Histoire de l'Afrique Septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'à la conquête française (1830) ( Volume I)

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 19 parties.

Du reste les Donatistes ne tardèrent pas à voir des schismes se produire dans leur sein. Le plus important fut celui de Rogatus, évêque de Cartenna212, qui imposait un nouveau baptême à tous les anciens traditeurs.

[Note 209: Poulle (Soc. arch.), 1878, pp. 414, 415.—Voir aussi Rev. afr. t. IV, pp. 137, 138, et Ammien Marcellin, 1. XXI, parag. 7.]

[Note 210: Zembia, dans la Medjana.]

[Note 211: Poulle, Maurétanie, p. 129.]

[Note 212: Tenès].

EXACTIONS DU COMTE ROMANUS.—A la fin de 363, sous Jovien, et ensuite, dans les premiers temps du règne de Valentinien, une tribu indigène de la Tripolitaine, les Asturiens, ainsi appelés par les auteurs213, causèrent les plus grands ravages dans cette contrée et vinrent même attaquer les colonies de Leptis et de Tripoli. Les colons appelèrent à leur secours le comte Romanus, nommé depuis peu maître des milices d’Afrique; mais ce général ne voulut entrer en campagne que si on lui fournissait quatre mille chevaux et une grande quantité de vivres, conditions que les Tripolitains ruinés ne pouvaient remplir; de sorte que les Berbères continuèrent leurs déprédations. À l’avènement de Valentinien, les gens de Leptis envoyèrent des députés à l’empereur pour lui exposer leurs doléances; mais les partisans de Romanus en atténuèrent en partie l’effet. Cependant l’empereur chargea un administrateur de l’ordre civil, auquel on confia des pouvoirs militaires extraordinaires, de rétablir la paix.

[Note 213: Ammien Marcelin, 1. XXVII et suiv.]

En 366, nouvelle incursion des Asturiens. L’empereur envoya un tribun nommé Pallade pour faire une enquête sur les lieux, mais cet agent se laissa corrompre et déclara que les plaintes n’étaient pas fondées. Pour Romanus, c’était le triomphe, l’impunité assurée; aussi se livra-t-il, sans retenue, à une prévarication effrénée. Une nouvelle plainte des victimes ayant eu le même résultat que la précédente, l’empereur ordonna la mise à mort des réclamants, convaincus de calomnie. Un ancien præses de la Tripolitaine, nommé Rurice, qui avait cherché à faire triompher la vérité, fut englobé dans l’accusation et exécuté à Sitifis.

RÉVOLTE DE FIRMUS.—Sur ces entrefaites, un des plus puissants chefs des Quinquégentiens vint à mourir en laissant plusieurs fils, Firmus, Gildon, Mascizel, Dius (ou Duis), Salmacès et Zamma. Ce dernier était fort lié avec Romanus, et, comme son frère aîné, Firmus, craignait d’être victime d’une spoliation, il fit assassiner Zamma. C’était s’exposer à la vengeance certaine du comte; aussi, après avoir essayé en vain de se disculper auprès du pouvoir central, Firmus comprit-il qu’il ne lui restait de salut que dans la révolte. Ces fils de Nubel étaient tous empreints de civilisation latine, plusieurs d’entre eux étaient chrétiens.

En 372, Firmus lève l’étendard de l’insurrection dans les montagnes du Djerdjera. Les Maurétanies le soutiennent; les Donatistes lui fournissent leur appui; les aventuriers, les gens ruinés, tous ceux qui recherchent le désordre, des soldats, on dit même une légion entière, viennent se joindre à lui. Firmus disposant d’une vingtaine de mille hommes se met aussitôt en campagne; un évêque de Rusagus, bourgade sur la frontière de la Césarienne, lui ouvre les portes de la ville. Les Firmianiens, continuant leur marche vers l’ouest, assiègent Césarée, s’en rendent maîtres et réduisent en cendres cette belle ville. Romanus essaie en vain de lutter; il est défait et la révolte gagne la Numidie. Les soldats proclamèrent alors Firmus roi; un tribun lui posa le diadème.

À la réception de ces graves nouvelles, l’empereur d’occident envoya en toute hâte des troupes en Afrique sous le commandement du comte Théodose, maître de la cavalerie. Débarqué à Igilgili (Djidjelli), cet habile générai gagna Sitifis et convoqua toutes ses troupes dans un poste des environs nommé Panchariana, d’où il devait commencer les opérations (373). Il avait été rejoint, tout en arrivant, par un corps d’auxiliaires indigènes, commandé par Gildon, frère de Firmus.

Le prince indigène, comprenant que la situation était changée, essaya de traiter avec Théodose, et lui fit offrir sa soumission; mais le général ne voulut rien entendre avant d’avoir reçu des otages, et les choses en restèrent là. Bientôt, du reste, Théodose entra en campagne, et porta son camp à Tubusuptus214. Ayant repoussé un nouveau message du rebelle, il attaqua les Tyndenses et Massissenses, commandés par Mascizel et Duis, les mit en déroute, et porta le ravage dans toute la contrée, sans cependant se départir d’une grande prudence et en s’appuyant sur une place nommée Lamforte. De là, s’avançant vers l’ouest, Théodose défit de nouveau Mascizel, qui avait osé l’attaquer.

Encore une fois, Firmus fit implorer la paix par l’intermédiaire de prêtres chrétiens, et Théodose la lui accorda. Le prince berbère remit au vainqueur Icosium215 et lui livra, dans cette ville, ses enseignes, sa couronne, son butin et des otages, mais il ne paraît pas qu’il soit venu en personne signer le traité.

[Note 214: Tiklat en Kabylie.]

[Note 215: Alger].

Après avoir obtenu ce résultat, Théodose se rendit à Césarée et employa ses légions à relever cette ville de ses ruines. Dans cette localité, il fit mourir sous les verges ou décapiter les soldats qui étaient passés au service du rebelle.

Sur ces entrefaites, ayant appris que Firmus cherchait de nouveau à soulever les tribus, il se remit en campagne et battit les Maziques et les Muzones. La tribu des Isaflenses, établie sur le versant sud du Djerdjera, soutint Firmus et se battit bravement sous les ordres de son chef Mazuca, mais elle fut encore défaite et son chef, fait prisonnier, hâta sa mort en déchirant ses blessures. Firmus, réduit encore à la fuite, se jette au coeur des montagnes, puis prend la direction de l’est, suivi par les Romains. Au moment où ceux-ci vont l’atteindre, il leur échappe encore et revient sur ses pas. Il entraîne de nouveau les Isaflenses, avec leur chef Igmacen et réunit un grand nombre d’adhérents. Théodose, qui s’est avancé contre lui et le croit sans forces, est subitement attaqué par vingt mille indigènes; il a la douleur de voir ses soldats lâcher pied et ne s’échappe lui-même qu’à la faveur de la nuit216.

