Histoire de l'Afrique Septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'à la conquête française (1830) ( Volume I)

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 19 parties.

[Note 320: Amari, Storia, t. I, p. 99.]

OKBA, GOUVERNEUR DE L’IFRIKIYA. FONDATION DE KAÏROUAN.—Le khalife nomma alors Okba-ben-Nafa gouverneur de l’Ifrikiya, en formant de cette contrée une nouvelle province de l’empire (669). Ce général, qui était resté sans doute dans les environs de Barka, reçut d’Orient des renforts, et, à la tête d’une armée d’une dizaine de mille hommes, dans laquelle figuraient pour la première fois des Berbères convertis, se mit en route vers l’ouest. Il parcourut d’abord le Djerid, et s’empara de Gafsa et de quelques places du pays de Kastiliya où les chrétiens tenaient encore. Selon son habitude, il montra une rigueur extrême contre les infidèles et répandit en Afrique la terreur de son nom.

Du Djerid, Okba vint s’établir à l’endroit où son prédécesseur Moaouïa avait campé, et y posa les fondations d’une ville destinée à servir de centre religieux et politique dans le Mag’reb. Il traça lui-même le plan des édifices publics de la nouvelle métropole qu’il établit dans des proportions grandioses. Il lui donna le nom de Kaïrouan, sur le sens duquel on n’est pas d’accord. L’emplacement était aride et désert et il fallut d’abord en expulser les bêtes sauvages et les serpents. Les ruines des cités romaines environnantes, et particulièrement celles d’une ville appelée Kamounïa ou Kamouda, lui fournirent des matériaux en abondance. Tout en apportant ses soins à l’édification de Kaïrouan, Okba étendait son influence en Ifrikiya et envoyait ses guerriers en reconnaissance vers l’ouest. Des habitants ne tardèrent pas à venir se grouper autour de la nouvelle cité.

GOUVERNEMENT DE DINAR-ABOU-EL-MOHADJER.—Sur ces entrefaites, le khalife ayant replacé l’Ifrikiya sous l’autorité du défenseur Meslama-ben-Mokhalled, gouverneur de l’Egypte, celui-ci envoya dans le Mag’reb un de ses affranchis, nommé Dinar, et surnommé Abou-el-Mohadjer, pour en prendre le commandement (vers 675). C’est ainsi que l’on récompensait Okba des importants services rendus, et cette manière d’agir paraîtrait inexplicable, si l’on n’y retrouvait l’effet d’une de ces rivalités de race et d’opinion qui divisaient si profondément les Arabes.

Dès son arrivée, Dinar fit, dit-on, arrêter Okba et l’accabla d’humiliations, exécutant ainsi les instructions qui lui avaient été données par son maître. Mais la vengeance n’aurait pas été complète si l’on ne s’était pas attaché à détruire l’oeuvre du rival. Par l’ordre de Dinar, les constructions de Kaïrouan furent renversées et la ville nouvelle rasée. Okba ayant pu, peu après, se rendre en Orient, exposa ses doléances au khalife, mais ne put obtenir de lui aucune réparation et dut dévorer en silence son humiliation.

Une levée de boucliers des Berbères coïncida avec le départ d’Okba. A leur tête était Koçéïla, chef de la grande tribu des Aoureba. Il est certain que ces indigènes avaient été en relations avec Okba, peut-être même avaient-ils déjà accepté l’islamisme. Dinar-Abou-el-Mohadjer marcha contre eux et les poussa devant lui jusqu’aux environs de l’emplacement de Tlemcen. Les ayant forcés d’accepter le combat dans ce lieu, il leur infligea une défaite dans laquelle leur chef fut fait prisonnier. Pour éviter la mort, Koçéïla dut se convertir à la religion de Mahomet; il fut traité alors avec bienveillance, mais conservé par le vainqueur dans une demi-captivité. Après avoir apaisé tous les germes de sédition, Dinar rentra en Ifrikiya et organisa quelques expéditions contre les Grecs, retranchés dans les places du nord. On dit qu’à la suite de ces opérations, les adversaires conclurent un traité aux termes duquel la presqu’île de Cherik fut abandonnée aux chrétiens321.

[Note 321: Fournel, Berbers, p. 163. Amari, Storia, t. I, p. 611.]

DEUXIÈME GOUVERNEMENT D’OKBA. SA GRANDE EXPÉDITION EN MAG’REB.—Moaouïa étant mort le 7 avril 680, son fils Yézid, qu’il avait déjà désigné comme héritier présomptif, lui succéda. Peu après, Okba obtenait la réparation de l’injustice qu’il avait éprouvée et était nommé, pour la seconde fois, gouverneur de l’Ifrikiya.

A la fin de l’année 681, Okba arriva à Kaïrouan et, à son tour, il jeta Dinar dans les fers, renversa les constructions qu’il avait élevées et entreprit la réédification de Kaïrouan, où il établit de nouveau une population. Koçéïla partagea la mauvaise fortune de Dinar, avec lequel il avait fini par se lier d’amitié.

Après avoir savouré la volupté de la vengeance, Okba, dont le fanatisme ardent ne pouvait s’accommoder du repos, décida une grande expédition dans le Mag’reb, afin de soumettre à son autorité tous les Berbères de l’Afrique septentrionale. Il réunit en conséquence ses meilleurs guerriers et, ayant laissé Zohéïr-ben-Kaïs, avec quelques troupes, à Kaïrouan, il donna le signal du départ. Avant de se mettre en route, il adressa à ceux qu’il laissait derrière lui, et notamment à ses fils, une allocution dans laquelle il déclara qu’il s’engageait à ne s’arrêter que lorsqu’il ne rencontrerait plus d’infidèles devant lui.

Le général conduisit les troupes vers l’Aourès, afin de réduire les populations zenètes qui, alliées aux Grecs, restaient dans l’indépendance. Il vint d’abord prendre position auprès de Bar’aï et livra aux indigènes un combat sanglant dans lequel ils eurent le désavantage; mais ceux-ci s’étant réfugiés dans la citadelle, Okba n’osa en entreprendre le siège. Il se dirigea vers Lambèse et eut à supporter une vigoureuse sortie des Berbères et des chrétiens, qui vinrent attaquer son camp et faillirent s’en rendre maîtres. Les Arabes parvinrent cependant à repousser l’ennemi; mais Okba renonça à courir les hasards de nouvelles luttes avec de tels adversaires. Il se dirigea vers le Zab, alors habité par de nombreuses tribus zenètes; dans les oasis se trouvaient aussi des populations chrétiennes et quelques soldats grecs. Après plusieurs combats, la victoire resta aux Musulmans, mais ces succès, chèrement achetés, n’avaient pas pour conséquence cette soumission générale qui était le but de l’expédition.

Okba, continuant néanmoins sa route, arriva devant Tiharet322, où il trouva les Berbères réunis en grand nombre. Avec eux étaient quelques troupes grecques. Il les attaqua et les défit dans une sanglante bataille. De là, le général musulman conduisit son armée dans le Mag’reb extrême et, ayant traversé, sans rencontrer une grande opposition, la région maritime occupée par les Romara, parvint à Ceuta, le seul point qui, dans ces régions éloignées, reconnût encore l’autorité de Byzance. Le comte Julien, qui y commandait, entretenait des relations beaucoup plus fréquentes avec les Wisigoths d’Espagne qu’avec l’empereur. Il vint au devant d’Okba, lui fit bon accueil et lui donna des renseignements précis sur l’intérieur de la contrée. Il lui apprit qu’il ne trouverait plus de pays soumis aux chrétiens, mais que, dans les montagnes et les plaines du Mag’reb, vivaient de nombreuses populations berbères ne reconnaissant aucune autorité.

