Histoire de l'Afrique Septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'à la conquête française (1830) ( Volume I)

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 19 parties.

Selon Procope, les Maures, après les victoires de Troglita, semblaient de véritables esclaves284, et l’on vit un grand nombre d’entre eux, qui étaient redevenus païens, se convertir au christianisme. Mais nous pensons qu’il parle d’une manière trop générale, et que ces faits ne peuvent s’appliquer qu’aux indigènes voisins des postes de l’Afrique propre et de la Numidie. La race berbère prise dans son ensemble avait trop bien reconquis son indépendance pour qu’on puisse croire que l’action du gouverneur byzantin s’exerçât à ce point sur elle, et ce serait une grave erreur de ranger dans cette catégorie les Louata de la Tripolitaine, les Berbères de l’Aourès et les Maures de l’Ouest.

[Note 283: Gibbon, Hist. de la décadence de l’Empire romain, t. II, ch. XLIII.]

[Note 284: Anecdotes, ch. XVIII.]

Troglita fit tous ses efforts pour assurer son occupation et se garantir des incursions indigènes par des postes fortifiés: avec les ruines des cités détruites, on construisit des retranchements et des forteresses derrière lesquels les garnisons byzantines s’abritèrent, et quelques colons cherchèrent sous leur protection à rentrer en possession de leurs champs dévastés.

L’AFRIQUE PENDANT LA DEUXIÈME MOITIÉ DU VIe SIÈCLE.—Privés des documents si précis laissés par Procope, nous ne possédons, sur la phase de l’histoire africaine par nous atteinte, que des détails épars et sans suite. C’est ainsi qu’on ignore l’époque du départ de Jean Troglita.

En 563, Rogathinus, préfet du prétoire d’Afrique, fit traîtreusement assassiner Cutzinas, chef de la région orientale de l’Aourès, qui était venu à Karthage réclamer au sujet d’immunités dont on l’avait frustré. Les services rendus par ce chef eussent dû lui épargner un semblable traitement; aussi la nouvelle de sa mort fut-elle le signal d’une levée de boucliers des Berbères, appelés aux armes par ses fils. Justinien dut envoyer en Afrique son neveu Marcien, maître de la milice285, qui contraignit les rebelles à la soumission.

Justinien termina sa longue carrière le 14 novembre 565, sans avoir pu réaliser le vaste projet qu’il avait conçu. Sa mort paraît avoir été le signal de nouvelles révoltes en Berbérie. Un certain Gasmul, roi des Maures, entre en scène et, se fait remarquer par son ardeur à combattre l’étranger. Dans ces luttes périssent successivement: Théodore, préfet d’Afrique (568), Théoctiste, maître de la milice (569), et Amabilis, successeur du précédent (570).

C’est Gasmul qui obtient ces succès. «Devenu tout puissant par ses victoires, Gasmul, en 574, donne à ses tribus errantes des établissements fixes, et s’empare peut-être de Césarée. L’année suivante (575), il marche contre les Francs et tente l’invasion des Gaules, mais il échoue dans cette entreprise286.» Si ces faits sont exacts, on ne saurait trop regretter l’absence de documents historiques précis à cet égard.

[Note 285: D’Avezac, Afrique ancienne, p. 256.]

[Note 286: Morcelli et Travaux de l’Académie des Inscriptions, apud Ragot, (loc. cit., p. 317).]

Cet état de rébellion permanente durait toujours lorsque l’empereur Tibère II, qui venait de succéder à Justin II, nomma comme exarque de l’Afrique un officier du nom de Gennadius, militaire d’une réelle valeur. Dès lors la situation changea. En 580, ce général attaqua Gasmul, le tua de sa propre main, massacra un grand nombre de Maures, et leur reprit toutes les conquêtes qu’ils avaient faites.

Gennadius fut nommé préfet du prétoire d’Afrique, et il est probable que, sous sa main ferme, le pays retrouva quelques jours de tranquillité. Cependant, selon le rapport de Théophane, un soulèvement général des Berbères aurait eu lieu en 588; mais nous ne possédons aucun détail sur ce fait. Il est probable, en raison de l’état d’affaiblissement où était tombé l’empire, que les gouverneurs byzantins de l’Afrique étaient à peu près abandonnés à eux-mêmes, et que les Berbères, réellement maîtres du pays, continuaient leur mouvement d’expansion et de reconstitution.

En 597, nouvelle révolte des Berbères: ils viennent tumultueusement assiéger Karthage, ce qui indique suffisamment qu’ils sont à peu près maîtres du reste du pays. Gennadius, manquant de soldats pour entreprendre une lutte ouverte, feint d’être disposé à traiter avec les indigènes, et à accepter leurs exigences. Il leur envoie des vivres et du vin et, profitant du moment où les Berbères se livrent à la joie et font bombance, il les attaque à l’improviste et les massacre sans peine287.

[Note 287: Fournel, Berbers, p. 107.]

Voilà quelle était la situation de l’Afrique à la fin du VIe siècle.

DERNIERS JOURS DE LA DOMINATION BYZANTINE.—Le 16 novembre 602, le centurion Phocas avait assassiné l’empereur Maurice et s’était emparé du pouvoir. Il en résulta des révoltes et de longues luttes dans les provinces.

L’exarque Héraclius, qui commandait en Afrique avec le patrice Grégoire, comme légat, se mit en état de révolte (608) et retint les blés destinés à l’Orient. Deux ans plus tard, le fils d’Héraclius, portant le même nom que son père, partait par mer pour Constantinople, en même temps que le fils de Grégoire s’y rendait par terre, en passant par l’Egypte et la Syrie. Arrivé le premier, Héraclius mettait fin à la tyrannie de Phocas et s’emparait de l’autorité souveraine. En 618, il fut sur le point d’abandonner son empire, alors ravagé par la famine et par la peste, et de retourner dans cette Afrique qu’il regrettait et que la conquête arabe allait bientôt arracher de sa couronne. On dit qu’il ne se décida à rester qu’en cédant aux supplications et aux larmes de ses sujets.

Héraclius ne tarda pas à entreprendre une longue série de guerres dans lesquelles les Africains lui fournirent des contingents importants. En 641, l’empereur mourait après avoir eu la douleur de voir la Syrie et la Palestine, et enfin l’Egypte, tomber aux mains des conquérants arabes.

Les premières courses des Arabes en Afrique datent de cette époque. L’histoire de la Berbérie va entrer dans une autre phase.

APPENDICE

CHRONOLOGIE DES ROIS VANDALES

Genséric…. 11 février 435… janvier 477. Hunéric….. Janvier 477…... 13 décembre 484. Gondamond. 13 décembre 484.. septembre 496. Trasamond.. Septembre 496…. 523. Hildéric…. 523….......... 531. Gélimer…. 531…........... 534.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

DEUXIÈME PARTIE

PÉRIODE ARABE ET BERBÈRE

641—1045

CHAPITRE Ier

LES BERBÈRES ET LES ARABES

Le peuple berbère; moeurs et religion.—Organisation politique.—Groupement des familles de la race.—Division des tribus berbères.—Position de ces tribus.—Les Arabes; notice sur ce peuple.—Moeurs et religions des Arabes anté-islamiques.—Mahomet; fondation de l’islamisme.—Abou Beker, deuxième khalife; ses conquêtes.—Khalifat d’Omar; conquête de l’Egypte.

LE PEUPLE BERBÈRE. MOEURS ET RELIGION.—Nous nous sommes efforcé, dans la première partie, de suivre les vicissitudes traversées par la race indigène et d’indiquer les transformations survenues dans ses éléments constitutifs, de façon à relier la chaîne de son histoire, si négligée par les historiens de l’antiquité, avec la période qui va suivre. Grâce aux auteurs arabes, tout ce qui se rapporte à la nation qu’ils ont nommée eux-mêmes Berbère, en lui restituant son unité, va devenir précis, et il convient, avant de reprendre le récit des faits, d’entrer dans quelques détails sur ce peuple et d’indiquer sa division en tribus, et les positions respectives occupées par les groupes. Ainsi, aux désignations vagues de Numides, de Maures et de Gétules, vont succéder des appellations précises. Les noms appliqués aux localités vont changer également288, et c’est bien dans une nouvelle phase qu’entre l’histoire de l’Afrique septentrionale.