Ayant pu, dans sa déroute, gagner le fort de Castellum Audiense217, il y rallia son armée et s’y retrancha. Il punit ses soldats avec la dernière sévérité, brûlant les uns, mutilant les autres; et grâce à son énergie, il rétablit promptement la discipline et put résister aux attaques tumultueuses des indigènes. Il opéra ensuite sa retraite vers Sitifis218. L’année suivante (375), il s’avança, à la tête de forces considérables, contre les Isaflenses, toujours fidèles à Firmus, et leur fit essuyer une nouvelle défaite. Igmacen, leur roi, se laissa alors gagner par les promesses de Théodose. Il cessa toute résistance et arrêta Firmus au moment où celui-ci, devinant sa trahison, se disposait à fuir. Prévoyant le sort qui l’attendait, le prince berbère se pendit dans sa prison et le traître Igmacen ne put livrer à ses ennemis qu’un cadavre qui fut apporté à leur camp, chargé sur un chameau.

Ainsi finit cette révolte qui avait duré trois ans.

[Note 216: Berbrugger, Époques militaires de la grande Kabylie.]

[Note 217: Aïoun Bessem, au nord d’Aumale.]

[Note 218: Les auteurs disent qu’il se retira à Typaza, mais cela semble bien improbable et nous nous rallions à l’opinion de MM. Poulle et Berbrugger, qui démontrent que c’est à Sétif que Théodose s’est reformé.]

Pacification générale.—Après avoir obtenu la pacification générale des tribus soulevées, Théodose s’appliqua, par une série de sages mesures, à rétablir la marche de l’administration et à faire oublier les maux causés par Romanus. Les complices des exactions de ce dernier furent sévèrement punis.

Mais le comte Théodose avait de nombreux ennemis qui le dénoncèrent à l’empereur Gratien, presque un enfant, successeur de son père, Valentinien (375). On le présenta comme étant sur le point de se déclarer indépendant et de lui disputer le pouvoir. Gratien prêtant l’oreille à ces calomnies expédia l’ordre de le mettre à mort219. Le vainqueur de Firmus, celui qui avait conservé l’Afrique à l’empire, fut décapité à Karthage.

[Note 219: Orose, Hist., 1. VII, ch. XXXIII.]

La révolte de Firmus permit aux Romains de mesurer tout le terrain qu’ils avaient perdu en Afrique. En laissant autour de leurs colonies, si romanisées qu’elles fussent, des tribus indigènes intactes, non assimilées, ils avaient en quelque sorte préparé pour l’avenir la ruine de leur colonisation. La levée de boucliers à laquelle la rébellion de Firmus avait servi de prétexte, était le premier acte du drame. Les Donatistes y avaient joué un rôle trop actif pour ne pas porter la peine de la défaite. En 378, les édits qui les condamnaient furent remis en vigueur et exécutés strictement.

L’AFRIQUE SOUS GRATIEN, VALENTINIEN II ET THÉODOSE.—Le monde romain, assailli de tous côtés par les barbares, était dans une situation des plus critiques, et Gratien n’avait ni l’énergie ni les talents qui auraient été nécessaires dans un tel moment. Son frère, Valentinien II, empereur d’Orient, était un enfant en bas âge. Pour soulager ses épaules d’un tel fardeau, Gratien s’associa le général Théodose, fils du comte Théodose, qui avait été mis à mort par ses ordres, et l’envoya défendre les frontières de l’empire. Peu après, Maxime était proclamé par ses soldats dans les Gaules (383). Gratien, ayant marché contre lui, fut vaincu et tué par l’usurpateur, près de Lyon. On dit que sa défaite fut due à la défection de sa cavalerie maure.

Théodose, forcé de reconnaître l’usurpateur, obtint cependant que l’Italie et l’Afrique fussent attribuées à Valentinien II. Mais Maxime ne pouvait se contenter d’une position si secondaire. En 387, il attaqua Valentinien et l’expulsa de l’Afrique. L’année suivante, il était à son tour vaincu par Théodose qui, après l’avoir tué, remit Valentinien II en possession de l’Afrique. Enfin, en 392, Valentinien ayant été assassiné, le trône impérial resta à Théodose.

Mais à cette époque, les empereurs ne vivaient pas longtemps. Théodose mourut en 395 et l’empire échut à ses deux fils Arcadius et Honorius. Ce dernier, âgé de onze ans, eut l’Occident avec l’Afrique.

RÉVOLTE DE GILDON.—Pendant ces compétitions, que pouvait faire l’Afrique, sinon se lancer de nouveau dans la révolte? Nous avons vu qu’à l’arrivée du comte Théodose en Maurétanie, Gildon, frère de Firmus, s’était mis à sa disposition et lui avait amené des renforts. On avait été content de ses services et il était resté sans doute en relations intimes avec la famille de ce général. Aussi, lorsque le fils du comte Théodose eut été associé à l’empire, il songea à être utile à Gildon et lui fit donner, en 387, le commandement des troupes d’Afrique avec le titre de grand maître des deux milices. Résidant à Karthage auprès du proconsul Probinus, il joignit à la puissance dont il était revêtu l’honneur de s’allier à la famille de Théodose, en donnant sa fille à un des neveux de celui-ci.

Dès lors, l’orgueil du prince indigène ne connut plus de bornes, et le pays commença à sentir le poids de sa tyrannie, car l’autorité du proconsul était effacée par la sienne. Cependant, lors de la révolte d’Eugène dans les Gaules, il refusa les propositions qui lui furent faites par cet usurpateur (394); mais, d’autre part, il ne montra pas grand zèle pour l’empereur et se dispensa d’envoyer les secours qu’il lui réclamait.

La mort de Théodose le décida à lever le masque, et, pour déclarer ses intentions, il retint dans le port de Karthage les blés destinés à l’alimentation de Rome (395). Cette fois, la guerre est inévitable, car la disette ne permet plus de faiblesses. Gildon est déclaré ennemi public, et Stilicon, ministre d’Honorius, se disposa à le combattre.

Dans cette conjoncture, Gildon appelle à lui le peuple indigène en se déclarant restaurateur de son indépendance. Il comble les Donatistes de ses faveurs et persécute les catholiques, Mascizel, son frère, s’étant rendu à Milan pour un motif inconnu, Gildon le soupçonne d’être allé intriguer contre lui, et, pour l’intimider, il fait mettre à mort ses deux fils220; puis il adresse, pour la forme, sa soumission à l’empereur.

[Note 220: Orose, 1. VII, ch. XXXIII.]

CHUTE DE GILDON.—C’est à Mascizel, brûlant du désir de la vengeance, que Stilicon donna le commandement de l’expédition. En 398, ce chef débarqua en Afrique avec cinq mille légionnaires (Gaulois, Germains et auxiliaires) et marcha contre son frère qui l’attendait à la tête d’un rassemblement de soixante-dix mille guerriers, mal armés et demi-nus. Parvenu auprès de Theveste, il se trouva isolé au milieu de montagnes escarpées et entouré de ses innombrables ennemis.

Gildon est au milieu de ses cavaliers Maures et Gétules et de ses montagnards berbères; en voyant les faibles forces que son frère ose lui opposer, il donne le signal du combat comme celui d’une exécution en masse. L’action s’engage, et Mascizel, désespéré, s’avance pour parlementer. Alors un certain tumulte se produit aux premières lignes: un porte-enseigne tombe devant le chef des troupes romaines, et les Berbères croient à une trahison; ce mot se propage parmi eux comme un éclair, et bientôt cette immense armée, prise d’une terreur inexplicable, tourne le dos à l’ennemi. En même temps, les légionnaires, revenus de leur étonnement, chargent les indigènes et changent leur retraite en déroute221.

