Histoire de l'Afrique Septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'à la conquête française (1830) ( Volume I)

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 19 parties.

Cette habile tactique du général romain enlevait à Jugurtha tous ses avantages. Le prince numide adressa alors un appel désespéré à Bokkus, lui promit le tiers de la Numidie en récompense de ses services et le décida enfin à agir. Les deux rois, ayant opéré en secret leur jonction, fondirent à l’improviste à la tête de masses considérables88 sur les troupes romaines. Surpris par l’impétuosité de l’attaque, Marius, secondé par Sylla, qui lui a amené un corps de cavalerie, prend d’habiles dispositions lui permettant de résister; on combat jusqu’au soir sans résultat. Les Berbères entourent les Romains et passent toute la nuit à chanter et à danser devant leurs feux, se croyant sûrs de la victoire. Mais, au point du jour, les Romains se jettent sur les Gétules et sur les Maures, qui viennent de céder à la fatigue, en font un carnage horrible et mettent en fuite les survivants89.

[Note 87: D’après Salluste, il se serait avancé jusqu’au Molochath; mais nous considérons cette marche comme impossible et nous nous rangeons à l’opinion de M. Poulle qui a discuté avec autorité cette question dans son excellent travail sur la Maurétanie sétifienne (Annuaire du la Société archéologique, 1863, pp. 40 et suiv). Quant à l’opinion de M. Rinn (Revue Africaine, n° 171), tendant à placer le Molochath à l’est de Cirta, il nous est impossible de l’admettre. M. Tauxier (Revue Africaine, n° 174), propose d’identifier la Macta au Mulucha (ou Molochath).]

[Note 88: 60,000 hommes, selon Paul Orose.]

[Note 89: Salluste, Bell. Jug., XCV, XCVI. M. Poulle, dans l’article précité, place le théâtre de ces combats aux environs d’El Anasser et de l’Ouad Gaamour, à l’O. de Sétif.]

Après cette victoire, Marius conduisit habilement son armée vers Cirta pour lui faire prendre ses quartiers d’hiver, à l’abri de cette place. En chemin, il fut de nouveau attaqué par les rois indigènes, qui avaient rallié les fuyards et divisé leurs troupes en quatre corps. Le courage de Marius et de Sylla, la prudence et l’habileté du général dans son ordre de marche, sauvèrent encore l’armée romaine, qui dut, selon Paul Orose, lutter pendant trois jours avec acharnement90.

[Note 90: Hist., 1. V, cap. 15.]

CHUTE DE JUGURTHA.—Ces défaites successives avaient suffi pour dégoûter Bokkus de la guerre. Cinq jours après le dernier combat arrivèrent à Cirta les envoyés du roi de Maurétanie, chargés de proposer la paix. Les malheureux parlementaires, qui avaient suivi la route du désert, sans doute pour éviter les partisans de Jugurtha, avaient été entièrement dépouillés par des pillards Gétules, et se présentèrent nus et pleins de terreur91. Néanmoins, leurs propositions ayant été acceptées en principe, on les fit partir pour Rome, afin qu’ils fournissent devant le sénat les justifications de leur maître.

[Note 91: Bell. Jug., XCIX, C.]

A la suite de ces négociations, Sylla fut envoyé vers Bokkus avec une escorte de guerriers choisis et armés à la légère. Après cinq jours de marche, il rencontra Volux, fils du roi de Maurétanie, venu à sa rencontre pour lui faire escorte. Le même soir il faillit se jeter sur le camp de Jugurtha et n’échappa à ce danger que par son audace et son énergie. Enfin, la petite troupe atteignit le campement de Bokkus. Sylla fut fort surpris d’y trouver un envoyé de Jugurtha, qui l’y avait précédé et devant lequel il lui était difficile de traiter de l’extradition du prince numide. Néanmoins Sylla agit avec une telle habileté qu’il finit par triompher des irrésolutions de Bokkus et le décider à livrer son gendre. Un message fut envoyé à Jugurtha pour l’engager à venir traiter de la paix; mais le Numide était trop fin pour consentir à se livrer ainsi aux mains de ses ennemis et il exigea tout d’abord que Sylla lui fût remis en otage.

Pendant plusieurs jours Bokkus hésita encore pour savoir s’il livrerait Sylla à Jugurtha, ou Jugurtha à Sylla. Enfin, il se prononça pour le dernier parti. Après bien des négociations, il fut convenu que chacun se rendrait, sans armes, à un endroit désigné, afin d’arrêter les conditions de la paix. Jugurtha, vaincu par les assurances que lui prodigua son beau-père, se décida à venir au rendez-vous; mais, à peine était-on réuni, que des gardes, cachés aux environs, se jetèrent sur le prince numide et le livrèrent garrotté à Sylla92. Ainsi la trahison mit fin à cette guerre que le génie de Jugurtha aurait peut-être prolongée encore. Le premier janvier 104, Marius fit son entrée triomphale à Rome, précédé de Jugurtha en costume royal et couvert de chaînes; puis le vaincu fut jeté dans le cachot du Capitole, où il mourut misérablement.

[Note 92: Salluste, Bell. Jug., CX.]

La guerre de Jugurtha fut en résumé l’acte de résistance le plus sérieux des Berbères contre les Romains. Sans approuver les crimes du prince numide, on ne saurait trop admirer les ressources de son esprit et son indomptable énergie; et il faut reconnaître qu’avec lui tomba l’indépendance de son pays. Cette guerre nous montre le caractère des indigènes tel que nous le retrouverons à toutes les époques, qu’il s’agisse de soutenir Jugurtha, Tacfarinas, Firmus, Abou Yezid, Ibn R’ania ou Abd-el-Kader, c’est toujours chez eux la même ardeur à l’attaque, le même découragement après la défaite et la même ténacité à recommencer la lutte jusqu’à ce que la trahison vienne y mettre fin.

PARTAGE DE LA NUMIDIE.—Après la chute de Jugurtha, les Romains n’osèrent encore prendre possession de toute la Numidie. Ils attribuèrent à Bokkus, pour le récompenser de ses services, la Numidie occidentale, l’ancienne Masséssylie, s’étendant depuis la Molochath jusque vers le méridien de Saldæ. Le reste, la Numidie proprement dite, fut donné à Gauda, frère de Jugurtha, depuis longtemps au service de Rome, sauf toutefois une petite partie que l’on adjoignit à la province d’Afrique. Gauda, vieillard chargé d’années et faible de caractère, mourut peu de temps après son élévation au pouvoir. Les documents historiques font absolument défaut pour ce qui se rapporte à cette période. On sait seulement que la Numidie propre fut de nouveau partagée entre Hiemsal II, fils de Gauda, et Yarbas ou Hiertas, prince de la famille royale, peut-être également fils de ce dernier. Il est probable que Hiemsal II eut pour sa part la région orientale de la Numidie confinant à la province romaine et l’entourant au sud, et que Yarbas reçut la partie occidentale, s’étendant jusqu’à Saldæ, limite des possessions du roi de Maurétanie. Peut-être, comme le pense M. Poulle93, un autre prince, du nom de Masintha, régnait-il déjà sur la province sitifienne.

Ces rois vassaux gouvernèrent sous la tutelle directe de Rome, exerçant un pouvoir qui n’avait en réalité d’autre but que de préparer, par une transition, l’asservissement du pays au peuple-roi.