[Note 288: Voir, au commencement du livre, la notice géographique.]

Les Berbères formaient un grand nombre de groupes que les Arabes appelèrent tribus, par analogie avec les peuplades de l’Orient. Ils avaient des moeurs et des habitudes diverses, selon les lieux que les vicissitudes de leur histoire leur avaient assignés comme demeure: cultivateurs sur le littoral et dans les montagnes, ils vivaient attachés au sol, habitant des cabanes de branchages ou de pierres couvertes en chaume; pasteurs dans l’intérieur, ils menaient la vie semi-nomade, couchant sous la tente et parcourant avec leurs troupeaux les hauts plateaux du Tel jusqu’à la limite du désert, selon la saison; enfin, dans le Sahara, leurs conditions normales d’existence étaient, en outre de l’accompagnement des caravanes, la guerre et le pillage, tant aux dépens de leurs frères les Berbères pasteurs du nord que des populations nègres du sud. «La classe des Berbères qui vit en nomade, dit Ibn-Khaldoun289, parcourt le pays avec ses chameaux et, toujours la lance en main, elle s’occupe également à multiplier ses troupeaux et à dévaliser les voyageurs.» Telle est encore, de nos jours, la manière d’être des habitants du désert.

Le costume des Berbères se composait d’un vêtement de dessous rayé, dont ils rejetaient un pan sur l’épaule gauche, et d’un burnous noir mis par-dessus. Ils se faisaient raser la tête et ne portaient souvent aucune coiffure290. Dans le Sahara, ils se cachaient la figure au moyen d’un voile, le litham, encore usité par les Touareg et autres Berbères de l’extrême sud. Quant à leur langue, elle se composait de plusieurs dialectes aux racines non sémitiques, se rattachant à la même souche. C’est celle qui se parle de nos jours dans le désert sous le nom de Tamacher’t et dont les différents idiomes, plus ou moins arabisés, s’appellent en Algérie, en Tunisie, au Maroc et jusqu’au Sénégal: Chelha, Zenatïya, Chaouïa, Kebaïlïya, Zenaga, Tifinar’, etc.

[Note 289: Hist. des Berbères, trad. de Slane, t. I, p. 166.]

[Note 290: Ibid.], p. 167.

Comme religion, ils professaient généralement l’idolâtrie et le culte du feu; cependant dans les plaines avoisinant les pays autrefois romanises, et où la religion chrétienne avait régné, deux siècles auparavant, sans conteste, il restait encore un grand nombre d’indigènes chrétiens. Ailleurs, des tribus entières étaient juives. Enfin des peuplades avaient conservé le souvenir des rites importés par les Phéniciens, et s’il faut en croire Corippus, elles offraient encore, au sixième siècle, des sacrifices humains à Gurzil, Mastiman et autres divinités barbares. Nous avons vu que certaines tribus avaient une idole spéciale confiée au soin d’un grand-prêtre.

ORGANISATION POLITIQUE.—Chaque tribu nommait un roi, ou chef, et souvent plusieurs tribus formaient une confédération soumise au commandement suprême du même prince. Ce droit de commandement était spécial à certaines tribus qui exerçaient une sorte de suprématie sur les autres. Il est probable que chaque groupe de la nation possédait, à défaut de lois fixes, des coutumes dont le souvenir s’est perpétué en Algérie dans les Kanouns de nos Kabiles291. Au septième siècle, n’ayant pas encore profité de la civilisation arabe, les Berbères étaient, en maints endroits, fort sauvages, mais leurs qualités ne devaient pas tarder à se développer et c’est avec raison qu’Ibn-Khaldoun a pu dire d’eux: «Les Berbères ont toujours été un peuple puissant, redoutable, brave et nombreux; un vrai peuple comme tant d’autres, dans ce monde, tels que les Arabes, les Persans, les Grecs et les Romains292....» «On a vu, des Berbères, des choses tellement hors du commun, des faits tellement admirables—ajoute-t-il—qu’il est impossible de méconnaître le grand soin que Dieu a eu de cette nation.»

[Note 291: Voir l’ouvrage sur la Kabylie, de MM. Letourneux et Hanoteau. Voir aussi: Coutumes kabyles, par M. Féraud (Revue africaine, nos 34, 36, 37, 38).]

[Note 292: T. I, p. 199 et suiv.]

GROUPEMENT ET SITUATION DES FAMILLES DE LA RACE.—Les auteurs arabes ont divisé les Berbères en deux familles principales: les Botr, descendants de Madghis-El-Abter, et les Branès, descendants de Bernès. Les Zenata, qui sont quelquefois placés à part, sont compris en général dans les Botr. Mais ces distinctions, qui ont pu avoir leur raison d’être à une époque reculée, sont devenues bien arbitraires, par suite du mélange intime des divers éléments et de la constitution d’une race unique. A peine peut-on placer à part les tribus de race Zénète, qui semblent présenter des différences de traits et de moeurs avec les vieux Berbères, et paraissent d’origine plus récente. Nous admettrions volontiers qu’elles sont le produit d’une invasion venue de l’Orient, car elles se sont insinuées comme un coin au milieu de la vieille race, et se tiennent sur la limite du désert, prêtes à pénétrer dans le Tel, comme le feront les Arabes Hilaliens quatre siècles plus tard.

Renonçant à reproduire les généalogies plus ou moins ingénieuses des auteurs arabes, nous ne tiendrons compte que de la situation générale de la race au moment que nous avons atteint, et, à défaut d’autre classification, nous proposerons de diviser les Berbères en trois groupes principaux de la manière suivante:

1° Berbères de l’est ou Race de Loua[293], représentant les anciens Libyens, les Ilasguas et Ilanguanten de Procope et de Corippus. Elle couvre le pays de Barka, la Tripolitaine et ses déserts, et le midi de la Tunisie.

2° Berbères de l’ouest ou Race Sanhaga[294], répondant aux Gétules et aux Maures. Elle s’étend sur les deux Mag’reb, et leur désert jusqu’au Soudan.

3° Race Zenète. Elle est établie dans le désert, depuis l’ouest de la Tripolitaine jusque vers le méridien d’Alger, en couvrant partie de l’Aourès, l’Ouad Rir’, le Zab méridional et les hauts plateaux du Rached (Djebel Amour)[295].

[Note 293: Selon les auteurs arabes Loua est l’ancêtre des Louata, des Nefzaoua, des Ourfeddjouma, etc. Voir Ibn-Khaldoun, t. I, p. 171, citant Ibn-Hazm et Ibn-el-Kelbi.]

[Note 294: Telle est l’orthographe la plus régulière de ce nom.]

[Note 295: Jean Léon l’Africain, qui avait des notions très précises sur les populations africaines, divise les «blancs d’Afrique» en cinq peuples: Sanhagia, Masmuda, Zénéta, Haoara et Gumera (t. I, p. 86 et suiv.).]

DIVISIONS DES TRIBUS BERBÈRES.—Voici comment se divisaient les tribus berbères. Nous en donnons le tableau complet, bien qu’au VIIe siècle la plupart des subdivisions n’existassent pas encore, mais afin de ne pas avoir à y revenir et pour que le lecteur, dans ses recherches, les trouve toutes groupées.