[Note 221: Zosime, Hist., 1. V. Orose, 1. VII.]

Après cette inexplicable défaite, Gildon, abandonné de tous, parvint à atteindre le littoral et à prendre la mer; il voulait gagner Constantinople; mais les vents contraires le rejetèrent sur la côte d’Afrique. Arrêté à Tabarka, il fut conduit à son frère qui l’accabla de reproches et le jeta en prison en attendant l’heure de son supplice. Gildon l’évita en s’étranglant de ses propres mains. Il avait gouverné l’Afrique pendant douze ans.

Mascizel, qui venait de rétablir si heureusement la paix en Afrique, et d’assurer la subsistance de l’Italie, se rendit à Milan, afin d’obtenir la récompense de ses services, c’est-à-dire sans doute la position de son frère. Mais Stilicon venait de se convaincre par la révolte de Gildon du peu de confiance que l’on pouvait accorder aux Africains; il se débarrassa du solliciteur en le faisant noyer sous ses yeux.

L’AFRIQUE SOUS HONORIUS.—L’Afrique, qui depuis un an relevait de l’empire d’Orient, fut rattachée à celui d’Occident; puis on envoya à Karthage un proconsul qui réunit au fisc tous les domaines de la succession de Nubel et de Gildon. Ces biens étaient considérables et l’on dut nommer un fonctionnaire spécial pour les administrer.

La chute de Gildon fut suivie de persécutions contre ceux qui avaient pris part à sa révolte, et, comme ils étaient presque tous donatistes, ces représailles prirent la forme d’une nouvelle persécution attisée par les évèques orthodoxes. Quiconque était soupçonné d’avoir eu de la sympathie pour les rebelles se voyait dépouillé de ses biens et chassé du pays, trop heureux s’il échappait au supplice. L’évêque Optatus de Thamugas, qui avait été un des principaux auxiliaires de Gildon, fut jeté en prison et y périt. Cette terreur dura dix ans. Ce fut pour les Circoncellions une occasion de recommencer leurs désordres.

En 399, Honorius promulgua un édit par lequel il prohibait d’une façon absolue le culte des idoles. L’exécution de cette mesure rencontra en Afrique une vive opposition, car les païens y étaient encore nombreux. Le temple de Tanit à Karthage, qui avait été fermé par ordre de Théodose, fut affecté au culte chrétien, mais comme les idolâtres continuaient à y faire leurs sacrifices, on se décida à le démolir.

Cependant l’invasion des peuples du Nord achevait de se répandre sur l’Europe. Dans les premières années du Ve siècle, les Vandales, les Alains et les Suèves, poussés par les Huns, partis de la Pannonie, traversent la Germanie, culbutent les Franks, pénètrent en Gaule et, continuant leur marche à travers les Pyrénées, s’arrêtent en Espagne. En 409, ils opèrent entre eux un premier partage du pays. Dans le cours de la même année, les Goths, conduits par Alaric, s’emparaient de Rome. Assiégé par eux dans Ravenne, Honorius était obligé d’appeler à son secours l’empereur d’Orient, son neveu Théodose II.

Dans cette conjoncture, l’Afrique resta fidèle à l’empereur et continua à assurer la subsistance de l’Italie. Les Goths firent plusieurs tentatives infructueuses pour s’en emparer222. Le gouverneur, Héraclien, défendit avec habileté sa province et la conserva à l’empire; le chef des Goths abandonnant ses projets se contenta de la cession d’un territoire dans la Novempopulanie. Alaric, de son côté, avait des vues sur l’Afrique; il se disposait à se mettre en personne à la tête d’une expédition et préparait une flotte à cet effet; mais la tempête détruisit ses navires, et il dut y renoncer.

[Note 222: Lebeau, Histoire du Bas-Empire, l. XXVIII.]

Pendant ce temps, les Austrusiens et les Maxyes mettaient la Tripolitaine au pillage; le commandant militaire qui avait licencié une partie de ses troupes pour s’approprier leur solde, s’empressa de prendre la mer en laissant les populations se défendre comme elles le pourraient.

En 413, Héraclien qui s’était emparé des biens des émigrants réfugiés en Afrique pour fuir les Goths, se déclara indépendant et commença sa révolte en retenant les blés. Bientôt il passa en Italie à la tête d’une armée considérable, mais il fut entièrement défait près d’Orticoli; après quoi il chercha un refuge à Karthage où il ne trouva que la mort.

CHAPITRE X

PÉRIODE VANDALE

415-531

Le christianisme en Afrique au commencement du Ve siècle.—Boniface gouverneur d’Afrique; il traite avec les Vandales.—Les Vandales envahissent l’Afrique.—Lutte de Boniface contre les Vandales.—Fondation de l’empire vandale.—Nouveau traité de Genséric avec l’empire; organisation de l’Afrique Vandale.—Mort de Valenthinien III; pillage de Rome par Genséric—Suite des guerres des Vandales.—Apogée de la puissance de Genséric; sa mort.—Règne de Hunéric; persécutions contre les catholiques.—Révolte des Berbères.—Cruautés de Hunéric.—Concile de Karthage; mort de Hunéric.—Règne de Goudamond.—Règne de Trasamond.—Règne de Hildéric.—Révoltes des Berbères; usurpation de Gélimer.

LE CHRISTIANISME EN AFRIQUE AU COMMENCEMENT DU Ve SIÈCLE.—Avant d’entreprendre le récit des événements qui vont faire entrer l’histoire de la Berbérie dans une nouvelle phase, il convient de jeter un coup d’oeil sur la situation du christianisme en Afrique au commencement du Ve siècle. Si nous sommes entrés dans des détails un peu plus complets que ne semble le comporter le cadre de ce récit, sur cette question, c’est que l’établissement de la religion chrétienne fut une des principales causes du désastre de l’Afrique223. Les premières persécutions commencèrent à porter un grand trouble dans la population coloniale et à diminuer sa force en présence de l’élément berbère en reconstitution. Et cependant cette période est la plus belle, car les chrétiens unis dans un malheur commun donnent l’exemple de l’union et de la concorde. Aussitôt que la cause pour laquelle ils ont tant souffert vient à triompher, une scission radicale, irrémédiable, se produit dans leur sein et ils se traitent avec la haine la plus féroce. «Il n’y a pas de bêtes si cruelles aux hommes que la plupart des chrétiens le sont les uns aux autres.» Ainsi s’exprime Ammien Marcellin224, qui les a vus de près. Mais ce n’est pas tout: avec le succès, leurs moeurs deviennent moins pures et leurs assemblées servent de prétexte aux orgies, si bien que saint Augustin, qui avait failli être lapidé à Karthage pour avoir prêché contre l’ivrognerie, s’écrie: «Les martyrs ont horreur de vos bouteilles, de vos poêles à frire et de vos ivrogneries![225].» Il faut ajouter à cela les schismes qui divisent l’église orthodoxe, en outre du donatisme et de l’arianisme, car tous les jours il paraît quelque novateur: Pélage fonde l’hérésie qui porte son nom; Célestius, son compagnon, la propage en Afrique; les nouveaux sectaires se subdivisent eux-mêmes en Pélagiens et semi-Pélagiens. En Cyrénaïque et dans l’est de la Berbérie, c’est l’hérésie de Nestorius qui est en faveur; ailleurs les Manichéens ont la majorité.

