autres fugitifs des intrigues criminelles. La république obtint son extradition sans difficulté, et fit faire son procès. Le duc de Savoie intervint avec une extrême hauteur pour s’opposer à son jugement: il fit arriver des remontrances d’Espagne et de France tout ensemble. Mais Gênes ne faillit pas cette fois. Vachero fut condamné à vingt-cinq ans de prison sévère, suivie du bannissement à perpétuité.

 

Le hasard du renouvellement intégral des conseils y amena en ce moment plus de partisans français (1633): ils firent résoudre l’envoi d’une ambassade à Paris. Mais avant son départ la majorité était revenue aux fauteurs de l’Espagne. Ils ne purent révoquer la mesure décrétée, mais ils retardèrent le départ de l’ambassade tant qu’ils purent, et ils astreignirent l’ambassadeur, par ses instructions, à ne porter au roi de France que de vains compliments4.

 

Sur ces entrefaites, un prince d’Espagne, le cardinal infant, passe par Gênes en se rendant à Milan. Le cardinal dans sa grande bienveillance demande à être chargé de terminer le différend de la république avec le duc de Savoie. On n’osa refuser sa médiation, et il promit de décider aussitôt qu’il serait rendu à Milan. En effet, au bout de quelques mois, avec l’assistance d’un autre cardinal qu’on lui avait donné pour confesseur et du chancelier de Milan, il rendit une décision finale sur les points que la sentence de Madrid avait laissés douteux. Les écus d’or furent de la monnaie d’Espagne, mais on lui fit glisser une clause qui n’était nullement de la sentence primitive. En confirmant l’amnistie donnée par la république aux Génois rebelles qui avaient pris les armes, on ajoutait que le roi d’Espagne continuerait à décider à quels individus le pardon devait s’accorder. Gênes refusa péremptoirement de se soumettre à cette dernière condition. Le roi ayant déjà déclaré quelles personnes étaient amnistiées, on ne pouvait lui laisser le pouvoir d’en nommer d’autres. Les courtisans du prince cardinal et les ministres espagnols qui l’entouraient, étaient indignés d’une telle résistance; ils s’écriaient qu’il y allait de l’autorité de leur roi d’exiger l’admission de la clause. Mais Gênes l’emporta, et enfin, par l’exécution du traité, cette misérable querelle finit après huit ans de tracasseries.

 

On ne peut se défendre d’un sentiment pénible en voyant à quelle obéissance était réduit un État dont naguère la puissance n’était pas méprisable. Il décline à mesure qu’à son détriment grandit son ambitieux voisin: à peine il a le droit de se défendre; il ne le peut sans une protection étrangère qu’il n’est pas le maître de choisir. Les grandes monarchies ne considèrent la faible république que relativement à leur intérêt propre ou à leur jalousie réciproque; qu’en raison de l’influence qu’elles peuvent y exercer ou s’y disputer. L’Espagne avait multiplié les liens: Gênes en sentait toute la pesanteur sans pouvoir les rompre. La France ainsi devancée cherchait à regagner du terrain: mais elle en désespérait presque; et il est curieux de voir comment le fier Richelieu souffrait l’infériorité de traitement, les dégoûts, et surtout le peu de crédit dont l’envoyé de son roi eut à se contenter à Gênes pendant plusieurs années consécutives. «Il y a quinze jours que, ne pouvant venir vers vous faute d’y être reçu avec l’honneur qui semble dû à sa majesté….» ce sont les premiers mots d’une harangue de Sabran au sénat5, lorsque ayant reçu une mission spéciale, on n’avait pu lui refuser audience: jusque-là il n’avait pu communiquer que par l’entremise de son secrétaire. Dans toute la durée de sa résidence, on n’avouait jamais et l’on était souvent prêt à nier qu’il résidât à Gênes un ministre de France; ce n’était qu’un simple gentilhomme du roi, un simple porteur de ses messages, et l’on ne le rassurait pas toujours sur la liberté de son séjour dans l’intervalle des commissions isolées qu’il recevait de sa cour6. On lui écrivait de Paris que le ministre espagnol de Gênes s’était plaint de n’avoir pas été visité par lui. Il répondait qu’il n’était pas fâché que ces messieurs s’en chagrinassent, mais il les verrait très-volontiers, si on lui assurait leur accueil: car il lui conviendrait beaucoup d’être traité en diplomate par les ministres étrangers. Les moindres affaires étaient rendues difficiles.

L’établissement d’un consulat français à Gênes eût besoin d’une longue négociation et fut admis d’assez mauvaise grâce.

