Histoire de l'Afrique Septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'à la conquête française (1830) ( Volume I)
Chapitre 1
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 19 parties.
Quelque temps après420 Edris marcha sur Tlemcen, qui s’était affranchie de son autorité. Il y entra en vainqueur et reçut l’hommage des Beni-Ifrene et Mag’raoua qui y dominaient. Il séjourna quelque temps à Tlemcen et de là dirigea quelques expéditions heureuses contre les peuplades zenatienes et autres berbères. Ses troupes s’avancèrent ainsi jusqu’au Chelif. Cependant, il ne paraît pas qu’il eût osé se mesurer contre les Rostemides de Tiharet. Selon Ibn-Khaldoun, il passa à Tlemcen trois années, pendant lesquelles il s’appliqua à embellir cette ville et à orner la mosquée construite par son père. En partant, il laissa le commandement de la province, avec suprématie sur les tribus des Beni-Ifrene et Mag’raoua, à son cousin Mohammed, fils de Soleïman, qu’Edris I avait préposé au commandement de Tlemcen.
[Note 420: Soit dans la même année, soit en 814, les auteurs n’étant pas d’accord sur cette date.]
Rentré à Fès, il recueillit huit mille Musulmans d’Espagne, expulsés de Cordoue par El-Hakem à la suite de la révolte dite du faubourg (Ribad’), et les établit dans sa capitale, où ils formèrent le quartier des Andalous. Les émigrés de Cordoue étaient presque tous des gens d’origine celto-romaine, qui avaient été contraints d’embrasser l’islamisme après la conquête de l’Espagne par les Arabes. L’arrivée de cette population très civilisée fut une bonne fortune pour la nouvelle capitale, et contribua à la faire briller d’une réelle splendeur dans les arts, les lettres et les sciences421.
[Note 421: Dozy, Hist. des Musulmans d’Espagne, t. II, p. 70 et suiv. El-Bekri, Idricides. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 560, t. III, p. 229.]
MORT DE ABD-ALLAH.—Son frère Ziadet-Allah le remplace.—A Kaïrouan, Aboul’-Abbas-Abd-Allah, fils d’Ibrahim, loin d’imiter la prudence de son père et de chercher à arrêter les progrès du prince de Fès, n’avait réussi qu’à indisposer les esprits contre lui. Violent et cruel, même envers les membres de sa famille, sacrifiant tout à la milice, accablant le peuple de charges, il combla la mesure des fautes en frappant la culture faite par chaque charrue d’une taxe uniforme de huit dinars (pièces d’or). Cet impôt, énorme pour l’époque, remplaça la dîme (achour), qui précédemment se payait en nature et était proportionnée à l’abondance de la récolte. De toutes parts s’élevèrent des réclamations; mais le prince resta sourd aux prières et le peuple continua à gémir sous son oppression.
Enfin, par un bonheur inespéré, Abd-Allah mourut presque subitement, d’une affection charbonneuse (juin 817). Ce prince, «le plus bel homme de son temps», avait exercé le pouvoir pendant un peu plus de cinq ans.
Abou-Mohammed-Ziadet-Allah succéda à son frère, et, employant des procédés de gouvernement tout différents, s’attacha à réduire les prérogatives de la milice et à maltraiter et abaisser de toutes les façons les miliciens422.
[Note 422: En-Nouéïri, p. 404, 405.]
ESPAGNE:—RÉVOLTE DU FAUBOURG. MORT D’EL-HAKEM.—En Espagne, le khalife El-Hakem, avait entrepris, avec des chances diverses, plusieurs campagnes au delà des Pyrénées. L’alliance de ses oncles avec Charlemagne et Alphonse II, roi des Asturies, l’avait contraint à déployer toutes ses forces contre la coalition. Quelques-unes de ses razias furent couronnées de succès. Alphonse, de son côté, poussa une pointe jusqu’à Lisbonne et mit cette ville au pillage. Pour rendre compte à son allié Charlemagne du succès de cette expédition, il lui envoya «sept Musulmans de distinction, avec leurs armes et leurs mulets423».
[Note 423: Dozy, Recherches sur l’hist. de l’Espagne, p. 149.]
Après avoir conclu un traité de paix avec les princes chrétiens, El-Hakem se renferma dans Cordoue et y vécut de la vie des despotes musulmans de cette époque, jusqu’à la grande révolte dite du faubourg (Ribad’), qui mit sa vie en danger et dont il triompha par son indomptable énergie. Sa victoire fut suivie de trois jours de massacres, et quand ses soldats furent las de tuer, sa vengeance n’était pas encore satisfaite; il ordonna aux survivants de quitter l’Espagne sans délai. On vit alors cette malheureuse population, décimée, ruinée, se diriger à pied, par groupes, vers les ports du littoral. Quinze mille Gordouans firent voile pour l’Egypte; ils abordèrent à Alexandrie et s’y maintinrent, avec l’appui d’une tribu arabe, jusqu’en 826. Le khalife El-Mamoun les ayant alors forcés à capituler, leur chef les conduisit à la conquête de l’île de Crète, qu’ils arrachèrent aux Byzantins et où ils fondèrent une république indépendante. Les autres réfugiés, au nombre de huit mille, passèrent au Mag’reb et furent bien accueillis par Edris II, qui les établit, ainsi que nous l’avons vu, dans sa nouvelle capitale. A Fès, ils furent groupés dans le quartier des Andalous424. El-Hakem mourut le 22 mai 822 et fut remplacé par son fils Abd-er-Rahman II.