Des traités furent conclus avec les tribus gétules indépendantes, qui furent comptées au nombre des alliés libres de Rome94, premier pas vers la soumission.

[Note 93: Maurétanie sétifienne (Annuaire de la Soc. arch. de Constantine, 1863).]

[Note 94: Mommsen, Hist. Rom., t. IV, p. 272.]

COUP D’OEIL SUR L’HISTOIRE DE LA CYRÉNAIQUE.—CETTE PROVINCE EST LÉGUÉE À ROME.—Nous avons jusqu’à présent négligé les faits de l’histoire de la Cyrénaïque, car ils ne se rattachaient pas directement à celle de la Berbérie. Nous avons dit95 que Cyrène fut fondée par une colonie de Grecs Théréens, vers le VIIe siècle avant notre ère. Après avoir vécu plus d’un siècle heureuse et prospère sous l’autorité de ses rois de la famille de Battos, la colonie fut vaincue et soumise par les Perses (525). A la bataille de Platée, les Berbères libyens figurent parmi les troupes de Xerxès. Dans le cours du Ve siècle une vaste révolte des indigènes rend la liberté à la Cyrénaïque. Le régime républicain y est proclamé96. Cyrène atteint alors une grande prospérité. Elle se rencontre à l’ouest avec Karthage, sa rivale; une guerre sanglante éclate entre les Grecs et les Karthaginois au sujet de la limite commune. La lutte se termine par un traité consacré par le dévouement des Philènes, deux frères Karthaginois, qui, selon la tradition, consentirent à être enterrés vivants pour agrandir, vers l’est, le domaine de leur patrie (350).

[Note 95: Voir Fondation de Kyrène par les Grecs, ch. I.]

[Note 96: Diodore, Thucydide, Héraclide de Pont.]

Lors du voyage d’Alexandre le Grand à l’oasis d’Ammon, les Cyrénéens lui envoyèrent des ambassadeurs chargés de lui offrir l’hommage de leur soumission et de lui remettre des présents consistant en chevaux et en chars. Sans se détourner de sa route, le grand conquérant accueillit cette démarche et admit les Cyrénéens parmi ses tributaires, ou peut-être simplement ses alliés, car le pays conserva son indépendance, jusqu’au jour où les Egyptiens, appelés par une faction vaincue à la suite d’une longue guerre civile, vinrent s’emparer du pays. Ptolémée le Lagide laissa à Cyrène un gouverneur et une garnison (322).

Quelque temps après, le Macédonien Oppellas, qui gouvernait la Cyrénaïque pour le compte du souverain d’Egypte, se déclara roi indépendant et, soutenu par ses amis de Grèce, acquit une grande puissance. C’est alors que, cédant aux instances d’Agathocle qui était venu porter la guerre en Afrique, il alla se joindre à lui pour combattre les Karthaginois. Nous avons vu97 que le roi de Sicile le fit assassiner. A la suite de ces événements, Ptolémée voulut ressaisir la Cyrénaïque, mais il dut se porter au plus vite vers l’est, pour combattre ses mortels ennemis, Antigone et Démétrius, fils de celui-ci, qui avait épousé la veuve d’Oppellas. Ce ne fut qu’après avoir triomphé d’eux à la bataille d’Ipsus (301), qu’il put s’occuper de la soumission de la Cyrénaïque. Son beau-fils Magas accomplit cette mission et resta gouverneur du pays.

Ptolémée avait ramené de ses expéditions en Syrie un grand nombre de Juifs; il les expédia en Cyrénaïque et dans les autres villes de la Libye98. C’est ainsi que nous verrons, au XIe siècle de notre ère, le kalife Fâtemide El Mostancer, lancer sur le Mag’reb les Arabes hilaliens qu’il a également ramenés de ses guerres de Syrie et dont il ne sait que faire.

A la mort de Ptolémée (285), Magas se déclara indépendant et, après avoir tenté de renverser du trône d’Egypte son frère utérin Ptolémée Philadelphe, conclut avec lui un traité d’alliance et donna à la Cyrénaïque des jours de calme et de prospérité. A sa mort, sa fille, la célèbre Bérénice, épousa le beau Démétrius, fils du Polyorcète, et partagea avec lui le trône de Cyrène. On connaît la fin tragique de Démétrius et le second mariage de Bérénice, avec Ptolémée Evergète99. Ainsi la Cyrénaïque fut encore une fois réunie à la couronne d’Egypte (247). Mais Bérénice n’oublia pas sa patrie: elle y fit exécuter de grands travaux et orna certaines villes avec magnificence. Son nom fut donné à la ville d’Hespéride (Ben-Ghazi).

[Note 97: Chapitre I, p. 10.]

[Note 98: Josèphe.]

[Note 99: Justin, Hist., XXVI.]

A l’occasion de la querelle survenue entre les deux frères Ptolémée Philométor et Ptolémée Evergète, surnommé Physcon, qui avaient partagé pendant quelque temps le trône de l’Egypte, Rome, sollicitée par le premier (164), envoya des commissaires qui opérèrent le partage du royaume entre les deux frères. Physcon obtint, pour sa part, la Cyrénaïque avec la partie de la Libye y attenant100. Mécontent de son lot, il essaya en vain de décider son frère ou Rome à réformer le partage. En 147, Philométor étant mort, Physcon alla s’emparer du trône d’Egypte et fit gémir le pays sous sa tyrannie, pendant un long règne qui ne se termina qu’en l’année 117. Par son testament il léguait la Cyrénaïque à son fils naturel Apion.

[Note 100: Polybe.]

Pour la dernière fois la Cyrénaïque formait un royaume indépendant. Apion régna paisiblement, obscurément même, pendant vingt années, entretenant avec Rome des rapports fréquents, et, à sa mort survenue en l’an 96, il légua son royaume au peuple-roi. Cette nouvelle province s’étendait de l’Egypte à la grande Syrte. Rome laissa à la Cyrénaïque ses institutions, aux villes leurs franchises, et se contenta de prendre possession des biens de la couronne, dont les produits vinrent grossir les revenus du trésor public. En réalité, le pays demeura livré à l’anarchie des factions jusqu’au moment où Lucullus, au retour de la guerre contre Mithridate, vint prendre possession de la Cyrénaïque et la réduire en province romaine (86).

CHAPITRE VI

L’AFRIQUE PENDANT LES GUERRES CIVILES

89-46

Guerre entre Hiemsal et Yarbas.—Défaite des partisans de Marius en Afrique; mort de Yarbas.—Expéditions de Sertorius en Maurétanie.—Les pirates africains châtiés par Pompée.—Juba I successeur de Hiemsal.—Il se prononce pour le parti de Pompée.—Défaite de Curion et des Césariens par Juba.—Les Pompéiens se concentrent en Afrique après la bataille de Pharsale.—César débarque en Afrique.—Diversion de Sittius et des rois de Maurétanie.—Bataille de Thapsus, défaite des Pompiens.—Mort de Juba.—La Numidie orientale est réduite en province Romaine.—Chronologie des rois de Numidie.