Muni de ces renseignements, Okba s’enfonça dans le coeur des montagnes marocaines, en passant par Oulili (l’emplacement de Fès). Les Berbères Masmouda et Zanaga qui habitaient ces localités lui opposèrent une vive résistance et il se trouva un moment cerné au milieu d’elles. Un secours qui lui fut envoyé par les Mag’raoua lui permit de se dégager, Reprenant l’offensive, il s’empara de Nefis, métropole des Masmouda, où il trouva un riche butin. Selon El-Bekri, il y construisit une mosquée. De là, il descendit vers le Sous, défit les Heskoura, Guezoula et Lamta de ces régions, et atteignit enfin le rivage de l’Océan. On rapporte qu’ayant fait entrer son cheval dans la mer, il prit Dieu à témoin qu’il avait accompli son serment, puisqu’il ne trouvait plus devant lui d’ennemi de sa religion à combattre323.

[Note 322: C’est de l’ancienne ville de ce nom qu’il est question.]

[Note 323: Pour toute cette campagne nous avons suivi Ibn-Khaldoun, Hist. des Berbères, t. I, p. 212 et. suiv., 287 et suiv. En-Nouéïri (loc. cit., p. 332 et suiv.). El-Bekri, passim. El-Kaïrouanî, p. 44 et suiv. Le Baïan, t. I, p. 211 et suiv. Ibn-El-Athir, t. IV, passim.]

DÉFAITE DE TEHOUDA. MORT D’OKBA.—Les Musulmans reprirent alors le chemin de l’est, traînant à leur suite de nombreux esclaves et rapportant le butin fait dans cette belle campagne. Okba avait amené avec lui, dans le Mag’reb, Koçéïla et Dinar, et n’avait négligé aucune occasion de les mortifier. Un jour, il ordonna au prince berbère d’écorcher un mouton en sa présence; contraint de remplir ainsi le rôle d’un esclave, Koçéïla passait de temps en temps sa main ensanglantée sur sa barbe en regardant Okba d’une étrange façon. «Que signifie ce geste?» demanda le gouverneur. «Rien, répondit le Berbère, c’est que le sang fortifie la barbe!»

Les assistants expliquèrent à Okba qu’il fallait y voir une menace, et Dinar lui reprocha de traiter avec autant d’injustice un homme d’un rang élevé parmi les siens, lui prédisant qu’il pourrait bien s’en repentir. Mais Okba, gonflé d’orgueil par ses succès, voyant les populations indigènes s’ouvrir devant lui avec crainte, ne pouvait se croire menacé d’un danger immédiat; et cependant une vaste conspiration s’ourdissait autour de lui. Koçéïla avait pu envoyer des émissaires aux gens de sa tribu et à ses alliés, et tout était préparé pour la révolte.

Parvenu dans le Zab, Okba, qui considérait tout le Mag’reb comme soumis, renvoya son armée par détachements vers sa capitale. Quant à lui, ne conservant qu’un petit corps de cavalerie, il voulut reconnaître ces forteresses des environs de l’Aourès où il avait éprouvé une résistance inattendue, afin d’étudier les moyens de les réduire. Mais il avait compté sans la vengeance de Koçéïla. Parvenu à Tehouda, au nord-est de Biskra, le général qui, depuis quelque temps, était suivi par les Berbères, se trouva tout à coup face à face avec d’autres ennemis, commandés par des chefs chrétiens. La victoire, comme la fuite, était impossible, il ne restait aux Arabes qu’à mourir en braves. Ils s’y résolurent sans faiblesse et, ayant brisé les fourreaux de leurs épées, attendirent le choc de l’ennemi. Dinar, auquel la liberté avait été rendue et qui pouvait fuir, voulut partager le sort de ses compatriotes. Le combat ne fut pas long; enveloppés de toute part, les guerriers arabes furent bientôt anéantis; un très petit nombre fut fait prisonnier

(683).

Ainsi périt au milieu de sa gloire Okba-ben-Nafa, le chef qui a le plus contribué à la conquête de l’Afrique par les Arabes, l’apôtre farouche de l’islamisme chez les Berbères. D’un caractère vindicatif, fanatique à l’excès, sanguinaire sans nécessité, il faisait suivre ses victoires de massacres inutiles. Son tombeau est encore un objet de vénération pour les fidèles et a donné son nom à l’oasis qui le renferme.

LA BERBÉRIE LIBRE SOUS L’AUTORITÉ DE KOÇÉÏLA.—Un seul cri de guerre poussé par les indigènes accueillit la nouvelle du massacre de Tehouda. En un instant, tous les Berbères furent en armes, prêts à se ranger sous la bannière de Koçéïla, pour expulser leurs oppresseurs. Les débris des populations coloniales firent cause commune avec eux.

Zohéïr-ben-Kaïs essaya d’organiser la résistance, mais ses guerriers avaient perdu toute confiance et n’aspiraient qu’à rentrer en Orient. Force lui fut d’évacuer Kaïrouan; il alla, suivi d’une partie des habitants de cette ville, se réfugier à Barka. Bientôt Koçéïla, à la tête d’une foule immense, se présenta devant Kaïrouan dont les portes lui furent ouvertes par les habitants. Grâce aux ordres sévères donnés par le roi indigène, aucun pillage, aucun excès ne fut commis, rare exemple de modération que les Musulmans n’avaient pas donné et qu’ils se garderont bien d’imiter.

La Berbérie avait, en un jour, recouvré son indépendance. Koçéïla, reconnu par tous comme roi, établit le siège de son gouvernement dans ce Kaïrouan que les envahisseurs avaient construit pour une tout autre destination. Une alliance étroite fut cimentée entre lui et les chrétiens, qui reconnurent même son autorité. Quant aux Berbères, en reprenant leur liberté, ils s’étaient empressés de répudier le mahométisme, devenu pour eux le symbole de l’asservissement.

Pendant cinq années (de 683 à 688), Koçéïla régna sur le Mag’reb, avec une justice que ses ennemis mêmes durent reconnaître324. La paix et la tranquillité étendirent pendant quelque temps leurs bienfaits dans ce pays désolé par la guerre; mais ce répit devait être de courte durée.

[Note 324: Ibn-Khaldoun, Hist. des Berbères, t. I, p. 208 et suiv. En-Nouéïri, p. 334 et suiv. El-Kaïrouani, p. 44 et suiv.]

NOUVELLES GUERRES CIVILES EN ARABIE.—La guerre civile, qui avait de nouveau éclaté en Orient, ne laissait pas aux Arabes le loisir de s’occuper de la Berbérie. Le khalife Yézid était entouré d’ennemis, ou plutôt de compétiteurs. Le premier qui leva l’étendard de la révolte fut El-Houcéïn, deuxième fils d’Ali. Il comptait sur l’appui des Arabes de l’Irak, mais il périt dans le combat de Kerbela (le 10 octobre 680). Abd-Allah, fils de Zobéïr, dont il a été déjà plusieurs fois question, avait été le promoteur de la révolte d’El-Houcéïn; il recueillit son héritage et sut gagner à sa cause un grand nombre d’Emigrés et de parents ou d’amis du prophète. La Mekke devint le centre de cette révolte; bientôt Médine fut entraînée dans la conjuration, et les Oméïades se virent expulsés de cette ville. Après avoir en vain essayé de traiter avec les rebelles, le khalife envoya dans le sud une armée qui rentra en possession de Médine; cette ville fut livrée au pillage et les habitants emmenés comme esclaves. Ainsi les Syriens trouvaient l’occasion d’assouvir leur haine contre les Défenseurs.

