Histoire de la République de Gênes

Emile Vincens · Chapitre 2 sur 13 · partie 2/3

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Histoire de la République de Gênes

L’empereur, indifférent au fond de la querelle,…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Guy, ce roi de Jérusalem sans territoire, leur accorde et leur renouvelle des concessions étendues3. Un de ses prédécesseurs avait renoncé pour eux à l’alliance des Pisans, et s’engageait à ne pas y rentrer de cinq ans.

Le marquis de Montferrat ajoute des jardins à leurs possessions de Tyr4.

Il est à peine mort, Henri de Champagne, qui épousa sa veuve trois jours après, succède à peine à la principauté, qu’il renouvelle les privilèges des Génois, avec la faculté de bâtir une église dans Tyr et une tour dans Acre5.

 

(1150 - 1190) On voit que la politique ne leur manquait pas plus que l’activité. On naviguait, on trafiquait de tout côté, et, dans les années plus funestes de guerres et de soulèvements, l’annaliste répète volontiers que les vaisseaux marchands allèrent au trafic comme en pleine paix. On expédiait partout où la négociation pouvait être profitable. On envoyait des flottes partout où leur présence pouvait appuyer les ambassades. Un envoyé fut dépêché à Mohadin, roi des côtes d’Afrique, qui résidait à Maroc. Ce prince accorda aux Génois la paix et la liberté du commerce dans tous ses États. Les droits de douane furent réglés pour eux à 8 pour cent, excepté à Bougie où l’on percevait 10 pour cent, dont deux étaient restitués à un chancelier que la république y établit, arrangement singulier qui associait les Génois aux profits de l’impôt levé sur leurs marchands dans un port étranger: ce revenu fut affermé dans la suite parmi les ressources du trésor.

 

(1181) Nous avons déjà parlé d’un traité avec le roi more de Valence en 11496. Rodoan de Moro conclut une paix de dix ans avec Abon Ibrahim, seigneur des Baléares7. Quelques années après (1188), Lecanozze obtint du nouveau maître de ces îles des privilèges, avec les concessions d’une église, de magasins, de bain gratuit une fois la semaine, exemption de certains droits, sauvegarde et réception favorable tant en Espagne qu’au pays de Garba en Afrique. L’émir se réserva un seul point, celui de se faire justice sur les Génois qu’il trouverait parmi ses ennemis.

(1200 - 1208) En aucun temps on ne néglige de cultiver les relations avec l’Égypte. Rosso della Volta y fit un traité avec Saladin. Les successeurs de ce prince furent visités par les hommes les plus importants de la république, par Foulques de Castello, par Guillaume Spinola. Le dernier avait été demandé par le soudan; lé premier avait rapporté des présents considérables en allant solliciter la liberté de quelques prisonniers. On ne l’obtint pas, mais on se concilia la tolérance du commerce. C’est ainsi qu’après que les chrétiens eurent été chassés de la Palestine, les Génois trouvèrent des amis et des liaisons profitables parmi les Sarrasins.

 

(1201) A l’extrémité de la Syrie opposée à l’Égypte, ils obtinrent de nouveaux établissements à peu près à la même époque, et avec ces mêmes concessions qui constituaient leur colonie de la terre sainte. Des princes chrétiens, chassés par les mahométans de la grande Arménie, s’étaient retirés dans la petite. Ils avaient enlevé à l’empereur de Constantinople plusieurs villes de Cilicie. Ils briguaient la dignité royale: les Génois secondèrent, et probablement transportèrent les ambassadeurs qui allaient solliciter auprès de l’empereur d’Allemagne le titre de roi pour leur maître. Léon, de la famille des Ruppins, obtint en effet cette couronne. Ce prince et ses successeurs montrèrent leur reconnaissance envers les Génois, en leur accordant le privilège et l’autorité du consulat8.

 

Nous avons vu Gênes cultiver l’amitié de l’empereur de Constantinople et recevoir de lui des privilèges aussi magnifiques que lucratifs. Mais l’exécution n’avait pas répondu aux promesses: Ami de Morta fut envoyé pour la hâter. On demandait les établissements promis et les subsides annuels qui avaient été stipulés, et probablement des indemnités pour le dommage que l’empereur avait paisiblement laissé porter aux Génois par les Pisans. L’ambassadeur, après deux ans d’absence (1170), était attendu à Gênes, quand deux délégués de l’empereur y arrivèrent avant lui. Ils parlèrent dans les termes les plus choisis de l’amitié de leur maître, et ils étalèrent cinquante-six mille perperi qu’il envoyait aux Génois. La somme était d’un grand attrait au milieu des embarras du temps; un des traits les plus marqués du caractère génois, la méfiance, l’emporta. Il a toujours régné dans leur pays un scrupule excessif de porter atteinte au moindre droit litigieux: crainte superstitieuse, si l’on peut parler ainsi, qui introduit les conseils du légiste dans la politique et dans les transactions journalières du commerce. On refusa l’argent tant que Morta ne fut pas de retour; on le refusa encore quand, à son arrivée, il assura que l’offre des ambassadeurs n’était pas égale au dernier mot de leurs instructions. Morta, qui, à ce que raconte l’annaliste, très-bien accueilli à Constantinople, en revenait fort riche, y fut renvoyé sur les pas des ambassadeurs grecs pour ôter tout malentendu sur la quotité de l’indemnité (1180)9. Nous ne savons si l’argent fut recouvré, mais huit ou neuf ans plus tard Morta négocia encore un traité avec Alexis Comnène qui avait succédé à Manuel. Le procès-verbal de la prise de possession des établissements concédés aux Génois et la description des lieux sont conservés dans les archives de Gênes. On y trouve aussi les instructions données postérieurement à un autre ambassadeur (1201)10: il était chargé d’aller demander, avec un peu plus de facilités pour le commerce, un rabais sur les droits, et surtout de réclamer justice en faveur des Génois créanciers des Grecs. Il lui est imposé, au surplus, de rapporter au trésor six cents perperi sur les dons que lui fera l’empereur. Mais c’était le temps des sanglantes révolutions d’Alexis III, d’Isaac Lange et de l’usurpateur Murzufle. Probablement la négociation n’avança pas, et peu après, la conquête des Latins vint renverser toutes choses.