=I.—Berbères de l’Est.=; _ | Sedrata | Atrouza Louata -| Agoura | Djermana | Mar’ar’a |_Zenara _ _ | Ouergha | Beni-Kici | Kemlan -| Ourtagot | Melila |_Heiouara Houara -| R’arian( Issus des Aourir’a) | Zeggaoua | Mecellata |_Medjeris _ | Maouès | Azemmor | Keba | Mesraï | Ouridjen (Ouriguen) | Mendaça | Kerkouda Aourir’a -| Kosmana | Ourstif | Biata | Bel | Melila | Satate | Ourfel | Ouacil |_ Mesrata _ | Beni-Azemmor Nefouça -| Beni-Meskour |_Metouça _ _ | Beni-Ouriagol | R’assaça | Gueznaïa | Meklata -| Beni-Isliten | Merniça | Beni-Dinar ou Rihoun. | Zehila |_B. Seraïne Nefzaoua -| Soumata _ | Zatima | Ourtedin _ | Oulhaça |_Zeggoula | Ourfedjouma | Medjera |_ou Zeddjala |_Ourcif _ | Ledjaïa (ou Legaïa) | Anfaça | Nidja Aoureba -| Zehkoudja | Meziata | Reghioua |_Dikouça =II.—Berbères de l’Ouest=; _ | Felaça | Denhadja | Matouça | Latana | Ouricen | Messala _ | Kalden | Inaou | Maad -| Intacen Ketama -| Lehiça |_Aïan | Djemila | R’asman | Messalta | Iddjana (Oudjana ou Addjana) | Beni-Zeldoui | Hechtioua | Beni-Istiten |_Beni-Kancila _ _ Anciennes _ Nouvelles | | Siline | | | Tarsoun (Darsoun) | O. Mohammed | | Torghian | | | Moulit | | | Kacha | O. Mehdi | | Elmaï | | | Gaïaza | Ketama -| Sedouikech -| B. Zalan -| O. Aziz (suite)| | El-Bouéïra | | | B. Merouan | | | Ouarmekcen | O. Brahim | | B. Eïad | | | Meklata | |_ |_Righa | B. Thabet _ Anciennes _ Nouvelles | | B. Idjer | Medjesta | B. Menguellat | Mellikch | B. Itroun | Beni-Koufi | B. Yenni | Mecheddala | B. Bou-R’ardan | B. Zerikof | B. Itrour’ Zouaoua -| B. Gouzit -| B. Bou-Youçof | Keresfina | B. Chaïb | Ouzeldja | B. Eïci | Moudja | B. Sedka | Zeglaoua | B. R’obrin |_B. Merana |_B. Guechtoula _ | Metennane | Ouennoura’a | B. Othman | B. Mezr’anna Senhadja-| B. Djâad | Telkata | Botouïa | B. Aïfaoun |_B. Kkalil _ | Azdadja (ou Ouzdaga) | B. Mesguen Dariça -| Mecettaça |_Adjiça _ | Matr’ara | Lemaïa | Sadina | Koumïa B. Faten-| Mediouna | Mar’ila | Matmata | Melzouza | Kechana (ou Kechata) |_Douna _ _ | Botouïa | B. Ouriagol | Medjekça | Fechtala Zanaga -| B. Ouartin -| Mechta | Lokaï | B. Hamid |_ |_B. Amran, etc…. _ _ | | Moualat | | B. Houat (ou Harat) | | B. Ourflas | Miknaça -| B. Ouridous (ou Ourtedous) | | Kansara | | Ourifleta | |_Ourtifa | _ Oursettif -| | Sederdja | -| Mekceta |Ourtandja | Betâlça | |_Kernita | _ | | B. Isliten |Augma ou -| B. Toulalin | Megma | B. Terin |_ |_B. Idjerten _ | B. Hamid | Metiona R’omara ou -| Beni-Nal Ghomara | Ar’saoua | B. Ou-Zeroual |_Medjekça Berg’ouata.—Formant diverses fractions qui ont toutes disparu de bonne heure. _ | Hergha | Hentata | Tinemellal | Guedmioua | Guenfiça |Sekçioua | Ourika | Regraga Masmouda -| Hezmira _ | Dokkala _ | Dor’ar’a | Haha | Mesfaoua -|_Youtanan | Assaden -|_Mar’ous | B. Ouazguit | B. Maguer |_Héïlana _ | Mestaoua | R’odjdama | Fetouaka Heskoura -| Zemraoua | Aïntift | Aïnoultal |_B. Sekour Guezoula (Forme de nombreuses branches) _ | Zegguen Lamta |_ Lakhès _ | Guedala | Lemtouna | Messoufa | Outzila | Targa (Touareg) | Zegaoua | Lamta Sanhadja au Litham -| Telkata (Voile) | Mesrata | B. Aoureth | B. Mecheli | B. Dekhir | B. Ziyad | B. Moussa | B. Lemas |_B. Fechtal =III.—Race Zenète.=; _ | Merendjica Ifrene |_Ouarghou _ | B. Berzal _ | B. Isdourine | B. Ournid -| B. Sar’mar | |_B. Itoueft | B. Ourtantine Demmer -| B. R’arzoul | B. Toufourt | Ourgma |_Zouar’a _ | B. Ilent | B. Zeddjak ou Zendak | B. Ourak Mag’raoua (anciens) -| Ourtezmar | B. Bou-Saïd | B. Ourcifen | Lar’ouate | B. Righa | Sindjas | B. Ouerra |_B. Ourtadjen Irnïane Djeraoua Ouagdjidjen Ouar’mert ou R’omert (Ghomra) Ouargla—B. Zendak Ouemannou Iloumene (ou Iloumi) _ _ _ | | | B. Idleten | | | B. Nemzi | | | B. Madoun | | B. Meden -| B. Zendak | _ | | B. Oucil | | Abd-El-Ouad | | B. Kadi | | Toudjine | |_B. Mamet |B. Badine.| B. Mezab | | | B. Azerdane | _ | |_ou Zerdal | | B. Tigherine Ouacine -| B. Rached | B. Rour’enç -| B. Irnaten (Magr’aoua) | |_ |_B. Mengouch | | _ | | B. Ourtadjen |B. Merine -| |_ |_B. Ouattas

POSITION DE CES TRIBUS.—Voici maintenant, la situation générale de ces tribus, par provinces, au VIIe siècle.

Barka et Tripolitaine.

Houara et Aourir’a.—Pays de Barka, midi de la Tripolitaine, Fezzan: s’avancent jusque vers le Djerid. Louata.—Région syrtique, environs de Tripoli et de là jusque vers Gabès. Nefouça.—Région montagneuse de ce nom, au midi de Tripoli. Zouar’a et Ourgma (Zenèles Demmer), à l’ouest de Tripoli.

Ifrikiya proprement dite.; (Tunisie.)

Nefzaona.—Djerid et intérieur de la Tunisie. Merendjica et Ouargou (Ifrene), régions méridionales.

Ifrikya occidentale.; (Province de Constantine.)

Nefzaoua.—Plaines de l’est de la province. Djeraoua.—Djebel-Aourès. Aoureba.—Région au nord du Zab. Ifrene. Magraoua.—Hodna, Zab et région méridionale de l’Aourès. Ouargla, Ouacine.—Ouad-Rir’ et Sahara. Ketâma.—Cette grande tribu occupe toute la région littorale, depuis Bône jusqu’à l’embouchure de l’Ouad-Sahel et s’avance dans l’intérieur, jusqu’à Constantine et Sétif.

Mag’reb central.;

Zouaoua.—Massif de la grande Kabilie. Sanhadja.—Se rencontrent à l’ouest et au nord avec les Zouaoua et s’étendent jusqu’à l’embouchure du Chelif, occupant ainsi le littoral et une partie du centre. B. Faten.—Font suite aux Sanhadja, à l’ouest, jusqu’à la Moulouïa, couvrant le littoral et le centre de la province d’Oran. Lemaïa et Matmata, aux environs du Guezoul et du Ouarensenis. Mar’ila, sur la rive droite du Chelif. Azdadja, (des Dariça), aux environs d’Oran. Koumïa et Mediouna, au nord et à l’ouesl de Tlemcen. Adjiça (Dariça), au sud des Zouaoua. Les tribus Zenètes anciennes couvrent les hauts plateaux. Ouemannou et Iloumi, à l’ouest du Hodna. Ouar’mert, dans le Rached (Djebel-Amour). Ournid, à l’ouest de cette montagne. Irniane, au sud de Tlemcen.