 

Sabran, dans sa correspondance, voit sans cesse la tendance vers l’Espagne; le gouvernement lui semblerait prêt à faire déclarer la république ouvertement, sans la crainte d’émouvoir le citadin et le peuple qui ne penchent pas de ce côté. Il y avait même des amis décidés de la France. Sabran les avait fait connaître. Quand Pignerol est occupé, on lui demande si cet événement n’en fera pas déclarer d’autres: on voudrait avoir des engagements écrits. Il répond: «Il faut que vous vous teniez pour assuré de l’intention de ceux que je vous ai marqués, et de tous ceux de même qualité, dont la seule occasion peut faire paraître les effets et qui néanmoins sont infaillibles.» Sabran connaissait, on le voit, la valeur de cette qualité fort commune, mais toujours particulièrement prisée à Gênes, et qui s’y définit par cette locution proverbiale: amis du bon succès!

 

La France avait aussi quelques pensionnaires parmi les nobles. Sabran les croit de bonne intention; «mais, dit-il, je prierai toujours Dieu qu’es lieux où je me trouverai honoré d’un commandement du roi, ou employé à son service, les pensionnaires de S. M. y aient plus de crédit ou m’assistent mieux.» Il remarque que quand la seigneurie de Gênes veut lui faire parvenir quelque insinuation fâcheuse, ou quelque menace, comme celle d’exiger son départ, c’est toujours ces pensionnaires secrets qu’on lui dépêche, ce qui l’oblige de se garder de s’ouvrir à eux plus qu’à tout autre.

 

Plusieurs envoyés nouveaux se succédèrent dans le cours de quelques années (1639-1648); tous avaient pour instruction principale d’amener peu à peu les Génois «à considérer également les deux couronnes (de France et d’Espagne), et à se persuader que la conservation de leur liberté dépend de là.» Mais pas un n’y réussit. Aucun de ces agents ne s’acquit même une position diplomatique moins équivoque que celle où nous avons vu Sabran. L’un d’eux écrit (1643) que la république affectait de ne pas lui faire savoir l’envoi qu’elle faisait d’un ambassadeur pour aller complimenter la cour de France à l’avènement de Louis XIV. «En cette occasion, ajoute-t-il, ces messieurs n’ont pas voulu faire une action positive qui pût montrer qu’ils reconnaissent ici un ministre de France.

» Voilà de quoi l’on se contentait à Paris; et tels étaient les ménagements auxquels on se prêtait, qu’on chargeait l’envoyé d’assurer à Gênes «tous et chacun, que le roi ne désirait que leur bien, et qu’il ne tenait pas un résident auprès d’eux pour les brouiller avec l’Espagne.»

 

Une fois seule l’envoyé reçut des ordres rigoureux, et l’occasion en est singulière. On lui écrit: «On a trouvé fort étranges au conseil du roi les témérités de Castelli, gazetier de Gênes, qui a osé plusieurs fois employer en ses nouvelles, diverses choses scandaleuses et fausses contre l’honneur et la réputation de la France. C’est pourquoi, vous lui ferez dire qu’il s’abstienne dorénavant de parler ou écrire en aucune façon des affaires de la France ou de ses alliés, sous peine d’être maltraité et vigoureusement châtié, si, après avoir été averti, il ose l’entreprendre.

» Après cet avis officiel, on proposa privément au journaliste de faire sa paix, en acceptant un associé du choix du ministre de France. Castelli se justifia d’abord en montrant qu’il n’avait fait que répéter ce qui se trouvait dans d’autres feuilles; et à défaut de l’association qui ne put se combiner, l’écrivain s’empressa de se remettre tout entier à la générosité du cardinal Mazarin.

 

Enfin en 1648 la France n’eut plus à Gênes d’autre agent que Gianettino Giustiniani, gentilhomme génois fort pauvre, fort avide et de peu de consistance. Il s’était fait le correspondant officieux de Mazarin qui l’avait connu personnellement et qui le prit pour son chargé d’affaires.

Cette mission entre les mains d’un noble, membre de droit du gouvernement en cette qualité, était peu conciliable avec les lois de la république.

Giustiniani le répétait souvent pour se faire valoir comme si son dévouement à la France le rendait suspect, l’exposait même à des pénalités. Mais il est évident que les Génois trouvaient très-bon de n’avoir de la part du cabinet français qu’un des leurs pour intermédiaire et pour surveillant. Dans les lettres ridiculement flatteuses et emphatiques de celui-ci, et de quelque hauteur énergique qu’il se vante quand il a été chargé de parler au nom de la France, informations, récits, suggestions, conseils, tout enfin n’est visiblement que ce que le sénat lui dicte7.