La Mekke, assiégée par l’armée du khalife, résistait avec vigueur, lorsque, le 10 novembre 683, Yezid cessa de vivre. A cette nouvelle, les assiégeants démoralisés levèrent le siège, le fils de Zobéïr prit alors le titre de khalife, reçut le serment des provinces méridionales, rentra en possession de Médine et envoya des gouverneurs en Irak et en Egypte.

Pendant ce temps, l’anarchie était à son comble en Syrie. Moaouïa, fils aîné de Yezid, semblait désigné pour être son successeur; mais aucune précaution n’avait été prise, et, conformément aux principes posés par Omar, le khalifat devait se transmettre par élection et non par hérédité. Une autre cause venait augmenter le trouble: Moaouïa étant petit-fils d’un kelbite, les kaïsites refusaient de le reconnaître, et ils ne tardèrent pas à se prononcer pour Abd-Allah-ben-Zobéïr.

Sur ces entrefaites, Moaouïa vint à mourir, et l’on vit les prétendants surgir de toute part et trouver toujours une tribu prête à les appuyer. Dahhak-ben-Kaïs avait été élu par les kaïsites, l’oméïade Merouan-ben-el-Hakem fut proclamé par les kelbites (juillet 684). Peu après, kelbites et kaïsites en vinrent aux mains dans la bataille dite de la Prairie, où Dahhak trouva la mort. Merouan était maître de la Syrie, et les kelbites triomphaient; la soumission de l’Egypte fut obtenue par lui peu après, mais, dans le Hedjaz, le fils de Zobéïr continuait à résister. Une armée de quatre mille hommes envoyée pour surprendre Médine fut taillée en pièces en avant de cette ville par Abd-Allah.

Merouan étant mort subitement, son fils Abd-el-Malek lui succéda. Il prenait le pouvoir dans des conditions particulièrement difficiles, car, en outre du puissant compétiteur contre lequel il avait à lutter, et de l’anarchie qui s’étendait partout, il avait à réduire deux redoutables ennemis, deux sectes religieuses sur lesquelles nous devons entrer dans quelques détails, en raison du rôle qu’elles sont appelées à jouer en Afrique.

LES KHAREDJITES ET LES CHIAÏTES.—Nous avons indiqué précédemment dans quelles conditions le schisme des Kharedjites s’était formé. Se posant en réformateurs puritains, ne tenant aucun compte des motifs de rivalité qui divisaient les Arabes, ils considéraient ceux qui n’étaient pas de leur secte comme des infidèles, et étaient ainsi les ennemis de tous. On a vu avec quelle rigueur ils furent traités. Retirés dans l’Ahouaz, ils rompirent toutes relations avec les autres Arabes et, s’appuyant sur ce passage du Koran: «Seigneur, ne laisse subsister sur la terre aucune famille infidèle, car si tu en laissais, ils séduiraient tes serviteurs et n’enfanteraient que des impies et des incrédules!», ils décidèrent bientôt le massacre de tous les infidèles. Ils vinrent, en répandant des torrents de sang sur leur passage, assiéger Basra; la terreur que ces têtes rasées[325] inspiraient était si grande que les gens de Basra envoyèrent leur hommage au fils de Zobéïr, en implorant son secours.

L’autre secte, celle des Chiaïtes, avait été formée par les partisans d’Ali et de ses fils. Ils prétendaient que le khalife ne pouvait être pris que dans la descendance de Mahomet par sa fille Fatima (épouse d’Ali). Ils accordaient, du reste, au fondateur de l’islamisme des attributs divins et prêchaient la soumission absolue à ses paroles. C’était une secte essentiellement persane, se recrutant de préférence parmi les affranchis originaires de cette nation326. «Nulle autre secte—dit encore l’auteur que nous citons—n’était aussi simple et crédule, nulle autre n’avait ce caractère d’obéissance passive». Leur chef Mokhtar arracha, par un hardi coup de main, Koufa au lieutenant de Ben-Zobéïr (686), puis il marcha contre les Syriens qui s’avançaient et les mit en déroute. Peu après, les Chiaïtes étaient défaits à leur tour par les troupes du fils de Zobéïr; c’était un grand service rendu à son compétiteur Abd-el-Malek. Celui-ci, ayant repris l’offensive contre les Chiaïtes, obtint sur eux quelques succès qui les décidèrent à traiter avec lui, et bientôt l’Irak reconnut son autorité.

[Note 325: Conformément à une prescription de leur secte.]

[Note 326: Dozy, Hist. des Mus. d’Espagne, t. I, p. 158.]

VICTOIRE DE ZOHÉÏR SUR LES BERBÈRES. MORT DE KOCÉÏLA.—Malgré les difficultés auxquelles Abd-El-Malek avait à faire face, il ne cessait de tourner ses regards vers la Berbérie. Il recevait du reste des appels pressants du gouverneur de l’Egypte, auquel Zohéïr demandait des renforts pour reprendre l’offensive. Vers 688, un corps de plusieurs milliers d’Arabes lui fut envoyé, ainsi que des secours en argent. Zohéïr se mit alors en marche vers l’Ifrikiya. Kocéïla jugeant la position de Kaïrouan peu favorable pour la défense, s’était retiré à Mems, à l’est de Sebiba, près de la branche orientale de la Medjerda et y attendait, dans une position retranchée, l’attaque de l’ennemi; des contingents grecs et des colons latins étaient venus l’y rejoindre.

Zohéïr rentra, sans coup férir, en possession de Kaïrouan, puis, après avoir donné trois jours de repos à ses troupes, il marcha contre l’ennemi. La bataille fut longue et acharnée; mais les indigènes, ayant vu tomber Kocéïla et les principaux chefs chrétiens, commencèrent à plier. Les Musulmans redoublèrent alors d’ardeur et la victoire se décida pour eux. La déroute fut désastreuse. Poursuivis l’épée dans les reins, les Berbères se jetèrent en partie dans l’Aourès; les autres gagnèrent le Zab, où les Arabes les relancèrent. La tribu des Aoureba fut à peu près détruite; ses débris cherchèrent un refuge dans le Mag’reb central et se fixèrent dans les montagnes qui environnent Fès, où ils se fondirent parmi les autres Berbères. C’est un nom que nous n’aurons plus l’occasion de prononcer.

ZOHÉÏR ÉVACUE L’IFRIKIYA.—Zohéïr rétablit ainsi l’autorité arabe en Mag’reb; mais cette victoire était précaire, car le peuple indigène, malgré ses pertes, restait à peu près intact, et son hostilité n’attendait qu’une occasion pour se manifester. Le général arabe manquait de troupes pour compléter sa conquête et le khalife n’était certes pas en mesure de lui en envoyer. Il n’est donc pas surprenant que Zohéïr ait songé à la retraite; de plus, les auteurs nous le représentent comme un musulman fervent, n’ayant pas les qualités administratives nécessaires dans sa situation. Et puis, il était bien loin pour suivre les événements d’Orient; or, tous ces premiers conquérants avaient les yeux tournés vers l’est. El-Kairouani prétend que «Zohéïr ne tarda pas à reconnaître combien était lourd le fardeau dont il était chargé et craignit que son coeur ne se corrompît au sein de la puissance et de l’abondance dont il jouissait en Ifrikiya327». Quoi qu’il en soit, il quitta Kaïrouan avec ses principaux guerriers. Parvenu à Barka, il se heurta contre une troupe de Grecs qui venaient de faire une descente et de ravager le pays. Il les attaqua aussitôt, malgré la supériorité de leur nombre, et périt avec toute son escorte (690).