GUERRE ENTRE HIEMSAL II ET YARBAS.—Dans la situation de vassalité où se trouvaient les rois numides vis-à-vis de Rome, il leur était difficile de ne pas prendre une part, plus ou moins directe, aux troubles qui l’agitaient. Marius, forcé de fuir, se réfugia en Afrique, comptant sur le secours du roi Hiemsal II, auprès duquel il avait envoyé son fils. Mais le Berbère voyait poindre la fortune de Sylla. Il se prononça pour celui-ci, et le fils de Marius, qu’il avait retenu comme prisonnier et qui n’était parvenu à s’échapper,—s’il faut en croire Plutarque,—que grâce à l’intérêt que lui portait une concubine de son hôte, ayant rejoint son père, lui apprit qu’il ne lui restait qu’à fuir. Marius qui avait été repoussé de Karthage par le proconsul Sextus, errait sur le rivage près de la limite de la Numidie; il put cependant prendre la mer, gagner les îles Kerkinna, échappant ainsi aux sicaires de Hiemsal. Il trouva ensuite un refuge chez Yarbas, qui s’était déclaré pour lui, et y passa sans doute l’hiver de l’année 88.

Bientôt Yarbas marcha contre son parent, le défit, et s’empara de son royaume. Ainsi le parti de Marius triomphait en Afrique, tandis qu’en Europe il n’éprouvait que des revers.

DÉFAITE DES PARTISANS DE MARIUS EN AFRIQUE. MORT DE YARBAS.—La province africaine devint le refuge des partisans de Marius. Le préteur Hadrianus en avait expulsé Métellus et Crassus, qui essayaient en vain de rallier ce pays au parti des Optimates. Pour augmenter ses forces, Hadrianus voulut affranchir les esclaves; mais les marchands d’Utique se révoltèrent en masse et brûlèrent le préteur dans sa maison. Cependant l’Afrique resta fidèle au parti Marianien. Domitius Ahénobarbus, gendre de Cinna, y organisa la résistance. Un camp fut formé près d’Utique et bientôt, grâce aux renforts fournis par Yarbas, une vingtaine de mille hommes s’y trouvèrent réunis.

Mais Sylla, sans laisser à ses ennemis le temps de se reformer, chargea Cnéius Pompée d’une expédition en Afrique. Il lui confia à cet effet six légions qui partirent sur une flotte de cent vingt galères, suivies d’un grand nombre de bateaux de transport.

Débarqué heureusement en Afrique, le général romain marcha contre ses ennemis, qui l’attendaient dans une forte position, les attaqua en profitant du désordre causé par un orage, les défit, et enleva leur camp, avec leurs bagages et les éléphants du roi numide. D. Ahénobarbus tomba en combattant; quant à ses soldats, il en fut fait un grand carnage, puisque trois mille, seulement, d’entre eux purent s’échapper.

Yarbas avait pris la fuite avec les débris de ses Numides et tâchait de gagner sa retraite, lorsqu’il se heurta contre un corps de cavaliers maures, envoyés par le roi Bogud, fils de Bokkus, au secours de Pompée. Gauda fils de Bogud, commandant de cette colonne, contraignit Yarbas à se réfugier derrière les remparts de Bulla-Regia101, sa capitale.

Pompée, qui avait envahi la Numidie, empêcha les Berbères de porter secours à leur roi. Forcé de se rendre à Gauda, Yarbas fut mis à mort. Hiemsal rentra ainsi en possession de son royaume et reçut, comme récompense de sa fidélité à Sylla, le territoire du vaincu102 (81). Ces luttes avaient duré sept ans. Vers la même époque Bokkus, roi de Maurétanie, ayant cessé de vivre, son empire avait été partagé entre ses deux fils: Bokkus II, qui obtint la partie orientale, avec Yol pour capitale, et Bogud, à qui échut la partie occidentale, avec Tingis. Ce dernier avait fourni son appui à Pompée pour écraser Yarbas.

[Note 101: Sur un affluent de la Medjerda, en Tunisie.]

[Note 102: Florus, Hist. Rom.

EXPÉDITIONS DE SERTORIUS EN MAURÉTANIE.—Tandis que la Numidie était le théâtre de ces guerres, Sertorius était chassé de l’Espagne par Annius, lieutenant de Sylla. Forcé de prendre la mer, il s’adjoignit à des pirates ciliciens et vint tenter un débarquement sur les côtes de la Maurétanie. Mais il fut reçu les armes à la main par les farouches montagnards de l’ouest et parvint, non sans peine, à se rembarquer. Il alla chercher un refuge dans les îles Fortunées (Canaries) et, de là, attendit une occasion plus favorable d’intervenir. Cette occasion ne tarda pas à se présenter. Un certain Ascalis, soutenu par une partie des corsaires ciliciens dont nous avons parlé, s’était mis en état de révolte contre le souverain maurétanien et s’était emparé de Tanger.

Sertorius débarqua de nouveau en Afrique avec ses soldats, et vint mettre le siège devant Tanger. Un corps de troupes romaines, sous le commandement de Paccianus (ou Pacciæcus), ayant été envoyé par Sylla au secours d’Ascalis, Sertorius lui offrit le combat, avant qu’il eût opéré sa jonction avec ce dernier, le défit et tua Paccianus; puis il enleva d’assaut Tanger et fit prisonnier le prétendant et sa famille (82). Encouragé par ce succès et appelé par les Lusitaniens, Sertorius réunit ses guerriers au nombre d’environ deux mille hommes, auxquels s’adjoignirent sept cents Berbères. Etant passé en Espagne, il reçut dans son armée le contingent des Lusitaniens et marcha contre les Romains. On sait qu’il se rendit bientôt maître de toute l’Espagne (78) et que sa puissance fut assez grande pour que Mithridate lui proposât une alliance; on sait aussi qu’il fallut toute la science et les efforts combinés de Métellus et de Pompée pour triompher de ce chef de partisans (72). Ce fait prouve que les incursions des Berbères de l’ouest en Espagne datent de loin.

LES PIRATES AFRICAINS CHATIÉS PAR POMPÉE.—Nous avons vu plus haut des pirates s’associer à Sertorius pour faire une expédition en Maurusie. La Méditerranée était alors infestée par ces écumeurs de mer, précurseurs des corsaires barbaresques, à l’industrie desquels la conquête de l’Algérie par la France a mis fin. Le littoral des Syrtes et de la Cyrénaïque était un des repaires de ces brigands qui enlevaient toute sécurité à la navigation. Les Nasamons se faisaient remarquer parmi eux par leur hardiesse. Des mercenaires et des officiers licenciés, des proscrits, épaves de toutes les guerres civiles, des brigands de toutes les nations complétaient les équipages. Plusieurs expéditions avaient déjà été entreprises contre eux; mais les leçons qu’on leur avait infligées n’avaient eu, pour ainsi dire, aucun résultat. Leur audace ne connaissait pas de bornes: «l’or, la pourpre, les tapis précieux décoraient leurs navires; quelques-uns avaient des rames argentées, et chaque prise était suivie de longues orgies au son des instruments de musique103». Ils possédaient, dit-on, plus de trois mille navires avec lesquels ils entreprenaient de véritables expéditions et interceptaient souvent les convois de grains venant non seulement de l’Afrique, mais de la Sicile et de la Sardaigne. Les corsaires formaient un véritable état qui avait déclaré la guerre au reste du monde. Ils avaient établi des règles d’obéissance et de hiérarchie auxquelles tous se soumettaient; quant à leurs prises, ils les considéraient comme du butin légitimement conquis par la guerre.