Nous avons vu à quels excès s’étaient portés les Donatistes et les orthodoxes les uns contre les autres, suivant leurs alternatives de succès ou de revers. La rage des Circoncellions fut surtout funeste à la colonisation romaine, car elle détruisit cette forte occupation des campagnes qui était le plus grand obstacle à l’expansion des indigènes; les fermes étant brûlées et les colons assassinés, les campagnes furent toutes prêtes à recevoir de nouveaux occupants. L’histoire n’offre peut-être pas d’autre exemple de l’esprit de destruction animant ces sectaires, véritables nihilistes qui se tuaient les uns les autres, quand ils avaient fait le vide autour d’eux et qu’il ne restait personne à frapper.

Quelques nobles figures nous reposent dans ce sombre tableau. La plus belle est celle de saint Augustin, né à Thagaste226; il étudia d’abord à Madaure227, puis à Karthage. Nous n’avons pas à faire ici l’histoire de ce grand moraliste. Disons seulement qu’après un long séjour en Italie, il revint en Afrique en 388 et y écrivit un certain nombre de ses ouvrages. Il s’appliqua alors, de toutes ses forces, à combattre, par sa parole et par ses écrits, les Manichéens, et surtout les Donatistes. Il fut secondé dans cette tâche par saint Optat, évêque de Mileu, qui a laissé des écrits estimés et notamment une histoire des Donatistes.

En 410, Honorius, cédant à la pression des prêtres qui l’entouraient, rendit un nouvel édit contre les Donatistes. Mais leur nombre était trop grand en Afrique et l’empereur n’avait pas la force matérielle nécessaire pour faire exécuter ses ordres. Il voulut alors essayer de la conviction et réunit le 16 mai 411, à Karthage, un concile auquel prirent part deux cent quatre-vingt-six évêques dont la moitié étaient schismatiques, sous la présidence du tribun et notaire Flavius Marcellin. Les Donatistes furent encore vaincus dans ce combat. Ils en appelèrent de la sentence, mais l’empereur leur répondit par un nouvel édit leur retirant toutes les faveurs qu’ils avaient pu obtenir précédemment, et prescrivant contre eux les mesures les plus sévères. Contraints encore une fois de rentrer dans l’ombre, ils attendirent l’occasion de se venger.

[Note 223: C’est l’opinion d’un homme dont on ne contestera ni la compétence ni le catholicisme, M. Lacroix. «Il ne faut pas se dissimuler, dit-il dans son ouvrage inédit, que le christianisme eut une large part à revendiquer dans le désastre de l’Afrique…. Nul doute que les déplorables dissensions dont la population créole offrit alors le triste spectacle n’ait hâté la chute du colosse,» (Revue africaine, n° 72 et suivants.)]

[Note 224: Lib. XXII, cap. V.]

[Note 225: Sermon 273.]

[Note 226: Actuellement Souk-Ahras.]

[Note 227: Medaourouch.]

BONIFACE GOUVERNEUR D’AFRIQUE. IL TRAITE AVEC LES VANDALES.—Le 14 août 423, Honorius cessait de vivre, en laissant comme héritier au trône un jeune neveu, alors en exil à Constantinople, avec sa mère la docte Placidie. Aussitôt, celle-ci le fit reconnaître comme empereur d’Occident par les troupes; mais ce ne fut qu’après bien des vicissitudes qu’il fut proclamé à Ravenne sous le nom de Valentinien III. Comme il n’était âgé que de six ans, Placidie s’attribua, avec la régence, le titre d’Augusta et prit en main la direction des affaires.

Le général Boniface, qui s’était distingué dans une longue carrière militaire, dont une partie passée en Maurétanie comme préposé des limites à Tubuna228, avait été nommé en 422, par Honorius, comte d’Afrique. Il avait su, par une administration habile et une juste sévérité, ramener ou maintenir dans le devoir les populations latines, depuis si longtemps divisées par l’anarchie, et repousser les indigènes qui, de toutes parts, envahissaient le pays colonisé. Nommé gouverneur de toute l’Afrique par Placidie, il l’aida puissamment, grâce à ses conseils et à l’envoi de secours de toute nature, à triompher de l’usurpateur Jean. Ces éminents services avaient donné à Boniface un des premiers rangs dans l’empire.

[Note 228: Tobua, dans le Hodna.]

Mais la cour de Valentinien, dirigée par une femme partageant son temps entre les lettres et la religion, était un terrain propice aux intrigues de toute sorte. Aétius, autre général, jaloux des faveurs dont jouissait Boniface, prétendit que le comte d’Afrique visait à l’indépendance et, comme l’impératrice refusait de le croire, il l’engagea pour l’éprouver à lui donner l’ordre de venir immédiatement se justifier en personne. Ce conseil ayant été suivi, il fit dire indirectement à Boniface qu’on voulait attenter à ses jours. Cette odieuse machination réussit à merveille. Boniface refusa de venir se justifier. Dès lors sa rébellion fut certaine pour Placidie et comme on apprit, sur ces entrefaites, que le comte d’Afrique venait d’épouser une princesse arienne de la famille du roi des Vandales d’Espagne229, on ne douta plus de sa trahison.

Aussitôt l’impératrice nomma à sa place Sigiswulde, et fit marcher contre lui trois corps d’armée (427); mais Boniface les repoussa sans peine. Pour cela, il avait été obligé de rappeler toutes les garnisons de l’intérieur et les Berbères en avaient profité pour se lancer dans la révolte. L’année suivante Placidie envoya en Afrique une nouvelle armée qui ne tarda pas à s’emparer de Karthage. La situation devenait critique pour Boniface; attaqué par les forces de sa souveraine, menacé sur ses derrières par les indigènes, le comte prit un parti désespéré qui allait avoir pour l’Afrique les plus graves conséquences. Il s’adressa au roi des Vandales et conclut avec lui un traité, aux termes duquel il lui cédait les trois Maurétanies, jusqu’à l’Amsaga, à la condition qu’il conserverait pour lui la souveraineté du reste de l’Afrique230.

[Note 229: Selon M. Creuly (Annuaire de la Soc. arch. de Constantine, 1858-59, pp. 16, 17), la personne épousée par Boniface, nommée Pélagie, aurait été bien plus probablement une dame romaine ayant des propriétés en Afrique.]

[Note 230: Procope, Bell. Vand., 1. I, ch. III, Lebeau, Hist. du Bas-Empire, t. IV, p. 24. Marcus, Hist. des Vandales, p. 143. Dureau de la Malle, Recherches, etc., p. 36.]