[Note 327: P. 51.]

MORT DU FILS DE ZOBÉÏR. TRIOMPHE D’ABD-EL-MALEK.—Abd-el-Malek reçut la nouvelle du désastre d’Afrique alors qu’il était occupé à réduire les Chiaïtes. Après avoir traité avec eux et soumis l’Irak à son autorité, il ne pouvait encore se tourner vers l’Afrique, car il fallait, avant tout, vaincre son compétiteur Abd-Allah. Celui-ci se flattait que le khalife n’oserait pas assiéger La Mekke. Il se trompait. Bientôt l’armée syrienne, commandée par El-Hadjadj, parut sous les murs de la ville sainte et en commença l’investissement (692). Durant de longs mois, les assiégés résistèrent avec énergie à toutes les attaques et supportèrent les tourments de la famine. Le courage d’Abd-Allah était soutenu par sa mère, âgée de près de cent ans; lorsque tout moyen de résister fut épuisé, elle répondit stoïquement à son fils qui lui demandait ce qu’il lui restait à faire: «mourir!». Peu d’instants après, Abd-Allah, s’étant armé de pied en cap, vint dire un dernier adieu à sa mère; mais celle-ci, apercevant qu’il portait une cotte de maille, la lui fit enlever en disant: «Quand on est décidé à mourir, on n’a pas besoin de cela.» Le fils de Zohéïr, après avoir combattu bravement, tomba percé de coups; sa tête fut envoyée au khalife (oct. 692). Ainsi finit cette révolte qui durait depuis de longues années. Abd-el-Malek restait maître incontesté du khalifat, mais de quelles difficultés n’était-il pas environné? Les Kharedjites étaient toujours en insurrection et l’Irak sans cesse menacé. Plusieurs armées envoyées contre eux avaient subi de honteuses défaites, suivies de cruautés épouvantables, car la férocité de ces sectaires contre les païens s’accroissait avec les difficultés qu’ils rencontraient. Enfin El-Hadjadj, le vainqueur du fils de Zobéïr, fut chargé de réduire les rebelles et, après deux années de luttes, il parvint, grâce à son énergie, à les forcer de mettre bas les armes (696). Les Kelbites avaient contribué pour beaucoup au triomphe du khalife et faisaient valoir avec arrogance leurs services. Abd-el-Malek, irrité de leurs exigences, accorda toutes ses faveurs aux Kaïsites, et accabla d’humiliations leurs rivaux.

SITUATION DE L’AFRIQUE. LA KAHÉNA.—Libre enfin, le khalife tourna ses regards vers l’Afrique et se disposa à tirer vengeance de la défaite et de la mort de son lieutenant.

Après la fuite des Arabes, la révolte s’était répandue de nouveau chez les Berbères: les Aoureba étaient détruits, et chaque tribu prétendait imposer son chef aux autres; de là des luttes interminables. Dans les derniers temps une sorte d’apaisement s’était produit et les indigènes de l’Ifrikiya avaient reconnu l’autorité d’une femme Dihia ou Damïa, fille de Tabeta, fils d’Enfak, reine des Djeraoua (Zénètes) de l’Aourès. Cette femme remarquable appartenait, dit El-Kaïrouani, à une des plus nobles familles berbères ayant régné en Afrique. «Elle avait trois fils, héritiers du commandement de la tribu et, comme elle les avait élevés sous ses yeux, elle les dirigeait à sa fantaisie et gouvernait, par leur intermédiaire, toute la tribu. Sachant par divination la tournure que chaque affaire importante devait prendre, elle avait fini par obtenir, pour elle-même, le commandement328.» Cette prétendue faculté de divination fit donner à Dihia, par les Arabes, le surnom d’El-Kahéna, (la devineresse). Sa tribu était juive, ainsi que l’affirme Ibn-Khaldoun329, et il est possible que ce nom de Kahéna, que les Musulmans lui appliquaient, avec un certain mépris, ait été, au contraire, parmi les siens, une qualité quasi-sacerdotale.

[Note 328: El-Kaïrouani, p. 53. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 213 t. III, p. 193. En-Nouéïri, p. 338 et suiv.]

[Note 329: T. I, p. 208.]

Les relations de la Kahéna avec Kocéïla et la part active qu’elle prit à la conspiration qui se dénoua à Tehouda, sont affirmées par les auteurs. Après la mort de Kocéïla, un grand nombre de Berbères se joignirent à elle, dans ses retraites fortifiées de l’Aourès. Ainsi le drapeau de l’indépendance berbère avait été relevé par une femme qui avait su rallier les forces éparses de ce peuple, calmer les rivalités et imposer son autorité même aux Grecs. La situation avait donc changé de face en Berbérie et les Arabes allaient en faire l’épreuve.

EXPÉDITION DE HAÇANE EN MAG’REB. VICTOIRE DE LA KAHÉNA.—En 696, le khalife ayant réuni une armée de quarante mille hommes en confia le commandement à Haçane-ben-Nomane, le Ghassanide, et l’envoya en Egypte, où son autorité était encore méconnue en maints endroits. L’année suivante, il lui expédia l’ordre de marcher sur le Mag’reb. «Je te laisse les mains libres, lui écrivit-il, puise dans les trésors de l’Egypte et distribue des gratifications à tes compagnons et à ceux qui se joindront à toi. Ensuite, va faire la guerre sainte en Ifrikiya et que la bénédiction de Dieu soit avec toi330.»

[Note 330: En-Nouéïri, p. 338.]

Parvenu en Mag’reb avec son immense armée, Haçane entra à Kaïrouan, dont la possession ne lui fut pas disputée; puis il alla attaquer et enlever Karthage. Les habitants eurent en partie le temps de se réfugier sur leurs navires et de gagner les îles de la Méditerranée. Quant aux troupes grecques, elles essayèrent de se rallier à Satfoura, près de Benzert, mais ce fut pour essuyer un véritable désastre. Sur ces entrefaites, une flotte byzantine, envoyée de Constantinople, sous le commandement du patrice Jean, aborda à Karthage. Appuyés par les indigènes et des aventuriers de toute race, les Grecs rentrèrent facilement en possession de cette ville.

Mais aussitôt le khalife équipa et expédia une flotte considérable qui ne tarda pas à arriver en Afrique; en même temps Haçane revenait mettre le siège devant Karthage. Ces deux forces combinées eurent facilement raison des chrétiens, dont les débris se rembarquèrent et regagnèrent l’Orient (698). Ce fut la dernière tentative de l’empire pour conserver sa colonie africaine. Dès lors les chrétiens restés en Ifrikiya se virent forcés d’unir intimement leur sort à celui des indigènes. Après ces campagnes, Haçane dut se retirer à Kaïrouan, pour donner quelque repos à ses troupes et se reformer avant d’entreprendre l’expédition de l’Aourès.

Pendant ce temps, la Kahéna se préparait activement à la lutte en appelant aux armes les Berbères et en enflammant leur courage. Ayant appris que Haçane s’était mis en marche, elle descendit de ses montagnes et alla détruire les remparts de Bar’aï, soit pour que le général arabe ne s’attardât pas à en faire le siège et vînt directement attaquer les Berbères dans le terrain qu’elle avait choisi, soit pour qu’il ne pût s’appuyer sur aucun retranchement, s’il était parvenu à l’enlever.