[Note 424: Dozy, Hist. des Musulmans d’Espagne, t. II, p. 76 et suiv. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 562. El-Bekri, Idricides. Nous n’indiquons aucune date pour la révolte du faubourg, en raison de l’incertitude à laquelle les chroniques donnent lieu à ce sujet. Il faut la placer entre 814 et 817.]
LUTTES DE ZIADET-ALLAH CONTRE LES RÉVOLTES.—Pendant que l’Espagne était le théâtre de ces événements, l’ar’lebite Ziadet-Allah se livrait à Kaïrouan à tous les caprices de son caractère bizarre et cruel. Adonné au vin, comme le furent presque tous les princes de sa famille, il prescrivait dans ses moments d’ivresse les mesures les plus sanguinaires, qui retombaient presque toujours sur la milice. Dès le début de son règne il avait failli rompre, sans raison plausible, avec le khalife El-Mamoun et avait même poussé l’insolence jusqu’à adresser à son suzerain des dinars edrisides, pour lui faire entendre qu’il était disposé à se rallier à cette dynastie.
De tels procédés de gouvernement ne pouvaient aboutir qu’à des révoltes. En 822, une première sédition fut assez facilement apaisée; l’année suivante, le commandant de Kasreïne425, place forte du Sud, nommé Omar-ben-Moaouïa, de la tribu de Kaïs, leva de nouveau l’étendard de la révolte. Ayant été fait prisonnier après une courte campagne, il fut mis à mort ainsi que ses deux fils par ordre du vice-roi: on fit endurer à ces malheureux les plus atroces souffrances. Cette cruauté envers un personnage des plus respectés par la colonie arabe excita la colère de la milice.
[Note 425: Au sud-ouest de Sebaïtla.]
Mançour-ben-Nacer-et-Tonbodi, gouverneur de Tripoli, ayant laissé publiquement éclater son indignation et manifesté devant ses troupes l’intention de se révolter, fut bientôt arrêté et conduit à Kaïrouan. Mis en liberté, grâce à l’intercession de son ami R’alboun, cousin de Ziadet-Allah, Mansour se réfugia dans son château de Tonboda, non loin de Tunis, et une fois à l’abri de ses murailles, il renoua les intrigues qu’il avait entretenues avec les officiers de la milice et ne cessa de les pousser à la révolte, en leur retraçant tous leurs griefs contre le prince. Mais Ziadet-Allah, ayant encore une fois mis la main sur la trame, dépêcha vers Tunis son général Mohammed-ben-Hamza, à la tête de cinq cents cavaliers, avec l’ordre d’arrêter inopinément Mansour.
De Tunis, le général envoya au rebelle une députation conduite par le cadi de la ville pour l’engager à venir se remettre entre ses mains. Mansour reçut la députation avec honneur, se montra disposé à obéir aux ordres du vice-roi et, en attendant, fit porter aux soldats de Mohammed-ben-Hamza des vivres et du vin. Lorsque la nuit fut venue, il garrotta le cadi et ses compagnons, s’empara de leurs chevaux, et, réunissant tous ses cavaliers, se porta rapidement sur Tunis. Les soldats de Mohammed étaient occupés à faire bonne chère avec les vivres de Mansour; plusieurs même étaient déjà plongés dans l’ivresse. Attaqués à l’improviste par les rebelles, ils furent bientôt massacrés ou dispersés.
A l’annonce de ces événements, tous les miliciens se trouvant dans cette région accoururent se ranger sous la bannière de Mansour. Le rebelle fit mettre à mort le gouverneur de Tunis et s’installa dans cette ville. Presque aussitôt Ziadet-Allah envoya contre les rebelles l’élite de ses troupes, sous la conduite de son cousin R’alboun, le chef le plus aimé des miliciens. A leur départ, le vice-roi leur adressa des menaces humiliantes et intempestives, annonçant que quiconque oserait fuir serait puni de mort. R’alboun eut beaucoup de peine à calmer l’irritation de ses hommes; mais les paroles imprudentes du maître avaient produit leur effet et il ne put empêcher les miliciens d’entrer secrètement en relation avec le rebelle. Lorsque, dans le mois de juillet 824, les deux troupes furent en présence, près de la Sebkha de Tunis, R’alboun vit ses soldats prendre la fuite et se trouva bientôt seul avec ses officiers. Ceux-ci étaient restés fidèles, mais on ne put les décider à rentrer à Kaïrouan, car ils connaissaient trop bien la violence de Ziadet-Allah pour aller s’exposer à ses coups. Ils se retirèrent dans diverses localités, semant l’anarchie et l’indécision, tandis que l’armée d’El-Mansour recevait sans cesse des transfuges.
Ziadet-Allah, mis au courant de la gravité de la situation, envoya partout des courriers pour annoncer qu’il ne songeait pas à punir les miliciens; mais il était trop tard; l’impulsion était donnée et la défection de la milice devint générale. Retranché dans son palais d’El-Abbassia, tandis que les rebelles marchaient sur Kaïrouan, le gouverneur put encore former une troupe nombreuse, composée de sa garde nègre et des gens de sa maison; il en confia le commandement à son neveu Mohammed et la lança contre l’armée d’El-Mansour. Mais la fortune le trahit encore: son armée fut anéantie, après avoir perdu ses principaux chefs. Cette victoire fit entrer dans le parti de Mansour les habitants de Kaïrouan, qui lui ouvrirent leur ville et lui envoyèrent des secours de toute sorte.