LES VANDALES ENVAHISSENT L’AFRIQUE.—Les Vandales, après avoir été écrasés par les Goths et rejetés dans les montagnes de la Galice (416-8), avaient, à la suite du départ de leurs ennemis, reconquis l’Andalousie, battu les Alains, et établi leur prépondérance sur l’Espagne, malgré les efforts des Romains, aidés des Goths (422). Au moyen de vaisseaux, trouvés, dit-on, à Carthagène, ils n’avaient pas tardé à sillonner la Méditerranée et ils avaient pu jeter des regards sur cette Afrique, objet de convoitise pour les Barbares. C’est ce qui explique la facilité avec laquelle la proposition de Boniface avait été acceptée.

Dans le mois de mai 429231, les Vandales avec leurs alliés Alains, Suèves, Goths et autres barbares, au nombre de quatre-vingt mille personnes, dont cinquante mille combattants232, traversèrent le détroit et débarquèrent dans la Tingitane. Boniface leur fournit ses vaisseaux et l’on dit que les Espagnols, heureux de se débarrasser d’eux, leur facilitèrent de tout leur pouvoir ce passage.

[Note 231: Cette date varie, selon les auteurs, entre 427 et 429. Nous adoptons celle de l’Art de vérifier les dates, t. I, p. 403.]

[Note 232: Ces chiffres donnent également lieu à des divergences. V. Victor de Vite, Hist. pers. Vand., p. 3, et Procope, l. I, ch. V.]

Aussitôt débarqués, les envahisseurs se mirent en marche vers l’est, s’avançant en masse comme une trombe qui détruit tout sur son passage. Ils étaient conduits par Genseric (ou Gizeric) leur roi, qui venait d’usurper le pouvoir en faisant assassiner son frère Gunderic, souverain légitime. Les Vandales étaient ariens et grands ennemis des orthodoxes. Les Donatistes les accueillirent comme des libérateurs et facilitèrent leur marche. Il est très probable que les Maures, s’ils ne s’allièrent pas à eux, s’avancèrent à leur suite pour profiter de leurs conquêtes.

Sur ces entrefaites, Placidie, ayant reconnu les calomnies dont Boniface avait été victime, se réconcilia avec lui et lui rendit ses faveurs. Saint Augustin, ami du comte d’Afrique et qui avait fait tous ses efforts pour l’amener à abandonner son dessein, servit de médiateur entre le rebelle et sa souveraine. Boniface, qui avait enfin mesuré les conséquences de la faute par lui commise en appelant les Vandales en Afrique, essaya d’obtenir la rupture du traité conclu avec eux et leur rentrée en Espagne; mais il était trop tard, car il est souvent plus facile de déchaîner certaines calamités que de les arrêter. Encouragés par leurs succès et par l’appui qu’ils rencontraient dans la population, les Vandales repoussèrent dédaigneusement ses propositions, et, pour braver ses menaces, franchirent l’Amsaga et envahirent la Numidie.

LUTTE DE BONIFACE CONTRE LES VANDALES.—Le comte d’Afrique ayant marché à la tête de ses troupes contre les envahisseurs, leur livra bataille en avant de Calama233; mais il fut entièrement défait et se vit contraint de chercher un refuge derrière les murailles d’Hippône234. Les Barbares l’y suivirent (430) et, ayant employé une partie de leurs forces pour investir cette ville, lancèrent le reste dans le coeur de la Numidie, où ils mirent tout à feu et à sang. Guidés sans doute par les Donatistes, ils s’acharnèrent particulièrement à détruire les églises des orthodoxes. Constantine résista à leurs efforts235. Le siège d’Hippône durait depuis longtemps et l’on dit que les Vandales, pour démoraliser les assiégés et leur rendre le séjour de la ville intolérable, amassaient les cadavres dans les fossés et au pied des murs et mettaient à mort leurs prisonniers sur ces charniers qu’ils laissaient se décomposer en plein air. Saint Augustin, qui aurait pu fuir, avait préféré rester dans son évêché et soutenir l’honneur de cette église d’Afrique pour laquelle il avait tant lutté. Mais il ne put résister aux souffrances et à la fatigue du siège et mourut le 28 août

430.

[Note 233: Guelma].

[Note 234: Bône].

[Note 235: Lebeau, t. IV, p. 49. L. Marcus, pp. 130 et suiv. Yanoski, Hist. de la domination vandale en Afrique, p. 12.]

Enfin, dans l’été de 431, des secours commandés par Aspar, général de l’empereur d’Orient, furent envoyés par Placidie à Hippône. Boniface crut alors pouvoir prendre l’offensive et chasser ses ennemis qui avaient, à peu près, levé le siège. Il leur livra bataille dans les plaines voisines; mais le sort des armes lui fut encore funeste. Aspar se réfugia sur ses vaisseaux avec les débris de ses troupes, et Hippône ne fut plus en état de résister. Les Vandales mirent cette ville au pillage et l’incendièrent.

Boniface se décida alors à abandonner l’Afrique. Il alla se présenter devant sa souveraine qui l’accueillit avec honneur et évita les récriminations inutiles: tous deux, en effet, étaient également responsables de la perte de l’Afrique.

FONDATION DE L’EMPIRE VANDALE.—Ainsi la Numidie et les Maurétanies restaient aux mains des Vandales. L’empereur, absorbé par d’autres guerres, ne pouvait songer pour le moment à reconquérir ces provinces; il pensa, dans l’espoir de conserver ce qui lui restait, qu’il était préférable de traiter avec Genséric et lui envoya un négociateur du nom de Trigétius. Le 11 février 435, un traité de paix fut signé entre eux à Hippône. Bien que les conditions particulières de cet acte ne soient pas connues, on sait que Genséric consentit à payer un tribut annuel à l’empereur, lui livra son fils Hunéric en otage, et s’engagea par serment à ne pas franchir la limite orientale de la contrée qu’il occupait en Afrique236.

[Note 236: Fournel, Berbers, p. 79.]

C’était la consécration du fait accompli. Genséric donna d’abord de grands témoignages d’amitié aux Romains, et ceux-ci en furent tellement touchés, qu’ils lui renvoyèrent son fils. Mais l’ambitieux barbare sut employer ce répit pour préparer de nouvelles conquêtes. Il avait, du reste, à assurer sa propre sécurité menacée par les partisans de son frère Gundéric. Dans ce but il fit massacrer la veuve et les enfants de celui-ci qu’il détenait dans une étroite captivité et réduisit à néant les derniers adhérents de son frère. Il s’était depuis longtemps déclaré le protecteur des Donatistes et des Ariens; les orthodoxes furent cruellement persécutés. En 137, les évêques catholiques avaient été sommés par lui de se convertir à l’arianisme; ceux qui s’y refusèrent furent poursuivis et exilés et leurs églises fermées. Enfin, il tâcha de s’assurer le concours des Berbères et il est plus que probable qu’il leur abandonna sans conteste les frontières de l’ouest et du sud, que les Romains défendaient depuis si longtemps contre leurs invasions.