Haçane marchant directement contre son ennemi lui livra bataille sur les bords de l’Ouad-Nini, près de Bar’aï331. Au point du jour on en vint aux mains. L’avant-garde berbère, commandée par un ancien général de Kocéïla, obtint les premiers succès et, après une lutte acharnée, les Arabes furent enfoncés de toutes parts et mis en pleine déroute. Haçane, avec les débris de ses troupes, prit la fuite vers l’est, poursuivi l’épée dans les reins jusqu’à Gabès: il ne s’arrêta que dans la province de Barka, où il s’établit dans des postes retranchés qui reçurent son nom: Koçour Haçane.

[Note 331: Ibn-Khaldoun donne la Meskiana comme le théâtre de cette bataille; mais nous adoptons l’indication d’En-Nouéïri qui est la plus plausible.]

LA KAHÉNA REINE DES BERBÈRES. SES DESTRUCTIONS.—Les Arabes avaient laissé sur le champ de bataille un grand nombre d’entre eux; de plus, quatre-vingts prisonniers, presque tous nobles, étaient aux mains des vainqueurs. La Kahéna les traita avec bonté et les mit en liberté, à l’exception d’un seul, Khaled, fils de Yézid, de la tribu de Kaïs, jeune homme d’une grande beauté, qu’elle combla de présents et qu’elle adopta en faisant le simulacre de l’allaiter, coutume qui, selon le Baïan, consacrait l’adoption chez les Berbères. Nous verrons plus loin de quelle façon Khaled reconnut ces procédés. Ainsi, pour la deuxième fois, les sauvages Berbères donnaient une leçon d’humanité à ceux qui se présentaient comme les apôtres du vrai Dieu et qui n’employaient d’autres moyens que la violence, le meurtre et la dévastation.

L’Ifrikiya et même, s’il faut en croire les auteurs arabes, tout le Mag’reb, reconnurent alors l’autorité de la Kahéna. De quelle façon exerça-t-elle le pouvoir suprême? D’après un passage d’En-Nouéïri, la Kahéna aurait tyrannisé les Berbères. Il est certain que, prévoyant le retour des Arabes, elle chercha à les éloigner en faisant le vide devant eux. «Les Arabes veulent s’emparer des villes, de l’or et de l’argent, tandis que nous, nous ne désirons posséder que des champs pour la culture et le pâturage. Je pense donc qu’il n’y a qu’un plan à suivre: c’est de ruiner le pays pour les décourager332.» Tel fut son raisonnement et, passant aussitôt à l’exécution, elle envoya des agents dans toutes les directions, ruiner les villes, renverser les édifices, détruire et incendier les jardins. De Tunis à Tanger, le pays qui, au dire des auteurs, n’était qu’une succession de bosquets, fut transformé en désert.

[Note 332: En-Nouéïri, p. 340.]

Ce sacrifice était héroïque. Il a été pratiqué plus d’une fois par des patriotes préférant leur propre ruine à la servitude; mais les Berbères n’ont jamais su sacrifier au salut de la patrie leurs intérêts immédiats. Et puis, il y avait, dans la rigueur de cette mesure, comme une sorte de vengeance du nomade habitant des hauts plateaux dénudés, contre les gens du littoral établis dans les campagnes ombragées et fraîches. Rien ne pouvait être plus sensible à ces petits cultivateurs que de voir disparaître en un jour, avec leur fortune, le fruit d’efforts séculaires. Aussi furent-ils profondément irrités et se détachèrent-ils de la Kahéna.

DÉFAITE ET MORT DE LA KAHÉNA.—Après sa retraite, Haçane était resté à Barka, où il avait reçu du khalife l’ordre d’attendre des renforts. Mais le Khoraçan venait de se mettre en révolte (700); un Kaïsite du nom de Abd-er-Rahman s’était fait proclamer khalife et bientôt Basra et Koufa étaient tombées aux mains des rebelles. En 703, Abd-er-Rahman ayant été tué, la révolte ne tarda pas à être apaisée et le khalife put s’occuper du Mag’reb.

Haçane, après avoir reçu des renforts et de l’argent, se mit en marche, parfaitement renseigné sur la situation en Berbérie par les nouvelles que lui faisait parvenir l’Arabe Khaled, fils adoptif de la Kahéna, au moyen d’émissaires secrets.

A l’approche de l’ennemi, la Kahéna ne se fit pas d’illusion sur le sort qui l’attendait, et l’on ne manqua pas d’attribuer à des pratiques divinatoires ce que sa perspicacité lui faisait entrevoir.

Ayant réuni ses fils, elle leur dit: «Je sais que ma fin approche; lorsque je regarde l’Orient, j’éprouve à la tête des battements qui m’en avertissent333»; elle leur ordonna de faire leur soumission au général arabe et de se mettre à son service, ce qui semble indiquer une intention de se venger des Berbères, dont la lâcheté allait causer sa perte. On insistait autour d’elle pour qu’elle prît la fuite, mais elle repousssa avec indignation ce conseil. «Celle qui a commandé aux chrétiens, aux Arabes et aux Berbères, dit-elle, doit savoir mourir en reine!»

Dans quelle localité la Kahéna attendit-elle le choc des Arabes? S’il faut en croire El-Bekri, elle se serait retranchée dans le château d’El-Djem, qui aurait été appelé pour cela Kasr-el-Kahena; mais il est plus probable qu’elle se retira dans l’Aourès, car il résulte de l’étude comparée des auteurs que Haçane marcha directement vers cette montagne, en passant par Gabès, Gafça et le pays de Kastiliya. Quand il fut proche du campement de la reine berbère, il vit venir au devant de lui les deux fils de celle-ci, accompagnés de l’Arabe Khaled. Les deux chefs indigènes furent conduits par son ordre à l’arrière-garde; quant à Khaled, il reçut le commandement d’un corps d’attaque.

La bataille fut longue et acharnée et, pendant un instant, le succès parut se prononcer pour les Berbères; mais, dit En-Nouéïri, Dieu vint au secours des Musulmans, qui finirent par remporter la victoire. La Kahéna y périt glorieusement. Selon une autre version, elle aurait été entraînée dans la déroute et atteinte par les Arabes dans une localité qui fut appelée en commémoration Bir-el-Kahéna. Sa tête fut envoyée à Abd-el-Malek334. Telle fut la fin de cette femme remarquable, et l’on peut dire qu’avec elle tomba l’indépendance berbère335.

[Note 333: El-Kaïrouani, p. 54.]

[Note 334: Ibid.]

[Note 335: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 207 et suiv., t. III, p. 193 et suiv. En-Nouéïri, p. 339 et suiv. El-Bekri, trad. de Slane, p. 76, 77.]

CONQUÊTE ET ORGANISATION DE L’IFRIKIYA PAR HAÇANE.—Après la défaite de leur reine, les Berbères de cette région se soumirent en masse au vainqueur et acceptèrent l’islamisme. Ils fournirent à Haçane un corps de douze mille auxiliaires à la tête desquels les fils de la Kahéna furent placés. Grâce à ce renfort, le général arabe put compléter sa victoire en réduisant les autres centres de résistance où les Grecs, aidés des indigènes, tenaient encore; puis il rentra à Kaïrouan. Il s’occupa alors de régler les détails de l’administration, et notamment de la fixation de l’impôt foncier (kharadj), auquel il soumit les populations berbères et celles d’origine chrétienne336.