 

On voit que les hommes qui, consuls ou conseillers, s’occupaient des affaires de l’État ne manquaient ni de soin ni de vigilance. Dans une année (1163) où il n’y avait pas d’arriéré, le budget de la république se montait à six mille huit cent cinquante livres en recette et en dépense.

La somme était devenue bien médiocre pour le temps et pour la circonstance. Quand un délégué impérial vendait son appui pour deux ou trois mille livres, il est évident qu’il fallait d’autres ressources. On remarque cependant que jamais dans ces temps difficiles un parti convenable à la sûreté ou à l’honneur du pays ne manqua faute d’argent.

La bourse des particuliers suppléait sans difficulté à l’épargne épuisée, et c’est ainsi que les richesses privées servaient au bien public. Rien n’empêche de croire que, parmi les citoyens opulents, il y en eut de généreux, capables de sacrifices désintéressés à la patrie; mais communément, il fallait recourir aux emprunts; les prêteurs exigeaient des gages; ils s’emparaient des diverses branches des revenus publics afin d’assurer leurs remboursements par leurs propres mains.

 

Quand autrefois la république était bornée aux expéditions maritimes, le plus souvent elle n’avait qu’à laisser aux particuliers le soin de s’en charger. L’appât des captures espérées suscitait assez d’armateurs volontaires et d’hommes qui spéculaient sur le profit à faire en s’associant à l’entreprise. Les flottes partaient sans exiger beaucoup d’avances du trésor public. Quand on s’étendait davantage, ou quand il convenait d’aller établir des croisières qui promettaient peu de profits directs, il fallait bien que l’État armât à ses frais. A cette occasion commencèrent les emprunts. Le premier qui nous est signalé eut pour cause l’expédition d’Almérie; mais le butin de cette ville et celui de Tortose surpassèrent la dépense. Toutes les expéditions n’étaient pas si lucratives: celles de Grillo aux bouches du Rhône coûta sans produire.

Mais il n’était pas pour Gênes d’expédition maritime qui pût être aussi onéreuse que les moindres mouvements par terre. A leur occasion on voit les revenus engagés, alternativement rachetés et réengagés de nouveau.

L’approche de Barberousse, la construction des murs, la protection donnée à Barisone, la diplomatie vénale de l’empereur, exigèrent les plus grands sacrifices. Enfin, pour faire la guerre sur terre, il fallait des cavaliers; il n’y en avait point à Gênes; on en soldait en Lombardie.

Pour en fournir promptement aux Lucquois pendant l’alliance, on demandait l’assistance des marquis et des comtes de la Ligurie: ils arrivaient avec leurs suivants; or ces nobles auxiliaires ne servaient ni gratuitement, ni à peu de frais. Une de ces convocations, qui devint inutile, endetta la république de 3,000 livres.

 

On levait des collectes imposées sur les citoyens. Nous ne savons quand on commença à recourir à cette ressource; mais nous la trouvons annuelle dès 1165. L’impôt devint permanent, sa quotité resta variable; le plus souvent elle était de 6 deniers par livre (deux et demi pour cent); quelquefois elle fut de 8 deniers (trois et un tiers) et au delà. On n’explique pas si c’est sur le revenu ou sur le capital de chacun.

L’annaliste avertit quelquefois que la collecte est indépendante de la taxe des vaisseaux. On trouve aussi des années où le droit de douane est élevé à 3 deniers par livre sur la valeur des marchandises importées et de 9 deniers sur les exportations (1169). Dans certaines occasions on essaye de soumettre à la collecte Savone et Noli, sous le prétexte que ces villes sont de la compagnie de la commune de Gênes. Ces impositions devaient servir à l’amortissement des emprunts et au retrait des revenus engagés. Et telles étaient, après tout, les ressources d’une république mal dotée, mais riche en citoyens opulents, que, la guerre de Pise terminée (1185), quand la paix de Constance laissa respirer l’Italie (1186), en deux années les consuls payèrent les deux moitiés de la dette entière et libérèrent les revenus publics. Les embarras pécuniaires étaient plus faciles à faire disparaître que les factions à éteindre et leurs violences à contenir.

 

LIVRE TROISIÈME.

DISSENSIONS DES NOBLES ENTRE EUX. - INSTITUTION DU PODESTAT. - FRÉDÉRIC

II.

1160 - 1237.

 

CHAPITRE PREMIER.

Établissement du podestat.

 

En recherchant la situation du pays aux premiers moments du gouvernement échu à la noblesse, le vieux historien Caffaro nous sert encore de guide.

Dès la troisième année de la nouvelle compagnie jurée en 1157, et à laquelle nous avons cru pouvoir rapporter l’établissement aristocratique, il nous dit, sans détailler les événements, sans nommer personne, que les citoyens étaient en violente inimitié, mais que le consulat veilla si bien qu’ils n’osèrent entreprendre ni combat, ni voies de fait. L’année d’après (1161), la vigilance des consuls, tournée à remettre la paix dans la ville, leur inspira d’exiger des parties contendantes la promesse qu’on ne se livrerait point aux rixes accoutumées, et que nul ne commencerait des querelles. Dans le serment étaient stipulées de fortes peines en cas de contravention, et, dit l’historien, ceux qui, au mépris de cet engagement, prirent les armes ou insultèrent quelque membre de la compagnie payèrent, l’amende (1163): ils résistaient; mais on les y forçait en abattant leurs maisons et leurs tours, quand ils tardaient à donner satisfaction. La dernière année où Caffaro écrit encore, il loue les consuls d’avoir entretenu la concorde en défendant et en réprimant toute violence, surtout en se débarrassant des instruments de ces méfaits. Depuis plusieurs années les brigands et les sicaires avaient pullulé dans Gênes; le gouvernement les fit rechercher: un grand nombre fut arrêté et jeté à la mer. Alors on respira. Ce qui restait de fauteurs de crimes, découragé, se tint en repos tout le temps de ce consulat. Tel est le tableau que nous laisse, en prenant congé de nous, l’écrivain qui avait célébré la concorde publique florissant sous le nouvel ordre de choses.