En même temps, Genséric suivait avec attention les événements d’Europe, car il avait comme auxiliaires contre l’empire, à l’est les Huns, avec Attila, dont l’attaque était imminente, et à l’ouest et au nord, les Vizigoths et les Suèves. Dans l’automne de l’année 439, le roi vandale, profitant de l’éloignement d’Aétius retenu dans les Gaules par la guerre contre les Vizigoths, marcha inopinément sur Karthage et se rendit facilement maître de cette belle cité, alors métropole de l’Afrique (19 oct.). Les Vandales y trouvèrent de grandes richesses, notamment dans les églises catholiques qu’ils mirent au pillage. L’évêque Quodvultdéus ayant été arrêté avec un certain nombre de prêtres, on les accabla de mauvais traitements, puis on les dépouilla de leurs vêtements et on les plaça sur des vaisseaux à moitié brisés qu’on abandonna au gré des flots. Ils échappèrent néanmoins au trépas et abordèrent sur le rivage de Naples. La conquête de la Byzacène suivit celle de Karthage. Ainsi cette province échappa aux Romains qui l’occupaient depuis près de six siècles.

Après ce succès, Genséric, qui avait des visées plus hautes, donna tous ses soins à l’organisation d’une flotte, et bientôt les corsaires vandales sillonnèrent la Méditerranée; ils poussèrent même l’audace jusqu’à attaquer Palerme (440). Se voyant menacé chez lui, Valentinien envoya des troupes pour garder les côtes, autorisa les habitants à s’armer et leur abandonna d’avance tout le butin qu’ils pourraient faire sur les Vandales. En 442, l’empereur Théodose envoya à son secours une flotte; mais les navires furent rappelés avant d’avoir pu combattre, par suite d’une invasion des Huns.

NOUVEAU TRAITÉ DE GENSÉRIC AVEC L’EMPIRE.—ORGANISATION DE L’AFRIQUE VANDALE.—Valentinien, dans l’espoir de préserver son trône, se décida à traiter, de nouveau, avec le roi des Vandales. Il céda à Genséric la Byzacène jusqu’aux Syrtes et la partie orientale de la Numidie, la limite passant à l’ouest de Theveste, Sicca-Veneria et Vacca[237]. De son côté, le roi abandonna à l’empereur le reste de la Numidie et les Maurétanies. Le traité fut signé à Karthage en 442238. Ainsi les Vandales s’emparaient du territoire le plus riche, le mieux colonisé et le moins dévasté, et ils rendaient aux Romains des pays ruinés, livrés à eux-mêmes, et où ils n’avaient plus aucune action. En 445, Valentinien promulguait une loi par laquelle il faisait remise aux habitants de la Numidie et de la Maurétanie des sept huitièmes de leurs impôts. Cela donne la mesure de la destruction de la richesse publique. Quelque temps après, il prescrivait d’attribuer dans ces provinces des emplois aux fonctionnaires destitués par les Vandales.

[Note 237: Tebessa, le Kef et Badja.]

[Note 238: V. de Vite, 1. I, ch. IV. Marcus, p. 166. Yanoski, p. 17.]

Genséric divisa son empire en cinq provinces: la Byzacène, la Numidie, l’Abaritane (territoire situé sur le haut Bagrada, à l’est de Tebessa), la Gétulie, comprenant le Djerid et les pays méridionaux, et la Zeugitane ou Consulaire. Il fit raser les fortifications de toutes les villes, à l’exception de Karthage, et se forma avec l’aide des indigènes une armée de quatre-vingts cohortes. «Il partagea les terres en trois lots. Les biens meubles et immeubles des plus nobles et des plus riches, ainsi que leurs personnes, furent attribués à ses deux fils Hunéric et Genson239. Le deuxième, se composant particulièrement des terres de la Byzacène et de la Zeugitane, fut donné aux soldats, en leur imposant l’obligation du service militaire. Enfin le troisième lot, le rebut, fut laissé aux colons.» De sévères persécutions contre les catholiques achevèrent de consommer la ruine d’un grand nombre de cités et de colonies latines.

En même temps, Genséric donna une nouvelle impulsion à la course, et les indigènes y prirent une part active. Le butin était partagé entre le prince et les corsaires240 absolument comme nous le verrons plus tard sous le gouvernement turc. Enfin il entretint des relations d’alliance, quelquefois troublées il est vrai, avec les Huns, les Vizigoths et autres barbares, qu’il s’efforçait d’exciter contre l’empire.

[Note 239: Poulle, Maurétanie, p. 146, 147.]

[Note 240: V. de Vite, l. I, ch. VIII.]

=Mort de Valentinien III. Pillage de Rome par Genséric=.—Genséric se préparait à retirer tout le fruit des attaques incessantes des barbares, et l’occasion n’allait pas tarder à se présenter, pour lui, d’exercer ses talents sur un autre théâtre. En 450, Théodose II mourut et fut remplacé par Marcien; quelques mois après (27 novembre 450), Placidie cessait de vivre, et Valentinien III, débarrassé de sa tutelle, prenait en main un pouvoir pour lequel il avait été si mal préparé par son éducation. Après avoir commis de nombreuses folies, il tua, dans un acte de rage, Aétius son dernier soutien (454); mais peu après il fut à son tour massacré par les sicaires du sénateur Petrone Maxime, qui avait à venger son honneur: sa femme, objet des violences de Valentinien, s’était donné la mort. Maxime prit ensuite la pourpre et contraignit Eudoxie, veuve de l’empereur, à devenir son épouse241.

Le roi des Vandales ne laissa pas échapper cette occasion, patiemment attendue, et il est inutile de savoir si, comme les auteurs du temps l’affirment, il répondit à l’appel d’Eudoxie. Après avoir équipé de nombreux vaisseaux, il débarqua en Italie une armée dans laquelle les Berbères avaient fourni un nombreux contingent. A son approche, Maxime se disposait à fuir, lorsqu’il fut massacré par ses troupes et par le peuple (12 juin 455).

Trois jours après, Genséric se présenta devant Rome et, bien qu’il n’eût éprouvé aucune résistance, la ville éternelle demeura livrée pendant quatorze jours à la fureur des Vandales et des Maures. Le vainqueur fit charger sur ses vaisseaux toutes les richesses enlevées aux monuments publics et aux habitations privées, et un grand nombre de prisonniers, membres des principales familles, qui furent réduits à l’état d’esclaves. Le tout fut amené à Karthage et partagé entre le prince et les soldats. Genséric eut notamment pour sa part le trésor de Jérusalem qui avait été rapporté de Rome par Titus. Il ramena en outre à Karthage Eudoxie et ses deux filles, et donna l’une de celles-ci en mariage à son fils Hunéric242.

[Note 241: Procope, 1. I, ch. IV.]

[Note 242: Ibid., 1. I, ch. V.]

SUITE DES GUERRES DES VANDALES.—La conquête de Rome avait non seulement donné aux Vandales de grandes richesses, elle leur avait acquis la souveraineté de toute l’Afrique. Il y a lieu de remarquer à cette occasion combien le roi barbare fut prudent en ne restant pas en Italie, après sa victoire. Rentré dans sa capitale, il compléta l’organisation de son empire et s’appliqua à entretenir chez ses sujets le goût des courses sur mer, qui avaient ce double résultat de tenir les guerriers en haleine et de remplir le trésor. Les rivages baignés par la Méditerranée furent alors en butte aux incursions continuelles des corsaires vandales. Malte et les petites îles voisines du littoral africain durent reconnaître leur autorité; ils occupèrent même une partie de la Corse. Mais Récimer, général de l’empire d’Occident, ayant, été chargé de purger la Méditerranée de ces corsaires, fit subir aux Vandales de sérieuses défaites navales et les expulsa de la Corse.