Ce fut, sans doute, vers cette époque qu’il établit à Tunis une colonie de mille familles coptes venues d’Egypte337. Mais c’est en vain que Haçane s’était mérité le surnom de «_vieillard intègre_». Les grandes richesses rapportées de ses expéditions, et conservées par lui pour le khalife, faisaient des envieux et bientôt il se vit dépossédé de son commandement par le gouverneur de l’Egypte et reçut l’ordre de se rendre en Orient. Il partit en emportant tout ce butin qui avait servi de prétexte à sa révocation et dont on le dépouilla à son passage en Egypte. Mais il avait su conserver ce qu’il possédait de plus précieux et put enfin le remettre au khalife, en se justifiant de toute inculpation. On voulut lui restituer son commandement, mais il protesta qu’il ne servirait plus la dynastie oméïade.

[Note 336: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 215.]

[Note 337: El-Kaïrouani, p. 55.]

MOUÇA-BEN-NOCÉÏR ACHÈVE LA CONQUÊTE DE LA BERBÉRIE.—En 705, Mouça-ben-Nocéïr arriva à Kaïrouan avec le titre de gouverneur de l’Ifrikiya. Cette province releva directement du khalifat et fut dès lors indépendante de l’Egypte. Il trouva un commencement d’organisation en Ifrikiya, mais dans les deux Mag’reb l’anarchie était à son comble: les tribus berbères étaient toutes en lutte les unes contre les autres. Les Mag’raoua en profitaient pour s’étendre au nord et à l’ouest, au détriment des Sanhadja. «Conquérir l’Afrique est chose impossible, avait écrit le précédent gouverneur au khalife; à peine une tribu berbère est-elle exterminée, qu’une autre vient prendre sa place338.» Le Mag’reb était couvert de ruines et changé en solitude.

Les détails fournis par les auteurs arabes sur les premiers actes du gouvernement de Mouça sont contradictoires. Il paraît probable qu’il commença par rétablir la tranquillité dans l’Ifrikiya et le Mag’reb central, au moyen d’expéditions dans lesquelles il déploya la plus grande rigueur. En même temps il s’appliquait à former de bonnes troupes indigènes et à organiser une flotte au moyen de laquelle il pût piller les îles de la Méditerranée. Cela fait, il entreprit une campagne dans l’ouest, où les Berbères n’avaient pas revu d’Arabes depuis Okba; aussi avaient-ils repris leur liberté et répudié le culte musulman. Il infligea d’abord une défaite aux R’omara, mais, parvenu à Ceuta, il trouva cette ville en état de défense, sous le commandement du comte Julien, et essaya en vain de la réduire. Il fit dés razzias aux environs, espérant affamer la place; mais Julien recevait par mer des vivres d’Espagne, et chaque fois qu’il se mesurait avec les Musulmans leur faisait éprouver de rudes échecs339. Abandonnant ce siège, Mouça pénétra au coeur de l’Atlas et attaqua et réduisit les tribus masmoudiennes. Après s’être avancé jusqu’au Sous, il traversa le pays de Derâ et porta ses armes victorieuses jusqu’aux oasis de Sidjilmassa340. Ayant soumis toutes ces contrées et exigé des otages de chaque tribu, il revint vers Tanger et s’empara de cette ville.

[Note 338: Dozy, Musulmans d’Espagne, t. I, p. 229.]

[Note 339: Akhbar Madjouma, apud Dozy, Recherches sur l’histoire de l’Espagne, t. I, p. 45.]

[Note 340: Tafilala].

Le gouverneur plaça à Tanger un berbère converti du nom de Tarik, auquel il laissa un corps nombreux de cavaliers indigènes. Vingt-sept Arabes restèrent également dans la contrée pour instruire les Berbères dans la religion musulmane. Vers 708, le gouverneur rentra à Kaïrouan en rapportant un butin considérable dont le quint fut envoyé au khalife. Il s’occupa avec activité des intérêts de la religion. «Toutes les anciennes églises des chrétiens furent transformées en mosquées», dit l’auteur du Baïan. La conquête de l’Afrique septentrionale était terminée; mais ce théâtre n’était déjà plus assez vaste pour les Arabes; ils allaient reporter sur l’Europe leur ardeur et faire trembler la chrétienté dans ses fondements. Déjà, depuis quelques années, ils exécutaient d’audacieuses courses sur mer et portaient la dévastation sur les rivages de la Sicile, de la Sardaigne et des Baléares.

Ainsi, en un peu plus de cinquante ans, fut consommé l’asservissement du peuple berbère aux Arabes, et l’Afrique devint musulmane. Mais, si la Berbérie avait changé de maîtres, aucun élément nouveau de population n’y avait été introduit. Le gouverneur arabe de Kaïrouan remplaçait le patrice byzantin de Karthage. De petites garnisons laissées dans les postes importants, des missionnaires parcourant les tribus pour répandre l’islamisme, ce fut à quoi se borna l’occupation. Le Mag’reb, tout en se laissant extérieurement arabiser, demeura purement berbère. La faiblesse de l’occupation, qui ne fut pas complétée par une immigration coloniale, devait permettre aux indigènes de se débarrasser bientôt de la domination du khalifat.

CHAPITRE III

CONQUÊTE DE L’ESPAGNE.—RÉVOLTE KHAREDJITE

709—750

Le comte Julien pousse les Arabes à la conquête de l’Espagne.—Conquête de l’Espagne par Tarik et Mouça. Destitution de Mouça.—Situation de l’Afrique et de l’Espagne.—Gouvernement de Mohammed-ben-Yezid.—Gouvernement d’Ismaïl-ben-Abd-Allah.—Gouvernement de Yezid-ben-Abou-Moslem; il est assassiné.—Gouvernement d’Obéïd-Allah-ben-El-Habhab.—Gouvernement de Bichr-ben-Safouane.—Incursions des Musulmans en Gaule; bataille de Poitiers.—Despotisme et exactions des Arabes.—Révolte de Meicera, soulèvement général des Berbères.—Défaite de Koltoum à l’Ouad-Sebou.—Victoires de Hendhala sur les Kharedjites.—Révolte de l’Espagne; les Syriens y sont transportés.—Abd-er-Rahman-ben-Habib usurpe le gouvernement de l’Ifrikiya.—Chute de la dynastie oméïade: établissement de la dynastie abbasside.

LE COMTE JULIEN POUSSE LES ARABES À LA CONQUÊTE DE L’ESPAGNE.—Si toute résistance ouverte avait cessé en Afrique, le pays ne pouvait cependant pas être considéré comme soumis d’une façon définitive. Les Berbères étaient plutôt épuisés que domptés, et l’on devait s’attendre à de nouvelles révoltes, aussitôt qu’ils auraient eu le temps de reprendre haleine. Un événement inattendu vint en ajourner l’explosion, en fournissant un aliment aux forces actives berbères.

En 709, Wiltiza, roi des Goths d’Espagne, étant mort, un de ses guerriers, nommé Roderik, s’empara du pouvoir, ou peut-être y fut porté par acclamation, au détriment des fils de son prédécesseur, nommés Sisebert et Oppas341. Ceux-ci vinrent à Ceuta demander asile au comte Julien et furent rejoints en Afrique par les partisans de la famille spoliée. Peut-être faut-il ajouter à cela la tradition d’après laquelle une fille de Julien, qui se trouvait à la cour des rois goths, aurait été outragée par Roderik. Toujours est-il que Julien devint l’ennemi le plus acharné de cette dynastie et ne songea qu’à tirer de son chef la plus éclatante vengeance. Entré en relations avec Tarik, gouverneur de Tanger, il ouvrit à ce Berbère son petit royaume et le poussa à envahir l’Espagne, lui offrant de lui servir de guide et lui donnant des renseignements précieux sur l’intérieur du pays.

[Note 341: Akhbar Madjouma, loc. cit., p. 46.]