Ne pouvant plus compter que sur lui seul, Ziadet-Allah réunit ses derniers soldats fidèles et, s’étant mis bravement à leur tête, vint prendre position entre son château et Kaïrouan. Durant une quarantaine de jours, ce ne fut qu’une série de combats qui se terminèrent, en général, à l’avantage du vice-roi. L’armée de Mansour se débanda après une dernière défaite, et Ziadet-Allah put rentrer en possession de Kaïrouan. Contre son habitude, il accorda l’amnistie aux habitants et se contenta de raser les fortifications de la ville (septembre-octobre
824).
El-Mansour avait gagné le sud; il rallia ses partisans et infligea, auprès de Sebiba, une nouvelle défaite aux troupes du gouverneur. La route du nord lui étant ouverte, il se rapprocha de Kaïrouan afin de faciliter la sortie de cette ville aux familles des miliciens révoltés; puis il retourna à Tunis et s’y installa en maître (825).
Ziadet-Allah se trouvait dans une position très critique, car tout son royaume était en insurrection; fort abattu, il se disposait même à capituler, lorsque la désunion éclata entre les rebelles et vint à son aide.
Ameur-ben-Nafa, le meilleur officier de Mansour, ayant rompu avec lui, accourut l’assiéger dans son château de Tonboda. Mansour n’avait pas le moyen de résister; il prit la fuite vers El-Orbos; mais, ayant été rejoint par ses ennemis, il fut forcé de se rendre. Ameur, au mépris de sa promesse de lui laisser la vie sauve et de lui faciliter le moyen de se retirer en Orient, lui fit trancher la tête. En même temps, une troupe de cavalerie envoyée dans le sud par Ziadet-Allah obtenait, avec l’appui des populations, quelques succès contre les rebelles et rétablissait son autorité dans le pays de Kastiliya.
La cause de la révolte perdit dès lors, de jour en jour, des partisans et Ameur eut à lutter, à son tour, contre son lieutenant Abd-es-Selam-ben-Feredj, qui le força à se réfugier à Karna, dans le voisinage de Badja. Ameur étant mort sur ces entrefaites, ses fils et ses derniers adhérents allèrent, selon sa recommandation, faire leur soumission à Ziadet-Allah, qui les accueillit avec bonté (828). Abd-es-Selam continua à tenir la campagne, mais il cessa bientôt d’être dangereux, et Ziadet-Allah put s’occuper de l’expédition de Sicile, dont nous allons parler plus loin426.
[Note 426: Ibn-Khaldoun, Hist. de l’Ifrikiya et de la Sicile, I. 11, 12 et 13. En-Nouéïri, p. 406 et suiv. El-Kaïrouani, p. 83. Baïan, t. I, passim.]
MORT D’EDRIS II; PARTAGE DE SON EMPIRE.—En 828, Edris II mourut subitement à Fès. Il s’étouffa, dit-on, en avalant un grain de raisin. Ce prince n’avait que trente-trois ans, et si la mort n’était venue prématurément arrêter sa carrière, on ne peut prévoir où se seraient arrêtées ses conquêtes. Son royaume comprenait alors tout le Mag’reb extrême et s’étendait, dans le Mag’reb central, jusqu’à la Mina. Il avait combattu avec ardeur le kharedjisme, dans les dernières années de sa vie, et abattu l’orgueil des Beni-Ifrene et Mag’raoua. Mais, dans la vallée du haut Moulouïa, les Miknaça régnaient toujours en maîtres, et la dynastie des Beni-Ouaçoul à Sidjilmassa protégeait ouvertement le schisme. Fès était devenue une brillante capitale où les savants et les artistes étaient certains de rencontrer un accueil empressé.
Ainsi, au fond de la Berbérie, florissait un centre de pure civilisation arabe, tout entouré de sauvages indigènes.
Edris laissa douze fils. L’aîné d’entre eux, Mohammed, lui succéda à Fès. Peu après, ce prince, suivant le conseil de son aïeule Kenza, partagea son empire avec sept de ses frères, en âge de régner. Ayant conservé pour lui Fès et son territoire, il donna:
A El-Kassem: les villes de Tanger, Basra, Ceuta, Tetouane et les contrées maritimes qui en dépendaient;
A Omar: la région maritime du Rif, avec Tikiça et Tergha, contrée habitée par les R’omara;
A Daoud: Taza, Teçoul, Meknas et toutes les possessions edrisides de l’est, jusqu’à la Mina, pays comprenant les Riatha, Houara, etc.;
A Abdallah: les régions du sud, comprenant le Sous et les montagnes de l’Atlas, avec les villes d’Ar’mat et d’Anfis, pays habité par les Masmouda et Lamta;
A Yahïa: les villes d’Azila et d’El-Araïch, avec la région maritime environnant ces ports, sur l’Océan, et habitée par les Ouergha;
A Aïça: les villes de Salé et Azemmor, sur l’Océan, et le pays de Tamesna, avec les tribus qui en dépendaient;
Enfin Hamza eut Oulili et la contrée environnante.
Tlemcen, avec son territoire, fut placée sous l’autorité de Aïça, fils de Soleïman, son oncle.
Ainsi l’empire edriside se trouvait fractionné en neuf commandements; ce démembrement ne pouvait que lui être fatal, car c’est en vain que Mohammed avait espéré conserver une suprématie sur le royaume et prévenir toute tentative d’usurpation de la part de ses frères. La jalousie et l’ambition de ces princes allaient bientôt être fatales à la dynastie edriside427.
