Histoire de la République de Gênes

Emile Vincens · Chapitre 11 sur 13 · partie 3/3

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Histoire de la République de Gênes

Le duc de Savoie Charles-Emmanuel II n’avait…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

Pour appuyer les demandes d’argent, il étend ses troupes dans l’enceinte des murs. Ses officiers se répandent dans la ville et la parcourent: ils entrent à cheval jusque dans l’enclos du port franc, menaçant, effrayant et prenant ostensiblement leurs mesures pour leur établissement en ville.

Le général annonce avec dérision que son âme est si sensible, quoi qu’on en dise, que, quand il enverra ses troupes à discrétion dans Gênes, il n’aura pas le coeur d’y entrer et d’être témoin des calamités qui pourront s’ensuivre.

 

Enfin, par une dernière entreprise, les Autrichiens veulent enlever l’artillerie. Ils avaient poursuivi l’armée ennemie jusqu’au delà du Var, ils envahissaient la Provence, et ils voulaient faire servir les canons et les mortiers de Gênes au siège d’Antibes. Ils daignèrent d’abord les demander au sénat: la réponse, conforme aux circonstances et surtout à l’esprit de ce corps, fut qu’il ne donnerait point l’artillerie, mais qu’il ne saurait empêcher de la prendre. Botta ne tarda pas à la faire enlever. On la conduisit au port, où elle était embarquée. Ce spectacle était odieux aux citoyens: la mesure était comble et un léger accident la fit verser.

 

Le 5 décembre, à la chute du jour, un mortier pris sur les remparts était conduit par une escorte peu nombreuse à travers une rue étroite au milieu d’un quartier populaire nommé Portoria, le plus éloigné de la porte Saint-Thomas, où les Allemands avaient leur poste. Le pavé céda sous le poids: il fallut s’arrêter et employer la force des bras pour retirer l’affût de l’ornière. L’accident avait attiré beaucoup de curieux; les Allemands voulurent les obliger à prêter la main à l’ouvrage. Chacun s’y refusant, ils eurent l’imprudence d’employer le bâton pour contraindre les plus voisins. Les esprits s’exaspérèrent à cette violence. Un jeune homme crie aux assistants: Voulez-vous que je commence3? et il lance une pierre sur un soldat. C’est le signal de l’émeute, de la révolution. Une grêle imprévue de pierres chasse l’escorte; elle s’avance le sabre à la main: mais les flots du peuple grossissent, les cailloux volent, les Allemands fuient jusqu’à leur poste sans plus regarder en arrière. Tandis qu’on court donner avis de cet événement à leur chef, qu’il balance sur le parti à prendre et qu’un temps précieux est perdu, les cris d’armes!

de liberté! de vive Marie protectrice de Gênes! circulent de quartier en quartier et soulèvent tous le bas peuple. On court en foule au palais; on demande des armes. Le sénat tremblant les refuse; il se cantonne, il ferme ses portes et parlemente au guichet avec ceux qui se présentent comme les chefs de l’insurrection. On les exhorte à la prudence: on leur remontre l’impossibilité de résister, et les suites fatales d’une démarche hasardée. On voyait bien que ceux qui parlaient ainsi craignaient surtout d’être personnellement responsables de l’énergie de leurs concitoyens. Une pluie abondante et la nuit dissipèrent la foule.

Le gouvernement en profita pour dépêcher au général Botta un de ses membres expressément chargé de désavouer le peuple en implorant son pardon. Cependant l’émeute recommence avec le jour. Botta envoie cent grenadiers pour enlever le mortier resté sur la place. A moitié chemin, ils sont assaillis par la foule. Les pierres pleuvent et cette troupe armée fuit devant un peuple désarmé. Alors de tous les quartiers on se reporte au palais. On demande des armes, on rejette les conseils et les supplications du sénat; on l’accuse de lâcheté. Il est permis de croire cependant que dès lors le gouvernement, sans avouer le peuple, mais assuré qu’il se levait tout entier, commençait à fonder quelques espérances sur cette insurrection. Aussi bien, il n’était plus temps d’être excusé auprès des Autrichiens. Les relations populaires disent bien que la noblesse refusa de livrer des armes et ne prit aucune part à la guerre; celles que les nobles publièrent à la même époque le disent de même: l’événement était trop récent, on s’était trop épuisé en désaveux auprès de l’Autriche, pour accepter une part à la gloire. Il est certain encore qu’au moment dont nous parlons le peuple ayant entrepris d’escalader l’arsenal, qui était dans le palais même, le sénat fit enlever les échelles. Mais une tradition unanime assure que tandis que le doge refusait des armes, ses huissiers, du fond de la salle, criaient au peuple où il en trouverait des dépôts. On y courut. Au bout de quelques heures, un peuple nombreux se montra bien armé, disposé à une guerre réelle, et d’abord à assiéger la porte intérieure de Saint-Thomas pour en chasser les Allemands. Des piquets de cavalerie que ceux-ci avaient fait entrer dans la ville pour dissiper les rassemblements furent partout repoussés et laissèrent quelques hommes sur le carreau. Ce fut le premier essai et le premier encouragement des armes génoises.

 

La porte Saint-Thomas, voisine de la mer, tient, du côté de la terre, au penchant d’une colline médiocrement élevée, mais rapide, qui entoure un tiers de la ville. C’est la portion où il existe un simulacre d’enceinte intérieure. A quelque distance de la porte, ces hauteurs sont immédiates sur les plus beaux édifices de Gênes. La célérité des mouvements du peuple ne laissa pas le temps aux Autrichiens de s’emparer de ces postes.

Par des montées taillées dans le roc, par des escaliers où les hommes ne passent qu’à peine, les Génois transportèrent à force de bras de gros canons et établirent sur la crête une batterie qui fermait les passages à l’ennemi. Les Autrichiens, à leur tour, élevèrent quelques canons sur la portion de cette même hauteur la plus voisine de leur poste. De là, ils enfilaient la place et la grande rue qui conduit à la porte. Ces deux batteries tiraient sans cesse l’une sur l’autre. Les Autrichiens occupaient aussi dans l’intérieur l’église et le clocher de Saint-Jean fermant une étroite issue qui conduit encore à la porte. C’est ainsi que les deux partis étaient en présence du 6 au 10 décembre.