Le khalife Abd-el-Malek était mort et avait été remplacé par son fils El-Oualid, en 705. Mouça ne pouvait se lancer dans une entreprise telle que la conquête de l’Espagne, sans lui demander son assentiment; mais le khalife voulut avant tout qu’on reconnût bien les lieux. «Faites explorer l’Espagne par des troupes légères, mais gardez-vous d’exposer les Musulmans aux périls d’une mer orageuse,» telles furent ses instructions. En conséquence, Mouça chargea un de ses clients nommé Tarif d’aller faire une reconnaissance, et lui confia dans ce but quatre cents hommes et cent chevaux342. Ayant abordé à l’île qui reçut son nom (Tarifa), ce général occupa Algésiras et reconnut que sa baie était fort propice à un débarquement. Il rentra en Afrique avec un riche butin et de belles captives (710).

[Note 342: Akhbar Madjouma, loc. cit., p. 47.]

CONQUÊTE DE L’ESPAGNE PAR TARIK ET MOUÇA.—Le khalife ayant alors autorisé l’expédition, on établit un camp près de Tanger et bientôt une armée de sept ou huit mille Berbères convertis, avec trois cents Arabes343 comme chefs, s’y trouva concentrée. En mai 711, l’armée traversa le détroit, au moyen de quatre navires fournis sans doute par Julien, et aborda au pied du mont Calpé, qui fut appelé du nom du chef de l’expédition Djebel Tarik. Ce général reçut encore un renfort de cinq mille Berbères, puis, ayant brûlé ses vaisseaux, il pénétra dans l’intérieur du pays, guidé par le comte Julien.

Roderik était occupé à combattre les Basques, dans le nord de son royaume. En apprenant l’invasion des Arabes, il réunit des forces s’élevant, dit-on, à cent mille hommes, et marcha contre les ennemis. La rencontre eut lieu en un endroit appelé par certains auteurs arabes Ouad-Bekka344, et les ennemis en vinrent aux mains le 17 juillet. Pendant huit ou neuf jours consécutifs, il y eut une suite de combats, mais les ailes de l’armée des Visigoths ayant lâché pied, le centre, où se trouvait le roi, eut à supporter tout l’effort des Musulmans. Roderik mourut en combattant et son armée se débanda. D’après la chronique que nous avons plusieurs fois citée, le roi goth aurait confié le commandement des deux ailes de son armée aux fils de Wittiza, réconciliés avec lui; mais ceux-ci, pour se venger de l’usurpateur, l’auraient trahi en entraînant les troupes confiées à leurs ordres345.

[Note 343: On a beaucoup discuté sur le chiffre et la composition de cette armée expéditionnaire. Nous adoptons les renseignements fournis à cet égard par En-Nouéïri, p. 344 et suiv., Ibn-Khaldoun, t. I, p. 245, et El-Kaïrouani, p. 58. L’Akhbar Madjouma donne le chiffre de 7,000 Berbères.]

[Note 344: D’autres ont écrit ouad Leka, et cette rivière a été assimilée au Guadalete. Mais Dozy a établi qu’il faut adopter Ouad-Bekka, contrée qui se trouve à une lieue au nord de l’embouchure du Barbate, non loin du cap Trafalgar, entre Vejer de la Frontera et Cornil.» (Recherches sur l’histoire de l’Espagne, t. I, p. 314 et suiv.).]

[Note 345: Akhbar Madjouma.]

Les chrétiens, s’étant ralliés auprès d’Ejiça, y essuyèrent une nouvelle défaite. Ce double succès mit fin à l’empire des Goths et ouvrit l’Espagne aux Musulmans.

Tarik, sans tenir compte des ordres de Mouça qui lui avait fait dire de l’attendre, continua sa marche victorieuse sur Tolède, alors capitale de l’Espagne, tandis que trois corps détachés allaient prendre possession de Grenade, de Malaga et d’Elvira. S’étant rendu maître de Tolède, il y réunit toutes ses prises, qui étaient considérables, pour les remettre au gouverneur de l’Afrique. Lorsqu’une ville était enlevée, les Musulmans armaient les Juifs s’y trouvant et les chargeaient de la défendre; puis ils continuaient leur route346.

Mouça avait appris avec une vive jalousie les succès de son lieutenant, et il s’était décidé aussitôt, malgré son grand âge, à se rendre en Espagne. C’était un homme de très basse extraction, dominé par la soif de l’or, et cette passion n’avait pas été sans lui attirer de graves affaires. Ayant réuni une armée de quinze à dix-huit mille guerriers, tant arabes que berbères, il partit pour l’Espagne, en laissant l’Ifrikiya sous le commandement de son fils Abd-Allah et débarqua à Algésiras pendant le mois de ramadan 93 (juin-juillet 712). Au lieu de traverser les pays conquis par Tarik, Mouça voulut suivre une nouvelle voie et conquérir aussi des lauriers; des chrétiens lui servirent, dit-on, de guides. Carmona et Séville tombèrent en son pouvoir, mais il fut arrêté par Mérida347, ville somptueuse qui contenait un nombre considérable d’habitants, et dont il dut entreprendre un siège régulier. Ce ne fut qu’en juin 713 qu’il parvint à se rendre maître de Mérida, après une résistance héroïque des assiégés.

[Note 346: Ibid., p. 55.]

[Note 347: L’antique Emerita-Augusta.]

Sur ces entrefaites, Mouça, s’étant rendu à Tolède, se rencontra auprès de cette ville avec Tarik. Il avait conçu contre celui-ci une violente jalousie qui s’était transformée en haine ardente; aussi, bien que son lieutenant se présentât avec l’attitude la plus respectueuse, il l’accabla d’injures et de reproches et, dans sa violence, alla jusqu’à le frapper au visage; puis il le fit jeter dans les fers et aurait ordonné sa mort, si des officiers ne s’étaient interposés. Cette conduite souleva contre lui une véritable réprobation, dont l’expression fut portée au khalife348.

[Note 348: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 216, 348. En-Nouéïri, p. 345. El-Kaïrouani, p. 57 et suiv. El-Marrakchi (Hist. des Almohades, édit. arabe de Dozy, Leyde, 1847, p. 6 et suiv.).]

DESTITUTION DE MOUÇA.—Tandis que les Berbères, conduits par les Arabes, conquéraient l’Espagne au khalifat, les armées musulmanes s’emparaient de Samarkand, et s’avançaient victorieuses vers l’est, à travers l’Inde, jusqu’à l’Himalaya. L’histoire n’offre peut-être pas d’autre exemple de succès aussi grands dans un règne aussi court que celui d’El-Oualid. Mais ce prince n’entendait pas partager sa puissance avec ses généraux, et il trouvait que les contrées sur lesquelles s’étendait l’autorité de Mouça étaient bien grandes. Aussi, saisit-il avec empressement l’occasion fournie par l’odieuse conduite de son lieutenant, pour lui intimer l’ordre de se présenter devant lui.

Mouça, qui venait de s’avancer en vainqueur jusqu’aux Pyrénées, ne voulut pas croire qu’on le rappelait et il fallut qu’un nouvel émissaire vint prendre par la bride sa monture, pour le décider à s’arrêter. Le gouverneur, laissant, en Espagne, le commandement à son fils Abd-el-Aziz, rentra à Kaïrouan pour se préparer au départ. Son troisième fils, Abd-el-Malek, fut placé à Ceuta, afin de commander le détroit. En 715, Mouça partit pour l’Orient, emportant un butin considérable, enlevé aux palais et aux églises de la péninsule. A sa suite marchaient enchaînées trente mille esclaves chrétiennes349. Ces riches présents ne purent désarmer la colère du khalife qui l’accabla de reproches et le frappa d’une forte amende. Peu de jours après, El-Oualid cessait de vivre et était remplacé par son frère Soléïman. C’était la chute des kaïsites; mais Mouça, bien que kelbite, n’en profita pas et resta dans l’ombre jusqu’à sa mort.