 

La cause des troubles à ce moment était-elle dans l’opposition des populaires dépouillés de leurs droits par les nobles? Cela ne semble pas être, du moins encore; ce sont des tours que l’on rase pour punir ceux qui troublent la paix. Quand l’histoire nomme les combattants, ce sont des nobles. Si elle parle du peuple, il ne paraît qu’à la suite des chefs; ou, plus souvent, il se montre appuyant le consulat, et prêtant la main pour forcer les nobles rivaux à se désister des voies de fait. Car toutes ces dissensions procédaient par la prise d’armes, la guerre intérieure.

 

Quand des nobles ont pris le pouvoir pour eux seuls, entre eux leurs dispositions jalouses sont entretenues de jour en jour par les intrigues de la candidature, par le choc des intérêts matériels, chacun prétendant bien que le moindre avantage de sa position soit de faire pencher sous le poids de son crédit la balance de la justice. De là les injures réciproques: l’esprit de famille devient au dehors un esprit de haine et de vengeance; les alliances de parenté se changent en faction, et quand les circonstances extérieures présentent deux partis qui divisent le monde politique, le choix fait par les uns jette nécessairement les autres dans la direction opposée.

 

Deux familles ambitieuses et alliées tendaient ensemble à se saisir de la prépondérance. C’étaient les Castello et les Volta. Ouvertement dévoués à la faction impériale avant qu’elle s’appelât gibeline, ils sont parties principales dans toutes les commotions civiles. Souvent ils bravent les magistrats et provoquent la répression; et cependant on les voit, chaque année, chargés de négociations ou de commandements importants. On les trouve presque sans interruption sur les tables consulaires de la république; et, chose notable, toutes les fois que leurs noms y paraissent, ils sont à la tête de la liste. Foulques de Castello va bientôt marquer parmi les siens; c’est le premier individu que nous pouvons surprendre au milieu des menées d’une ambition flagrante.

 

Une cérémonie publique met en présence Foulques de Castello et Roland Avocato, membre d’une autre famille puissante. Ils sont l’un et l’autre à la tête de nombreux suivants. S’il y avait quelque opposition politique entre eux, on l’ignore: mais une rixe s’éleva entre les deux cortèges; l’annaliste la représente comme accidentelle et due à l’insolence de quelques jeunes gens. N’était-ce pas plutôt l’occasion saisie par deux rivaux de se braver, de se heurter, de se combattre? Car ils étaient en force et en armes. Les archers de Volta tuèrent le fils d’Avocato et avec lui deux autres nobles. La république en fut bouleversée. Peu de temps après, Marchio Volta, alors consul, paisiblement retiré à sa campagne au temps des vendanges, fut massacré par une bande de misérables sicaires.

On reconnut la main qui les conduisait, c’était la vengeance d’Avocato.

Ce fut, dit l’annaliste, le réveil de ce furieux esprit de discorde qu’on croyait endormi pour jamais; ce fut le signal de six ans de guerre civile et de dommage pour la patrie.

 

(1165) Chaque parti, chaque famille avait ses clients; et quand les chefs auraient voulu la paix, la scélératesse de leurs suivants l’aurait rompue. On faisait renouveler, tous les ans, quelques serments de concorde, et du moins on jurait des trêves. Quand on l’avait obtenu, ce serment procurait quelque répit dont les consuls profitaient pour expédier les galères aux destinations que demandait la guerre. Mais les troubles reprenaient bientôt. La république, dit l’historien, était en lambeaux, tous lui causaient des maux, nul ne pensait à son bien.

 

Enfin des consuls, plus fermes que leurs prédécesseurs, se procurèrent au dehors deux cents clients qui reconnaissaient exclusivement leurs ordres.

Ils les armèrent et les conduisirent aux maisons des Volta et des Castello; ils les y établirent en garnison malgré la résistance des maîtres; puis ils assemblèrent le peuple. Le serment que, pour cette fois, ils exigèrent des principaux citoyens exprima l’obligation de porter leurs querelles au consulat pour en ordonner paix ou guerre; le reste de l’assemblée jura de prêter main-forte contre quiconque résisterait.

 