 

(1639) Parfois cependant on était sorti de cette sorte d’abnégation de tout ressentiment. Un navire français avait été capturé dans les eaux de Gênes, au mépris de la neutralité de la république; elle en était responsable et elle promettait de le faire rendre. Mais la restitution tardait. Un ambassadeur génois se trouvait à Paris, on lui notifia de garder les arrêts dans sa maison, lui et tous les siens, jusqu’à ce que la capture fût délivrée. Dans une autre occasion la république envoyait un noble Pallavicino résider en France. Le cardinal le fit retenir à Marseille, et déclara qu’on n’admettrait point pour envoyé un si fougueux partisan espagnol (1648). Dans les dernières années qui précédèrent la paix de Westphalie, la France obtint le passage de ses troupes sur le territoire et par tous les ports de Gênes, la capitale exceptée. Mais cette résolution fut enlevée dans un moment où le hasard des élections favorisait les partisans de la France8.

 

Gênes était ainsi travaillée par les entreprises des étrangers. Son gouvernement avait besoin de force pour maintenir à l’intérieur l’obéissance; car quiconque troublait l’ordre trouvait des protections intéressées; et plus d’une fois des membres même de la noblesse passèrent pour avoir demandé justice et vengeance à la main des scélérats plutôt qu’aux lois. Grâce à l’impunité, les mêmes instruments, meurtriers et brigands pour leur compte, se trouvaient encore tout préparés pour les complots politiques comme satellites, ou pour le guet-apens comme sicaires.

 

(1628) On imagina, pour remédier aux dangers et aux désordres, un moyen destiné à réprimer et à prévenir tout ensemble, mais un de ces moyens périlleux par lesquels dans son émoi l’autorité essaye d’inculquer la terreur. Immédiatement après la conjuration de Vachero, et pour en poursuivre les restes, on institua la magistrature ou tribunal des inquisiteurs d’État, dont le nom redoutable a eu quelque célébrité. Un sénateur (procurateur) et cinq membres composaient ce tribunal, tous choisis parmi les nobles les plus dévoués au gouvernement et de la plus grande expérience: car on leur voulait autant de prudence que de zèle.

Leurs fonctions étaient de rechercher les délits qui pouvaient menacer l’indépendance, la liberté et la paix de la république; faits, écrits, paroles, relations avec l’extérieur, tout était de leur ressort: le noble était leur justiciable comme le citadin. Ils dépensaient les fonds de l’État sans rendre compte. Leur procédure restait secrète; leurs oreilles étaient, comme à Venise, ouvertes aux dénonciations anonymes; ils avaient leurs délateurs et leurs espions. Ils étaient instructeurs et juges sans appel jusqu’à la peine de mort exclusivement. Si l’affaire était capitale, ils venaient siéger avec les deux collèges; ils faisaient le rapport, et tous ensemble prononçaient: la condamnation passait aux deux tiers des voix.

 

Dans les autres cas les inquisiteurs avaient pour mission de juger ex informatâ conscientiâ, autorité arbitraire, effrayante dans un pays où pour tout autre tribunal la conviction des accusés était attachée à un système légal de certaines preuves, ou à des témoignages géminés de chaque fait. Les inquisiteurs seuls prononçaient comme nos jurés, sur la seule impression de leur conscience. Mais quel jury! secret permanent, irrécusable, composé sans contrepoids de grands fonctionnaires de l’État, en un mot, juges et parties; c’est leur conscience politique qui parlait plus haut que celle d’homme; et pour les mettre plus à l’aise, la loi avait eu soin de les autoriser, quand les preuves ne marchaient pas avec les soupçons, à se débarrasser par le bannissement ou par cinq ans de relégation dans quelque île, de ceux qu’on ne pouvait déclarer convaincus; mais pour les acquérir, ces preuves, les instruments de torture étaient à la disposition des inquisiteurs; et c’étaient les plus scrupuleux qui en prodiguaient le plus l’usage, car ils se sentaient bien plus en repos en condamnant un prévenu qui confessait, qu’en exilant un suspect qui n’avouait pas sa faute.

 

On n’avait d’abord voulu renvoyer aux inquisiteurs que les crimes contre l’État; mais les yeux tendus pour épier les crimes politiques voyaient jusqu’aux incidents de la vie privée. Peu à peu cette juridiction fut étendue sur les voleurs, les joueurs, les gens de mauvaise vie, sur le scandale en général, c’est-à-dire sur le secret même des familles. Quant aux étrangers, sur le moindre soupçon ils étaient renvoyés sans aucune forme de procès.