 

Ces journées se passèrent en pourparlers. Botta avait-il trop peu de force? Manqua-t-il de courage? Il est certain qu’il négligea tout ce qu’il fallait pour intimider la ville. Il en avait les moyens, s’il est vrai, comme le disent les relations génoises les plus accréditées, qu’il disposait de quinze bataillons, de cinq cents hommes de cavalerie régulière et de mille cinq cents Croates. Le sénat avait envoyé dans les vallées des proclamations dans le sens de son ancien esprit pour défendre de sonner le tocsin et de prendre les armes. Les habitants de la Polcevera obéirent, et par là Botta eut la facilité de concentrer toutes ses forces vers Gênes. Un petit corps se répandit dans la vallée du Bisagno, pour attaquer le peuple à l’opposite de ses mouvements actuels sur la porte Saint-Thomas. Mais les paysans de ce côté se soulevèrent et mirent en fuite cette troupe. Des députés du gouvernement allaient d’heure en heure assurer Botta des efforts de la noblesse pour calmer la sédition. Tantôt il répondait qu’il méprisait le soulèvement de la populace, mais que c’était aux sénateurs à penser qu’ils en répondraient sur leurs têtes; tantôt il exigeait que, tandis qu’il attaquait le peuple de front, le gouvernement le fît prendre à dos et charger par ses propres soldats, et les narrateurs de la noblesse exaltent le généreux refus du sénat à cette proposition plus ridicule qu’odieuse. Cependant l’incertitude et la crainte se manifestaient de plus en plus chez le général, en même temps que la contenance du peuple, de plus en plus ferme, relevait le courage des sénateurs. Botta vient chercher lui-même les moyens de conciliation: il se rapproche; il se rend au palais du prince Doria, à la vue et au dehors de la porte Saint-Thomas. Il demande un armistice pour quelques heures. Il l’obtient; il négocie. Les Génois font demander par les députés du sénat la restitution des portes; qu’on n’enlève plus d’artillerie; que les impositions cessent. Botta paraît céder: il consent à rendre la porte Saint-Thomas. Mais l’équivoque est sentie, et, faisant allusion à l’explication violente que le général avait donnée à la capitulation de la ville, Augustin Lomelin lui répond en souriant que le peuple veut les portes et non la porte. Il lui déclare qu’il faut évacuer toute l’enceinte, laisser libre la ville entière, que les citoyens de tous les rangs sont désormais en armes, et que jamais avec plus d’enthousiasme voeu plus unanime de vaincre ou de mourir n’a été sur le point de s’accomplir. Botta s’emporte et veut retenir prisonniers les députés. Lomelin répond froidement qu’ils se féliciteront d’avoir plus longtemps l’honneur d’être ses commensaux. Cependant le général balançait encore; un religieux, ami de sa famille, l’avait ébranlé. Il demandait si, en sortant de la ville, il pourrait s’assurer de n’être point poursuivi. Mais son irrésolution lui fait rejeter les partis offerts. L’heure de l’armistice s’écoule; le négociateur se retire en criant au peuple: Il n’est plus temps! braves gens, aidez-vous vous-mêmes! A l’instant deux coups de canon de la batterie autrichienne donnent le signal des hostilités. De toute part le tocsin sonne. Le peuple se précipite par toutes les rues qui conduisent vers Saint-Thomas.

L’église Saint-Jean est forcée. Sa garnison est prisonnière. On court à la porte. Botta, qui était au dehors, est légèrement blessé d’un coup tiré de la hauteur. Il se retire en ordonnant que la porte soit évacuée.

Elle est enlevée par les Génois avant que les Allemands aient fait leur retraite: une portion de la garde se rend aux vainqueurs. Le reste, en se repliant, se dispose à tenir entre les deux murailles. Mais tout le peuple, sorti de la ville par les derrières, se montre en armes de toutes parts et s’étend sur les collines qui forment la grande enceinte. De l’extérieur les paysans donnent la main aux citoyens. Quelques troupes irrégulières tentent un vain effort contre la multitude. Elle enlève tous les postes: elle domine la porte de la Lanterne: l’ennemi près d’être coupé, canonné dans sa position le long de la mer par les batteries opposées du môle, cède et se retire enfin. Les Génois lèvent les ponts, ferment les portes, et, vainqueurs, ils se voient en possession de leur liberté et de leur ville. Ils se livrent aux transports de l’allégresse; à l’ivresse d’une victoire inattendue, gagnée sur des soldats par des bourgeois sans chefs, sans partage, sans exemple. Un malheureux domestique d’auberge, Jean Carbone, blessé, est porté en triomphe au palais, tenant en main l’honorable trophée des clefs de la porte Saint-Thomas qu’il avait arrachées. Il les présente au doge, au sénat assemblé, et leur crie: «Vous les aviez données à l’ennemi; nous les avons reprises au prix de notre sang: gardez-les mieux à l’avenir!» On sourit de pitié quand on voit les historiens de la noblesse travestir cette harangue éloquente en tendres protestations de respect et d’amour terminées par la demande d’un pardon pour les irrégularités que le peuple pouvait avoir commises en se sauvant lui-même!

 

La terreur panique dont son énergie avait frappé les ennemis ne rend pas trop invraisemblables les relations qui ne font monter qu’à quarante morts ou blessés la perte des Génois à l’attaque de la porte. Les escarmouches des journées précédentes n’avaient pas été beaucoup plus sanglantes.

 

CHAPITRE III.

Rétablissement du gouvernement après l’insurrection.

 

Les habitants des campagnes suivant partout l’exemple de ceux de la ville, Botta, harcelé de toutes parts, ne se crut pas en sûreté. Il repassa la Bocchetta avec précipitation. Ses hôpitaux furent abandonnés.

Des bataillons épars, enveloppés, rendirent leurs drapeaux et leurs armes. On conduisit prisonniers à Gênes plus de cent officiers et trois mille cinq cents soldats. Le peuple, qui venait de faire avec tant de courage et de bonheur l’apprentissage de la guerre, se livra avec la même ardeur au pillage des magasins et des bagages.