Mag’reb extrême.;

R’omara.—Occupent la région littorale du Rif, de l’embouchure de la Moulaïa à Tanger. Miknaça, Ourtandja et Augma, région centrale. Zanaga.—Se rencontrent avec les précédents et occupent les premiers contreforts de l’Atlas. Matr’ara.—Vers la limite du Mag’reb central, où ils se rejoignent aux autres Fatene. Berghouata.—Sur le littoral de l’Océan, depuis Tanger jusqu’à l’embouchure du Sebou. Masmouda.—Tout le versant occidental de l’Atlas, les plaines et le littoral de l’Océan, du Sebou à l’Ouad-Sous. Heskoura.—Les montagnes du Grand-Atlas. Guezoula et Lamta.—La rive gauche de l’Ouad-Sous jusqu’à l’Ouad-Deraa. Aucune tribu zénète n’a encore pénétré dans le Mag’reb extrême.

Grand-Désert.;

Sanhadja au Litham (Messoufa Guedala, Lemtouna, Lamta, etc.), occupant toute la région saharienne jusqu’au Niger.

Ainsi était répartie la race berbère dans l’Afrique septentrionale.

Il restait en outre quelques débris de la population coloniale dans le nord de l’Ifrikiya et aux alentours des postes occupés par les Byzantins.

LES ARABES. NOTICE SUR CE PEUPLE.—Le peuple arabe devant désormais mêler son histoire à celle de là Berbérie, il convient encore, avant de reprendre notre récit, d’entrer dans quelques détails sur cette nation.

La population de l’Arabie était divisée en deux groupes distincts:

1° Les Arabes de race pure ou ancienne, descendant, selon les généalogistes, de Kahtan, le Yectan de la Bible. Établis depuis une haute antiquité dans la partie méridionale du pays, l’Arabie heureuse, l’Iémen, ils formèrent deux grandes tribus, celles de Kehlan et de Himyer. On les désignait sous le terme général d’Iéménites;

2° Et les Arabes de race mélangée, descendants de Adnan, et beaucoup plus nombreux que les précédents. Ils ont formé les tribus de Moder, Rebïa, Maad, etc…. Nous les désignerons sous le nom de Maadites. Ils occupaient les vastes solitudes qui s’étendent de la Palestine à l’Iémen, ayant au centre le plateau du Nedjd et le Hedjaz sur le littoral296.

[Note 296: Voir Abou-l-feda, Rois des Arabes avant l’Islamisme.—Hamza d’Ispahan, Annales des Himyérites.—En-Nouéïri, Histoire des rois de Kahtan.—Messaoudi, Les prairies d’or.—Ibn-Khaldoun, Histoire des Berbères et Prolégomènes.—Ibn-El-Athir, Histoire, passim.]

Une rivalité implacable divisait ces deux races et nous verrons ces traditions de haine les suivre en Afrique et en Espagne. C’est que la première, habitant des régions fertiles, établie en partie dans des villes, se livrait à la culture et au commerce et vivait dans l’abondance; tandis que l’autre, réduite à l’existence précaire du nomade, dans des régions désertes, n’avait d’autre ressource, en dehors du produit de maigres troupeaux, que la guerre et le brigandage. Cette rivalité n’avait au fond d’autre mobile que le combat pour la vie.

En outre de ces deux grandes divisions, chaque groupe se partage en citadins et gens des steppes (bédouins).

MOEURS ET RELIGION DES ARABES ANTÉ-ISLAMIQUES.—La condition propre de l’Arabe, c’est la vie en tribu, la famille agrandie, à la tête de laquelle est le cheikh, vieillard renommé par sa sagesse dans le conseil, sa bravoure dans le combat. Une grande solidarité règne entre les gens d’une même tribu, mais aucun lien ne réunit les tribus entre elles. Bien au contraire, elles ont toutes des sujets de haine particulière les unes contre les autres, car la vengeance est un culte pour ces âmes ardentes. «Une infinité de tribus, les unes sédentaires, le plus grand nombre constamment nomades, sans communauté d’intérêts, sans centre commun, ordinairement en guerre les unes contre les autres, voilà l’Arabie au temps de Mahomet297.» Les Arabes ne vivent que pour la guerre, car sans cela «pas de butin, et c’est le butin surtout qui fait vivre les Bédouins.» Aussi la bravoure est-elle estimée au-dessus de tout. Les femmes suivent les guerriers dans les combats pour les encourager, faire honte aux fuyards et même les marquer d’un signe d’ignominie. «Les braves qui font face à l’ennemi, disent-elles, nous les pressons dans nos bras; les lâches qui fuient nous les délaissons et nous leur refusons notre amour298.» L’éloquence et la poésie sont honorées après la bravoure.

[Note 297: Dozy, Histoire des Musulmans d’Espagne, l. I, p. 16.]

[Note 298: Poésie citée par Caussin de Perceval dans son bel Essai sur l’histoire des Arabes avant l’Islamisme, t. III, p. 99.]

Les habitants des villes du littoral, ainsi que nous l’avons dit, s’adonnaient avec succès au commerce, et conservaient des relations avec les Bédouins, leurs parents ou leurs alliés.

La Mekke, ville située près du littoral du golfe arabique, était un grand centre commercial et religieux. Les Koréichites, famille de la race d’Adnan, y dominaient. C’étaient des marchands fort entendus aux affaires. Ils gouvernaient la cité par un conseil dit des Sadate (pluriel de Sid) qui avait entre ses mains tous les pouvoirs299.

Les Arabes pratiquaient différents cultes: certaines tribus adoraient les astres, d’autres se faisaient des idoles de pierre ou de bois. Les Juifs avaient, en Arabie, de très nombreux sectateurs; enfin, le chiffre des chrétiens établis, surtout dans les villes, était assez considérable. Mais la religion nationale était une sorte d’idolâtrie. La Mekke était déjà la ville sainte: on y conservait, dans le temple de la Kaaba, une pierre noire, sans doute un aérolithe, et la construction du temple était attribuée à Abraham par une ancienne tradition. Un grand nombre d’idoles y étaient en outre enfermées. La tribu de Koréich avait le privilège de fournir le grand-prêtre.

«Le naturel farouche des Arabes—a dit Ibn-Khaldoun300,—en a fait une race de pillards et de brigands. Toutes les fois qu’ils peuvent enlever un butin, sans courir un danger ou soutenir une lutte, ils n’hésitent pas à s’en emparer et à rentrer au plus vite dans le Désert.» C’est la razia, le mode de combattre particulier à l’Arabe. «Les habitudes et les usages de la vie nomade,—ajoute notre auteur,—ont fait des Arabes un peuple rude et farouche. La grossièreté des moeurs est devenue pour eux une seconde nature…..Si les Arabes ont besoin de pierres pour servir d’appuis à leurs marmites, ils dégradent les bâtiments afin de se les procurer; s’il leur faut du bois pour en faire des piquets ou des soutiens de tente, ils détruisent les toits des maisons pour en avoir. Par la nature même de leur vie, ils sont hostiles à tout ce qui est édifice…. Ajoutons que, par leur disposition naturelle, ils sont toujours prêts à enlever de force le bien d’autrui, à chercher les richesses les armes à la main, et à piller sans mesure et sans retenue.»

Tels sont, dépeints par un de leurs compatriotes, les hommes qui vont prendre une part prépondérante à l’histoire de l’Afrique.

[Note 299: Michèle Amari, Storia dei Musulmani di Sicilia, t. I, p. 47 et suiv.]

[Note 300: Prolégomènes, t. I. de la trad., p. 309 et suiv.]

MAHOMET.—FONDATION DE L’ISLAMISME.—En 570 naquit Mahomet (Mohammed), de la tribu de Koreich. Resté orphelin de bonne heure, il fut élevé par son oncle, Abou-Taleb, et envoyé par lui dans une tribu bédouine selon l’usage. C’était un jeune homme faible de corps, sujet à des attaques nerveuses, parlant peu et restant de longues heures plongé dans la méditation. A l’inverse de ses compatriotes, il avait peu de goût pour la poésie, bien qu’il eût l’imagination assez développée. Il se vantait de ne pas savoir écrire.