 

Il faut l’avouer, ce qui restait de moeurs sauvages justifiait l’autorité discrétionnaire accordée à la répression. Les tentatives de quelques hommes vendus au duc de Savoie, quelques intrigants qui allaient faire au cardinal Mazarin des offres impuissantes et à peine écoutées9, occupèrent d’abord les inquisiteurs; mais on voit bientôt entre leurs mains des affaires où probablement la politique était pour peu de chose ou pour rien. Dans une quinzaine d’années on trouve répétées des violences en ville et à la campagne, des personnages riches enlevés ou rançonnés; des nobles expulsés pour leur conduite scandaleuse et pour leur rébellion contre les lois; deux, condamnés pour des meurtres; des assassinats commandés et exécutés à prix d’argent; un sénateur poignardé dans les rues, un autre sénateur prenant la fuite pour se soustraire à la justice, et condamné à la peine capitale par contumace pour avoir enlevé et tenu en chartre privée un misérable qu’il accusait de s’être chargé de l’assassiner. Il l’avait mis à la torture et l’y avait laissé pour mort.

Un des hommes qui bientôt après tenta une conspiration ouverte avait commencé sa carrière en prenant les armes et en conduisant des stipendiaires sur la place publique, en plein jour, pour une simple querelle de particuliers.

 

Cependant si les excès de quelques individus faisaient croire que le règne de l’ordre avait peine à s’établir, la sévérité de la répression attestait qu’on s’y efforçait sans dévier.

 

Depuis que la noblesse avait cessé d’être envahie ou sans cesse menacée d’irruption, elle se comptait, elle s’unissait mieux; elle sentait que dans le gouvernement tous les riches avaient le même intérêt, et que la communauté des vues était plus utile à rechercher que celle des origines.

 

La marche de cette oligarchie est assez marquée. Sa première origine remonte à la loi de 1528, qui aux procurateurs bisannuels adjoignit comme procurateurs perpétuels les doges sortis de charge et honorablement acquittés dans l’épreuve du syndicat. Les procurateurs, comme on l’a vu, composaient la chambre spécialement chargée de l’administration des deniers. Mais cette chambre était, comme le sénat, l’un des deux collèges qui, réunis, présidaient les conseils, qui avaient l’initiative des propositions, et possédaient, en un mot, la plus grande influence sur la conduite des affaires. Les doges n’avaient pu être choisis que parmi les hommes les plus considérables. Quand après avoir été deux ans à la tête de l’État, après avoir été le pouvoir exécutif de la république et les maîtres de la diplomatie, ces grands personnages se trouvaient membres à vie du gouvernement dans sa partie la plus élevée, on sent tout le crédit, toute l’autorité qu’ils devaient acquérir dans des collèges où de nouveaux venus arrivaient tous les six mois et ne restaient que deux années.

 

Nous avons vu que, suivant un usage assez respecté, les nobles anciens, les nouveaux, les antiques familles réputées populaires, et les inscrits modernes, se donnaient tour à tour des doges. Ainsi dans les sénateurs perpétuels, il se trouvait des hommes de toutes les classes de la noblesse; mais ce n’était pas dans la pauvreté qu’on était allé chercher les chefs de l’État, nouveau moyen de rapprochement entre les familles riches de toutes les origines.

 

Cependant la mobilité annuelle des conseils, le renouvellement intégral, l’incapacité légale, des membres sortants pour une réélection immédiate, étaient essentiellement défavorables à la stabilité des procédés du gouvernement. Les anciens doges, devenant seuls grands fonctionnaires à vie, y gagnaient encore quelque chose; mais du renouvellement annuel des autres fonctions il ne sortait le plus souvent que des contrariétés ou des hésitations qui empêchaient de fonder l’unité des maximes de la politique. Dans le petit conseil, destiné à conduire essentiellement les affaires en concours avec les deux collèges, ou à préparer celles qui étaient réservées au grand conseil, l’inconvénient se rendait sensible.

On n’y avait pas le temps de remplir utilement sa mission: la chaîne s’y rompait tous les ans. Mais en 1652 on fit passer en loi que les cent membres du consiglietto, à la fin de leur année, resteraient adjoints au consiglietto de l’année suivante. Ce petit conseil fut donc de deux cents membres, nommés pour deux ans et renouvelés annuellement par moitié.

L’institution gagna en force par le nombre et par la durée. Cette innovation fut faite à titre d’essai pour cinq ans: après une première prorogation elle devint perpétuelle.

 

Il survînt une peste qui ravagea l’Italie: Gênes fournit à la mortalité un triste contingent10. Beaucoup de nobles périrent ou se dispersèrent.