[Note 103: Duruy, Hist. des Romains, t. II, p. 779.]

En 67 Pompée, chargé par décret de mettre fin à cette situation insupportable, et ayant reçu à cet effet des forces considérables, divisa sa flotte en treize escadres, nettoya en quarante jours les rivages de l’Espagne et de l’Italie, accula les pirates dans la Méditerranée orientale, détruisit tous leurs navires, et força à la soumission ceux qui n’avaient pas péri.

En 59, lors du premier triumvirat, Pompée obtint dans son lot l’Afrique; il fit administrer cette province par des lieutenants et conserva des relations amicales avec le prince de Numidie, qui lui devait tout104.

[Note 104: Boissière, p. 169.]

JUBA I, SUCCESSEUR DE HIEMSAL II. IL SE PRONONCE POUR LE PARTI DE POMPÉE.—Après les événements qui avaient rendu à Hiemsal II son royaume, augmenté de celui de Yarbas, ce prince régna tranquillement pendant de longues années, aidé dans l’exercice du pouvoir, par son fils Juba, sous le protectorat de Rome. A la suite d’une contestation survenue avec un chef berbère du nom de Masintha, le même qui, ainsi que nous l’avons dit105, gouvernait sans doute la Numidie occidentale, voisine de la Maurétanie, les princes africains vinrent soumettre leur procès au Sénat. Juba, représentant son père, obtint gain de cause malgré l’opposition de César qui, d’après Suétone, serait allé, dans son ardeur à défendre Masintha, jusqu’à saisir par la barbe son adversaire. Juba garda un âpre ressentiment de cette violence et profita de son séjour à Rome pour resserrer les liens qui unissaient son père au parti pompéien.

[Note 105: D’après M. Poulle, loc. cit.

En l’an 50 Hiemsal cessa de vivre. Son fils Juba lui succéda. C’était un homme d’un courage et d’une hardiesse remarquables; ses rapports avec les Romains l’avaient initié aux raffinements de la civilisation; mais son goût pour les choses de la guerre l’avait empêché de tomber dans la mollesse. Persuadé qu’il était appelé à jouer un grand rôle dans la querelle qui divisait alors le peuple romain, son premier soin, en prenant le pouvoir, fut d’organiser ses forces, non seulement au moyen de ses guerriers numides, mais encore en attirant à lui des aventuriers de toute race, qui, profitant de l’anarchie générale, s’étaient réunis en bandes et guerroyaient pour leur compte sur divers points. Ainsi préparé, il attendit, au coeur de son royaume, que le moment d’agir fût arrivé.

DÉFAITE DE CURION ET DES CÉSARIENS PAR JUBA.—L’occasion ne tarda pas à se présenter. Après que César eut enlevé l’Italie aux Pompéiens, Attius Varus, lieutenant de Pompée, se réfugia avec quelques forces en Afrique, y proclama l’autorité de son maître et se mit en relations avec Juba. Curion, ennemi personnel de ce dernier, dont il avait proposé au Sénat la dépossession, fut dépêché par César pour réduire le rebelle et son allié numide, déclaré ennemi public. Après quelques opérations dans lesquelles il eut l’avantage, il contraignit Varus à se réfugier à Utique et commença le siège de cette ville. La situation des Pompéiens devenait critique, lorsque Juba accourut à leur secours, à la tête d’une puissante armée, ce qui contraignit Curion à lever le siège et à chercher lui-même un refuge derrière les retranchements du camp Cornélien106, où rien ne lui manquait. Il aurait pu résister avec succès aux forces combinées de ses ennemis; mais ceux-ci employèrent la ruse pour l’en faire sortir et leur stratagène réussit. Ils répandirent le bruit que Juba, rappelé dans son royaume par une révolte subite, avait emmené la plus grande partie de ses forces, en laissant le reste sous le commandement de son général Sabura. Pour donner plus de sérieux à cette feinte, le roi numide se tint en arrière avec le gros de son armée et ses éléphants et fit avancer Sabura suivi de peu de monde.

[Note 106: Les vestiges de ce camp se voient encore à Porto Farina.]

Aussitôt Curion sortit du camp avec une partie de ses gens et se porta sur la Medjerda (Bagradas), où il ne tarda pas à rencontrer l’avant-garde numide. Les prisonniers confirmant les précédents rapports, à savoir qu’il n’avait devant lui que Sabura, le général romain se lança imprudemment à la poursuite des guerriers indigènes qui, tantôt combattant, tantôt fuyant, l’attirèrent dans un terrain choisi, à portée des renforts de Juba. Les Césariens, harassés de fatigue, débandés, négligeant leurs précautions habituelles, car ils se croyaient sûrs de la victoire, se virent tout à coup entourés par de nouveaux et innombrables ennemis, parmi lesquels deux mille cavaliers espagnols et gaulois de la garde de Juba. Il ne leur restait qu’à vendre chèrement leur vie. Enflammés par l’exemple de Curion, qui refusa de fuir, ils combattirent avec la plus grande bravoure et furent tous exterminés. La tête du général romain fut apportée au prince berbère.

Dès que la nouvelle de cette défaite parvint au camp cornélien, les soldats furent pris d’une véritable panique, que le préteur M. Rufus fut impuissant à calmer. Tous se précipitèrent vers la rivage afin de s’embarquer sur des navires marchands ancrés dans le port; mais la plupart de ces barques sombrèrent, étant surchargées; dans certains navires, les marins jetèrent à l’eau les soldats, et il en résulta que, de toute cette armée, bien peu de Césariens purent gagner la côte de Sicile, où ils arrivèrent isolés et démoralisés. Ceux qui n’avaient pu s’embarquer se rendirent à Juba qui les fit tous massacrer sans pitié [107].

Rempli d’orgueil par ce succès, Juba entra solennellement à Utique et commença à faire rudement sentir son arrogance aux Pompéiens.

[Note 107: Appien, passim.]

LES POMPÉIENS SE CONCENTRENT EN AFRIQUE APRÈS LA BATAILLE DE PHARSALE.—Mais, tandis que l’Afrique était le théâtre de ces événements, le grand duel de César et de Pompée se terminait à Pharsale par la défaite de celui-ci, suivie bientôt de sa mort misérable (août-juin 48). Les débris des Pompéiens vinrent en Afrique se réfugier auprès de Varus et tenter de se reformer sous la protection de Juba.

Métellus Scipion, beau-père de Pompée, Labiénus et autres chefs du parti pompéien, et enfin Caton, arrivé le dernier, après avoir mis la Cyrénaïque en état de défense, se trouvèrent réunis et ne tardèrent pas à grouper des forces respectables, tant comme effectif que comme matériel et vaisseaux. Ils enrôlèrent aussi un grand nombre d’indigènes et renforcèrent leurs légions au moyen d’éléments divers. L’éloignement de César, retenu en Egypte, favorisait cette réorganisation de leurs forces. Malheureusement la concorde était loin de régner parmi les Pompéiens: Scipion et Varus s’y disputaient le commandement, et Juba faisait avec insolence sentir le poids de son autorité à tous. Il fallait l’énergie de Caton pour éteindre ces discordes et rappeler chacun à son devoir. Grâce à lui, Scipion fut reconnu général en chef des forces pompéiennes; ce fut lui également qui sauva Utique de la destruction, car Juba voulait raser cette cité comme étant attachée au parti césarien. Il s’appliqua particulièrement à la fortifier et laissa aux autres chefs le soin de diriger les opérations actives. Le roi berbère, rempli d’orgueil par l’importance que lui donnaient les événements, s’entoura des insignes de la royauté et fit frapper des monnaies à son effigie. Il avait imposé aux Pompéiens cette condition, qu’en cas de succès, la province d’Afrique lui serait donnée, et il se voyait déjà souverain d’un puissant empire108.