[Note 427: Ibn-Khaldoun, Berbères, t. II, p. 563. El-Bekri, Idricides. Kartas, p. 61 et suiv.]
ÉTAT DE LA SICILE AU COMMENCEMENT DU IXe SIÈCLE.—Nous allons quitter un instant la terre d’Afrique pour nous transporter en Sicile, où les armes musulmanes vont cueillir de nouveaux lauriers; mais il convient, avant de commencer ce récit, d’examiner quelle était la situation de cette île au IXe siècle.
Depuis longtemps, nous l’avons vu, les Musulmans convoitaient la Sicile et avaient exécuté contre cette grande île diverses expéditions; l’une d’elles se serait certainement terminée par la conquête du pays, si la révolte kharedjite n’avait forcé le gouverneur arabe à rappeler toutes ses forces pour les conduire en Mag’reb428. En présence de cette menace, les empereurs byzantins s’étaient efforcés de mettre la Sicile en état de défense et d’y envoyer des troupes, car ils tenaient à conserver ce boulevard de leur puissance en Occident. Mais la période d’anarchie que traversa l’empire d’Orient pendant le VIIIe siècle, les guerres qu’il eut à soutenir, les révoltes qu’il dut réprimer, son déplorable système administratif qui consistait à pressurer les populations et à les livrer à la rapacité de leurs patrices, les persécutions religieuses, à la suite des hérésies des Monothélites et des Iconoclastes, et enfin les conséquences de l’hostilité du pape, qui s’était déclaré en quelque sorte souverain indépendant, en posant les bases de son pouvoir temporel; toutes ces conditions avaient eu pour résultat de rendre la situation de la Sicile très critique, au commencement du IXe siècle. La haine des populations contre l’Empire était portée à son comble et, comme les souverains de Byzance avaient pris l’habitude d’exiler en Sicile les personnages disgraciés, il en résultait des rébellions continuelles, affaiblissant de jour en jour l’autorité byzantine429. Plusieurs fois, les rebelles avaient cherché un appui ou un refuge auprès des princes arabes de Kaïrouan. Du reste, les courses des Musulmans d’Afrique et d’Espagne contre les îles de la Méditerranée étaient pour ainsi dire incessantes, et répandaient la terreur parmi les populations de ces rivages, au mépris des traités particuliers, souscrits de temps à autre, dans l’intérêt du commerce, entre les gouvernements oméïade, edriside ou ar’lebite et le patrice de Sicile, le pape ou les républiques maritimes.
[Note 428: V. ci-devant, ch. III (Révolte de Meïcera).]
[Note 429: Amari, Storia dei Musulmani di Sicilia, t. I, p. 76 et suiv., 178 et suiv., 194 et suiv.]
EUPHÉMIUS APPELLE LES ARABES EN SICILE.—EXPÉDITION DU CADI ACED.—A la fin de l’année 820, Michel le Bègue, qui allait être livré au bourreau, est porté par une révolution de palais au trône de l’empire. A cette nouvelle, les Syracusains, ayant à leur tête un certain Euphémius, mettent à mort le patrice Grégoire qui gouvernait l’île et se déclarent indépendants; mais l’empereur envoie en Sicile une armée qui défait les Syracusains et écrase cette révolte. Euphémius se réfugie en Afrique, avec sa famille, et offre à Ziadet-Allah la suzeraineté de la Sicile, s’il veut l’aider à y reprendre le pouvoir, assurant qu’il a de nombreux partisans dans l’armée et la population et que la conquête sera facile
(826).
Ziadet-Allah était alors absorbé par ses luttes contre les rebelles. Cependant, après la mort d’El-Mansour, sa sécurité étant assurée, il s’occupa des propositions d’Euphémius et, comme il avait reçu de Platha, gouverneur de Sicile, des communications destinées à le détourner de cette entreprise, il convoqua une assemblée de notables et lui soumit la question. Plusieurs membres répugnaient à cette expédition, ne voulant pas rompre une trêve conclue en 813; mais Euphémius fit ressortir que ce traité était détruit, ipso facto, puisque des Musulmans étaient détenus en Sicile, et le cadi Aced, prenant la parole, insista avec tant de force pour que l’aventure fût tentée, qu’il finit par décider l’assemblée à autoriser l’expédition, comme une opération isolée, et non dans un but de conquête. Aced, s’étant proposé pour diriger cette entreprise, fut nommé, par Ziadet-Allah, cadi-émir chef de l’expédition.
La guerre sainte fut proclamée et l’expédition se prépara à Souça, sous les yeux d’Euphémius et d’Aced. Un grand nombre de Berbères, particulièrement de la tribu de Houara, des réfugiés espagnols, des miliciens, accoururent à Souça, et bientôt une armée de mille cavaliers et de cinq cents fantassins s’y trouva réunie430. On ne saurait trop remarquer l’analogie de cette expédition avec celle qui livra, un peu plus d’un siècle auparavant, l’Espagne aux Musulmans: ce sont les mêmes causes et les mêmes procédés d’exécution; jusqu’à l’effectif de l’armée qui est sensiblement le même; enfin, la guerre de Sicile va absorber les forces actives des Musulmans de l’Ifrikiya et consolider la puissance des Ar’lebites en arrêtant l’ère des révoltes.
[Note 430: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 277. Amari, Storia, t. 1, p. 258 et suiv.]