On ne fut plus en état d’avoir un grand conseil de quatre cents membres, et de les remplacer à la fin de l’année avec un an d’intervalle entre les sorties et les rentrées des mêmes individus. Ou déclara que le grand conseil pouvait contenir tous les nobles qui auraient atteint vingt-deux ans. C’était une satisfaction qu’on semblait donner aux moindres nobles; mais c’était aussi une assurance que les puissants resteraient sans interruption à la tête des conseils.

 

Cependant les deux conseils étaient toujours censés électifs. Dans l’ancien état des choses, c’était après avoir composé le grand qu’on y prenait cent membres pour former le petit. Par une dernière innovation il fut réglé que les électeurs nommeraient d’abord le consiglietto. Ce changement semblait de peu d’importance depuis que le grand conseil était plutôt la réunion de tous les nobles qu’un choix entre eux. Mais on voulait qu’il fût reconnu, une fois pour toutes, que le petit conseil n’était pas un simple démembrement du grand, qu’il avait son existence indépendante et son autorité propre. Dès ce moment ses membres furent, pour ainsi dire, à vie de fait sinon de droit. Je ne doute pas qu’on ne doive regarder cette distinction entre les deux corps comme le dernier sceau de la constitution oligarchique qui a gouverné Gênes jusqu’à nos jours. J’ajoute que la mesure rencontra peu d’obstacles: et si nous avons vu qu’en 1626 on montrait à l’étranger, comme vivants et faciles à faire éclater, les mécontentements et les jalousies qui avaient produit une guerre civile cinquante ans auparavant, on peut accorder quelque habileté aux hommes qui avaient opéré sans bruit un si grand changement.

Les petits nobles, au lieu de conspirer, se firent les clients des grands; contents de leur séance au grand conseil et de quelques profits obscurs qui en résultaient pour eux, ils obtenaient certains emplois inférieurs civils et militaires, et quelques postes subalternes dans les finances ou à Saint-George. Si les classes bourgeoises supérieures conservaient quelque rancune de leur infériorité, elles le dissimulaient, et l’espérance d’un changement dans le gouvernement paraissait oubliée.

Pour les classes inférieures, y compris ces artisans qui, un peu auparavant, avaient prétendu avoir aussi leur portique, et donner peut-être des successeurs à Paul de Novi le teinturier, elles montraient à cette haute noblesse un dévouement qui allait presque au fanatisme On y prenait peine: ces nobles s’imposaient le faste pour salarier le peuple; ils se faisaient les tuteurs des pauvres familles; on s’emparait surtout de ces sentiments si connus et si exaltés de nationalité et de vanité populaire qui, au seul nom de Gênes, font tressaillir tout coeur génois.

On ne négligeait rien pour satisfaire cet orgueil national. Au dedans on frappait les yeux par des pompes et des cérémonies, dont les voeux religieux et la piété publique fournissaient toujours l’occasion. Au dehors, la république cherchait sa place parmi les puissances italiennes.

A cette époque elle briguait et s’attribuait enfin le titre de sérénissime11, la pourpre pour son chef, et les insignes royaux. La Corse passait pour un royaume12. Gênes avait imaginé de décerner à la Madone sa protectrice le titre de reine (1637), On posa solennellement sur le front de la statue de la sainte Vierge une couronne; dès lors le palais ducal devint le palais royal, et le doge, au grand jour de son couronnement, montra au peuple ravi le manteau des rois et le diadème. Ces mesures assez puériles tendaient à un but auquel la vaine et cérémonieuse Italie trouvait une réelle importance. Gênes déchue ambitionnait auprès des autres États un traitement honorifique égal à celui qu’on ne contestait pas à la république des Vénitiens toujours considérée comme puissante.

Quelques cours, comme celle de France, se prêtaient à cette prétention: mais Gênes briguait à Vienne les honneurs royaux; surtout à Rome l’admission des ambassadeurs de la république dans la salle royale13, et on ne pouvait l’obtenir. Nous verrons le gouvernement de Gênes poursuivre un siècle entier cette entreprise avec la ténacité et les sacrifices qu’auraient mérités les avantages politiques les plus solides. Nous la verrons acheter à haut prix la condescendance impériale, et toujours échouer à la cour romaine.