 

Le fond de cette foule armée était composé des classes les plus infimes; et ceux qui se distinguaient par la bravoure n’étaient pas toujours les plus recommandables par l’état, la conduite et les moeurs. Les artisans notables, la petite bourgeoisie, quelques personnes considérables, s’étaient réunies à mesure; mais ceux qui avaient donné l’exemple avaient retenu l’autorité que les premiers ils s’étaient arrogée. Dans l’action, l’impulsion une fois donnée, un esprit public que la crise avait développé entraînait les citoyens dans une unanimité d’intention qui suppléait au défaut de chefs réels ou au peu de confiance que ceux qui en avaient pris le rôle auraient mérité. Mais après le premier péril, quelle était la position singulière et délicate de cette grande ville? Au dehors, un ennemi furieux de sa disgrâce campait encore à une journée de distance et menaçait Gênes de grandes forces que la Lombardie pouvait lui fournir: il tenait la ville de Savone et en assiégeait la citadelle. Le patrice Adorne, plus déterminé que le sénat ne l’avait été dans Gênes, avait refusé de la rendre: mais il était réduit à l’extrémité. Peu après, l’ardeur du pillage d’un magasin ayant fait débander dans Saint-Pierre d’Arène un secours populaire qu’il attendait de Gênes, ce brave gouverneur fut obligé de rendre la place. Au dedans, plus Gênes avait de citoyens armés et plus ils étaient enflammés par le succès, plus il y avait de confusion et d’anarchie. On ne voulait plus reconnaître les ordres du gouvernement; lui-même craignait d’en donner. La noblesse était devenue odieuse et par ce qu’elle avait fait et par ce qu’elle avait refusé de faire. Plusieurs de ses membres avaient satisfait à leur bravoure personnelle en se mêlant au peuple; et probablement leur zèle était conforme à la politique du corps. Mais cette politique avait été si secrète et si peu avouée que ceux des nobles qui prirent les armes le firent sous le déguisement de mariniers. La porte de toutes les maisons nobles avait été fermée au peuple et soigneusement barricadée, soit par défiance de ces défenseurs volontaires de la patrie, soit par crainte de se compromettre envers l’ennemi en leur assurant des asiles ou en leur donnant des secours. Après l’événement cette précaution injurieuse fut violemment reprochée à la noblesse. On regarda les nobles comme des ennemis irrémissiblement atteints d’un coupable égoïsme, indignes de gouverner et de défendre la ville. Les chefs populaires s’étaient emparés pendant l’émeute du palais de l’université (ou collège des jésuites). Ils y fixèrent leur conseil de guerre et y prolongèrent leur empire sous le nom de quartier général. Un courtier, des boutiquiers, étaient les plus distingués de ceux qui le composèrent. Des tapissiers, des cordonniers, un portefaix et le fameux garçon d’auberge furent les membres de ce conseil tout-puissant. Ils se nommèrent les défenseurs de la liberté; ils donnèrent des ordres et des patentes, et loin de supposer que l’autorité du sénat existât encore, de leur autorité privée ils abolirent les impositions publiques, les octrois, les gabelles; ils s’emparèrent de tout le gouvernement.

 

Cette autorité prise par une réunion spontanée d’un petit nombre d’hommes courageux, mais peu faits pour administrer une république, fut bientôt suspecte. Mille sujets de terreur ou d’inquiétude rendirent fâcheuse leur administration. Les vivres manquaient. Les vaisseaux anglais, les corsaires du roi de Sardaigne, rendaient aux bâtiments génois l’entrée du port difficile et casuelle. Ce grand nombre de gens armés, sans discipline, exigeait impérieusement et dilapidait indiscrètement les subsistances. Toutes les caisses étaient vides et l’on avait détourné, pour flatter le peuple, les sources qui les remplissaient autrefois. Le butin fait sur les Allemands offrait une ressource; mais ce fut un sujet de vexations odieuses. Des patrouilles sans ordre et sans aveu violaient tous les domiciles sous prétexte de rechercher les dépôts appartenant à l’ennemi. Le premier jour on restitua fidèlement ce qui avait été pris sur les citoyens en croyant enlever des propriétés ennemies: mais bientôt tout ce qu’on put prendre fut de bonne prise, et tout homme armé s’arrogea le droit de piller à son profit, au nom de la patrie. Tout magasin bien pourvu était suspect d’être un magasin allemand. On rançonnait les négociants en les supposant détenteurs de sommes que les Autrichiens leur devaient avoir confiées. Enfin, le partage des dépouilles devint un sujet de discorde entre les chefs populaires. Ce fut la première occasion que la noblesse, plus habile dans l’intrigue que dans la politique extérieure ou dans la guerre, saisit avec dextérité pour reprendre le terrain qu’elle avait perdu.

 

Le gouvernement, qui voyait ses pouvoirs envahis et la confiance aliénée, dissimulait et attendait. Ne pouvant s’opposer au torrent populaire, craignant les transactions avec le peuple et les concessions forcées, ne voulant pas offrir aux actes de cette nouvelle autorité une sanction qui aurait peut-être été rejetée avec mépris, il semblait vouloir se faire oublier. Le sénat même ne s’assemblait plus, sous prétexte que, par la dispersion de ses membres, on ne trouvait pas à le réunir en nombre légal. Mais il faisait partir des agents secrets pour les cours de France et d’Espagne. Il tentait même, mais inutilement, de faire arriver un de ses négociateurs auprès du cabinet de Londres. Surtout il avait les yeux ouverts sur ce qui se passait dans le peuple, et sa vigilance égalait sa circonspection.

 

Peu de jours après la victoire, on fit réclamer une assemblée générale des citoyens, et les chefs populaires furent obligés de la convoquer.

Elle fut tenue tumultuairement en plein air sur la place de l’Annonciade: les propriétaires, la bourgeoisie n’abandonnèrent pas cette assemblée à la populace. Il y fut résolu que la défense et le soin de la république seraient confiés à un corps de députés de toutes les classes, hormis de la noblesse formellement exclue. Huit avocats, notaires ou négociants, douze artisans, quatre députés des campagnes formaient ce conseil avec douze chefs populaires, comme si ces premiers conducteurs de l’émeute fussent devenus un ordre à part, à la place de la noblesse. Par le faible contingent accordé aux classes supérieures, on voit bien que les idées démocratiques dominaient encore. On délibéra une levée de quinze mille citoyens sans distinction.

 

Aussitôt que l’autorité dictatoriale eut cessé d’être exclusivement dans les mains des premiers chefs, trois quartiers populaires soulevés à la fois vinrent leur demander compte du butin, et, sur leur résistance, menacèrent d’attaquer le quartier général et sa garde. Un noble des plus considérables se trouva prêt pour s’entremettre entre les deux partis.