[Note 349: Il est inutile de faire ressortir l’exagération de ce chiffre.]

SITUATION DE L’AFRIQUE ET DE L’ESPAGNE.—Cependant, en Afrique, les Berbères continuaient à se jeter en foule sur l’Espagne. La vue des prises rapportées par Mouça avait enflammé leur cupidité et redoublé l’ardeur des néophytes. Aussitôt qu’un groupe était prêt, on l’envoyait à la guerre sainte, et ce courant ininterrompu permettait de se porter en avant, car les premiers arrivés s’étaient établis dans le territoire conquis. Les Arabes, profitant de la conquête faite par les Berbères, avaient commencé par garder pour eux la fertile Andalousie. Quant aux Africains, on les avait relégués dans les plaines arides de la Manche et de l’Estramadure, dans les âpres montagnes de Léon, de Galice, d’Asturie, où il fallait escarmoucher sans cesse contre les chrétiens mal domptés350. Les Musulmans, poussés par derrière par les arrivées incessantes, n’allaient pas tarder à franchir les Pyrénées. Des chefs arabes les conduisaient au pillage de la chrétienté.

Mouça avait partagé entre ses guerriers les terres et le butin conquis par les armes, en réservant toutefois le cinquième pour le prince. Les terres ainsi réservées formèrent le domaine public et furent cultivées par des indigènes, chrétiens ou convertis, qui reçurent comme salaire le cinquième des récoltes, en raison de quoi ils furent appelés khemmas. Dans les localités où les populations s’étaient soumises en vertu de traités, les chrétiens conservèrent leurs terres et leurs arbres, à charge de payer un impôt foncier. Du reste, un grand nombre de chrétiens embrassèrent l’islamisme, soit pour conserver leurs biens, soit pour échapper aux mauvais traitements. Selon une chronique latine, ces apostats répondaient aux reproches de leurs prêtres: «Si le catholicisme était la vraie religion, pourquoi Dieu aurait-il livré notre pays, qui pourtant était chrétien, aux sectateurs d’un faux prophète? Pourquoi les miracles que vous nous racontez ne se sont-ils pas renouvelés, alors qu’ils auraient pu sauver notre patrie?»[351].

[Note 350: Dozy, Musulmans d’Espagne, t. I, p. 255.]

[Note 351: Dozy, Recherches sur l’hist. de l’Espagne, t. I, p. 19 et passim.

Abd-el-Aziz, en Espagne, avait continué à étendre les conquêtes des Musulmans. Séduit par les charmes de la belle Egilone, veuve de Roderik, il l’avait épousée, bien qu’elle fût chrétienne. Il vivait en roi à Séville, nouvelle capitale du pays, et traitait les populations chrétiennes avec une grande douceur. Cette bienveillance irritait, le fanatisme des Musulmans, qui l’attribuaient à l’influence d’Egilone, et les ennemis du gouverneur répétaient qu’il était sur le point d’abandonner l’islamisme et de se déclarer roi indépendant.

La loi musulmane dispose que tous les biens mobiliers ou immobiliers conquis les armes à la main appartiennent aux vainqueurs, déduction faite du cinquième revenant au prince. Les terres appartiennent au prince seul, lorsqu’elles sont acquises par traité ou échange. Les Infidèles peuvent acheter la faveur de continuer à les exploiter, en payant la Djazia (tribut). Ceux qui occupent les terres conquises sont frappés d’un cens déterminé, appelé Kharadj. L’infidèle se débarrasse de ces charges en devenant musulman. Le cinquième prélevé sur les dépouilles doit être employé par le prince en dépenses d’intérêt général. Voir Institutions du droit musulman relatives à la guerre sainte, par Reland, trad. Solvet (Alger, 1838), et Koran, sour. 8, v. 42.]

GOUVERNEMENT DE MOHAMMED-BEN-YEZID.—Cependant le khalife Soléïman, après avoir cherché un homme digne de sa confiance, nomma comme gouverneur de l’Ifrikiya Mohammed-ben-Yezid, et le chargea de réclamer aux fils de Mouça des sommes considérables, sous le prétexte que leur père ne s’était pas acquitté des amendes à lui imposées. Dès son arrivée en Afrique, le nouveau gouverneur fit arrêter Abd-Allah et Abd-el-Malek et les tint dans une étroite captivité; El-Kairouani prétend même qu’ils furent mis à mort.

Ces procédés n’étaient pas faits pour rattacher Abd-el-Aziz au khalife. On dit qu’il rompit entièrement avec lui. Ne pouvant songer à l’attaquer ouvertement, Soléïman écrivit secrètement à El-Habib-ben-Abou-Obéïda, petit-fils du grand Okba, qui se trouvait en Espagne, et le chargea de le débarrasser de ce compétiteur par l’assassinat. Une conspiration s’ourdit autour d’Abd-el-Aziz et les conjurés le mirent à mort en pleine mosquée, pendant qu’il prononçait la prière du vendredi. Sa tête fut envoyée au khalife352 (août-septembre 715). Le commandement de l’Espagne resta quelque temps entre les mains d’un neveu de Mouça-ben-Nocéïr, nommé Ayoub; peu après, Mohammed-ben-Yezid, qui avait pris en mains l’administration de toutes les conquêtes de l’ouest, envoya comme lieutenant dans la péninsule, El-Horr-ben-Abd-er-Rahman.

[Note 352: En-Nouéïri, p. 379.]

GOUVERNEMENT D’ISMAÏL-BEN-ABD-ALLAH.—En octobre 717, le khalife Soléïman, étant mort, fut remplacé par Omar II. Peu après, Mohammed-ben-Yezid était rappelé et Ismaïl-ben-Abd-Allah, petit fils d’Abou-el-Mehadjer, venait prendre le commandement du Mag’reb. Il arriva avec l’ordre d’appliquer tous ses soins à achever la conversion des Berbères. Il paraît même que le khalife adressa aux indigènes du Mag’reb un manifeste qui fut répandu dans toute la contrée et qui eut pour conséquence d’entraîner un grand nombre de conversions353. Des missionnaires envoyés dans les régions reculées furent chargés d’éclairer les néophytes sur la pratique et les obligations de leur nouveau culte, car ils étaient fort ignorants sur ces matières; on obtint des résultats réels.

[Note 353: Fotouh-El-Boldane, cité par Fournel, Berbers, p. 270.]

Jusqu’alors un certain nombre de Grecs et d’indigènes chrétiens avaient pu, ainsi que nous l’avons dit, continuer à résider dans leurs territoires et à pratiquer leur culte, en payant la capitation. Mais, soit que les ordres du khalife n’aient plus autorisé cette tolérance, soit que les prêtres jacobites d’Alexandrie aient entretenu des intrigues parmi ces populations, en les poussant à la révolte, ainsi que l’affirme El-Kaïrouani354, les privilèges accordés aux chrétiens leur furent retirés, et ils durent se convertir ou émigrer.

[Note 354: P. 63.]

Ces mesures de coercition commencèrent à amener de la fermentation chez les Berbères qui étaient travaillés depuis quelque temps par des réfugiés kharedjites.

En Espagne, où Es-Samah avait remplacé El-Horr, les Musulmans avaient achevé la conquête des pays et commençaient à se lancer dans les défilés des Pyrénées.

Continuer : partie 12 sur 19