Mahomet avait quarante ans lorsqu’il commença à prophétiser et à prétendre qu’il recevait des révélations de Dieu, par l’intermédiaire de l’ange Gabriel: ses concitoyens l’accueillirent par des moqueries et tournèrent en dérision ses prédications. Rien ne l’arrêta, ni les injures, ni les violences, et il finit par gagner à sa cause quelques prosélytes. Mais si, après onze années d’apostolat, Mahomet avait obtenu un si mince succès chez ses concitoyens, il avait rencontré à Yatrib, ville rivale, habitée par des gens de race yéménite, des esprits mieux disposés à accueillir la nouvelle religion, et s’y était créé des adhérents dévoués. Menacé dans son existence par les Mekkois, le prophète se décida à fuir et alla, en 622, chercher un refuge chez ses amis les Aous et les Khazradj, de Yatrib, qui reçut le nom de Médine (la ville par excellence). De cette fuite (Hégire) date l’ère musulmane. Les adhérents de Mahomet lui prêtèrent à Médine un solennel serment et furent appelés ses défenseurs (Ansar). On nommait émigrés les Mekkois qui l’avaient suivi dans sa fuite. Aussitôt la lutte commença entre eux et les Mekkois, et après différentes péripéties, Mahomet entra en vainqueur à la Mekke. Cette fois, c’était le triomphe. Par la persuasion ou par la force, les Arabes durent adopter le nouveau culte. L’islamisme était fondé. Nous croyons inutile d’analyser ici cette religion dont chacun connaît les dogmes et qui a pour code le Koran. L’Iman, chef de la religion, était en même temps souverain politique de tous les musulmans. La Guerre sainte imposée aux vrais croyants, comme une obligation étroite, allait ouvrir la voie aux conquêtes301.

[Note 301: Voir le Koran et les Hadith ou traditions sur Mahomet.]

ABOU-BEKER, DEUXIÈME KHALIFE.—SES CONQUÊTES.—En 632, Mahomet cessa de vivre. Les Arabes n’avaient pas attendu sa mort pour apostasier et se lancer dans la révolte. Le Nedjd, l’Iémen, même, étaient au pouvoir d’un rival Aïhala le Noir; l’insurrection devint alors générale.

Mahomet, comme Charlemagne et peut-être à dessein, n’avait pas fixé les règles de la succession au khalifat302. Son oncle Abou-Beker qui, par son dévouement à toute épreuve, avait été le plus ferme soutien du prophète, fut appelé à lui succéder. C’était un homme d’une rare énergie et dont la violence se traduisait par d’implacables cruautés. Faisant énergiquement tête aux ennemis, il sut ramener la confiance parmi les siens et put ainsi battre les insurgés les uns après les autres. Ses victoires furent suivies d’horribles massacres. Quiconque apostasiait ou refusait de se convertir était aussitôt mis à mort. Les nouveaux musulmans trouvaient au contraire toutes les satisfactions de leurs passions: la guerre et le pillage. Il n’est donc pas surprenant que sous la direction d’Abou-Beker l’islamisme eût fait de si grands progrès. Les compagnons de Mahomet, les défenseurs et les émigrés étaient comblés d’honneurs et investis de commandements; ils formaient en quelque sorte une nouvelle noblesse. Tout en luttant contre les révoltés, Abou-Beker entreprenait la guerre de conquête; dès la fin de 633, ses généraux enlevaient l’Irak aux Perses et une partie de la Syrie aux Byzantins.

[Note 302: Ses successeurs reçurent le titre de Khalifes (successeurs), d’où l’on a formé le mot de Khalifat pour désigner leur trône.]

KHALIFAT D’OMAR. CONQUÊTE DE L’ÉGYPTE.—Dans le mois d’août 634, Abou-Beker mourut au milieu de toute sa gloire. Il désigna pour son successeur Omar-ben-el-Khattab, qui prit le titre d’Emir-el-Moumenin (Prince des croyants). Peu après, Damas et le reste de la Syrie tombaient au pouvoir des Arabes. La Mésopotamie et la Palestine subissaient bientôt le même sort (638-40).

En 640, le général Amer-ben-el-Aci enleva l’Égypte au représentant d’Héraclius. L’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie éclaira les vertigineux succès des Arabes. En quelques années une peuplade à peine connue avait fondé un vaste royaume. Nous allons voir les Arabes transporter au Mag’reb, le théâtre de leurs exploits.

CHAPITRE II.

CONQUÊTE ARABE

641-709

Campagnes de Amer en Cyrénaïque et en Tripolitaine.—Le Khalife Othman prépare l’expédition de l’Ifrikiya.—Usurpation du patrice Grégoire. Il se prépare à la lutte.—Défaite et mort de Grégoire.—Les Arabes traitent avec les Grecs et évacuent l’Ifrikiya.—Guerres civiles en Arabie.—Les Kharedjites; origine de ce schisme.—Mort d’Ali; triomphe des Oméïades.—État de la Berbérie; nouvelles courses des Arabes.—Suite des expéditions arabes en Mag’reb.—Okba gouverneur de l’Ifrikiya; fondation de Kaïrouan.—Gouvernement de Dinar.—Abou-el-Mohadjer.—2e gouvernement d’Okba; sa grande expédition en Mag’reb.—Défaite de Tehouda; mort d’Okba.—La Berbérie sous l’autorité de Koçéïla.—Nouvelles guerres civiles, en Arabie.—Les Kharedjites et les Chïaïtes.—Victoire de Zohéïr sur les Berbères; mort de Koçéïla.—Zohéïr évacue l’Ifrikiya.—Mort du fils de Zobéïr; triomphe d’Abd-el-Malek.—Situation de l’Afrique; la Kahéna.—La Kahéna reine des Berbères; ses destructions.—Défaite et mort de la Kahéna.—Conquête et organisation de l’Ifrikiya par Haçane.—Mouça-ben-Nocéïr achève la conquête de la Berbérie.

CAMPAGNES DE AMER EN CYRÉNAÏQUE ET EN TRIPOLITAINE.—Aussitôt après avoir effectué la conquête de l’Egypte, Amer poussa une pointe vers l’Ouest, jusqu’au pays de Barka. Les Houara et Louata de cette contrée furent contraints de se soumettre et, afin d’éviter l’esclavage, durent se racheter au prix d’une contribution de treize mille pièces d’or. Ils vendirent, dit-on, tout ce qu’ils possédaient, et même, en certains endroits, leurs enfants pour s’acquitter303. Après cette fructueuse razia, Amer rentra en Egypte (641). Pendant ce temps, un de ses lieutenants, Okba-ben-Nafa, parcourait les régions méridionales et s’avançait en vainqueur jusqu’à Zouila dans le Fezzan.

[Note 303: Ibn-Abd-el-Hakem (apud Ibn-Khaldoun, t. I, p. 302 et suiv,). En-Nouéïri, id., p. 313. El-Kairouani, p. 36 et suiv.]

Les campagnes dans l’Ouest étaient trop fructueuses pour que les guerriers de l’Islam ne fussent pas tentés d’y effectuer de nouvelles courses. En 612, Amer ayant organisé une expédition vint mettre le siège devant Tripoli et s’empara de cette ville, qui fut livrée au pillage. On y trouva un riche butin qui fut réparti entre les soldats. Les habitants qui purent se réfugier sur les vaisseaux et gagner le large furent épargnés; quant aux autres, ils n’obtinrent aucun quartier. De cette place, le général arabe envoya une reconnaisance de cavalerie sur Sabra, tandis qu’un corps de troupes allait de nouveau vers le Fezzan, et s’avançait jusqu’à Ouaddan.

En vain. Amer sollicita de son maître l’autorisation d’envahir l’Ifrikiya; mais ces opérations dans l’Ouest étaient faites contre le gré du khalife qui n’avait aucune confiance dans ce «lointain perfide», comme il se plaisait, par un jeu de mots, à appeler le Mag’reb; de plus il craignait un retour offensif des Byzantins en Égypte. Ces prévisions n’étaient que trop justifiées; on apprit tout à coup qu’une flotte grecque venait de s’emparer d’Alexandrie. Aussitôt Amer se porta contre l’ennemi à la tête de forces imposantes et força les chrétiens à la retraite.