Pour premier résultat de ce mouvement, deux des principaux chefs furent accusés d’avoir volé à leur profit l’argenterie. Tous furent suspects, déconsidérés et la plupart emprisonnés. Le peuple suit dans le péril ceux qui marchent en avant; mais quand il croit disposer d’un intérêt pécuniaire, il sait bien passer par-dessus les préjugés et la jalousie pour distinguer la probité; ou plutôt c’est contre ses égaux qu’il tourne sa jalousie et sa méfiance. Ces chefs populaires sont à peine expulsés, on va prendre deux nobles dans leur maison; on les conduit au quartier général. «Nous ne voulons que de braves gens; guidez-nous,» telle fut la harangue de leur installation. Dans l’assemblée ainsi purgée et renforcée, il passa en résolution de demander au sénat des arbitres pour régler les différends sur le partage du butin; puis des commissaires pour veiller aux rations et aux approvisionnements militaires. On ne se fiait qu’à la noblesse en ce qui demandait du désintéressement et de l’impartialité. Ce furent autant de nobles introduits dans le quartier général, et une correspondance fut établie qui constatait l’existence du sénat et lui rattachait l’administration de la république. Les arbitres firent décider que le butin serait consacré aux frais de la défense commune, résolution reçue avec applaudissement. En même temps, des nobles furent nommés pour présider à la réparation des fortifications de la ville destinée à soutenir un siège. Les citoyens de toutes les classes s’étant portés avec le plus beau zèle à ces travaux, tous rendirent hommage au dévouement des commissaires, éloges qui tournaient au profit de leur ordre et lui reportaient la confiance.

 

On fit un plus grand pas. A l’occasion du remplacement des chefs expulsés du quartier général, on en changea la forme. Les nobles s’y maintinrent sous le nom de conseillers des quartiers de la ville. On y conserva douze artisans d’abord tirés au sort parmi les syndics des métiers, puis parmi des représentants qu’on fit élire par ces corporations. Les douze conseillers artisans ne restaient que trois mois en place. Enfin, il siégea dans ce conseil un ou deux représentants de chacune des paroisses de la ville, dont il fut facile de diriger l’élection. On indiquait une assemblée paroissiale; elle se formait au hasard. On y proposait un candidat; une acclamation l’acceptait ou le rejetait. Presque partout cette forme d’assemblée donna pour élus des bourgeois notables. On fit promettre au peuple la plus grande déférence pour ces députés qu’il crut avoir choisis et qu’on qualifia de chefs de paroisse.

 

Quoique la noblesse, ou même le gouvernement proprement dit, eût déjà de l’influence, tous les pouvoirs se concentraient encore dans l’assemblée du quartier général. Cette assemblée se divisa en commissions et se partagea l’administration entière. Chacun de ses bureaux exerçait l’autorité d’une des magistratures de la république; seulement, on eut soin de n’usurper les noms d’aucun de ces corps en se saisissant de leurs fonctions. Mais on vit bientôt que ces commissions n’avaient été érigées que pour préparer la rentrée des magistrats qu’elles semblaient remplacer.

 

On n’oublia pas de créer un comité inquisitorial pour le procès des chefs populaires accusés de dilapidations. Cette institution ne servit qu’à amuser le peuple. Au bout de quelque temps, ces premiers soldats de la liberté sortirent obscurément de prison et personne ne parla plus d’eux.

 

Si, quand le peuple eut délivré la ville sans que les nobles eussent osé y prendre part ou avouer qu’ils y avaient concouru, il avait eu à sa tête des plébéiens honorables et surtout des hommes purs, il est probable que la masse du public eût disputé plus longtemps à la noblesse les droits que celle-ci avait laissé perdre. La constitution eût pu en être modifiée. Mais le marchand, le jurisconsulte qui avaient pris les armes ou qui se dévouaient à les porter tant que la patrie serait menacée, voulaient plier sous un sénat démagogique encore moins que devant un sénat aristocratique; obéir à des portefaix encore moins qu’à des nobles.

Ceux qui possédaient craignaient de se soumettre à ceux qui n’avaient rien, de s’abandonner à la discrétion de ceux qui, n’ayant rien, n’avaient aucun respect pour la propriété d’autrui. C’est ainsi que la restauration du gouvernement des nobles, conduite de leur part avec un art admirable, en flattant, en caressant, en promettant, en divisant, en temporisant, surtout en dépensant, éprouva tant de faveur dans cette classe mitoyenne que la noblesse avait lieu de craindre pour émule. Cette classe se livra elle-même et ne s’employa plus qu’à dissiper les préjugés dont le bas peuple avait été imbu, préjugés heureux puisque sans eux ce peuple n’aurait pas fait l’effort qui sauva la ville; et cet effort le sénat ne l’eût jamais ni commandé ni permis.

 

Les choses de ce monde n’ont qu’un temps et, s’il est permis de parler ainsi, qu’une mode. Ce n’était pas encore l’époque des penseurs qui croient, de nos jours, à la possibilité de la démocratie pure, ni des déclamateurs qui, dans leurs comptoirs ou leurs études, rêvent Athènes et Rome, ni de ces génies entreprenants qui, de bonne ou de mauvaise foi, se disent faits pour rajeunir la décrépitude des anciens pouvoirs. Il ne se trouva pas dans Gênes, chez un seul homme de quelque crédit, la pensée d’oser résister à l’impulsion qui de loin ramenait les nobles au timon de la république. Le métier d’agiter le peuple ne fut plus que le patrimoine de quelques misérables qui avaient besoin de troubles pour être quelque chose ou de pillage pour subsister. Cependant les esprits étaient encore tellement agités que ce n’était pas trop de toutes les précautions prises pour remonter lentement la machine. Quoique la restauration avançât à grands pas, il n’aurait pas été sûr d’avouer le but proposé; le moindre incident remettait les nobles dans les transes, et la ville dans le trouble et l’anarchie.

 

Parmi les moyens employés pour l’attaque et pour la défense, on n’épargnait par les calomnies. Tout citoyen qui élevait la voix dans un sens opposé à la noblesse était, suivant elle, un pensionnaire de l’ennemi chargé de semer la division dans Gênes: suivant les factieux, la noblesse était vendue à la cour d’Autriche; elle était pressée de faire sa paix; elle l’avait déjà faite en secret; elle sacrifiait le peuple à la vengeance des généraux; sa vue unique était de ne pas perdre ses fonds placés dans la banque de Vienne. Un bruit se répand que les Allemands redescendent la Bocchetta. Tandis que les plus braves de toutes les classes courent au-devant de l’ennemi, une populace eu émeute redouble ses clameurs insensées et accuse le sénat de trahison. Trois malheureux, un poissonnier, un sbire, le fils du bourreau, se font les tribuns de ce vil peuple, demandent des armes et font voir l’usage qu’ils veulent en faire en pointant deux canons contre la porte et les murailles du palais public. «La noblesse, disaient-ils, voulait le convertir en citadelle à son usage…» Une étincelle pouvait subvertir Gênes. Que serait devenue la république si une guerre civile avait éclaté dans son sein? si le peuple, ignorant et facile à entraîner, avait entendu un pareil signal de pillage et de massacre? Quel parti auraient pu prendre les gens de bien, entre une noblesse dispersée, avilie, un sénat sans appui, et les prolétaires en tumulte faisant crouler sous leurs canons le siège du gouvernement? Et c’était ainsi que Gênes, au moment de revoir l’ennemi à ses portes, préludait à sa défense!