 

Et cependant, dans son propre sein, le gouvernement ne pouvait empêcher l’archevêque de Gênes renouvelant une querelle déjà ancienne, de faire à la seigneurie l’affront de hausser son siège épiscopal à l’église au-dessus du trône du doge; querelle misérable sans doute, mais symbolique, si l’on peut parler ainsi. Le prince de l’Église prétendait être plus que le chef de la république. Les archevêques se regardaient comme les pasteurs d’un troupeau et non comme les sujets de l’État. Ils affectaient non-seulement l’indépendance envers le gouvernement laïque, mais le droit à une juridiction pleine et entière qu’ils ne tenaient que de Rome et qu’ils s’étudiaient à étendre. Cette juridiction avait ses juges, ses sbires, ses prisons à l’archevêché. Elle tentait parfois de faire des décrets comme le sénat; de statuer des peines contre l’inobservance des fêtes contre les concubinaires et autres pécheurs. Un noble surpris dans une débauche fut ainsi condamné à l’amende, et les huissiers de l’officialité ne craignirent pas d’aller chez lui pour saisir ses meubles. Il les fit chasser de son palais, et l’affaire se compliqua de cette prétendue rébellion. La justice civile, à son tour, avait arrêté un particulier porteur d’armes défendues; celui-ci déclara que sous son vêtement laïque il était prêtre, et la rote, craignant d’outrepasser sa compétence, suspendit sa procédure. L’archevêque, aussitôt, envoya à la prison pour que le détenu lui fût livré, et s’indigna que les gardiens osassent attendre un ordre de l’autorité pour le lui rendre. Il s’emporta jusqu’à prononcer des excommunications. Mais le gouvernement n’était pas disposé à céder; on résista. On expédia le chancelier de la république à Rome; il y porta de telles plaintes que l’archevêque y fut appelé et retenu longtemps, ce qui fit tomber le scandale.

 

(1664) On vit même plusieurs fois la république se départir du scrupule d’offenser Rome, et de cette obéissance craintive que les papes avaient si longtemps attendue de ses humbles respects. Le cardinal Impériale, mêlé à Rome dans la querelle de M. de Créqui, s’était retiré à Gênes où son séjour déplaisait à Louis XIV. Les inquisiteurs d’État ne craignirent pas de lui intimer l’ordre de se retirer. Il résista, et ne manqua pas de nier le droit de l’expulser sans l’aveu du saint-père. Le sénat envoya chez lui la force armée. Il ne l’attendit pas et disparut. Un de ses frères était alors sénateur. Compromis par la vivacité avec laquelle il avait soutenu la résistance du cardinal, il reçut l’ordre de se rendre en prison. Il désobéit et prit la fuite. Des explications survinrent qui satisfirent la cour de France; le cardinal fut rappelé de son exil. Le sénateur rentra à la recommandation du roi, mais le pape ne cessa point de se ressentir de cette offense.

 

(1669) La république, bientôt après, se fit à elle-même une justice éclatante qui excita bien d’autres plaintes. L’inquisiteur de Gênes était un dominicain envoyé de Rome et nommé directement par le pape. Suivant les conditions faites en 1535, il n’y avait à Gênes qu’un seul inquisiteur, et il ne pouvait prononcer qu’avec le concours d’assistants choisis par le gouvernement, docteurs en théologie ou en droit, religieux et séculiers par moitié. Mais l’inquisiteur tendait à agir par lui-même, par l’autorité propre au saint-office et non par cette sorte de délégation fit de tolérance. De fréquentes contestations s’étaient élevées à l’occasion de tentatives de cette nature. La dernière amena un éclat singulier. L’inquisiteur s’était avisé de faire afficher dans Gênes, de son autorité privée, des prohibitions de livres défendus par l’index de la congrégation romaine. La république en fut blessée. Les collèges prirent d’abord l’avis de leurs théologiens; puis ils firent leur rapport au petit conseil, où l’on délibéra qu’on expulserait l’inquisiteur. Trois sénateurs furent chargés de le faire comparaître, et de lui intimer cet ordre, en présence de deux autres dominicains, afin, lui dit-on, que leur témoignage l’empêchât de faire au pape des récits mensongers, comme il en avait la coutume. Cette déclaration ne se passa pas sans produire une scène aussi ridicule que violente. Dès les premiers mots l’inquisiteur s’écria, interrompit la lecture par ses clameurs. Il se boucha les oreilles pour que l’intimation qu’on prétendait lui faire n’arrivât pas jusqu’à lui; il tenta de s’y soustraire par la fuite; retenu, il protesta et déclara l’assistance excommuniée. On le garda à vue; on assembla de nouveau les théologiens du pays; sur leurs avis on réunit encore le consiglietto; et, les consciences toutes bien rassurées, le prisonnier, sous une bonne escorte de soldats allemands du palais, pour le garantir, lui dit-on, de la colère du peuple, fut expédié la nuit même au delà des frontières14.

 

CHAPITRE IV.

Guerre avec Charles-Emmanuel II, duc de Savoie. - Griefs de Louis XIV

contre la république. - Bombardement de Gênes. - Soumission.