Conquête de la Sicile.—Le 13 juin 827, selon En-Nouéïri, la flotte, composée d’une centaine de barques portant l’armée expéditionnaire, leva l’ancre et le lendemain aborda à Mazara. Dès lors, Aced écarta Euphémius et se réserva pour lui seul la direction des opérations; un rameau placé sur le heaume des Musulmans leur servit de signe de ralliement.
Bientôt Platha s’avança contre les envahisseurs à la tête de toutes les forces chrétiennes, que les auteurs arabes portent, avec leur exagération habituelle, à cent cinquante mille hommes. Le 15 juillet, l’action fut engagée par Aced, qui attaqua bravement les Grecs en avant de Mazara. Entraînes par l’exemple de leurs chefs, les Musulmans traversent les lignes ennemies, culbutent partout les chrétiens et remportent une grande victoire. La Sicile était ouverte.
Tandis que Platha cherchait un refuge en Calabre, Aced, après avoir assuré sa base d’opérations, marcha contre la capitale, en recevant sur sa route l’hommage des populations. A la fin du mois de juillet, il commença le siège de Syracuse; mais cette ville se défendit avec vigueur et reçut des secours d’Orient et de Venise. Dans l’été de 828, Syracuse était sur le point de tomber aux mains des Musulmans et avait déjà fait des offres de reddition, d’ailleurs repoussées, lorsque Aced mourut. Dès lors la fortune abandonna les Musulmans. Mohammed-ben-el-Djouari, successeur d’Aced, eut à lutter contre des séditions et vit partout la résistance s’organiser. En même temps, le comte de Lucques faisait une descente sur les côtes de Tunisie et empêchait le gouverneur ar’lebite d’envoyer des secours à l’expédition. Forcés de lever le siège de Syracuse, les Musulmans tentèrent d’abord de fuir par mer; mais, la flotte ennemie leur ayant coupé le chemin, ils descendirent à terre, incendièrent leurs vaisseaux et se réfugièrent dans des montagnes escarpées, avec Euphémius qui avait pris le litre d’empereur. Reprenant ensuite l’offensive, ils s’emparèrent de Minée, de Girgenti et de Castro-Giovanni (Enna), où ils mirent à mort Euphémius, soupçonné d’être entré en pourparlers avec l’ennemi. Mohammed-el-Djouari fit alors battre monnaie à son nom; il mourut en 829 et fut remplacé par Zoheïr-ben-R’aouth.
La situation des Musulmans, réduits à la possession de Mazara et de Minée, était assez précaire, lorsque, dans l’été de 830, une flotte arriva d’Afrique avec trente mille hommes: Berbères, Arabes, aventuriers espagnols et autres, envoyés par Ziadet-Allah, pour reconquérir le terrain perdu. Les Musulmans reprirent une vigoureuse offensive et vinrent assiéger Palerme. Après une héroïque résistance de plus d’un an, cette ville capitula dans l’automne de 831431, et les habitants qui avaient échappé aux dangers et aux privations du siège furent réduits en esclavage. Ainsi les Musulmans étaient maîtres d’une grande partie de la Sicile. Ils s’établirent solidement à Palerme et fondèrent une colonie où accoururent Africains et Espagnols. Ziadet-Allah nomma de ses parents comme gouverneurs de l’île, et la guerre suivit son cours entre les musulmans et les chrétiens, avec les alternatives ordinaires de succès et de revers432.
[Note 431: Ibn-el-Athir donne à cet événement la date de 832. En-Nouéïri et Elie de la Primaudaie, (Arabes et Normands en Sicile et en Italie), 835. Nous adoptons la date donnée par M. Amari, t. I, p. 290.]
[Note 432: Amari, t. I, p. 294 et suiv.]
MORT DE ZIADET-ALLAH.—SON FRÈRE ABOU-EÏKAL-EL-AR’LEB LUI SUCCÈDE.—Pendant que la Sicile était le théâtre de ces événements, le rebelle Abd-es-Selam continuait à tenir la campagne en Ifrikiya. Un certain Fadel ayant, en 833, levé l’étendard de la révolte, dans la péninsule de Cherik, Abd-es-Selam opéra avec lui sa jonction; mais les troupes du gouverneur les mirent en déroute, et la paix se trouva enfin rétablie d’une manière définitive (836).
Le vice-roi put alors se consacrer entièrement à la direction de la guerre sainte et aux travaux d’embellissement qu’il avait entrepris à Kaïrouan. Selon En-Nouéïri, il rebâtit la mosquée qui avait été construite par Yezid-ben-Hatem, fit établir un pont à la porte d’Abou-Rebia et compléta les fortifications de Souça. Le 10 juin 838, la mort vint le surprendre au milieu de ces travaux. Il était âgé de cinquante et un ans et avait exercé le pouvoir pendant vingt et un ans, sept mois et huit jours. Malgré les difficultés toujours renaissantes contre lesquelles il avait eu à lutter, son règne, illustré par la conquête de la Sicile, fut un des plus glorieux de sa dynastie. Ce prince, après s’être montré cruel et injuste, donna, sur la fin de son règne, de beaux exemples de générosité et de grandeur de caractère; seule, la milice ne pouvait trouver grâce devant lui. Il était doué d’un esprit cultivé et faisait assez bien les vers, mais sa passion pour le vin le poussait trop souvent à commettre des excentricités. C’est ainsi que, se trouvant un jour en état d’ivresse, il adressa au khalife El-Mamoun des vers inconvenants et menaçants qu’il s’empressa de désavouer quand il eut repris son bon sens. Son frère Abou-Eïkal-el-Ar’leb, surnommé Khazer, lui succéda433. Il était depuis longtemps son premier ministre.