 

Le courage de Jacques Lomellini conjura seul la tempête. J’ai rarement occasion de nommer des hommes. J’indique l’esprit de chaque classe; et les personnages se confondent dans la foule. Mais l’homme qui a calmé une émeute furieuse, l’homme dont la résolution et l’autorité ont sauvé la ville, on aime à conserver son nom. Jacques Lomelin, noble distingué, agréable au peuple qui l’avait vu payer de sa personne à la reprise des portes, se montra seul à la foule sur la place du Palais. Il parla, il défendit la cause de son ordre et du sénat; il répondit aux calomnies; il promit, il caressa, il ébranla la multitude et la vit prête à se séparer de ses chefs factieux. Ceux-ci courent au canon pour toute réponse.

Lomelin se précipite au-devant du coup prêt à partir. Il s’écrie qu’il sera la première victime de l’erreur populaire, qu’il ne verra pas ses concitoyens attenter au sanctuaire de leur liberté et détruire ensemble le palais et le sénat, le monument de tant de siècles. Cette action généreuse gagna à sa cause tous les coeurs droits. Le peuple enleva les canons et les reconduisit à leur place. Cependant telle était encore la chaleur populaire qu’elle ne fut apaisée qu’en lui ouvrant l’arsenal. En un instant il fut vidé, beaucoup plus avec l’apparence d’un pillage que d’un armement. Les armes antiques et hors d’usage conservées comme des monuments des croisades, des guerres pisanes et vénitiennes, furent enlevées comme les armes usuelles, et on les vit immédiatement après revendues parmi le peuple à vil prix, comme un butin. Le gouvernement dissimula d’abord tout ressentiment de cette émeute: mais, peu après, les trois misérables qui l’avaient suscitée furent enlevés. Deux, jugés secrètement, furent mis à mort dans la prison. Le plus vil fut réservé pour un supplice public quand le progrès de l’opinion parut le permettre.

 

L’annonce des Allemands avait été l’effet d’une terreur panique ou un mensonge de séditieux. On put respirer. Les armes dans les mains de la multitude, l’indiscipline du peuple, étaient le principal sujet des craintes du gouvernement et du quartier général. On était menacé d’une subversion intestine et de manquer de défenseurs au besoin. Ceux que le peuple avouait pour chefs ne savaient eux-mêmes comment conduire cette tourbe. On avait fait diverses tentatives pour organiser la milice.

D’abord, à la levée indistincte de quinze mille hommes ordonnée dans les premiers temps, on avait substitué des compagnies de cent hommes par paroisse. On leur avait donné des capitaines qu’on avait fait élire comme les représentants au quartier général. Mais enfin, par une invention heureuse, on favorisa l’établissement d’une compagnie de volontaires. En s’offrant à faire le service le plus pénible et le plus dangereux, ces volontaires parurent n’avoir en vue que de soulager le peuple et les journaliers qui ne pouvaient sacrifier tout leur temps à la patrie. Cette compagnie se donna un uniforme élégant et coûteux. L’exemple fut suivi; il se forma d’autres corps semblables tous distingués par l’habit militaire. Un grand nombre de citoyens aisés se détachèrent des compagnies de paroisses pour entrer dans les corps d’élite. Toutes les professions un peu relevées, et, de proche en proche, les corps d’artisans, se donnèrent une distinction analogue. La noblesse facilita certainement cette dépense à ceux qui lui étaient dévoués. La compagnie des laquais ne fut pas la moins brillante et dut être la plus protégée.

L’uniforme sépara le public en deux classes avant que le peuple pût en murmurer. La vanité des individus fut une sorte de dissolvant sur la masse. Les compagnies de paroisses abandonnées par amour-propre, avilies par la comparaison de ces troupes brillantes, déclinèrent rapidement.

Enfin il ne resta plus à leurs officiers notables demeurés seuls qu’à se réunir eux-mêmes en une compagnie d’élite qui s’appela la compagnie des capitaines.

 

Les nobles ne furent pas les premiers à se montrer et ils ne se répandirent pas indistinctement dans ces corps. Ils en formèrent un sous le nom de Castellans où ils s’inscrivirent. Ils affectèrent de s’y réunir avec des bourgeois, mais ils n’y laissèrent entrer avec eux que des gens du palais, c’est-à-dire les plus habitués par état à dépendre de la noblesse. Avec le courage et l’autorité, la morgue commençait à renaître.

 

C’était peu d’avoir ainsi reformé l’armée; on voulut la ranger sous l’obéissance directe du gouvernement. Ci-devant, les détails militaires de la république étaient commis à une magistrature de guerre dont les membres, à tour de rôle, avec le titre de sergent d’armes et puis de général d’armes, donnaient les ordres directement aux troupes. A la première organisation du quartier général, en suivant la vue de se donner des officiers différents de ceux de la république, on avait élu un nouveau sergent d’armes. Ce fut un noble. Mais bientôt on appela insolence la sévérité de la discipline, les troupes se déposèrent, et même on le mit en prison. Or, à mesure que les compagnies volontaires furent formées, elles demandèrent les ordres au sergent d’armes de la république; c’est au palais qu’elles reçurent leurs drapeaux; et dès lors c’est au gouvernement qu’elles appartinrent.

 

Au dehors la nouvelle du soulèvement et de la victoire des Génois avait excité partout la surprise et l’admiration. La cour de France, si intéressée au succès, pour signaler la sympathie utilement, s’était empressée d’envoyer un premier secours pécuniaire sans attendre qu’il fut demandé. L’ennemi ne pouvait manquer de revenir en force pour essayer de venger son affront. Il était aussi nécessaire que juste d’organiser l’assistance à porter à Gênes pour défendre la ville et ses braves citoyens. Il fallait y faire arriver des subsides réguliers et des troupes. Mais à qui les adresser? où était, qui était maintenant le gouvernement? L’envoyé génois résidant à Paris ne parlait que du sénat, comme si rien ne fût avenu, comme si la noblesse fut encore tout l’État.