[Note 108: Mommsen, Hist. Rom., t. VII, p. 128.]

CÉSAR DÉBARQUE EN AFRIQUE.—Ainsi, il ne suffisait pas à César d’avoir vaincu son rival à la suite d’une brillante campagne. Il fallait recommencer une nouvelle guerre contre son parti, sur un autre continent et avec des forces bien inférieures à celles de ses ennemis. César accepta les nécessités de la situation avec sa décision ordinaire. Retenu à Alexandrie par les vents contraires, il prit toutes les dispositions pour assurer la réussite de sa téméraire entreprise. Dans le but d’entraver le secours que Juba allait offrir aux Pompéiens, il le proclama, ainsi que nous l’avons dit, ennemi public, et accorda ses états aux deux rois de Maurétanie Bokkus et Bogud, comptant bien qu’ils attaqueraient la frontière occidentale de la Numidie et feraient ainsi une salutaire diversion.

Au commencement de l’an 46, César débarqua non loin d’Hadrumète (Sousa), après une périlleuse traversée dans laquelle sa flotte avait été dispersée. Il n’avait alors avec lui qu’environ cinq mille fantassins et cent cinquante cavaliers gaulois. C’est avec cette faible armée qu’il allait affronter, loin de tout secours, des forces combinées montant à soixante mille hommes, avec une nombreuse cavalerie et des éléphants. Heureusement pour le dictateur, ses ennemis ne surent pas tirer parti de leurs avantages. Leurs nombreux navires restèrent à l’ancre, au lien d’aller intercepter ses communications et empêcher l’arrivée de renforts. Scipion soumis aux caprices de Juba, se montra d’une faiblesse extrême et, pour plaire à ce prince, laissa ses soldats ravager la province d’Afrique, ce qui détacha de lui la population coloniale qui ne voulait à aucun prix subir la domination d’un Berbère. Enfin les opérations de guerre furent menées sans énergie ni cohésion.

Cependant César, après avoir en vain essayé de se rendre maître d’Hadrumète, soit par la force, soit en achetant Considius qui défendait cette place, se vit bientôt forcé de battre en retraite, poursuivi dans sa marche par un grand nombre de Numides, contre lesquels la cavalerie gauloise était obligée de faire tête à chaque instant. Bien accueilli par les habitants de Ruspina109, il se retrancha dans cette localité et reçut également la soumission de Leptis parva110, ce qui lui procura l’avantage d’un bon port où il ne tarda pas à recevoir des renforts et des provisions.

[Note 109: Monastir, selon M. Guérin.]

[Note 110: Lemta, au sud du golfe de Hammamet, selon le même.]

Bientôt arriva Labiénus à la tête d’une armée de huit mille hommes, comprenant un grand nombre de cavaliers numides. César leur offrit aussitôt le combat, et, grâce à une liabile tactique, parvint à repousser ses ennemis. Malgré ce succès, sa situation était des plus critiques: Scipion arrivait avec huit légions et de nombreux cavaliers; il n’était plus qu’à trois journées, et derrière lui s’avançait le gros de l’armée de Juba, commandée par le prince berbère en personne. Bloqué, manquant de tout, César déploya, dans cette conjoncture critique, les ressources de son génie: construisant des machines de guerre, démolissant des galères pour avoir le bois nécessaire aux palissades, enfin nourrissant ses chevaux au moyen d’algues marines lavées dans l’eau douce. Heureusement Salluste, alors préteur, parvint à surprendre l’île de Kerkinna, où avaient été entassées de nombreuses provisions qui assurèrent le salut des Césariens.

DIVERSION DE SITTIUS ET DES ROIS DE MAURÉTANIE.—Sur ces entrefaites, un certain P. Sittius, chef d’une bande d’aventuriers, avec lequel César était en pourparlers depuis quelque temps, se joignit aux troupes de Bogud, roi de la Maurétanie orientale, et envahit la Numidie par l’ouest. Ce Sittius, Italien d’origine, compromis dans la conspiration de Catilina, et qui déjà, en 48, avait aidé Cassius, lieutenant de César, à écraser Marcellus en Espagne, avait réuni en Afrique une véritable armée de malandrins de tous les pays avec lesquels il se mettait au service de quiconque le payait convenablement111. Homme énergique et d’une grande audace, son appui, surtout après sa jonction avec les troupes de Maurétanie, allait être d’un grand prix pour César.

Marchant résolument sur Cirta, Sittius parvint sans empêchement sous les remparts de cette ville, l’enleva après un siège de peu de jours112 et se rendit maître d’une autre place forte dont on ignore le nom, où se trouvaient les magasins d’armes et de vivres de Juba. Appuyé sur cette forteresse, il rayonna dans tous les sens, menaçant les villes et les campagnes de la Numidie.

A la réception de ces graves nouvelles, Juba dut faire rétrograder une partie de son armée pour s’opposer aux entreprises des envahisseurs et couvrir sa capitale. Mais bientôt un autre sujet d’inquiétude le força à porter ses regards vers le sud. Les Gétules, travaillés par les émissaires de César, s’étaient lancés sur sa frontière méridionale. Il fallut donc distraire encore de nouveaux soldats pour contenir les nomades sahariens. Ainsi Juba, menacé sur ses derrières et sur son flanc, fut contraint de suspendre son mouvement et de changer ses plans. Il n’est pas douteux que ces diversions assurèrent le salut de César.

[Note 111: Appien, De bell. civ., lib. IV, cap. 54. Salluste, Catil., c. 21.]

[Note 112: Hirtius, De bell. afr.]

BATAILLE DE THAPSUS, DÉFAITE DES POMPÉIENS.—Cependant César, après s’être solidement établi dans ses retranchements, avait cherché à s’étendre sur le littoral, ayant en face de lui Scipion, appuyé sur Hadrumète, Thapsus113 et Thysdruss114. Ce général restait, depuis deux mois, dans une inaction incompréhensible, appelant sans cesse Juba à son secours; mais le prince berbère avait d’autres soucis, ainsi qu’on l’a vu. Peut-être aussi ne se souciait-il pas trop de débarrasser les Pompéiens de leur ennemi et n’était-il pas fâché de les laisser à la merci de César, pour arriver ensuite, écraser celui-ci et rester maître du pays115.

[Note 113: Ras Dimas, au sud du golfe de Hammamet.]

[Note 114: El Djem.]

[Note 115: Cf. Hirtius.]

Cédant enfin à des instances de plus en plus pressantes ou peut-être à des promesses précises, Juba laissa le commandement des opérations contre Sittius à son lieutenant Sabura, se porta vers l’est et établit son camp en arrière de celui de Scipion. Les soldats de César, effrayés de l’approche du prince numide dont la renommée avait considérablement exagéré les forces, furent surpris de constater que son armée n’était pas aussi puissante qu’on l’annonçait. Le dictateur, qui venait de recevoir du renfort, profita habilement de cette impression pour prendre l’offensive et attaquer Thapsus, ville construite sur une sorte de presqu’île. Par son ordre, l’isthme qui reliait cette ville à la terre fut coupé et toute communication se trouva interrompue entre les assiégés et les Pompéiens.