Fort de ce soutien, on appela les chefs des partis et on leur proposa la médiation des consuls pour faciliter entre eux une réconciliation. Ils refusèrent, et demandèrent qu’avant tout les griefs réciproques fussent débattus. En consentant à les entendre, les consuls se formèrent en tribunal et donnèrent audience aux causes. On rejeta d’abord les plaidoyers écrits que les parties prétendaient produire. On en vint à la franche explication des raisons de chacun. Les juges s’étaient promis de se montrer impassibles pendant cette longue discussion. Le jour se consuma à entendre les parties; la nuit presque entière se passa à délibérer. On fixa les points de la controverse. On reconnut un nombre d’offenses capitales, qui méritaient le combat judiciaire: on examina s’il fallait l’exiger. Avouer qu’on reculait devant ce parti rigoureux eût donné la mesure de trop de faiblesse dans le gouvernement. La sentence ordonna que les querelles seraient vidées par six duels qui furent appointés parmi les acteurs principaux des scènes passées. C’est sur la violence du remède que l’on compta pour en faire désirer de plus doux. On fit sur-le-champ afficher la sentence, l’archevêque fut averti de cette grave résolution. Tandis que les femmes et les enfants des champions désignés couraient en larmes auprès des consuls, les suppliaient de rétracter ce jugement homicide, le pasteur, répondant sans doute à l’intention secrète du gouvernement, rassemblait tous ses prêtres, et, faisant retentir les cloches sans attendre le jour pour mieux frapper les esprits au milieu des ténèbres, appelait l’assemblée et l’assistance du peuple entier comme en une calamité publique. Ceux qui accoururent trouvèrent les cendres du saint Jean-Baptiste exposées, les saintes croix, bannières ordinaires des fidèles, dressées aux portes de l’église, le clergé dans le plus grand appareil en prières, les familles intéressées en émoi. L’archevêque éleva sa voix vénérable et somma les consuls et fous les citoyens de s’opposer à l’effusion du sang. Les consuls rappelèrent ce qu’ils avaient fait pour être dispensés d’ordonner le combat. Une renonciation volontaire, le sacrifice des outrages réciproques pouvait seul maintenant, mais pouvait encore arrêter le cours de l’impassible justice. Le peuple entier l’exigea en témoignant son horreur des duels. Des parties, celles qui étaient présentes cédèrent à ce voeu, mais les principales s’étaient tenues absentes. On courut chercher Roland Avocato, celui dont le fils avait péri le premier. Quand il apprit qu’on lui demandait de se départir de la vengeance de ce meurtre, il déchira ses vêtements, il se jeta sur le seuil de sa maison, protestant qu’il n’en sortirait pas. Il évoqua son fils et les victimes de son parti; mais on ne le quitta point; l’archevêque, le clergé en procession, vinrent lui présenter la croix et l’Evangile. Entraîné par cette sorte de violence, conduit au milieu de l’église, pressé de supplications et d’exhortations religieuses, il céda enfin et promit d’obéir à ce que les consuls exigeaient. Foulques de Castello, alors mandé, répondit avec modestie que les magistrats de la patrie étaient ses maîtres, que son voeu était d’exécuter leurs ordres, mais qu’il les suppliait de l’excuser s’il ne le pouvait sans l’aveu de son beau-père Ingon della Volta. Sur cette réponse on se rendit dans le même appareil chez celui-ci. Le beau-père et le gendre se laissèrent conduire à l’église, et, après quelque résistance, ils cédèrent à leur tour. Le pardon réciproque fut prononcé, juré, confirmé par le baiser de paix. Les autres parties suivirent sans hésiter l’exemple de leurs chefs, et de solennelles actions de grâces, entonnées par l’archevêque au pied des autels, terminèrent cette scène religieuse et patriotique à laquelle il ne manqua que la sincérité.

 

A l’ombre des grandes querelles, les animosités privées s’étaient donné carrière. Toutes les passions sordides et violentes, instruments dont les parties se servaient, travaillaient pour leur propre compte aux dépens de la sécurité et de la propriété. Les clients, dont les hommes puissants se faisaient suivre, étaient surtout les habitants des domaines que ceux-ci possédaient autour de la ville ou sur les autres points du territoire.

Mais des paysans, des montagnards, ainsi formés à exécuter les vengeances de leurs maîtres, se familiarisaient avec les meurtres et prenaient goût aux pillages. Ils se rendaient redoutables à ceux mêmes qui les avaient excités.

 

Bientôt ce sont les familles des Vento et des Grillo qui sont en guerre.

A peine l’autorité leur a fait poser les armes, ces mêmes Grillo sont coalisés avec Foulques de Castello qui reparaît pour livrer un furieux combat aux de Turca ou Curia (une même famille est désignée sous ce double nom). C’est évidemment ici la lutte de l’ambition. Lanfranc della Turca, suivi d’une bande de sicaires, assassine Angelo de Mari, consul en fonction. Cet attentat excite l’indignation et l’horreur: les populaires comme les nobles prêtent la main aux consuls pour venger leur collègue: on poursuit les meurtriers: ils fuient et l’on prononce leur bannissement; on dévaste leurs maisons, on démolit leurs tours: enfin tandis qu’un légat du pape vient prêcher la concorde et opère quelques raccommodements, les Vento rompent avec les Volta naguère leurs alliés; ils se livrent une bataille sanglante sur les places publiques. La cause de ce trouble ne nous est pas cachée cette fois, c’est la jalousie des prétentions au consulat; c’est pour ce prix que se divisent ceux qui s’étaient unis contre les autres concurrents.

 

(1190) Ces désordres étaient devenus intolérables. C’est alors qu’on insinua aux citoyens paisibles, aux hommes impartiaux, la pensée d’enlever à tous les prétendants, sans distinction, ce consulat trop envié. Ceux dont l’ambition n’était pas assez accréditée pour le disputer connivèrent au projet de suspendre cette magistrature. Quant à la faction opposée aux Volta, contente de faire tomber de leurs mains le pouvoir qu’elle n’avait pu s’assurer pour elle, elle se donnait l’apparence de sacrifier ses propres prétentions et de se soumettre à un remède qui était au fond son ouvrage. On proposa donc de conférer à l’avenir l’autorité et la majesté du gouvernement à un magistrat unique qu’on élirait chaque année sous le nom de podestat1 et qui serait nécessairement étranger. Cette singulière invention d’aller chercher ailleurs un gouverneur et des juges afin d’éviter les jalousies des candidats nationaux et la partialité des compatriotes, s’était déjà répandue en Italie depuis les institutions analogues imposées par Barberousse. Mais elle devait répugner à la défiance de Gênes, à ses sentiments de fierté, d’indépendance, de nationalité, si l’on peut parler ainsi. Il fallait, pour la faire admettre, toute l’importunité, tout le dommage de ces tumultes journaliers où un petit nombre de prétentions blessaient toutes les autres et troublaient la sécurité de la masse. Mais il fallut aussi, pour que cette mesure pût être prise, que le prétendant le plus ambitieux, Foulques de Castello, fût absent. Il était parti pour voler au secours de Ptolémaïs. Une circonstance nous fait connaître que la révolution était faite contre lui et les siens. Ses deux fils et son neveu, ayant épié les consuls qui allaient sortir d’exercice, les assaillent à la tête d’hommes armés, et massacrent Lanfranc Pevere, l’un d’eux. La ville est remplie de troubles. Le podestat élu, appelé et installé à la hâte, rassemble le peuple et lui demande s’il veut qu’un tel forfait reste impuni. Il appelle l’assistance des gens de bien; on s’arme; il marche à la tête de cette foule. On fait le siège de la maison de Foulques. Ce redoutable château est pris et ruiné de fond en comble: les meurtriers du consul se sauvent par la fuite: tels furent les auspices sous lesquels s’installa le régime des podestats. On doit juger par là si c’est avec fondement que le rédacteur des chroniques a pu assurer que cette institution fut unanimement résolue. Au reste, en recourant à cette innovation (1190), le parlement avait déclaré que le consulat n’était pas abrogé, mais seulement suspendu. On semblait n’avoir voulu donner à la république en désordre qu’une sorte de dictature temporaire. Cependant quand cette innovation eut acquis quelque consistance, on la constitua avec des règlements qui en supposaient la continuité2. Le podestat était déclaré gouverneur politique et militaire.