On pensait à Versailles qu’en ce moment il n’en pouvait être ainsi. La renommée avait même grossi les événements qui s’étaient passés à Gênes depuis la révolution. Le bruit avait couru que le peuple s’était créé un doge pris dans la plus basse classe. On rejetait ces calomnies; mais il importait de savoir si la ville était livrée à l’anarchie. Car si l’intérêt des opérations futures, autant que la justice et l’estime dues au courage, inspirait de secourir les Génois, s’allier avec une populace, l’aider peut-être à opprimer les nobles, se confier à une démocratie en tumulte, on y répugnait avec raison. On interrogeait le ministre de France resté à Gênes. Il répondait avec embarras et réticence. Il hésitait à recommander à la confiance de sa cour un sénat sans pouvoir et sans popularité, qui se rendait presque invisible; ou une tourbe d’hommes courageux mais sans lumières, incapables de gouverner, d’administrer, et qui, en se défiant les uns des autres en fait d’argent, ne faisaient que se rendre justice. Aussi l’envoyé n’avait-il pas balancé à délivrer au sénat les sommes venues de France. On lui dépêcha de Paris un messager secret qui pût tout entendre de lui, tout voir, et revenir rendre compte de l’état des choses. Sur ses rapports on se convainquit que la révolution était avancée, que le peuple n’avait point de chef en état de contre-balancer le pouvoir de la noblesse, que les classes mitoyennes penchaient pour elle, même involontairement et par le cours naturel des choses, les moins enclins effrayés de la domination de la glèbe et n’ayant pas besoin d’en faire une plus longue expérience; que le peuple se rangeait de jour en jour sous l’ancienne loi; que le quartier général ne serait bientôt plus qu’un instrument du sénat, un intermédiaire commode et sans danger entre le gouvernement et les citoyens armés, et que cet échafaudage serait facilement supprimé aussitôt qu’on le voudrait.

 

Cependant la jalousie n’était pas éteinte entre le gouvernement des nobles et celui des plébéiens. Tantôt le premier, se croyant trop tôt sûr de sa puissance retrouvée, annonçait imprudemment la suppression du quartier général. Tantôt le quartier général mettait au jour la prétention d’envoyer ses délégués siéger au petit conseil1. Quand on apprit que le roi de France se préparait à envoyer six mille hommes, les meneurs affectèrent de craindre qu’arrivées pour être à la disposition du sénat, ces troupes ne fussent destinées à opprimer la liberté populaire.

Ils s’offensèrent également de ce que l’argent venu de France ne leur eût pas été remis et se dépensât sans leur concours. Leurs plaintes redoublèrent quand ils apprirent que le subside serait permanent2.

L’envoyé français eut quelque peine à leur faire entendre que les troupes du roi ne se mêlaient que de défendre le pays contre les Autrichiens; que les secours généreux de la France avaient pour destination exclusive de pourvoir aux fortifications et aux munitions. Loin d’être défavorable à la cause populaire, la cour elle-même n’avait pas fort approuvé que son argent passât aux mains des nobles. Elle craignait que, soustrait aux yeux du peuple, ce sacrifice ne manquât le but en ne servant pas à maintenir et à encourager l’esprit public. Mais à livrer la somme aux chefs populaires, la dilapidation aurait été certaine; et entre les mains du sénat même, on eut lieu de croire qu’une portion des deniers, au lieu de subvenir aux besoins présents, avait été distraite pour rembourser à certains gentilshommes des avances faites pour des besoins passés. On convint enfin que l’argent serait encore remis au sénat, mais qu’on ferait savoir au public ce que le roi donnait, et qu’il serait pris en même temps des mesures pour empêcher que rien sur ce fonds ne fût détourné de sa destination3. Ces ménagements calmèrent les dernières agitations; mais cinquante ans après on trouvait encore des vieillards qui, regrettant qu’on eût perdu cette occasion de secouer le joug des nobles, accusaient les ministres de Louis XV de corruption et d’injustice pour avoir préféré la noblesse et prêté la main pour la relever.

 

Bientôt arriva dans le port une frégate française. Six officiers supérieurs, deux ingénieurs en descendirent. L’allégresse publique éclata à leur passage. Ils annoncent que les Autrichiens reculent sur Var et que l’armée française du maréchal de Belle-Ile passe ce fleuve à leur poursuite; que Gênes verra bientôt de nouveaux défenseurs. En effet, des troupes françaises et espagnoles échappées aux vaisseaux anglais, accompagnées de convois d’argent, parviennent heureusement au port; à leur tête on voit paraître le duc de Boufflers. Il se rend au palais; c’est dans la personne du doge qu’il reconnaît, qu’il félicite la république de sa glorieuse résistance. C’est avec le sénat qu’il concerte les mesures pour l’avenir4.

 

Dans les instructions données au général on lui recommandait de réunir, s’il se pouvait, la noblesse et la bourgeoisie dans un même sentiment de zèle pour le salut de la patrie. S’il y avait dissentiment invincible, il devait adhérer à celui des deux partis qui serait le plus franchement déterminé à la défense, et le plus fermement attaché à l’alliance des couronnes de France et d’Espagne. Quoique Boufflers se fût d’abord adressé au doge, il arrivait avec des préventions contre une noblesse suspecte de ménager l’Autriche par crainte ou par intérêt. Il venait aussi sous l’impression de l’éclat d’une victoire plébéienne; et flatté de l’accueil qu’il recevait, ce qui n’allait pas bien il l’attribuait à la jalousie et à la méfiance des grands envers le peuple; il se promettait de faire connaître à ce peuple toute sa propre force, et, pour en avoir l’occasion, il était impatient que l’ennemi parût. Mais après quelques semaines, son jugement fut modifié par de nouvelles observations. Il reconnut que si parmi les nobles qui concouraient au gouvernement tous ne pouvaient être également zélés, également bien intentionnés, le plus grand nombre des membres se montraient convenablement. Il les avait bien vus essayer d’abord de lui dérober une ouverture indirecte qu’ils avaient reçue pour un accommodement secret avec le roi de Sardaigne; mais il avait suffi du ton sur lequel il s’était expliqué à ce sujet, pour faire rompre ces pratiques et en finir de ces mystères, et il n’y avait plus si indifférente affaire qu’on n’en consultât avec lui. On suivait ses avis avec la plus grande déférence.