[Note 433: En-Nouéïri, p. 412. El-Kaïrouani, p. 84. Ibn-Khaldoun, Histoire de l’ifr. et de la Sic., p. 110.]
GUERRES ENTRE LES DESCENDANTS D’EDRIS II.—Dans le Mag’reb, la guerre n’avait pas tardé à éclater entre les fils d’Edris II. Aïça, à Azemmor, s’était d’abord mis en état de révolte. Mohammed, usant de son droit de suzeraineté, chargea alors ses frères El-Kassem et Omar de le combattre; mais ce dernier seul y consentit. Ayant marché contre le rebelle, il le mit en déroute, le força à se réfugier à Salé et s’empara de ses états. Il reçut ensuite de Mohammed l’ordre de réduire son autre frère El-Kassem qui persistait dans sa désobéissance et, lui ayant fait subir le même sort, adjoignit encore sa province à la sienne, de sorte qu’il se trouva en possession de toutes les régions maritimes de l’Océan. El-Kassem se réfugia dans un couvent auprès d’Azila et se consacra entièrement à la dévotion.
Omar, qui paraissait avoir hérité des qualités guerrières de son père, mourut prématurément en 835. Ce prince est l’aïeul de la dynastie des Edrisides-Hammoudites,, dont nous aurons à parler plus tard; son fils Ali lui succéda.
L’année suivante (836), Mohammed cessa de vivre, à Fès, laissant un fils nommé Ali, âgé seulement de onze ans, auquel les Aoureba prêtèrent serment de fidélité434. Ainsi disparaissaient, l’un après l’autre, les chefs de cette brillante famille et se fractionnait l’empire fondé par Edris. Les survivants régnèrent obscurément dans leurs provinces, et comme les événements de leur histoire ne présentèrent rien de saillant pendant quelques années, nous cesserons pour le moment de nous occuper des Edrisides.
[Note 434: Ibn-Khaldoun, Berbères, t. II, p. 564. El-Bekri, Idricides.]
LES MIDRARIDES À SIDJILMASSA.—A Sidjilmassa, les Beni-Ouaçoul continuaient à exercer le pouvoir; El-Montaçar-el-Yaçâa, surnommé Midrar, qui avait succédé à Abou-l’Kacem, subjugua les Berbères du Sahara, rebelles à son autorité, et conquit les mines de Deraa, dont il se fit attribuer le cinquième. Ce prince donna un véritable lustre à sa dynastie qui fui désignée sous le nom de Beni-Midrar. Il rechercha l’alliance des Rostemides de Tiharet et obtint une de leurs filles en mariage. Les Kharedjites persécutés par les Edrisides trouvèrent, à Sidjilmassa, un refuge assuré. El-Montaçar était occupé à entourer sa capitale de retranchements, lorsqu’il mourut (824). Son fils, nommé aussi El-Montaçar, lui succéda et vit son règne troublé par la révolte de ses fils. L’un d’eux, nommé Meïmoun, s’empara du pouvoir ou l’exerça simultanément avec son père435.
[Note 435: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 262. El-Beki-i, passim.]
L’ESPAGNE SOUS ABD-ER-RAHMAN II.—En Espagne, Abd-er-Rahman II continuait à régner. Il avait rétabli la paix dans son royaume et vivait somptueusement dans sa capitale. «Jamais—dit Dozy436—, la cour des sultans d’Espagne n’avait été aussi brillante qu’elle le devint sous le règne d’Abd-er-Rahman II. Amoureux de la superbe prodigalité des khalifes de Bagdad, de leur vie de pompe et d’apparat, ce monarque s’entoura d’une nombreuse domesticité, embellit sa capitale, fit construire à grands frais des ponts, des mosquées, des palais et créa de vastes et magnifiques jardins, sur lesquels des canaux répartissaient les torrents des montagnes. Il aimait la poésie, et si les vers qu’il faisait passer pour les siens n’étaient pas toujours de lui, du moins il récompensait généreusement les poètes qui lui venaient en aide. Au reste, il était doux, facile et bon jusqu’à la faiblesse.»
En 828, les habitants de Mérida s’étant, révoltés, le khalife fit marcher contre eux une armée. Ils se soumirent alors et livrèrent des otages; mais quand ils virent qu’on démolissait les remparts de leur cité, ils se soulevèrent de nouveau et restèrent indépendants jusqu’en 833437.
[Note 436: Musulmans d’Espagne, t. II, p. 87.]
[Note 437: Dozy, Recherches sur l’histoire de l’Espagne, p. 158. El-Marrakchi (Dozy), p. 14 et suiv.]
CHAPITRE VII
LES DERNIERS AR’LEBITES
838-902
Gouvernement d’Abou-Eikal.—Gouvernement d’Abou-l’Abbas-Mohammed.—Gouvernement d’Abou-Ibrahim-Ahmed.—Événements d’Espagne.—Gouvernements de Ziadet-Allah le jeune et d’Abou-el-R’aranik.—Guerre de Sicile.—Mort d’Abou-el-R’aranik.—Gouvernement d’Ibrahim-ben-Ahmed.—Les souverains edrisides de Fès.—Succès des Musulmans en Sicile.—Ibrahim repousse l’invasion d’El-Abbas-ben-Touloun.—Révoltes en Ifrikiya; cruautés d’Ibrahim.—Progrès de la secte chiaïte en Berbérie; arrivée d’Abou-Abd-Allah.—Nouvelles luttes d’Ibrahim contre les révoltés.—Expédition d’Ibrahim contre les Toulounides.—Abdication d’Ibrahim.—Evénements de Sicile.—Événements d’Espagne.