LE KHALIFE OTHMAN PRÉPARE L’EXPÉDITION D’IFRIKIYA.—Le 31 octobre 644, Omar fut poignardé par un esclave ou artisan de Koufa. Avant de mourir, il désigna, comme candidats à sa succession, six des plus anciens compagnons de Mahomet. Ceux-ci, après trois jours de discussion, finirent par charger l’un d’eux, qui s’était désisté, de prononcer entre eux. Le Mekkois Othman-ben-Offan fut proclamé khalife, au grand désappointement des trois autres candidats. Ali, gendre du prophète, qui se considérait déjà comme ayant été frustré par les précédents khalifes, fut surtout très irrité de ce nouvel échec. Deux autres candidats, Zobéïr et Talha devaient également faire parler d’eux.

Othman appartenait à la famille des Beni-Oméïa qui s’était montrée l’adversaire acharnée de Mahomet; son triomphe était celui du parti mekkois. C’était un vieillard affaibli par l’âge qui se laissait entièrement diriger par ses parents. Un des premiers actes du nouveau khalife fut de rappeler Amer et de confier le commandement de l’Egypte à son frère de lait Abd-Allah-ben-Abou-Sarh. Vers 646304, ce général envoya des reconnaissances qui lui rapportèrent des renseignements précis sur la situation de l’Ifrikiya, et, lor squ’il eut réuni tous les documents, il pressa le khalife d’entreprendre cette conquête qui, disait-il, devait donner aux Musulmans une nouvelle gloire et un abondant butin. Mais, en Orient, on ne voyait pas l’entreprise sous un jour aussi favorable; le conseil réuni plusieurs fois hésita à l’autoriser et ce ne fut qu’à force d’insistance que le khalife finit par rallier les esprits et faire décider l’expédition.

[Note 304: On sait que ces premières dates sont incertaines.]

La guerre sainte fut alors proclamée et, un camp ayant été, dressé à El-Djorf, près de Médine, la fleur des guerriers de l’Islam vint s’y réunir305. Les tribus yéménites et maadites y envoyèrent leur contingent. Othman contribua de ses deniers à l’organisation de l’armée, qui se trouva prête dans l’automne de l’année 647. Au mois d’octobre le khalife vint la haranguer, puis ces troupes, pleines d’ardeur, se mirent en route sous la direction d’El-Harith. De son côté, le gouverneur de l’Egypte avait réuni toutes les forces dont il pouvait disposer. Lorsque les troupes d’Orient furent arrivées, il leur adjoignit les siennes et forma ainsi une armée d’environ cent vingt mille hommes, composée d’autant de cavaliers que de fantassins. Laissant le commandement de l’Egypte à Okba, il entraîna ses guerriers à la conquête des pays de l’Ouest, depuis si longtemps convoités par les Musulmans.

[Note 305: En-Nouéïri donne les noms des principaux guerriers, presque tous compagnons de Mahomet (p. 314, 315).]

USURPATION DU PATRICE GRÉGOIRE. IL SE PRÉPARE À LA LUTTE.—En présence des préparatifs des Arabes, que faisaient les Byzantins d’Afrique? Nous avons vu, à la fin de la première partie, que l’empereur Héraclius était mort après avoir eu la douleur de voir l’Egypte lui échapper. A cette nouvelle, le patrice Grégoire, fils du Grégoire dont il a été également parlé, qui gouvernait l’Afrique au nom de l’empire, jugea le moment favorable pour se déclarer indépendant. Il prit la pourpre, s’entoura des insignes de la royauté et choisit Sbéïtla306, comme siège de son empire.

[Note 306: L’antique Suffétula, au sud de Kaïrouan.]

Karthage abandonnée fut occupée par un nouvel exarque, venu de Constantinople, et autour duquel se groupèrent les chrétiens restés fidèles. Bien que les détails fassent complètement défaut sur les conditions dans lesquelles l’usurpation de Grégoire s’est effectuée, il est probable que ce chef a été appuyé par les indigènes; le choix de Sbéïtla comme capitale semble l’indiquer. Ainsi, au moment où les Byzantins auraient dû grouper toutes leurs forces pour résister à l’étranger, ils étaient divisés par la guerre civile. C’est ce qui explique que, lors des premières razzias des Arabes, ils abandonnèrent la Tripolitaine à elle-même.

Cependant, Grégoire, averti de la prochaine attaque des Arabes, n’était pas resté inactif: il avait adressé un appel pressant aux débris de la population coloniale et aux Berbères. Les tribus indigènes de cette région, qui savaient, par ouï-dire, ce qu’était la rapacité des Arabes et se voyaient menacés dans leur existence et dans leurs biens, accoururent en foule sous ses étendards. Le patrice se trouva bientôt entouré d’un rassemblement considérable dont les auteurs arabes portent le chiffre à plus cent mille combattants, ce qui est évidemment exagéré. A la tête de cette armée il se porta en avant de Sbéïtla et attendit, dans une position retranchée, le choc de l’ennemi307.

[Note 307: Lebeau, Hist. du Bas-Empire, t. II, p. 319 et suiv. Ibn-Khald, Hist. des Berbères, t. I, p. 208, 209. En-Nouéïri, p. 317 et suiv. El-Kaïrouani, p. 39.]

DÉFAITE ET MORT DE GRÉGOIRE.—Les guerriers arabes ne tardèrent pas à paraître; conduits par Abd-Allah, ils vinrent prendre position au lieu dit Akouba, en face du camp de ceux qu’ils appelaient les infidèles. Dans leur marche, ils avaient laissé de côté les villes du littoral où des sièges longs et difficiles les auraient retenus, et étaient venus attaquer leurs ennemis au centre de leur puissance. Quelques jours se passèrent d’abord en pourparlers. Abd-Allah proposait à Grégoire de se convertir à l’islamisme, de reconnaître la suzeraineté du khalifat et de payer tribut. Mais le prince grec refusa péremptoirement, et il fallut en venir aux mains. Les premières rencontres n’eurent rien de décisif; chaque matin, dit En-Nouéïri308, on combattait entre les deux camps, jusqu’au milieu du jour, puis on rentrait de part et d’autre dans ses lignes pour prendre du repos et recommencer le lendemain. Les Grecs réparaient leurs pertes par des renforts qu’ils recevaient chaque jour, et les Arabes commençaient à douter du succès lorsqu’un événement imprévu vint â leur aide.

[Note 308: Loc. cit.

Le khalife Othman, ne recevant pas de nouvelles de ses guerriers, avait dépêché vers ceux-ci un de ses officiers nommé Abd-Allah-ben-Zobéïr. Ce chef parvint au camp à la tête de quelques cavaliers seulement; mais le bruit causé par sa réception fit croire aux Grecs que leurs ennemis avaient reçu de puissants renforts, ce qui leur causa un certain découragement. Les Arabes, tenus au courant par leurs espions, en profitèrent avec une grande habileté. Il fut convenu entre Abd-Allah et ben-Zobéïr que, le lendemain, on n’enverrait au combat que peu de monde, que les meilleurs guerriers se tiendraient sous les tentes et qu’ils profiteraient de la trêve journalière suivant la bataille, pour attaquer le camp des infidèles, tandis qu’ils seraient plongés dans une fausse sécurité.

Il fut fait ainsi qu’il avait été convenu. Les chrétiens, s’attendant à une attaque sérieuse, sortirent en foule et fondirent sur les Musulmans, qui étaient conduits par Abd-Allah en personne. On combattit avec un grand acharnement. Grégoire, le diadème en tête et ayant auprès de lui l’étendard surmonté de la croix, dirigeait en personne ses troupes. Les chefs arabes surent faire durer la bataille plus longtemps que d’habitude et, enfin, les combattants, fatigués par l’excessive chaleur du jour, rentrèrent dans leur camp. Ce fut alors que, profitant du moment où les chrétiens avaient retiré leurs armures pour se reposer, Abd-Allah et Ben-Zobéïr firent sortir leurs guerriers et, à la tête de ces troupes fraîches, se précipitèrent sur le camp ennemi aux cris de: «_Dieu est grand! Il n’y a d’autre Dieu que lui!_» Les chrétiens, surpris à l’improviste, sans avoir le temps de s’armer ni de se mettre en selle, sont renversés par les cavaliers arabes, et bientôt l’armée, prise d’une terreur panique, fuit en désordre dans toutes les directions. Les Musulmans, las de tuer, mettent le camp au pillage.