La présidence des conseils lui était dévolue; il exerçait le pouvoir exécutif et la police coercitive. L’autorité de la justice criminelle était en ses mains. Les consuls des plaids étaient conservés et maintenus dans leur juridiction pour les affaires civiles seulement, encore paraît-il qu’en certains cas leurs sentences pouvaient être révisées par le podestat3.

 

Son élection était confiée à trente notables; leurs choix ne pouvaient porter que sur un absent. Ce devait être un chevalier distingué dans les armes, ou un docteur, jurisconsulte de haute réputation. On devait le prendre dans une ville amie. Aussitôt le choix des électeurs déclaré, deux délégués partaient pour aller le notifier à l’élu. S’il acceptait la dignité offerte, les ambassadeurs recevaient son serment solennel en présence du conseil de sa propre ville. Il était tenu de donner une caution pour garantie spéciale de la promesse de remettre le pouvoir le jour même où expirerait l’année de sa charge, de se soumettre à un syndicat où son administration serait jugée, et de s’éloigner aussitôt l’absolution obtenue. En venant à Gênes il ne pouvait y introduire ni femme, ni enfants, ni frères. Son cortège et sa maison étaient de vingt personnes, y compris trois chevaliers et deux jurisconsultes, tous cinq étrangers comme lui, pour lui servir les uns de lieutenants, les autres d’assesseurs ou de vicaires. Toute sa suite devait repartir après ses fonctions finies: ceux mêmes de ses compatriotes qui se trouvaient à Gênes devaient en ressortir avec lui.

 

Mais, tandis qu’on donnait ainsi des règlements à cette sorte de gouvernement comme à un ordre stable, d’année en année on eut alternativement des podestats ou des consuls. Nous pouvons bien croire que ce n’est qu’au gré des factions qu’on variait ainsi. Quand Foulques de Castello et les siens dominaient, sûrs du consulat ils le faisaient rétablir et ils ne souffraient pas qu’un étranger fut appelé pour leur mettre un frein. Quand les autres nobles étaient en état de résister au crédit de ces puissants adversaires, ils exigeaient la nomination d’un podestat. Ce régime fut maintenu le plus souvent et le plus longtemps quand la couleur dominante du gouvernement était guelfe: sous l’influence de la cour de Rome on prenait les podestats dans les villes de la ligue lombarde; mais Castello, engagé dans la faction opposée, en insistait d’autant plus pour le consulat, qui d’ailleurs lui convenait si bien.

 

(1202) Cependant, une année, par un exemple unique, on voit un podestat génois contre la condition principale de l’institution, et ce Génois n’est autre que Foulques lui-même. L’annaliste enregistre ce nom comme il a écrit tout autre aux années précédentes. Il n’accompagne d’aucune réflexion ce fait singulier, ce pas évidemment tenté vers l’usurpation.

Une émeute avait précédé cette nomination inconstitutionnelle: mais l’année suivante, on nomme un podestat étranger. Nous ignorons sa patrie et par conséquent le parti qui l’a choisi; mais après lui on retrouve plusieurs consulats de suite, les Volta et les Castello y ayant toujours la part principale, et l’on ne retourne aux podestats que lorsque de nouvelles combinaisons extérieures altérèrent l’équilibre des factions.

À l’institution des podestats (1190), ceux des six premières années gouvernaient seuls et sans contrepoids; ce fut seulement à la septième nomination (1196) que l’on se ravisa, et que les correcteurs de lois firent imposer aux podestats des adjoints ou conseillers qu’on appela d’abord recteurs. C’était un conseil qui devait concourir à la direction des affaires. Il ne paraît pas qu’avant cela les consuls eussent de pareils assistants; réunis, ils étaient eux-mêmes le conseil de la république, et l’on ne voit pas d’intermédiaire entre eux et le parlement ou l’assemblée générale des citoyens. C’est quand le pouvoir exécutif fut représenté par un magistrat unique qu’on sentit la nécessité de lui donner des conseillers pour contrôler et tempérer son autorité; c’est ainsi que le conseil, nommé plus tard sénat, devint permanent et arbitre des affaires publiques.

 

CHAPITRE II.

Henri VI.

 

L’empereur Henri VI, venant en Italie, était très-intéressé à la pacification de Gênes. La discorde intestine pouvait le priver de l’assistance des Génois dans la conquête des Deux-Siciles qu’il avait tentée pour la seconde fois. Fils et successeur de Barberousse, époux de Constance, héritière du royaume, il avait appris la mort du roi Guillaume son beau-père, et le choix que le peuple avait fait, pour lui succéder, de Tancrède, rejeton bâtard des princes normands. Henri avait d’abord sollicité le secours de Gênes et de Pise, seuls auxiliaires dont les flottes pouvaient lui ouvrir le chemin vers l’héritage de sa femme. Gênes lui avait envoyé des plénipotentiaires, et un traité s’était conclu.

L’empereur y ratifiait les agrandissements que la république s’était procurés en Ligurie, en achetant des territoires de seigneurs féodaux dépendants de l’empire, que les vendeurs n’étaient pas en droit d’aliéner sans l’aveu de leur suzerain. Henri consentait que la domination des Génois ne s’arrêtât pas à Vintimille. Il leur permettait de bâtir une forteresse sur le promontoire de Monaco. Il leur promettait de grands privilèges en Sicile, et, s’ils l’aidaient à subjuguer cette riche province, il leur faisait don par avance de la ville de Syracuse et des deux cent cinquante fiefs de chevaliers jadis promis par son père.