GOUVERNEMENT D’ABOU-EÏKAL.—Le règne d’Abou-Eïkal, frère et successeur de Ziadet-Allah, fut fort court. Ce prince, que les historiens comparent à son aïeul El-Ar’leb, s’attacha à faire fleurir dans son gouvernement la paix et la justice. Il abolit les impôts qui n’étaient pas conformes à la loi religieuse et une foule de taxes particulières établies, dans diverses localités, par les gouverneurs, qui reçurent alors un traitement fixe, et auxquels il fut défendu sévèrement de se créer aucune autre source de revenus. Il proscrivit à Kaïrouan l’usage du vin, afin d’éviter les abus dont son frère avait donné de si tristes exemples. Il aurait également, selon Cardonne, assigné une paie régulière à la milice qui, jusque-là, avait vécu surtout des ressources qu’elle se procurait en campagne. La milice, bien traitée par lui, se tint tranquille et oublia pour quelque temps ses traditions d’indiscipline438.
[Note 438: En-Nouéïri, p. 414, 415.]
Abou-Eïkal ne négligea pas la guerre de Sicile et, grâce aux renforts qu’il expédia dans cette île, les Musulmans reprirent activement la campagne et s’emparèrent d’un grand nombre de places. Sur ces entrefaites, le prince longobard de Bénévent ayant attaqué la république de Naples, le consul de cette ville, Sicard, demanda des secours aux Arabes de cette ville, qui lui envoyèrent une petite armée, avec laquelle il repoussa les agresseurs. Il en résulta une ligue entre Naples et les émirs de Sicile, ligue qui dura cinquante ans439.
Après un règne paisible de deux ans et neuf mois, Abou-Eïkal cessa de vivre (février 841).
[Note 439: Amari, t. I, p. 309 et suiv.]
Gouvernement d’Abou-l’Abbas-Mohammed.—Abou-l’Abbas-Mohammed succéda à Abou-Eïkal, son père, sans hériter de sa sagesse. Négligeant le soin des affaires publiques pour se livrer à ses plaisirs, il choisit comme ministres les deux frères Abou-Abd-Allah et Abou-Homéïd, et les laissa diriger le gouvernement selon leur bon plaisir. Abou-Djafer, frère du vice-roi, fut profondément blessé de cette préférence qui le reléguait au second plan, et résolut de s’emparer du pouvoir. Lorsque le complot, ourdi en secret, eut été préparé, les conjurés montèrent à cheval à midi, au moment où tout le monde se reposait, et pénétrèrent dans le palais du gouvernement, après avoir culbuté la garde. Ils se saisirent d’abord du vizir Abou-Abdallah et le mirent à mort.
Cependant quelques serviteurs, étant revenus de leur surprise, se jetèrent au devant des agresseurs et leur tinrent tête un moment, ce qui permit à Abou-l’Abbas de se retrancher dans le réduit. Le chef des révoltés protesta alors qu’il n’en voulait qu’aux ministres, et, devant ces assurances, le gouverneur consentit à se rendre dans la salle d’audience. S’étant assis sur son trône, il donna l’ordre d’introduire le peuple, en feignant d’ignorer ce qui s’était passé. Abou-Djafer entra le premier à la tête des mutins et reprocha à son frère, en termes assez violents, de se laisser conduire par les fils de Homéïd, et de fermer les yeux sur leurs actes. Abou-l’Abbas était dans une situation trop critique pour se montrer arrogant. Il consentit à livrer Abou-Homéïd à son frère, après avoir reçu de lui la promesse qu’on n’attenterait pas à sa vie.
Moyennant cette concession, Abou-Djafer jura de ne faire aucune tentative pour renverser son frère, mais il profita de cette occasion pour s’emparer de la direction des affaires de l’état; il devint donc le véritable gouverneur, tandis que Mohammed n’en conservait que le titre. Durant quelque temps, Abou-Djafer tint d’une main ferme les rênes du gouvernement; puis, lorsqu’il fut rassasié du pouvoir, il commença à se relâcher de son active surveillance pour se lancer dans les mêmes écarts que son frère et s’adonner particulièrement au vin. Par une bizarre coïncidence, Abou-l’Abbas, faisant alors un retour sur lui-même, se trouva las du rôle secondaire auquel il était réduit et prit la virile résolution de ressaisir l’autorité.
Après avoir noué des relations avec quelques chefs mécontents, Mohammed fit entrer dans son parti un certain Ahmed-ben-Sofiane, cheikh très influent à Kaïrouan, qui devint son principal agent. Bientôt la conjuration fut organisée. Abou-Djafer, en ayant été prévenu par un traître, refusa d’y croire, car Abou-l’Abbas paraissait de plus en plus absorbé par ses débauches. Au jour fixé pour l’exécution du complot, un grand nombre de conjurés déguisés en esclaves s’introduisirent dans la forteresse. Ahmed-ben-Sofiane leur distribua des armes, ainsi qu’aux esclaves et aux affranchis dont il était sûr, et les fit cacher. Averti une deuxième et une troisième fois, Abou-Djafer envoya une patrouille faire une reconnaissance au dehors; mais les soldats n’ayant rien trouvé d’extraordinaire, il reprit sa tranquillité.