Déjà les Césariens avaient remporté quelques avantages sur terre et sur mer et repris confiance, d’autant plus que les rangs de leurs ennemis s’éclaircissaient par la désertion. La désaffection des populations s’accentuait chaque jour, et Juba, pour faire un exemple, était allé détruire la ville de Vacca (Badja), dont les habitants avaient offert leur soumission à César. Scipion ne pouvant plus persister dans son inaction, se porta au secours de Thapsus où il fut rejoint par Juba. Bientôt César, qui avait pris toutes ses dispositions pour l’offensive, fit attaquer ses ennemis coalisés. Les Césariens déployèrent la plus grande bravoure et forcèrent les Pompéiens à reculer. Les éléphants affolés contribuèrent au désordre et empêchèrent la cavalerie numide de donner. Le camp des Pompéiens et celui de Juba tombèrent successivement aux mains des vainqueurs. Quant à l’armée coalisée, naguère si nombreuse et si puissante, elle fuyait en désordre dans toutes les directions. Les Césariens firent des vaincus un carnage horrible: dix mille cadavres restèrent sur le champ de bataille.

Cette belle victoire assurait le succès de César. Les villes environnantes, Hadrumète, Thysdrus, qui étaient déjà pour lui, s’empressèrent de se rendre à ses officiers pendant que sa cavalerie marchait sur Utique. Caton essaya d’y organiser la résistance, mais, on l’a vu, les habitants de cette ville étaient pour César; aussi n’eut-il bientôt d’autre ressource pour échapper au vainqueur que de se donner la mort (avril 46).

MORT DE JUBA; LA NUMIDIE ORIENTALE EST RÉDUITE EN PROVINCE ROMAINE.—Après la bataille de Thapsus, les chefs pompéiens qui échappèrent au fer du vainqueur prirent la route de l’ouest pour tâcher d’atteindre l’Espagne. Mais Sittius, qui les attendait au passage, en arrêta un grand nombre et coula leurs vaisseaux dans le port d’Hippone116. Scipion, repoussé en Afrique par la tempête, se perça de son épée.

[Note 116: Florus, Hist. Rom.]

Quant à Juba, échappé de la mêlée, il évita la poursuite des vainqueurs; en se cachant le jour et ne marchant que la nuit, il parvint à atteindre sa capitale Zama regia, où il avait laissé sa famille et où il espérait trouver un refuge. Mais les habitants, effrayés par les préparatifs de destruction générale qu’il avait faits avant son départ, en prévision d’une défaite possible, refusèrent de lui ouvrir les portes de leur cité: ni les prières ni les menaces ne purent les fléchir, et ils ne voulurent même pas laisser sortir la famille de leur roi. Il fallait, pour agir ainsi, qu’ils jugeassent sa cause bien compromise. Elle l’était en effet, car Sittius avait vaincu et tué Sabura; le roi berbère n’avait plus un asile.

Juba se décida alors à se retirer à sa maison de campagne avec le pompéien Pétréius et quelques serviteurs fidèles. Les Césariens, appelés par les gens de Zama, accouraient, et il ne restait au prince vaincu qu’à mourir. Il fit préparer un festin qu’il partagea avec Pétréius, puis tous deux engagèrent un combat singulier où ils devaient périr l’un et l’autre. Mais là encore la fortune fut contraire au prince numide: il triompha de Pétréius, sans avoir reçu de blessure mortelle et en fut réduit à se plonger lui-même son glaive dans le corps; enfin, comme la mort n’arrivait pas, il se fit achever par un esclave.

Ainsi finit le dernier roi de Numidie.

La partie orientale de ce royaume fut réduite en province romaine (46) sous le nom de Nouvelle Numidie ou d’Africa nova. César plaça Salluste à sa tête, avec le titre de proconsul. S’il faut s’en rapporter au témoignage de Dion Cassius et de Florus, l’historien de la guerre de Jugurtha, dans son court passage en Numidie, s’y rendit coupable de telles exactions qu’il fut traduit en justice et couvert de honte et d’infamie (Dion).

Les habitants de Zama, qui avaient si hardiment résisté à leur roi, furent affranchis d’impôts.

Il restait quelqu’un à récompenser: Sittius, dont la coopération avait été si décisive. César lui donna, ainsi qu’à ses compagnons, les territoires environnant Cirta qu’ils avaient conquis. Ces territoires, selon Appien, appartenaient à un certain Masanassès, ami et allié de Juba, et père d’Arabion, qui se réfugia en Espagne. Ainsi s’établit la colonie des Sittiens dont les tombes sont si nombreuses à Constantine117.

[Note 117: Selon M. Poulle (Maurétanie Sétifienne, p. 86), la colonie des Sittiens ou Cirtésiens s’étendit assez loin au sud-est et se prolongea au nord, jusque vers Chullu (Collo). Elle comprit les colonies de Milevum (Mila), Rusicada (Philippeville) et un grand nombre de bourgs.]

Juba laissait un fils. Le vainqueur l’épargna et l’envoya à Rome, où il reçut une brillante éducation. Nous le verrons plus tard jouer un rôle important dans l’histoire de l’Afrique.

Enfin Bogud I reçut, pour prix de son alliance, la partie occidentale de la Numidie.

CHRONOLOGIE DES ROIS DE NUMIDIE.; Sifax, (ou Syphax), roi des Massésyliens. . | vers 225 Gula, roi des Massyliens. . . . . . . . . . . . | av. J.-C. Massinissa, roi des Massésyliens. . . . . . . . | Vermina, roi des Massyliens . . . . . . . . . . | 201 Massinissa seul . . . . . . . . . . . . . . . . (?) Micipsa. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | Gulussa. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | 149 Manastabal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . | Micipsa seul. . . . . . . . . . . . . . . . . . vers 145 CHRONOLOGIE DES ROIS DE NUMIDIE (Suite). Adherbal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | Hiemsal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | vers 118 Jugurtha. . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . | av. J.-C. Adherbal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | Jugurtha. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | 117 Jugurtha seul . . . . . . . . . . . . . . . . . 112 Gauda, Numidie propre. . . . . . . . . . . . . | Bokkus I, id occid. . . . . . . . . . . . . . . | 104 Hiemsal II, Numidie orientale. . . .. . . . . . | Yarbas id. centrale . . . . . . . . . . . . . . | (?) Masintha (?) sétifienne . . . . . . . . . . . . | Yarbas, Numidie orientale et centrale. | Masintha (?) sétifienne . . . . . . . . . . . . | 88 Hiemsal, Numidie orientale et centrale. | Masintha (?) sétifienne . . . . . . . . . . . . | 81 Juba I, Numidie orientale et centrale . . . . . | Masanassès, sétifienne. . . . . . . . . . . . . | 50

En 46, la Numidie orientale et centrale est réduite en province romaine. La sétifienne est réunie à la Maurétanie orientale.

CHAPITRE VII

LES DERNIERS ROIS BERBÈRES 46 avant J.C.-43 après J.-C.