Ainsi fut détruite cette armée qui était bien supérieure en nombre à celle des assaillants. Le patrice Grégoire périt dans l’action, frappé par une main inconnue309.

[Note 309: Nous croyons inutile de reproduire les traditions qui le font mourir de la main de Ben-Zobeïr, ainsi que l’histoire trop romanesque de sa fille.]

LES ARABES TRAITENT AVEC LES GRECS ET ÉVACUENT L’IFRIKIYA.—Les Arabes, après leur victoire, poursuivirent les infidèles qui s’étaient réfugiés à Sbéïtla et s’emparèrent de cette capitale éphémère. Elle était remplie de richesses entassées tant par Grégoire que par la population coloniale. Après le pillage et le massacre, conséquence habituelle des victoires arabes, on réunit l’immense butin qui avait été fait, et le général en chef en préleva le quint, selon la règle musulmane; puis le reste fut partagé entre les guerriers, la part du cavalier étant triple de celle d’un fantassin. De Sbéïtla où il s’était établi, Abd-Allah lança ses bandes vers l’intérieur de l’Ifrikiya. Les Arabes portèrent ainsi la dévastation jusqu’aux bourgades de Gafça et au Djerid, et de là, revenant vers le nord, ils s’avancèrent jusqu’à Mermadjenna310.

[Note 310: A une dizaine de lieues au N.-E, de Tébessa.]

Les Grecs, après la défaite de Sbéïtla, s’étaient réfugiés dans les places fortes de la Byzacène et particulièrement autour de Karthage, où s’étaient groupés les derniers restes de la population coloniale. Or, les Arabes ne tenaient nullement à entreprendre de nouveaux sièges; ils songeaient encore moins à s’établir dans le pays, la plupart brûlant au contraire du désir de retourner en Orient pour montrer leur butin et raconter leurs prouesses. Dans de telles dispositions, des propositions d’arrangement que leur firent les chrétiens furent accueillies avec empressement. Ils conclurent avec eux une convention par laquelle ils s’obligeaient à se retirer contre le versement d’une contribution de trois cents kintars d’or, selon les auteurs arabes. Peut-être ce tribut énorme ne fut-il pas versé par les Grecs seuls; il est fort possible que les Arabes aient traité aussi avec les chefs de tribus berbères ou des régions qu’ils avaient parcourues, comme le Djerid par exemple. Ibn-Khaldoun dit positivement que les cheikhs berbères furent bien traités par Abd-Allah et que l’un d’eux, Soulat-ben-Ouazmar, qui avait été fait prisonnier, fut entouré d’honneurs et retourna librement dans sa tribu (les Mag’raoua), après s’être converti à l’islamisme311.

Pendant que le général en chef réglait ces questions, Ben-Zobéïr partait en hâte pour Médine afin d’y porter la nouvelle des succès de l’Islam. Il fit le trajet en vingt-quatre ou vingt-sept jours et, par l’ordre d’Othman, il raconta en pleine chaire, au peuple, les détails, quelque peu embellis, de la conquête de l’Ifrikiya312.

Enfin les Musulmans évacuèrent la Berbérie. Abd-Allah laissa à Sbéïtla un certain Djenaha313, comme représentant du khalifat, mais sans forces militaires, ni autorité réelle, car aucune idée d’occupation permanente ne paraît avoir été le mobile de ces premières guerres: c’étaient de véritables razias314.

[Note 311: Hist. des Berbères, t. I, p. 120, t. II, p. 228.]

[Note 312: Amari (Storia, t. I, p. 110, 111), donne une partie du texte du discours.]

[Note 313: Habahia, selon le Baïan.]

[Note 314: Nous avons suivi dans le récit qui précède le texte d’En-Nouéiri, (p. 314 et suiv.), complété par les documents fournis par Ibn-Abd-El-Hakem, Ibn-Khaldoun, El-Kaïrouani, le Baïan. Pour les dates, nous avons adopté celles données par M. Fournel, Histoire des Berbers, p. 110 et suiv.]

GUERRES CIVILES EN ARABIE.—Les événements d’Orient vinrent distraire les Arabes de leurs entreprises contre l’Ifrikiya, et la conséquence fut de laisser quelques années de répit à la Berbérie. La partialité du khalife, qui n’était guidé dans le choix des gouverneurs que par des intérêts de famille, avait suscité d’ardentes haines que les candidats au trône surent habilement exploiter. Bientôt Othman fut assiégé dans son propre palais, à Médine, et, comme il résistait avec une grande fermeté aux sommations qui lui étaient adressées, les sicaires pénétrèrent chez lui par une maison voisine et le mirent à mort (juin 656). Ali, l’un des promoteurs du meurtre, fut élevé au khalifat par les Défenseurs. C’était le triomphe du parti des orthodoxes, des gens de Médine contre les nobles et les Mekkois, triomphe bien précaire et qui allait donner lieu à de sanglantes représailles.

Ali avait destitué tous les gouverneurs en les remplaçant par des Défenseurs et des hommes d’un dévouement à toute épreuve; mais l’un d’eux, Moaouïa-ben-Abou-Sofiane, surnommé le Fils de la, mangeuse de foie[315], gouverneur de la Syrie, qui avait acquis une grande puissance sous les précédents khalifes, refusa péremptoirement de le reconnaître. D’autre part, ses complices Zobéïr et Talha, qui avaient compté obtenir le khalifat, se retirèrent à La Mekke et, excités par Aïcha, la veuve du prophète, femme perfide et ambitieuse, se mirent en état de révolte. Ils appelèrent à eux les partisans d’Othman, avides de venger le meurtre de ce vieillard, et exploitant les rivalités qui divisaient les tribus, réunirent bientôt un nombre considérable de guerriers. Ali n’était soutenu que par les Défenseurs et les meurtriers d’Othman; mais il parvint à gagner l’appui des Arabes de Koufa. Il marcha alors contre les rebelles et remporta contre eux la bataille dite du Chameau, qui coûta la vie à Talba (8 décembre 656). Zobéïr périt assassiné dans sa fuite. Aïcha, échappée à la mort, était restée sur le champ de bataille auprès de son chameau criblé de traits; elle implora son pardon du vainqueur, qui le lui accorda.

[Note 315: Sa mère, la féroce Hind, avait, dit-on, ouvert le ventre de Hamza, oncle du prophète, à la suite de la bataille d’Ohod, et, en ayant retiré le foie, l’avait déchiré avec ses dents.]

Ali était maître de l’Arabie et de l’Egypte, mais la Syrie refusait toujours de le reconnaître, et Moaouïa aspirait ouvertement au khalifat. De Koufa, où il avait transporté le siège de l’empire, Ali marcha à la tête de quatre-vingt-dix mille hommes contre le rebelle et, après une campagne longue et meurtrière, il fut décidé qu’un arbitrage trancherait la question entre les deux compétiteurs. En vain Ali avait fait tous ses efforts pour éviter de verser le sang musulman, il avait même proposé à Moaouïa de vider leur querelle en combat singulier; mais celui-ci préféra l’emploi d’une diplomatie tortueuse, aboutissant à l’arbitrage qui devait, sans danger, lui conférer le pouvoir. Ali, trahi par une partie de ses adhérents, s’était retiré à Koufa; il refusa, non sans raison, de reconnaître la légalité de la sentence qui le déposait.