Attirés par ces faveurs, les Génois avaient armé et s’étaient approchés des côtes napolitaines, tandis que l’empereur avançait par terre.

Cependant une prétendue nouvelle de sa mort se répandit, et, sur ce faux bruit, les Génois rétrogradèrent. Henri était vivant, mais les maladies avaient détruit son armée. Il congédia les auxiliaires; en se retirant lui-même, il passa par Gênes pour recommander qu’on se tînt prêt à repartir à la nouvelle saison, afin de recommencer l’entreprise. C’est au moment qu’il venait exiger l’effet de cette promesse que la guerre civile aurait contrarié ses projets. Il n’oublia rien pour échauffer les esprits. Son sénéchal Marcuard et le podestat, sa créature, mirent tout en usage pour qu’une seule pensée prévalût, celle de l’expédition. Henri vint achever l’oeuvre de la séduction: «L’honneur et le profit aux Génois, disait-il, si, après Dieu, je leur dois la Sicile. Nous ne devons l’habiter, ni mes Teutons ni moi. Ce sont les Génois et leurs enfants qui en jouiront; ce sera leur royaume plus que le mien.» Avec ces discours il semait les promesses, les patentes, les bulles d’or, faveurs pleines de vent, dit le contemporain, et qu’il distribuait de toutes mains.

 

Dans ce moment l’empereur et la cour de Rome n’étaient pas en hostilité ouverte. Ni alliance présente, ni affection contraire ne détachaient les Génois de cette sorte de soumission à la couronne impériale qui prenait si peu sur leur indépendance. D’ailleurs on voyait le profit à faire en Sicile: le service de Henri fut embrassé avec zèle.

 

Il faisait concourir ensemble Gênes et Pise, et pour cela il avait fallu arrêter le cours des querelles récentes. Un peu auparavant, Pise avait enfreint les traités; les établissements des Génois en Sardaigne avaient été pillés et les marchands chassés. Gênes s’était préparée à venger ces affronts. Foulques de Castello avait donné la chasse aux Pisans sur la mer: il avait ruiné Bonifacio qu’ils avaient bâti sur le rivage de la Corse. Cependant Clément III avait obtenu que les deux parties remettraient leurs différends à son arbitrage. Maintenant Henri avait réuni leurs flottes. Le podestat s’embarqua et commanda les galères de Gênes. Le marquis de Montferrat était de l’expédition; elle avait le sénéchal Marcuard pour chef suprême. C’est au nom de ces trois personnages qu’on prit possession de Gaëte en passant; Naples se rendit à l’apparition de la flotte. Messine reconnaissait Henri. Mais là s’éleva une rixe violente entre les Pisans et les Génois. Les premiers eurent l’avantage sur terre; ils forcèrent les magasins que leurs rivaux avaient établis; ils firent prisonniers les hommes qui s’y étaient réfugiés. A son tour la flotte génoise attaqua la pisane; l’on s’empara de treize galères, et beaucoup de matelots furent précipites dans la mer.

Le sénéchal, troublé par une querelle qui allait compromettre les opérations de son maître, ménagea un accord qui ne fut pas une réconciliation.

 

L’usage de charger ses ennemis de crimes odieux, même des plus invraisemblables, n’est pas né d’hier. Les Génois accusèrent (1194) les Pisans d’avoir traité secrètement avec la veuve du compétiteur de Henri.

Enfin on se sépare de plus en plus aigris; les Génois reprennent la mer.

Ils font lever le siège de Catane attaquée par la veuve de Tancrède. Ils s’emparent de Syracuse: tout se rend, excepté Palerme. Ils reviennent à Messine où se trouvait Henri. Othon de Caretto, qu’ils avaient alors pour capitaine, leur podestat étant mort dans le courant de l’expédition, réclame de l’empereur l’exécution de ses promesses. Henri loue ses bons et utiles auxiliaires et leur oeuvre; il répète les termes de ses engagements; mais il faut prendre encore Palerme, ils doivent lui ouvrir les portes de cette ville. Ou se présente devant cette capitale. Enfin elle tombe au pouvoir de l’empereur. Il n’y a plus qu’à tenir sa parole, le temps en est venu. Mais alors, nouveau scrupule: Henri, depuis la mort du podestat, ne reconnaît plus auprès de lui de légitime représentant de la commune de Gênes. Il attendra des plénipotentiaires régulièrement accrédités. Cette réponse évasive, ou plutôt dérisoire, irrite les Génois. Les réclamations attirent les menaces; les ressentiments s’exaspérèrent si promptement que nous ne savons pas bien en quel ordre les procédés de la rupture se succédèrent et se répondirent. D’un côté, Henri ôte aux Génois la jouissance même des privilèges dont ils étaient en possession sous les rois normands. Il ne veut point de consul de leur nation en Sicile; il défend d’en prendre le titre sous peine de mort. Il menace de fermer la mer aux Génois, de ruiner leur ville. A leur tour, à Gênes, les consuls et les conseillers d’un peuple blessé dans ses intérêts et dans ses sentiments nationaux quittent le parti impérial, et, par délibération solennelle, renvoient à Pavie le lieutenant qui les avait régis depuis l’embarquement, en réglant qu’à l’avenir le podestat sera pris à Milan ou dans le parti ligué pour l’indépendance italienne contre le despotisme germanique. Ce parti, les violences de Henri et sa mauvaise foi l’avaient ranimé. Ainsi Gênes, de gibeline devint guelfe, si l’on peut se servir de ces noms en anticipant de quelques années sur leur usage.

 

C’est ici, avec une première révolution de parti, le premier symptôme de la division des citoyens de la même ville entre les deux grandes factions italiennes. Nous n’avions pas vu qu’elles eussent été ouvertement le mobile des dissensions intestines. Les mesures générales nous avaient semblé assez unanimes. Maintenant l’opposition paraît. La chronique, officielle comme on sait, accuse certains mauvais Génois qui se trouvaient à Palerme d’avoir poussé l’empereur à ces injustices envers la république, de l’avoir excité à la traiter avec cette sévérité. Ces méchants conseillers, qui ne sont pas nommés ici, ce sont des gibelins.