 

Ce n’est pas seulement envers la cour de Rome, ou pour tenir tête à ses adhérents, que la république eut besoin de fermeté. Elle éprouva une violence inouïe de la part du gouvernement espagnol dont la politique aurait dû plus que jamais ménager un pays où il trouvait tant de crédit et de ressources. La hauteur et l’indépendance des gouverneurs de Milan firent mettre en oubli tous les motifs de bienveillance et amenèrent une catastrophe. L’Espagne conservait Final au détriment des droits que les Génois croyaient y avoir. On rêvait à Madrid ou plutôt à Milan le projet de creuser sur ce point du rivage ligurien un vaste port qui absorberait le commerce de Gênes. En attendant, on y faisait la contrebande du sel, qu’on fournissait aux populations génoises environnantes. Il arrivait fréquemment de Madrid des ordres qui défendaient d’empiéter sur les droits de la république, mais les officiers de Milan n’en tenaient compte. Les habitants de Final à leur tour, ne se souvenant plus d’être Génois, et se prévalant de la protection intéressée de leurs maîtres actuels, couvraient la mer de leurs embarcations; dans les rades génoises qu’ils fréquentaient, ils bravaient les règlements de la police sanitaire. Si l’on procédait contre eux, ils usaient de représailles de leur autorité privée. Ils faisaient des prises sur les Génois. Deux commissaires de la république et deux galères furent envoyés pour protéger la navigation (1654). Quelques barques de Final furent prises ou brûlées: elles étaient en contravention flagrante aux règles ordinaires.

Sur ces nouvelles le gouvernement de Milan dépêche un officier de justice qui, à peine parvenu à Final, s’avise de traiter de piraterie les mesures des Génois, et lance une vaine condamnation à mort contre les commissaires du sénat qui ont procédé et contre les capitaines des galères qui saisissent ou visitent les bâtiments. En représailles de cette folle procédure la république condamne le commissaire milanais ridiculement à la peine capitale par contumace. On tenait en prison un patron de Final sous une sentence non exécutée qui le condamnait aux galères: on l’y envoie réellement.

 

Alors le gouverneur de Milan ne voit rien de mieux à faire que d’obtenir secrètement de Madrid un ordre qui met en séquestre, le même jour, tous les biens des Génois existant non-seulement dans le Milanais, mais dans les royaumes de Naples et de Sicile. Là, tout fut saisi à la fois, les fiefs, les récoltes, les fermages, les créances sur l’État ou les dépôts dans les caisses publiques, maisons, magasins et navires (1654). Ainsi l’on séquestra cent fois peut-être plus que tout Final ne pouvait valoir.

Il fallut recourir aux supplications pour que les propriétaires les plus opulents, les marchands les plus accrédités, obtinssent sur ce qu’on leur détenait quelque faible prélèvement pour le pain journalier de leurs familles.

 

Frappée d’un coup si violent par une main qui devait être amie, la république ne s’abattit point et conserva quelque dignité. Elle défendit tout commerce avec les sujets de l’Espagne. Elle rappela tous les officiers, tous les matelots qui servaient à l’étranger; ce qui était dépeupler la marine de ses oppresseurs. Elle défendit la sortie des capitaux, dans l’intention de leur ôter leurs ressources ordinaires. Elle répandait dans toutes les cours ses protestations et ses plaintes. Une ambassade qu’elle dépêcha à Madrid y fut d’abord mal reçue: sur les premières nouvelles de ce mauvais succès on chercha quelque chose de plus que des médiateurs: on pensa à un traité d’étroite alliance avec la France, de nouveau en guerre avec l’Espagne. M. de Lyonne, en passant pour se rendre à son ambassade de Rome, offrit la protection du roi et encouragea les Génois à résister à l’injustice. Ces démarches ne furent pas inconnues à Madrid; elles y amenèrent d’autres réflexions. On y sentit enfin l’énorme disproportion des mesures prises aux griefs imputés. On s’aperçut du préjudice qu’on se portait en privant l’Espagne, ses villes et ses flottes, de tant de Génois industrieux et laborieux qui suppléaient à l’indolence des gens du pays. On apprécia la nécessité d’avoir le port de Gênes pour la station et le refuge des galères espagnoles. On se souvint surtout de l’infatigable confiance de ces prêteurs génois que rien encore n’avait pu dégoûter d’ouvrir leurs bourses. Les séquestres furent levés; on annula de part et d’autre toutes les procédures; les rapports de Final avec Gênes restèrent sur l’ancien pied, c’est-à-dire qu’une grande querelle demeura tacitement ajournée; et la réconciliation ne fut pas sans honneur et sans profit pour la république. Elle fit à Lyonne d’assez vains remercîments1.