En avril 457, l’empereur Majorien monta sur le trône. C’était un homme actif et énergique, et les Vandales ne tardèrent pas à s’en apercevoir, car il s’attacha à les combattre. Après leur avoir infligé de sérieux échecs, il se crut assez fort pour leur arracher l’Afrique. A cet effet, il réunit à Carthagène une flotte de trois cents galères et dirigea sur cette ville une armée considérable destinée à l’expédition (458).

A l’annonce de ces préparatifs, Genséric, qui avait en vain essayé, par des propositions de paix, de conjurer l’orage, se crut perdu. Pour retarder ou rendre impossible la marche de l’armée romaine, il donna l’ordre de ravager les Maurétanies. Mais ces dévastations étaient bien inutiles, et la trahison allait faire triompher sans danger l’heureux chef des Vandales. Des divisions habilement fomentées par ses émissaires dans le camp romain, amenèrent les auxiliaires Goths à lui livrer la flotte qui fut entièrement détruite. Majorien se vit forcé d’ajourner ses projets; mais en 462 il périt assassiné et, dès lors, Genséric put recommencer ses courses.

Il se rendit maître de la Corse et de la Sardaigne et poussa même l’audace jusqu’à porter le ravage sur les côtes de la Grèce. Pour venger cet affront, l’empereur d’Orient, qui se considérait encore comme suzerain de l’Afrique, fit marcher par l’Egypte une armée contre les Vandales, tandis qu’il envoyait d’autres forces par mer sous le commandement de Basiliscus.

L’armée de terre, conduite par Héraclius, ayant traversé la Cyrénaïque, tomba à l’improviste sur Tripoli et s’en empara, puis elle marcha sur Karthage. Pendant ce temps, Basiliscus avait expulsé les Vandales de Sardaigne, puis était venu débarquer non loin de Karthage. La situation de Genseric devenait critique, mais son esprit était assez fertile en intrigues pour lui permettre encore de se tirer de ce mauvais pas: profitant habilement des tergiversations de ses ennemis, semant parmi eux la défiance, corrompant ceux qu’il pouvait acheter, il parvint à annuler leurs efforts, et, les ayant attaqués en détail, à les mettre en déroute. Basiliscus se sauva avec quelques navires en Sicile, tandis qu’Héraclius gagnait par terre l’Egypte243 (470).

[Note 243: Procope, l. I, ch. VI.]

APOGÉE DE LA PUISSANCE DE GENSÉRIC; SA MORT.—Ainsi, tous les efforts tentés pour abattre la puissance vandale n’amenaient d’autre résultat que de l’affermir. Après ses récentes victoires, Genséric, plus audacieux que jamais, avait de nouveau lancé ses corsaires dans la Méditerranée et reconquis la Sardaigne et la Sicile. Allié avec les Ostrogoths, il les poussait à attaquer l’empereur d’Orient, ce qui forçait celui-ci à lui laisser le champ libre. Au mois d’août 476, il eut la satisfaction de voir la chute de l’empire d’Occident, qui tomba avec Romulus Augustule. Odoacre, roi des Hérules, recueillit son héritage.

Cependant, soit que sentant sa fin prochaine, il voulût assurer à ses enfants l’empire qu’il avait fondé, soit qu’il fût las de guerres et de combats, Genséric signa des traités de paix perpétuelle avec Zenon, empereur d’Orient, et avec Odoacre. Il céda même au roi des Hérules une partie de la Sicile, à charge par celui-ci de lui servir un tribut annuel. Ces souverains consacraient les succès de Genséric en lui reconnaissant la souveraineté de l’Afrique et des îles de la Méditerranée occidentale (476).

Peu de temps après, c’est-à-dire au mois de janvier 477, Genséric mourut, dans toute sa gloire, après une longue vie qui n’avait été qu’une suite non interrompue de succès. Ce prince est une des grandes figures de l’histoire d’Afrique et, s’il est permis de ne pas admirer la nature de son génie, on ne peut en méconnaître, la puissance. Si nous nous en rapportons au portrait qui nous a été laissé de lui par Jornandès244, «Giseric était de taille moyenne, et une chute de cheval l’avait rendu boiteux. Profond dans ses desseins, parlant peu, méprisant le luxe, colère à en perdre la raison, avide de richesses, plein d’art et de prévoyance pour solliciter les peuples, il était infatigable à semer les germes de division». Les historiens catholiques se sont plu à entasser les accusations contre le roi des Vandales, et il est certain qu’il ne fut pas doux pour eux; mais en faisant la part de la dureté des moeurs de l’époque, il ne paraît pas que l’Afrique eût été malheureuse sous son autorité. Après l’anarchie des périodes précédentes, c’était presque le repos.

Les conséquences de la conquête vandale furent considérables pour la colonisation latine qui reçut un coup dont elle ne se releva pas; mais sa ruine profita immédiatement à la population indigène; elle fit un pas énorme vers la reconstitution de sa nationalité, et si une main comme celle de Genséric était capable de contenir les Berbères en les maintenant au rôle de sujets, il était facile de prévoir qu’au premier acte de faiblesse ils se présenteraient en maîtres245.

[Note 244: Histoire des Goths, ch. XXXIII.]

[Note 245: Fournel, Berbers, p. 86.]

RÈGNE DE HUNÉRIC.—PERSÉCUTION CONTRE LES CATHOLIQUES.—La succession du roi des Vandales échut à son fils Hunéric. Ce prince n’avait aucune des qualités qui distinguaient son père, et l’on n’allait pas tarder à s’en apercevoir. A peine était-il monté sur le trône que des difficultés s’élevèrent entre lui et la cour de Byzance au sujet de diverses réclamations dont Genséric avait toujours su ajourner l’examen. Hunéric céda sur tous les points, car il voulait la paix, pour s’occuper des affaires religieuses et surtout de l’intérêt de l’arianisme.

Il avait paru, d’abord, vouloir diminuer les rigueurs édictées par son père contre les catholiques; mais les persécutions auxquelles les Ariens étaient en butte dans d’autres contrées l’irritèrent profondément et lui servirent de prétexte pour se lancer dans la voie opposée. Il prescrivit des mesures d’une cruauté jusqu’alors inconnue; quiconque persista dans la foi catholique fut mis hors la loi, spolié, martyrisé; les femmes de la plus noble naissance ne trouvèrent pas grâce devant lui: on les suspendait nues et on les frappait de verges ou on les brûlait par tout le corps au fer rouge. Les hommes étaient soumis à des mutilations horribles et conduits ensuite au bûcher246. En 483, des évêques, prêtres et diacres catholiques au nombre de quatre mille neuf cent soixante-seize furent réunis à Sicca247 et de là conduits au désert, dans le pays des Maures, c’est-à-dire au trépas.

[Note 246: Victor de Vite, 1. I, ch. XVII. Procope, 1. I, p. 8.]