Dès ce moment c’est l’esprit de parti qui dicte les annales publiques.

 

Malgré la sanglante querelle de Messine, on affectait de se croire encore en paix avec Pise. Mais une nouvelle occasion de jalousie était survenue.

Bonifacio avait été rebâti par des Pisans, c’était la retraite et comme l’embuscade de leurs corsaires. De là ils couraient sur les bâtiments génois. Les deux républiques avaient alors des députés à Lerici pour débattre leurs différends. Les Génois alléguaient pour premier grief les déprédations et les insultes des gens de Bonifacio. Les députés de Pise répondaient en désavouant ces insulaires que Pise ne reconnaissait pas pour siens. Ces pirates, disait-on, prenaient les vaisseaux pisans comme les autres, et si l’on voulait, au printemps, faire une expédition commune pour les châtier, Pise y concourrait volontiers. Mais Gênes n’attendit pas ce concours. Trois galères allèrent devant Bonifacio. On débarqua, et, après quelque résistance, la place fut emportée. Les Génois résolurent de la garder pour eux au lieu de la détruire, ils eurent soin d’en augmenter les fortifications.

 

Cependant l’empereur Henri vînt à Pavie et y fit appeler les Génois, faisant entendre qu’il était disposé à les satisfaire. On ne voulut pas que cette fois la légitimité de la représentation pût être contestée.

L’archevêque, le podestat1 et quatre nobles députés se présentèrent aussitôt. Ils apportaient l’instrument du traité fait entre Henri et la commune, et ils commencèrent à en lire les clauses devant lui. Il interrompit la lecture; elle était fort inutile, dit-il, il savait par coeur le contenu de l’acte, et d’ailleurs il en possédait la copie.

Entendait-on venir plaider contre lui avec ces papiers? Il ne pouvait rien donner aux Génois en Sicile. Il n’irait pas partager son royaume avec eux; mais s’ils voulaient conquérir celui d’Aragon, il consentirait à les aider, et il leur laisserait la conquête entière. Les députés prirent cette offre pour une nouvelle insulte. Ils se retirèrent plus aliénés que jamais. Henri passa en Allemagne. Gênes persista dans l’alliance lombarde et prit chez elle ses podestats (1196). C’est à cette époque que les correcteurs des lois réglèrent qu’à ce gouverneur seraient adjoints, sous le nom de recteurs, huit nobles, quatre de chacune des grandes divisions de la ville, la cité et le bourg.

 

La ville s’était remplie de voleurs, de sicaires. En une même nuit ils furent enlevés; on trancha la tête à quelques-uns; on creva les yeux à tout le reste. Le podestat entreprit aussi de faire la guerre à ces forteresses domestiques dont les citoyens puissants avaient hérissé la ville, à ces tours de hauteur démesurée qui donnaient à leurs propriétaires l’avantage d’écraser au loin leurs ennemis. Une ancienne loi, dont les magistrats promettaient l’observation chaque année, ne permettait aux tours que quatre-vingts pieds d’élévation; et cette mesure donne à la fois pour l’époque celle des ressources de l’art de bâtir solidement et l’idée de l’état hostile dans lequel vivaient les habitants2. Ce serment n’avait jamais été tenu. Le podestat le prit à la lettre. Il alla lui-même, avec les forces dont il disposait, faire abaisser ce qui dépassait la mesure légale. Nous ne savons pas si cette sévérité fut impartiale; mais celle qu’il déploya bientôt par des moyens semblables pour soutenir une loi de parti, enfanta de nouvelles haines et de nouveaux troubles. Depuis que la république s’était soustraite à l’alliance de l’empereur Henri, elle avait défendu à ses citoyens de fréquenter le royaume de Sicile. Cette défense était très-défavorable à leur commerce, elle blessait surtout ceux des nobles qui s’étaient adonnés au parti impérial, les mêmes sans doute que nous avons vus accusés de conseiller Henri au préjudice de leur patrie. Cette loi fut donc méprisée par eux. Ils dirigèrent leurs vaisseaux sur la Sicile, et le podestat entreprit de les en punir. Ido Mallon, noble navigateur, arrivait dans le port avec un navire richement chargé. Le débarquement lui en fut interdit. Il n’en tint compte; il mit ses marchandises à terre, d’abord secrètement, bientôt ouvertement et à main armée. Le podestat assemble le peuple à cri public, marche contre le réfractaire, fait démolir sa maison, et, de peur d’être accusé de s’en approprier le pillage, fait porter tout ce qui s’y trouve de précieux sur la place publique en plein parlement, et de là au fisc. Quant aux autres nobles passés en Sicile malgré les inhibitions, le podestat suivit à leur égard cette manière de procéder qui paraît lui avoir été propre; il rasa leurs maisons et leurs tours (1197). L’un d’eux, Nicolas Doria, revint et tenta de se venger sur la personne du podestat; mais les autres membres de cette puissante famille intervinrent. Nicolas Doria, peu après, commandait une flotte de la république au Levant (1201); il avait fait le traité avec Léon, roi d’Arménie, et rapportait à la commune de Gênes plus de mille cinq cents livres en argent et en pierres précieuses. Il est probable que cette mission avait été une sorte d’honorable exil après sa violente tentative.

 

Les populations du territoire que Gênes considérait comme son État ne donnaient pas moins d’inquiétude que les troubles internes. Nous ne savons si c’est aussi la querelle générale des deux grands partis de l’Italie qui les agitait; mais à cette époque oh vit de moment en moment et tour à tour les bourgs de la Ligurie soulevés (1198), en état de résistance et de guerre (1199). Chaque podestat pendant son exercice se trouve obligé de marcher contre ces réfractaires (1204). La manière de procéder, en ce cas, est de dévaster le pays, de couper les arbres, de ruiner les habitations autour des lieux qu’on ne peut entièrement soumettre. Là où l’on pénètre on lève des contributions, on prend des otages, et l’on impose des amendes. En un mot, Gênes est la plus forte, mais elle s’entoure de voisins de plus en plus ennemis, et si elle les compte pour des sujets, elle ne peut ignorer combien leur foi est douteuse. Ceux que les poursuites ou les menaces font sortir de leurs foyers se font pirates sur la côte et troublent le commerce. Il faut prendre soin de les détruire, et la république n’y réussit pas toujours.