Seulement il cherchait des hommes d’État et il n’en avait rencontré encore qu’un seul5.

 

Quant au peuple, il s’apercevait que ces hommes qu’on croyait guerriers ne l’étaient nullement. Ils avaient montré dans le désespoir de la témérité et de la fureur; mais on ne pouvait compter sur eux pour une défense régulière6. «On manque dans cette foule, dit-il, des personnages supérieurs à la multitude, et ainsi il n’y a rien à négocier avec cette partie de la république.» Boufflers finit cependant par ranimer les courages; il les excita par l’émulation, il les plia à la discipline par la confiance qu’il acquit près d’eux. Ce fut son prodigieux mérite et l’amour public fut sa récompense.

 

Le général autrichien Schullembourg avait pénétré de toutes parts; Gênes était resserrée. L’ennemi avait sommé la ville plusieurs fois. Ses défenseurs avaient abandonné et repris les postes les plus voisins de ses remparts, avant même que Boufflers fût arrivé pour les défendre. Mon but n’est pas de suivre les détails de l’attaque et de cette belle défense.

Il me suffit de dire que les Génois soutinrent avec courage et discipline les fatigues d’un siège long et pénible. C’est ici leur moment honorable.

Le péril, la présence d’un ennemi qu’ils avaient bravé et chassé, Boufflers et les Français, tout ranimait l’esprit public. Et le général put alors s’apercevoir du crédit qu’il avait gagné, ainsi qu’il l’écrivait avec satisfaction. Plus de troubles dans la ville, bonne volonté constante pour marcher en campagne. Les nobles qui y parurent s’y distinguèrent; plusieurs y moururent au champ d’honneur. A cette époque, les sacrifices d’argent ne coûtèrent plus rien à la noblesse. Je ne parle pas des bijoux dont il fut de mode parmi les femmes de faire des offrandes patriotiques, ni du renoncement, que les narrateurs populaires ne peuvent s’empêcher d’admirer, des sénateurs qui se réduisaient à un seul laquais pour toute suite, et des dames qui ne se montraient plus suivies que de leurs femmes. Le patriotisme se manifestait par des signes plus certains. Les corps de métiers fournissaient tous les jours huit cents hommes pour la garde. Toutes les compagnies de volontaires étaient toujours prêtes à marcher. Les citoyens rivalisaient de bravoure et de discipline avec les soldats, les habitants des campagnes de dévouement et d’intelligence avec ceux de la ville. Le clergé même signala son courage.

Il s’était utilement et honorablement conduit dès le commencement de la crise. Ses prédications, ses directions publiques et secrètes avaient soutenu le bon esprit du peuple. Les cérémonies religieuses, les processions, les neuvaines lui plaisent: ce sont ses fêtes, on les avait multipliées dans ce but. On avait fait des voeux à tous les autels. Les prêtres avaient excité par la piété le patriotisme; et, chose remarquable, au milieu de la chaleur des deux partis, on ne voit nulle part ni la noblesse accuser le clergé d’avoir abusé contre elle de son influence, ni les populaires lui reprocher d’avoir coopéré à les remettre sous le joug. Il agit, et il semble ne l’avoir fait que dans le sens du salut de la république. Les prêtres, les religieux même offrirent de prendre les armes pour la police intérieure. Ils gardaient les prisonniers et les établissements publics; ils faisaient des patrouilles pour le bon ordre. On les vit donner sous les murs de la ville le singulier spectacle d’une légion d’ecclésiastiques sous les armes, passée solennellement en revue par l’archevêque: et, de démonstration en démonstration, les prêtres se mêlèrent fréquemment aux expéditions extérieures. L’ennemi même les distingua avec une particulière animadversion. C’est peut-être le patriotisme des ecclésiastiques qui enflamma les Autrichiens contre les saints protecteurs du pays. On trouva les madones qui étaient sur les portes ou dans les campagnes souillées, décapitées, pendues, turpitude plus superstitieuse que la confiance qu’y mettaient les Génois. Il est vrai que le peuple avait vu la Vierge écarter de sa main les boulets tirés sur la cité. Malheureusement la fureur des assiégeants se signala par des excès plus funestes. Ils étaient aux portes de la ville. Ils tenaient ces beaux villages, ou plutôt ces faubourgs magnifiques qui la prolongent des deux côtés, Saint-Pierre d’Arène, Albaro: là tous les palais superbes qui, dès le temps de Pétrarque, faisaient des environs de Gênes le plus noble séjour de l’Italie et dont les merveilles s’étaient accrues ou rajeunies de siècle en siècle, furent brûlés, démolis ou dévastés. Ceux que dessina Michel-Ange n’échappèrent pas aux vandales. Nous avons vu, après cinquante ans, les marques irréparables de cette dévastation atroce, jusqu’à ce qu’une autre guerre et de nouvelles calamités soient venues ajouter d’autres ruines à ces ruines anciennes.

 

La défense de Gênes par M. de Boufflers est un événement militaire que les gens de l’art admirent et étudient encore. Il fit toutes ses opérations à propos. Des batteries placées le long de la mer écartèrent les vaisseaux anglais qui incommodaient le rivage. Des retranchements, des forts, habilement combinés, défendirent autant qu’il était possible l’approche des hauteurs qui, sur la rive gauche du Bisagno, longent et dominent les fortifications orientales de la ville. Un moment les forces ennemies parurent l’emporter. On ne put leur fermer le Bisagno. Mais le terrain leur fut si savamment disputé qu’elles ne purent tirer aucun parti considérable de leur introduction dans cette vallée. Français, Espagnols, Génois, tous rivaux d’émulation, semblaient n’avoir qu’un même esprit et suivre sous leur chef habile une inspiration unique. Après de vains efforts, Schullembourg, ayant consumé beaucoup de temps et inutilement fatigué son armée, leva le siège de Gênes au commencement de juillet 1747.

 

Le duc de Boufflers, épuisé de fatigues et attaqué de la petite vérole7, mourut au moment même de cette retraite de l’ennemi. Sa mort fut, dans Gênes, une calamité telle qu’elle fit craindre des excès de désespoir.

Les écrivains du gouvernement assurent qu’on fut obligé d’employer l’influence secrète des prêtres auprès du peuple, pour modérer la violence de la douleur publique.