[Note 247: Le Kef.]

RÉVOLTE DES BERBÈRES.—Le résultat d’une telle politique fut une insurrection générale des Berbères. Des déserts de la Tripolitaine, de la frontière méridionale de la Byzacène, des montagnes de l’Aourès et des hauts plateaux qui s’étendent de ce massif au Djebel-Amour, les indigènes se précipitèrent sur les pays colonisés. Ce fut une suite ininterrompue de courses et de razias. Après quelques tentatives pour s’opposer à ce mouvement, Hunéric se convainquit de son impuissance. Tout le massif de l’Aourès échappa dès lors à l’autorité vandale, et les tribus indépendantes se donnèrent la main depuis cette montagne jusqu’au Djerdjera, de sorte que l’empire vandale se trouva réduit aux régions littorales de la Numidie et de la Proconsulaire et à quelques parties de l’intérieur de ces provinces. Dressés à la guerre par Genséric, les indigènes étaient devenus des adversaires redoutables et, du reste, il ne manquait pas, parmi les colons ruinés ou les officiers persécutés pour leur religion, de chefs habiles capables de les conduire.

CRUAUTÉS DE HUNÉRIC.—Mais Hunéric se préoccupait peu de faire respecter les limites de son empire: le soin de satisfaire ses passions sanguinaires l’absorbait uniquement et, après avoir persécuté les catholiques, il persécutait ses proches et ses amis. Genséric avait institué comme règle pour la succession au trône vandale, que le pouvoir appartiendrait toujours à l’homme le plus âgé de la famille, au décès du prince régnant, même au détriment de ses fils. Soit pour modifier les effets de cette clause, soit par crainte des compétitions, Hunéric s’attacha à diminuer le nombre des membres de sa famille. La femme et le fils aîné de son frère Théodoric, accusés d’un crime imaginaire, furent décapités par son ordre. Un autre fils et deux filles de Théodoric furent livrés aux bêtes. Ce n’était pas assez; Théodoric, lui-même, Genzon, autre frère du roi, et un de ses neveux, furent exilés et maltraités avec une dureté inouïe. Si les proches parents du prince étaient traités de cette façon, on peut deviner comment il agissait envers ses serviteurs ou ses officiers: pour un soupçon, pour un caprice, il les faisait périr dans les tourments. Jocundus, évêque arien de Karthage, ayant essayé de rappeler le roi à des sentiments d’humanité fut, par son ordre, brûlé en présence de la population248.

[Note 248: Yanoski, Vandales, p. 34.]

CONCILE DE KARTHAGE. MORT DE HUNÉRIC.—Zenon, empereur d’Orient, ayant adressé à Hunéric des représentations au sujet des souffrances de la religion catholique, le roi convoqua, en 584, à Karthage, un concile où tous les évêques orthodoxes, donatistes et ariens de l’Afrique furent appelés. Il est inutile de dire qu’ils ne purent s’entendre, et comme les Ariens étaient en majorité, les catholiques furent condamnés. Hunéric, s’appuyant sur cette décision, rendit alors un édit longuement motivé, où la main des prêtres se reconnaît, car il contient comme préambule une longue controverse sur des questions de dogme et la condamnation officielle du principe de la consubstantialité du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Comme sanction, il édicté de nouvelles mesures de coercition contre les catholiques. Cet édit fut exécuté avec la plus grande rigueur. Les églises catholiques furent remises aux prêtres ariens.

Enfin, le 13 décembre 484, le régime de terreur, qui durait depuis huit années, prit fin par la mort de Hunéric. Les écrivains catholiques prétendent qu’il mourut rongé par les vers.

RÈGNE DE GONDAMOND.—Gondamond ou Gunthamund, fils de Genzon, succéda à son oncle Hunéric, en vertu des règles posées par Genséric. Il se trouva aussitôt aux prises avec les révoltes des Berbères et ne put empêcher les indigènes de recouvrer entièrement leur indépendance sur toute la ligne des frontières du Sud et de l’Ouest. Les Gétules s’avancèrent même jusqu’auprès de Kapça249.

[Note 249: Gafsa.]

Après avoir continué, pendant quelque temps, les persécutions contre les catholiques, Gondamond se départit de sa rigueur et finit, vers 487, par les laisser entièrement libres. Les orthodoxes rentrèrent d’exil et reprirent peu à peu possession de leurs biens et de leurs églises. La lutte contre les Berbères absorbait presque tout son temps et ses forces; aussi, pour être tranquille du côté de l’Europe, se décida-t-il à conclure avec Théodoric, souverain de l’Italie, un traité par lequel il lui abandonna le reste de la Sicile.

Au mois de septembre 496, la mort termina brusquement sa carrière.

RÈGNE DE TRASAMOND.—Après la mort de Gondamond, son frère Trasamond hérita de la royauté vandale. Ce prince continua l’oeuvre d’apaisement commencée par son prédécesseur, et, bien qu’il fût ennemi du catholicisme, il ne persécuta plus les sectateurs de cette religion par la violence, et se borna à chercher à les en détacher en offrant des avantages matériels à ceux qui étaient disposés à entrer dans le giron de l’arianisme et en refusant tout emploi aux autres. Mais il ne permit pas la réorganisation de l’église orthodoxe et il exila en Sardaigne des évêques qui s’étaient permis de faire des nominations.

Il resserra, dans le cours de son règne assez paisible, les liens qui unissaient la cour vandale à celle des Ostrogoths, et leurs bonnes relations furent scellées par son mariage avec Amalafrid, propre soeur de Théodoric. Cela ne l’empêcha pas en 510 de prêter son appui à Gesalic.

Cependant l’attitude des Berbères devenait de plus en plus menaçante: ce n’étaient plus des sujets rebelles, c’étaient des ennemis de la domination vandale qu’il fallait combattre. Dans la Tripolitaine, la situation était devenue fort critique. Vers 520, un indigène de cette contrée, nommé Gabaon, s’était mis à la tête des Berbères et attaquait incessamment la frontière méridionale de la Byzacène.

Trasamond fit marcher contre eux un corps de troupes composé en grande partie de cavalerie, et la rencontre eut lieu en avant de Tripoli; mais Gabaon employa contre eux une stratégie dont nous verrons les tribus arabes se servir fréquemment plus tard. Il couvrit son front, auquel il donna la forme d’un demi-cercle, d’une décuple rangée de chameaux et fit placer ses archers entre les jambes de ces animaux, tandis que le gros de ses guerriers et ses bagages étaient abrités au milieu de cette forteresse vivante. Lorsque les Vandales voulurent charger l’ennemi, ils ne surent où frapper, et leurs chevaux, effrayés par l’odeur des chameaux, portèrent le désordre dans leurs propres lignes. Pendant ce temps, les archers les criblaient de traits. Les guerriers de Gabaon, sortant de leur retraite, achevèrent de mettre en déroute leurs ennemis. De toute l’armée vandale, il ne rentra à Karthage que quelques fuyards isolés250.

En 523, Trasamond cessa de vivre. On dit que, sur le point de mourir, il recommanda à son successeur Hildéric d’user de tolérance envers les catholiques.

Continuer : partie 9 sur 19