Bientôt les émigrés de la ville même firent en grand cette guerre de corsaires.

 

Dans les expéditions du podestat, outre les gardes, serviteurs ou clients qu’il s’était attachés, il faisait marcher comme fantassins les hommes en état de porter les armes tant de la ville que de la banlieue. Mais surtout les chevaliers de Gênes se rangeaient à sa suite. C’est ici qu’on en parle pour la première fois. Jadis on requérait ou l’on invitait à grands frais les seigneurs châtelains, vassaux ou amis de la république.

Mais l’économie et la méfiance tout à la fois avaient conseillé d’avoir dans Gênes même le moyen de suppléer ce secours étranger. On avait formé un corps de plus de cent chevaliers parmi les jeunes gens le plus en état de s’adonner à l’exercice militaire et les moins engagés dans d’autres carrières, afin qu’ils fussent prêts à marcher à toute heure. A cette époque où combattre à cheval était, chez les autres nations, le privilège et la marque de la noblesse, nous pensons que l’institution des chevaliers de Gênes fut ce qu’elle était ailleurs. L’annaliste, pour en relever l’éclat, la représente comme un retour aux nobles usages de leurs aïeux, et si ce n’est là qu’une supposition, c’est la preuve de l’importance attachée alors à cette chevalerie. Elle fut certainement composée des nobles en état d’y prendre part, et il se peut qu’elle ait servi à faire quelques nobles nouveaux. Précisément à cette époque nous savons que la ville de Narbonne, alliée de Gênes, se maintenait dans la possession de donner à ses bourgeois la ceinture militaire, c’est-à-dire l’ordre de chevalerie, en un mot, la noblesse. Il n’y aura pas eu plus de scrupule à Gênes, qui déjà avait fait des nobles de ses magistrats.

Quelques années plus tard la commune de Gênes arma chevalier le fils du noble Hubert de Montobbio, probablement un Fiesque. Quoi qu’il en soit, les chevaliers de Gênes et la part qu’ils prennent aux excursions de la force publique sont souvent mentionnés pendant quelques années, après quoi l’on cesse d’en parler. La guerre maritime répandit toujours plus d’éclat dans ce pays que la guerre de terre. Cependant il ne tarda pas à fournir des stipendiaires aux étrangers; et probablement les capitaines génois de ces compagnies d’archers qui servirent en Angleterre et en France ne négligèrent pas de se décorer du grade de chevalerie.

 

(1202) La plus importante des soumissions extérieures obtenues à cette époque de notre histoire est celle des marquis de Gavi. Les seigneurs de ce nom, deux frères et leurs neveux fils d’un troisième, abandonnèrent à la république leur château, leurs domaines et tout ce qu’ils possédaient à Gavi, y compris les droits attachés à leur seigneurie, sous la réserve seulement de la moitié du péage qui se levait au défilé de la Bochetta que Gavi domine. Ils reçurent de la commune de Gênes pour cette cession 3,200 livres en argent; et, pour en porter le prix à 4,000 livres, il fut établi, avec le consentement des villes de Lombardie intéressées à l’usage de ce chemin, un droit extraordinaire et temporaire sur les passants qui durerait jusqu’à ce qu’il eût rendu les 800 liv. dues encore aux marquis. De leur personne, non-seulement ils jurèrent à Gênes la compagnie et le domicile, mais ils se soumirent à ne pas se remontrer plus de trois fois par an dans les environs de leur ancienne seigneurie.

On ne voit pas que ces nouveaux hôtes aient pris de l’ascendant à Gênes.

Leur nom ne paraît pas, soit dans la liste des consuls, soit parmi les conseillers. Seulement on trouve, cinquante ans plus tard, un des marquis de Gavi au nombre des nobles commissaires chargés de la rédaction des annales; et c’est tout ce qu’on en sait.

 

CHAPITRE III.

Guerre en Sicile. - Le comte de Malte. - Finances.

 

L’empereur Henri était mort. En Allemagne deux compétiteurs se disputaient la couronne impériale. Celle de Sicile fut dévolue à Frédéric, enfant que Henri laissait au berceau. Constance, veuve de l’empereur, ne survécut pas longtemps à son époux, et en mourant elle légua la tutelle de son fils au pape Innocent III; mais le sénéchal Marcuard occupait le royaume et le gouvernait à son gré.

 

La querelle des Génois avec le gouvernement sicilien n’était pas finie.

Il y eut cependant quelques rapprochements d’après lesquels les rapports commerciaux reprirent leur cours, et la république cessa de prohiber à ses citoyens la fréquentation de la Sicile. Mais les Génois n’avaient pas oublié que Henri leur avait promis Syracuse et ils cherchaient l’occasion de se faire justice sur cette promesse; la guerre pisane en fournit le moyen.

 

Cette guerre se poursuivait sur la mer; à chaque saison on entreprenait de nouvelles croisières. Une flotte partie de Gênes se donna rendez-vous avec les galères que l’automne ramenait de Syrie et d’Égypte. La réunion se fit sur l’île de Candie. Un aventurier, Henri le pêcheur, comte de Malte, se réunit aux Génois. Tous ensemble allèrent assiéger Syracuse sous prétexte d’en chasser une garnison pisane qui y dominait, et d’y rétablir l’évêque qu’elle en avait expulsé. L’on occupa la ville. La possession en fut prise au nom de la commune de Gênes, et, sous son autorité, les chefs de l’expédition en nommèrent comte Allaman della Costa que l’annaliste qualifie de brave et excellent ami des Génois1, mais qui, par le reste du récit, semblerait Génois lui-même. Une étroite alliance s’établit entre ce nouveau seigneur et le comte de Malte. Leurs courses maritimes se firent en commun. Syracuse fut le point d’appui de celles des Génois. En partant de ce port on allait au-devant des galères qui retournaient du Levant. On rassemblait ainsi des flottes formidables.

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