 

(1655) Un incident beaucoup moindre, mais assez singulier, lui valut une satisfaction d’une autre espèce: à Marseille, le peuple, irrité de se voir braver par des corsaires barbaresques, presque à la bouche du port, s’empara tumultuairement d’une galère génoise qui se trouvait à l’ancre, s’y jeta en foule et s’en servit pour aller donner une chasse inutile à ces écumeurs de mer. La galère fut ramenée saine et sauve; mais la république se plaignit à Paris de cette voie de fait. Le cardinal Mazarin exigea qu’il en fût fait justice. Les consuls de Marseille écrivirent au sénat de Gênes; ils excusèrent sur l’aveugle transport de la populace un acte que les magistrats avec tous les habitants honnêtes désavouaient hautement. Un envoyé, député de la ville, vint à cette occasion renouveler l’ancienne amitié qui unissait autrefois les deux cités. Il fut reçu avec de grands honneurs. Il s’exprima devant le gouvernement en magnifiques termes oratoires. Le doge et les collèges donnèrent des réponses dans le même esprit, et s’engagèrent à solliciter eux-mêmes à Paris le pardon des coupables.

 

Malheureusement Louis XIV, quand il eut pris en main les rênes de son gouvernement, ne fut pas si bien disposé pour la république.

 

D’abord, les Génois ayant entrepris de renouveler des relations longtemps interrompues avec la Turquie, et de faire admettre leur pavillon à Constantinople, la France, d’après les règles d’une politique assez usitée, leur rendit autant de mauvais services qu’elle put. Ses capitulations avec la Porte ottomane lui donnaient le droit de protéger non-seulement les pèlerins, mais aussi les commerçants des États chrétiens, qui n’avaient pas de traité de paix avec le sultan. Sa bannière avait le privilège de leur servir de sauvegarde, et elle avait ainsi intérêt à s’opposer à de nouveaux traités qui lui enlevaient des protégés et lui donnaient des concurrents. Les Anglais jouissaient d’une ancienne alliance; ils venaient d’en obtenir la confirmation, grand sujet de jalousie; car ils prétendaient avoir les mêmes droits que la France, et vendre leur patronage aux Hollandais; ceux-ci, quelques années après, à la paix de Ryswick, se réservaient encore que la France leur conserverait sous son pavillon leur participation à ses privilèges commerciaux au Levant.

 

(1665) C’est au milieu de ces rivalités intéressées que les Génois, sans bruit, eurent l’habileté de dérober en quelque sorte une concession inattendue. Dans un voyage entrepris par un goût d’exploration, un de leurs nobles, Jean-Augustin Durazzo, conçut l’idée de faire reprendre à la marine et au commerce de sa patrie des rapports, source autrefois d’opulence et encore très-profitables. Le gouvernement de Gênes, qui observait tristement le déclin de l’activité mercantile du pays, adopta avec ardeur cette vue patriotique. Durazzo retourna au Levant muni d’amples pouvoirs; mais il n’y alla qu’en se glissant dans la suite d’une ambassade autrichienne, en sorte que sa mission resta cachée. Aussi délié que zélé, il sut se procurer des appuis. Un renégat, interprète en faveur, né sur le sol de la Ligurie, n’avait pas oublié l’amour de la terre natale. Il servit Durazzo, et lui donna accès auprès du vizir. Une négociation secrète s’établit; le traité qu’on venait d’accorder aux Anglais servit de modèle. La convention signée, Durazzo se hâta d’aller la porter à la ratification, et bientôt il fut renvoyé (1666) à Constantinople en qualité d’ambassadeur, conduisant avec lui un résident, un consul pour Smyrne, et porteur de riches présents pour le sultan et pour ses ministres.

 

Quand l’ambassadeur de France fut informé de ce qui se passait, il n’oublia rien pour faire rompre le traité. N’ayant pu y réussir, il protesta: il ne communiqua en aucune manière avec la légation génoise. Il travailla pour faire manquer l’audience solennelle qui était réservée à celle-ci. Elle eut lieu enfin à Andrinople avec beaucoup de pompe.

Durazzo rentra à Gênes content d’un tel succès de sa dextérité. Cependant le commerce n’y gagna guère, la navigation génoise ne s’en releva pas mieux de sa décadence. L’admission de son pavillon aux Dardanelles ne la garantissait pas de l’attaque des corsaires barbaresques; en un mot, la négociation de Durazzo ne porta ni à Gênes autant de profit, ni à Marseille autant de préjudice qu’on l’avait craint chez les Français2.