 

Le duc de Richelieu vint remplacer Boufflers. Ses instructions l’invitaient à rechercher la popularité: il lui en coûta peu pour l’obtenir. Dans ce pays qui se souvenait de l’avoir vu dans sa plus brillante jeunesse, sa dignité noble et aisée, sa gracieuse facilité de moeurs séduisirent toutes les classes et multiplièrent ses succès. Mais il était avide de gloire militaire, il avait d’avance mandé au ministre qu’il n’entendait pas qu’on ne l’envoyât à Gênes que pour y publier la paix (car on commençait à en parler alors). Cependant pendant son séjour au printemps de 1748, l’ennemi ne menaça Gênes que de loin. Richelieu perfectionna quelques ouvrages de défense. Il fit des excursions peu importantes avec des succès variés. Il disputa assez heureusement les approches, mais sans grandes opérations ni périls éminents. Le seul avantage de commander encore quand la paix fut signée ne devait pas lui mériter le titre de libérateur de Gênes. La famille de Boufflers fut inscrite sur le livre d’or des nobles de la république. Richelieu vivant, avec le même honneur, eut une statue; et le même jour le bâton de maréchal lui arrivait de France. Le courtisan hérita des lauriers qui appartenaient au guerrier.

 

La paix vint enfin. Après des préliminaires signés le 30 avril 1748, le traité d’Aix-la-Chapelle fut conclu le 18 octobre. Les Génois y furent compris. On leur rendit ce qu’on occupait encore de leur territoire, Savone et Final, ce premier sujet de leur querelle8. On eut soin de stipuler que les pays frappés de contributions et que le sort de la guerre avait délivrés de l’occupation de l’ennemi seraient affranchis de toute demande pour le reliquat non acquitté; que Gênes et les Génois retourneraient dans la jouissance de leurs revenus à la banque de Vienne.

Contre la teneur d’une stipulation si explicite, les ministres autrichiens essayèrent de les frustrer de leurs capitaux: et ce fut par un ridicule sophisme de légiste. Au moment, disaient-ils, que les Allemands sortirent de Gênes, l’impératrice était créancière légitime des Génois du reste des contributions qu’elle avait eu le droit de leur imposer. Les Génois étaient à leur tour créanciers de l’impératrice pour des capitaux employés dans la banque publique. Quand les dettes et les créances sont réciproques entre les mêmes parties, il se fait pour chacune et à concurrence une compensation naturelle, une secrète et mutuelle extinction des dettes. Telle est, en effet, la loi civile: on n’avait pas de honte de l’appliquer aux relations politiques de deux États: et quant à la stipulation opposée qu’on venait d’insérer dans le traité de paix, elle ne devait, disait-on, se rapporter qu’à des créances existantes. Or, celles-ci compensées, confisquées, éteintes, et ne pouvant revivre, ce n’est pas elles que l’article du traité avait pu considérer. Cette chicane fut soutenue avec une longue insistance.

Heureusement que les Autrichiens faisaient d’autres difficultés non moins injustes qui intéressaient les puissances principales. La France exigea donc avec menace la fidèle exécution du traité. Par un acte solennel l’impératrice reconnut enfin le droit des créanciers génois et leur rendit de nouveaux titres à la place de ceux qu’elle avait cru annuler pour en avoir prononcé une confiscation.

 

Il resterait à parler des récompenses que le gouvernement dut accorder au peuple qui l’avait sauvé et qui lui laissait reprendre sa place; et à cet égard, les écrivains de la noblesse disent, en racontant la délivrance de la ville, qu’on remit à des temps plus calmes à récompenser Carbone et les autres populaires qui s’étaient distingués à cette époque; et ils ajoutent qu’en effet ces récompenses furent proportionnées à la reconnaissance publique. Il faut les en croire. Mais la rémunération est demeurée obscure. Quelque somme de deniers aura acquitté cette dette. La misère de ces champions, les accusations qu’ils s’attirèrent et qu’on eut grand soin de ne pas leur épargner, autorisèrent sans doute à les payer en argent et à les remettre à leur place. On voit aussi qu’en 1748 on inscrivit au livre des nobles, dans des formes et au temps ordinaires, six particuliers de la classe de ceux qui dans toute autre circonstance auraient pu prétendre également à cet honneur. On donna cette inscription comme le pris de leur assistance fidèle au quartier général, c’est-à-dire, de leur zèle à entrer dans les vues du gouvernement et à y reconduire le peuple. Les milices bourgeoises se drapèrent peu à peu.

L’uniforme les avait créées; les habits ne se renouvelèrent pas. Le gouvernement hâta la dissolution de ces corps, qui l’offusquèrent aussitôt qu’il cessa d’en avoir besoin.

 

Une suite plus intéressante de la grande crise que Gênes avait soufferte mérite d’être signalée. C’est la restauration de ses finances et de la banque de Saint-George en particulier.

 

La paix générale ayant rendu libres la navigation et le commerce, il n’est pas surprenant que Gênes ait promptement repris les avantages que sa position lui assurait, quand, tout entière à ses vrais intérêts, sans barrières fiscales et presque sans impôts, elle pouvait faire le seul trafic qui lui convienne. Elle fut de nouveau l’entrepôt des marchandises étrangères, le bureau d’un péage, si l’on peut s’exprimer ainsi, entre la mer et la haute Italie ou les régions intérieures qui y répondent. Elle fut une sorte de lien réciproque entre le Levant et les colonies espagnoles et portugaises, entre le nord et le midi, et la factorerie du commerce de toutes ces régions avec l’Italie. Son port franc fut fréquenté de nouveau, comme une foire perpétuelle ouverte à tous ces peuples. Le travail revint aux pauvres, les bénéfices aux commerçants, les intérêts aux capitalistes, les consommateurs aux propriétaires de denrées. Sans le retour de ces biens, il eût été inutile de penser au choix des moyens capables de refaire le crédit et la fortune publique.

Mais telle avait été la brèche de quelques années, que cette prospérité renaissante du commerce ne suffisait pas pour en réparer les ruines.

 

Nous avons vu que c’était dans le trésor de Saint-George qu’on avait puisé les contributions enlevées par les Autrichiens. La suspension des payements de cette banque en avait été la suite9. Cet événement compromettait à la fois le revenu des familles et des établissements de toute espèce, la fortune des citoyens entre les mains de qui les billets de Saint-George étaient répandus, et toute la circulation du commerce d’une place qui ne connaissait presque plus d’autre monnaie.