LES KHAREDJITES; ORIGINE DE CE SCHISME.—Lorsqu’Ali s’était décidé à accepter l’arbitrage, douze mille de ses soldats, après avoir en vain essayé de l’en détourner, avaient déserté sa cause et s’étaient eux-mêmes séparés de la religion officielle. Le nom de Kharedjites (non-conformistes) leur fut appliqué à cette occasion. C’étaient des puritains austères, fidèles aux premières prédications de Mahomet et considérant tous les nouveaux convertis comme de purs infidèles. Le caractère propre de leur doctrine était l’égalité absolue du croyant. «Tous les Musulmans sont frères, répétaient-ils, d’après le Koran. Ne nous demandez pas si nous descendons de Kaïs ou bien de Temim; nous sommes tous fils de l’islamisme, tous nous rendons hommage à l’unité de Dieu, et celui que Dieu préfère aux autres, c’est celui qui lui montre le mieux sa gratitude».[316] Ces principes ne plaisaient guère aux Arabes, si partisans des castes et des droits de la naissance, et qui prenaient des doctrines de l’islamisme ce qui leur plaisait, en s’arrogeant le droit de juger les paroles du prophète. Les Kharedjites ne l’entendaient pas ainsi: pour eux, le demi-croyant était pire que l’infidèle, et comme ils se recrutaient parmi les plus basses classes de la société, le dissentiment religieux se complétait d’une rivalité sociale.

[Note 316: Moubarred, p. 588. (Cité par Dozy, t. I, p. 142.)]

Ces dissidents en arrivèrent bientôt à contester aux Koréïchites le droit exclusif au khalifat. Ils prétendaient que le chef des Musulmans pouvait être pris dans tout le corps des fidèles, sans distinction d’origine ni de race, même parmi les esclaves. Du reste, le rôle du khalife, selon eux, devait se borner à contenir les méchants; quant aux hommes vertueux, ils n’avaient pas besoin de chef. Tels étaient les principes de ces schismatiques que nous verrons jouer un si grand rôle dans l’histoire de l’Afrique.

MORT D’ALI. TRIOMPHE DES OMÉÏADES.—Les fidèles adhérents d’Ali étaient devenus ses ennemis. Il marcha contre eux et en fit un carnage épouvantable à la bataille de Nehrouan (659). Pendant ce temps, les lieutenants de Moaouïa s’emparaient de l’Egypte et de la Mésopotamie, et le Hedjaz était envahi. Ali se multiplia pour repousser les attaques des Syriens, mais il avait d’autres ennemis. Les Kharedjites, qu’il avait cru exterminer, se reformaient dans l’ombre; ne pouvant entrer en lutte ouverte, ils employaient pour se venger une autre arme. Dans le mois de janvier 661, Ali tomba sous le poignard d’un de ces sectaires. Son fils El-Haçane recueillit son héritage; mais cette charge était trop lourde pour lui, et peu après il abdiquait en faveur de Moaouïa et allait se retirer à Médine, avec son frère El-Houcéïne. C’était la défaite des Défenseurs et le triomphe définitif des Oméïades et du parti mekkois.

Les Syriens, qui avaient tant contribué au succès de Moaouïa, acquirent dès lors une influence incontestée. Un grand nombre de tribus yéménites s’étaient fixées dans cette province quelques années auparavant. Elles s’y trouvèrent en rivalité avec celles de race maadite et déterminèrent l’émigration d’une partie de celles-ci en Irak. Cependant les Kaïsistes restèrent dans le pays, et entrèrent en lutte avec les Kelbites, une des principales tribus yéménites. Leur rivalité prit bientôt un caractère d’acuité extrême qui se traduisit par des luttes acharnées317.

[Note 317: Dozy, Hist. des Mus. d’Espagne, t. I, p. 114 et suiv.]

Cependant, l’Egypte demeurait livrée à la fureur des factions. Les vengeurs d’Othman s’y étaient mis en état de révolte ouverte, puis Ali s’y était créé un parti. Vers la fin de 659, Moaouïa envoya en Egypte Amer-ben-El-Aci, avec des forces imposantes, et ce général parvint à placer toute la contrée sous l’autorité des Oméïades.

ÉTAT DE LA BERBÉRIE. NOUVELLES COURSES DES ARABES.—Les vingt années de guerre civile qui venaient de désoler l’Orient avaient eu pour conséquence de laisser à la Berbérie un moment de répit que les Grecs et les indigènes auraient dû employer pour organiser sérieusement leur résistance. Un rapprochement semblait s’être opéré entre les Berbères et les Byzantins après le départ des Arabes, mais il fallait rentrer dans les sommes versées aux envahisseurs, et bientôt l’avidité des agents du fisc impérial, les exactions des gouverneurs avaient entièrement détaché d’eux les indigènes.

Depuis longtemps les Arabes avaient fait des courses sur mer et s’étaient avancés jusque dans la Méditerranée antérieure. En 648, la flotte de Moaouïa, envoyée de Syrie, avait opéré une descente à Chypre; deux ans plus tard, son armée navale s’emparait de Rhodes, puis venait faire une expédition en Sicile et rentrait en Orient chargée de butin et de captives318.

[Note 318: Amari, Storia, t. I, p. 79 et suiv.]

Le gouverneur de l’Egypte, Amer, qui avait toujours conservé l’espoir d’effectuer la conquête du Mag’reb, envoya de nouvelles expéditions, tant par terre que par mer, contre ce pays et les îles, mais les détails font absolument défaut relativement à ces entreprises que sa mort vint arrêter (663).

SUITE DES EXPÉDITIONS ARABES EN MAG’REB.—Vers l’an 665, Djenaha, cet agent qui avait été laissé par les Arabes à Sbéïtla, s’étant rendu en Orient auprès de Moaouïa, le décida à tenter une nouvelle expédition en Mag’reb. Le khalife confia le commandement à Moaouïa-ben-Hodaïdj (ou Khodaïdj); et ce général partit pour l’Ouest, à la tête d’une armée de dix mille hommes319, composée de guerriers choisis. L’empereur, averti de cette expédition, envoya en Afrique des renforts sous le commandement du patrice Nicéphore.

[Note 319: Selon El-Kaïrouani, p. 40.]

Parvenus en Ifrikiya, les Arabes vinrent prendre position en un lieu appelé depuis Mamtour, non loin de l’emplacement que devait occuper Kaïrouan. Les Grecs, arrivés sans doute avant eux, avaient débarqué à Souça et s’étaient établis en avant de cette ville. Une forte colonne, envoyée contre eux par Moaouïa, les attaqua avec l’impétuosité habituelle des Arabes; les Byzantins cédèrent sur toute la ligne, et, ayant regagné en hâte le littoral, se rembarquèrent sur leurs vaisseaux et rentrèrent en Orient. Après ce succès, les Musulmans s’emparèrent de Djeloula, qu’ils mirent au pillage et où ils trouvèrent un butin considérable. Des discussions s’élevèrent alors entre les vainqueurs au sujet du partage des prises, et il fallut en référer au khalife pour trancher ces différends.

D’autres expéditions furent effectuées simultanément, ou, dans tous les cas, suivirent immédiatement celle de Moaouïa. Le général Okba-ben-Nafa, qui avait déjà joué un rôle dans les premières guerres d’Afrique, parcourut de nouveau le Fezzan, imposa aux vaincus l’obligation d’embrasser l’islamisme, leva des tributs considérables sur toutes les populations du sud, et revint vers Barka après une campagne de cinq mois, dans laquelle les plus grandes cruautés avaient été commises par les Arabes. Vers le même temps, un défenseur du nom de Rouaïfi, après avoir réduit les localités du littoral de la Tripolitaine, s’emparait de l’île de Djerba. Enfin, en 668, Abd-Allah-ben-Kaïs, de la tribu de Fezara (Kaïs), partait d’Alexandrie avec deux cents navires, abordait en Sicile, mettait au pillage Syracuse, et rapportait en Orient des richesses immenses. On dit que le khalife fit revendre dans l’Inde les statues d’or et d’argent apportées de Sicile, dans l’espoir d’en obtenir un meilleur prix, et que ce commerce d’idoles causa un grand scandale aux Musulmans320.

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