Les rois maurétaniens prennent parti dans les guerres civiles.—Arabion rentre en possession de la Sétifienne.—Lutte entre les partisans d’Antoine et ceux d’Octave.—Arabion se prononce pour Octave.—Arabion s’allie à Lélius lieutenant d’Antione; sa mort.—L’Afrique sous Lépide.—Bogud II est dépossédé de la Tingitane. Bokkus III réunit toute la Maurétanie sous son autorité.—La Berbérie l’entre sous l’autorité d’Octave.—Organisation de l’Afrique par Auguste.—Juba II roi de Numidie.—Juba roi de Maurétanie.—Révolte des Berbères.—Mort de Juba; Ptolémée lui succède.—Révolte des Tacfarinas.—Assassinat de Ptolémée.—Révolte d’Ædémon. La Maurétanic est réduite en province Romaine.—Division et organisation administrative de l’Afrique romaine.—CHRONOLOGIE DES ROIS DE MAURÉTANIE.

LES ROIS MAURÉTANIENS PRENNENT PARTI DANS LES GUERRES CIVILES.—Après tant de secousses, la Berbérie ne recouvra pas encore la tranquillité qui lui aurait été si nécessaire pour panser ses plaies. Liée désormais au sort de Rome, elle devait ressentir le contre-coup de toutes les luttes que s’y livraient les partis. Le meurtre de César, les compétitions qui en furent la conséquence fournirent aux Africains de nouvelles occasions d’y participer.

Bogud I, fidèle à César, avait aidé le dictateur à écraser en Espagne les restes du parti pompéien (45). Il était logique, ou au moins conforme à l’usage, que Bokkus II se prononçât dans un sens opposé; aussi ses deux fils combattirent-ils à Munda pour Sextus et Cnéus Pompée.

ARABION RENTRE EN POSSESSION DE LA SÉTIFIENNE.—Nous avons vu que le prince berbère Arabion, fils de Masanassès, après avoir été dépossédé du royaume de son père (la Numidie sétifienne), avait rejoint, en Espagne, les fils de Pompée. A la tête d’une bande d’aventuriers, il vécut d’abord de brigandages; puis, sa troupe grossissant, il devint redoutable et lutta, non sans succès, contre les cohortes du dictateur. Après la mort de César (15 mai 44) Arabion jugea le moment favorable pour reconquérir l’héritage de son père. Il passa en Afrique et s’appliqua à former une armée. On dit même qu’il envoya des Numides au jeune Pompée, pour qu’ils apprissent, sous sa direction, à combattre à la romaine118. Bientôt il fut en mesure d’entrer en campagne et, par son courage et son habileté, ne tarda pas à triompher de Bokkus III qui avait succédé à son père Bogud I, et à rentrer en possession du royaume paternel. En vain Bokkus, s’appuyant sur les services passés, réclama le secours d’Octave. Le jeune triumvir avait alors d’autres occupations et ainsi toute la contrée comprise entre Saldæ et l’Amsaga, la Numidie sétifienne, échappa au prince maure pour rentrer en la possession de son ancien chef.

«Arabion était actif, entreprenant, astucieux comme un Numide, doué de qualités guerrières, avide de pouvoir119.» Il n’est pas douteux qu’il n’ait nourri l’espoir d’expulser les Romains de la Numidie. Son premier acte d’hostilité fut d’attirer Sittius, le spoliateur de son père, dans une embuscade, et de le tuer. Puis il attendit pour voir comment ce nouvel attentat serait jugé à Rome. Mais l’attention était absorbée dans la métropole par des choses autrement graves que les usurpations d’un Numide.

[Note 118: Poulle, Maurétanie Sétifienne, p. 94 et passim.]

[Note 119: Poulle loc. cit. Nous suivons entièrement son récit, car il est impossible de mieux résumer cet épisode de l’histoire de la Berbérie.]

LUTTES ENTRE LES PARTISANS D’OCTAVE ET CEUX D’ANTOINE.—A la suite du partage effectué entre les triumvirs, l’Afrique était échue à Octave. La Numidie était alors gouvernée par Titus Sextius, tandis que l’ancienne province d’Afrique obéissait à Cornificius. Octave donna à Sextius le commandement des deux provinces réunies, et cet officier voulut prendre possession de la Proconsulaire, mais Cornificius refusa d’évacuer l’Afrique, en déclarant qu’il tenait son poste du sénat et qu’il n’avait cure de ce qui pouvait avoir été fait par les dictateurs. Bientôt la guerre éclata entre eux.

Cornificius, qui disposait des forces les plus considérables, envahit la Numidie nouvelle, tandis que Sextius, pour forcer l’ennemi à la retraite, allait hardiment s’emparer d’Hadrumète et des localités voisines. Cornificius, séparant ses forces, chargea son lieutenant Décimus Lélius d’assiéger Cirta, avec une partie de son armée, et confia le reste à P. Ventidius avec mission de repousser Sextius. Cette tactique parut devoir être couronnée de succès, car Sextius, s’étant laissé surprendre, fut battu et réduit à la fuite.

ARABION SE PRONONCE POUR OCTAVE.—Cependant Arabion, qui était sollicité par les deux gouverneurs de se prononcer pour chacun d’eux, gardait une attitude expectante afin de saisir le moment d’intervenir avec profit. Craignant, s’il laissait écraser Sextius, que son adversaire ne devînt trop redoutable, ou, peut-être, prévoyant le triomphe d’Octave, le prince berbère se déclara alors pour ce dernier, et entraîna avec lui les Sittiens. Cette nouvelle rendit la confiance à Sextius alors assiégé par ses ennemis: ayant enflammé le courage de ses soldats, il opéra une sortie heureuse et parvint à triompher de Ventidius, qui resta sur le champ de bataille.

La conséquence de ces événements fut la levée immédiate du siège de Cirta et la retraite de Lélius sur Utique, où se trouvait le camp de Cornificius. Arabion l’y poursuivit, tandis que Sextius arrivait de l’autre côté. Ainsi le partisan d’Antoine se trouvait pris entre deux ennemis; mais il disposait de forces considérables et aurait été en mesure de résister avec fruit, si la fortune ne s’était tournée si manifestement contre lui.

Lélius envoyé en reconnaissance se heurta contre le corps de Sextius, qui l’attaqua avec violence. Secondé par un habile mouvement d’Arabion, celui-ci parvint à le séparer du camp et à le contraindre à la retraite. La cavalerie du prince numide le força de chercher un refuge sur une montagne escarpée. Cornificius, voyant la position critique de son lieutenant, sort du camp pour aller à son secours. Pendant ce temps Arabion a détaché de son armée un corps d’hommes déterminés qui escaladent par surprise les retranchements du camp, et massacrent les soldats laissés à sa garde.

Cornificius, dans cette conjoncture critique, continue à pousser hardiment sa marche pour opérer sa jonction avec Lélius; mais celui-ci ne fait rien pour le seconder, de sorte qu’il reste seul exposé à l’attaque combinée de Sextius et d’Arabion. Bientôt, tous ses soldats tombent autour de lui, et lui-même trouve la mort du guerrier. Pendant ce temps, Lélius désespéré se perçait de son épée et ses soldais démoralisés n’essayaient pas de résister à leurs ennemis.

«La journée avait été bonne pour Arabion; il avait donné une province à Sextius et conquis le pardon de son ancienne hostilité contre César; il rentra dans ses États chargés de dépouilles et peut-être y annexa-t-il quelques cantons de la Nouvelle Numidie. Cette heureuse campagne eut encore pour résultat de raffermir la couronne sur sa tête et de consacrer son titre de roi120».

[Note 120: Poulle, Maurétanie, p. 99. Appien, de bell. civ., lib. IV. Dion Cassius, lib. XLVII.]

Toute l’Afrique romaine resta ainsi soumise à l’autorité de Sextius. En 43, après la réconciliation d’Octave et d’Antoine et la formation d’un nouveau triumvirat, Sextius fut sacrifié et remplacé par C, F. Fango. L’Afrique avait été conservée par Octave. Mais, à la suite de la bataille de Philippes, en 42, un nouveau partage intervint entre les triumvirs: Antoine reçut l’Orient et dans son lot se trouvèrent la Cyrénaïque et l’Afrique propre, tandis que la Numidie seule restait à César-Octavien, avec les régions de l’Occident.

ARABION S’ALLIE À SEXTIUS LIEUTENANT D’ANTOINE. SA MORT.—La femme d’Antoine, Fulvie, qui selon l’expression de V. Paterculus n’avait de féminin que le corps, chargea Sextius resté en Afrique de s’emparer de la province échue à son mari. Fango, ne cédant qu’à la force, alla prendre le gouvernement de la Nouvelle Numidie; mais son administration ne l’avait pas rendu sympathique. Il trouva la population en armes, et bientôt une révolte générale éclata contre lui. Arabion et les Sittiens soutenaient les rebelles. Cependant Fango parvint à rétablir son autorité et Arabion, vaincu par lui, alla chercher un refuge auprès de Sextius.

Fango somma ce dernier de lui livrer le roi berbère et, sur son refus, envahit des cantons de l’ancienne province et y porta le ravage. Mais Sextius, secondé par Arabion et un grand nombre de Numides, ayant marché contre lui, le força à une prompte retraite. Sur ces entrefaites, Sextius fit assassiner perfidement Arabion. Les détails fournis par Dion Cassais et Appien, sur ce fait, sont contradictoires, et il est assez difficile de se rendre compte du motif de ce meurtre. Selon ces auteurs, Sextius aurait redouté la grande influence exercée sur les Berbères par Arabion et aurait agi sous la double impulsion de la jalousie et de la crainte.

Quoi qu’il en fût, ce meurtre détacha de Sextius tous les cavaliers numides, qui allèrent offrir leurs services à Fango et le poussèrent à attaquer de nouveau son rival. Mais, encore une fois, la victoire se prononça pour Sextius: Fango vaincu et mis en déroute se donna la mort. Zama, qui résistait encore, ne tarda pas à être réduite à la soumission. Ainsi Sextius resta maître de toute l’Afrique. Il ajouta sans doute à ses provinces l’ancien royaume d’Arabion, la Numidie sétifienne.

L’AFRIQUE SOUS LÉPIDE.—En l’an 40, Lépide, qui avait reçu l’Afrique pour son lot, vint, avec six légions détachées de l’armée d’Antoine, en prendre possession. Sextius lui remit sans opposition ses provinces, et durant quatre années, les deux Afriques obéirent à son administration. Les auteurs donnent fort peu de renseignements sur cette période. On sait seulement que Lépide retira à Karthage, la Junonia de Gracchus, ses privilèges de colonie romaine, et lui enleva même une partie de ses habitants qu’il déporta au loin. Quelle fut la cause de cette sévérité? Peut-être les colons de Karthage témoignèrent-ils des sentiments peu favorables au triumvir, peut-être celui-ci céda-t-il aux conseils des habitants d’Utique, dont la rivalité contre la colonie voisine était un héritage des siècles. La nouvelle Karthage était en effet devenue très florissante sous le consulat de Marc-Antoine. On est réduit à cet égard à des conjectures.

Bogud II est dépossédé de la Tingitane. Bokkus III réunit toute la Maurétanie sous son autorité.—L’année 40 avait vu la mort de Bokkus II, roi de la Tingitane, qui avait été remplacé par Bogud II, son fils. Héritier de la haine de son père contre Octave, Bogud céda aux instances de Lucius Antonius, alors proconsul en Espagne, et en 38, il passa dans la péninsule avec une armée, afin d’arracher cette province aux lieutenants d’Octave. Mais à peine avait-il quitté l’Afrique qu’une révolte éclatait dans sa capitale, à Tingis même.

En même temps, Bokkus III, roi de la Numidie orientale, profitait de son absence et des mauvaises dispositions de ses sujets pour envahir son royaume et occuper les principales villes.

Rappelé en Afrique par ces graves événements, Bogud trouva tous les ports fermés et fut repoussé partout où il se présenta. Son absence lui coûtait sa couronne. Il alla chercher un refuge à Alexandrie, auprès d’Antoine, qui lui donna un commandement important. Il devait périr plus tard à Methone121.

[Note 121: Agrippa, entre les mains de qui il était tombé, lui fit trancher la tête (31).]

Bokkus III réunit ainsi sous son autorité deux les Maurétanies et vit son usurpation ratifiée par Octave. Etabli à Yol (Cherchel), ce Berbère, vassal de Rome, régna assez paisiblement, ou plutôt obscurément, pendant plusieurs années. Il mourut en 33.

LA BERBÉRIE RENTRE SOUS L’AUTORITÉ D’OCTAVE.—En 36, Lépide appelé par Octave en Sicile pour coopérer à la guerre contre Sextus Pompée, quitta l’Afrique à la tête de douze légions. Mais bientôt des discussions s’élevèrent entre les deux triumvirs, et Lépide fut dépouillé de son autorité par Octave qui envoya en Afrique, pour le remplacer, Statilius Taurus. Les historiens parlent, mais sans donner de détails précis, des incursions des Musulames et des Gétules, populations établies sur la limite du désert, et des razzias qu’ils opéraient alors dans le Tel. Le nouveau gouverneur dut faire plusieurs expéditions contre ces pillards pour les forcer à rentrer dans leurs limites.

En l’an 33, Octave vint lui-même en Afrique et réunit les possessions de Bokkus au domaine du peuple romain.

Karthage avait été privée par Lépide de ses privilèges de colonie romaine et même dépeuplée en partie. Octave s’attacha à rendre à la colonie de Caius Gracchus toute sa splendeur et lui envoya trois mille citoyens romains. Nous avons vu que les Romains avaient essayé de donner à la colonie de Gracchus le nom de Junonia. Octave la consacra à Vénus, déesse protectrice de la famille Julia, mais ce dernier vocable fut aussi éphémère que le précédent122.

[Note 122: Appien, Punic. 136. Suétone, Aug., 47.]

Vers le même temps, Antoine, entièrement subjugué par les charmes de Cléopâtre, lui rendait la Cyrénaïque, et pour la dernière fois cette province était rattachée à l’empire d’Egypte. Mais trois ans plus tard (en 33), il se déclarait publiquement son époux et partageait ses provinces entre les enfants de sa femme. C’est ainsi que la jeune Cléopâtre Séléné, dont nous aurons bientôt à parler, reçut en dot la Cyrénaïque.

Continuer : partie 6 sur 19