Au coucher du soleil, un groupe de conjurés se précipita sur les gardes de la porte qu’on avait pris le soin d’enivrer et les massacra. Ayant ensuite placé sur le toit du réduit un feu devant servir de signal aux gens de la ville, les partisans du gouverneur légitime attaquèrent ceux d’Abou-Djafer. On se battit pendant une partie de la nuit, jusqu’à l’arrivée des habitants de Kaïrouan, dont le grand nombre assura la victoire. Abou-Djafer, réfugié dans son palais, fit demander sa grâce à Abou-l’Abbas qui lui pardonna généreusement. Il se contenta de lui reprocher en public sa conduite et de l’exiler du pays, après lui avoir confisqué ses trésors (846). Abou-Djafer se réfugia en Orient, où il mourut.
Délivré de la tyrannie de son frère, le gouverneur Mohammed eut bientôt à lutter contre d’autres révoltes. En 848, Amer, fils de Selim-ben-R’alboun, voulant venger son père qui avait été mis à mort par l’ordre du prince, à la suite d’une tentative de révolte, répudia l’autorité de son maître et se proclama indépendant à Tunis. Durant deux ans, le gouverneur essaya en vain de le réduire; enfin, le 20 septembre 850, Tunis fut enlevée d’assaut, et Amer ayant été pris fut décapité. La révolte était domptée440.
Abou-l’Abbas paraît ensuite avoir tourné ses regards vers l’ouest et essayé de s’opposer aux empiètements des Rostemides de Tiharet, en faisant construire non loin de cette ville une place forte qu’il nomma El-Abbassïa, s’appuyant sur une ligne de postes avancés; mais il était trop tard pour pouvoir ressaisir une autorité à jamais perdue; avant peu la nouvelle ville devait être brûlée par Afia, fils d’Abd-el-Ouahab-ben-Rostem, poussé à cela par le khalife d’Espagne441.
Le 11 mai 856, Abou-l’Abbas mourut à Kaïrouan442. Quelque temps auparavant, avait eu lieu le décès de Sahnoun, un des plus grands docteurs selon le rite malekite.
[Note 440: En-Nouéïri, p. 417.]
[Note 441: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 419. Ibn-El-Athir, passim.]
[Note 442: El-Kaïrouani donne la date de 854.]
GOUVERNEMENT D’ABOU-IBRAHIM-AHMED.—Abou-Ibrahim-Ahmed succéda à son frère Abou-l’Abbas. Il régna paisiblement pendant trois ans. Vers 859, les Berbères des environs de Tripoli s’étant refusés d’acquitter l’impôt, Abd-Allah, gouverneur de cette ville, marcha contre eux. Mais, après avoir essuyé plusieurs défaites, il dut se renfermer derrière les remparts de Tripoli et demander du secours au gouverneur de Kaïrouan. Ziadet-Allah, frère d’Abou-Ibrahim, accouru en toute hâte à la tête d’une armée, fit rentrer les rebelles dans le devoir, après leur avoir infligé une sévère punition.
Abou-Ibrahim continua à s’occuper de travaux d’utilité publique pour lesquels il avait un grand goût, et en fit profiter non seulement sa capitale, mais encore Souça et plusieurs autres localités. Il s’attacha surtout aux travaux hydrauliques et dota Kaïrouan de plusieurs citernes, notamment de celle appelée El-Madjel-el-Kebir établie près de la porte de Tunis443.
Ces soins ne l’empêchaient pas de continuer la guerre de Sicile. Abou-l’Abbas-Ibn-Abou-Fezara avait succédé comme commandant militaire à Abou-l’Ar’leb, mort en 851. Ce général poussa activement les opérations militaires et remporta de réels succès qui furent accompagnés des plus grandes cruautés. En 858, il s’empara de Céfalu. Le 24 janvier de l’année suivante, il se rendit maître de la forteresse de Castrogiovanni, qui résistait depuis trente ans et où les Siciliens avaient réuni de grandes richesses. Cette perte causa dans l’île une véritable stupeur, dont profitèrent les Musulmans.
Vers 860, l’empereur Michel III, l’ivrogne, envoya une nouvelle expédition en Sicile. A l’approche des Byzantins, plusieurs cantons se soulevèrent, mais Abbas, ayant écrasé l’armée impériale et forcé ses débris à reprendre la mer, ne tarda pas, grâce à son énergie, à rétablir la paix dans son territoire. Il mourut le 18 août 861444.
[Note 443: En-Nouéïri, p. 420.]
[Note 444: Michele Amari, Storia, t, I, p. 320 et suiv.]
En décembre 863, Abou-Ibrahim, qui avait su par sa justice et sa bonté, s’attirer l’affection de ses sujets, tomba malade et mourut le 28 dudit mois, après avoir régné huit ans. On rapporte que, pendant sa maladie, on achevait la citerne du vieux château et qu’il s’informait chaque jour, avec intérêt, de l’état des travaux. Enfin on lui apporta une coupe pleine de l’eau de la citerne: il la but avec empressement et mourut presque aussitôt. Il n’était âgé que de vingt-neuf ans.
ÉVÉNEMENTS D’ESPAGNE.—En Espagne, Ahd-er-Rahman II était mort subitement le 22 septembre 852. Il laissait deux fils: Mohammed et Abdallah qui aspiraient l’un et l’autre à lui succéder, car leur père n’avait pris aucune disposition précise à ce sujet. Appuyé par les eunuques, Mohammed parvint à s’emparer du pouvoir. C’était un homme médiocre, entièrement livré à la débauche. Il ne tarda pas à éloigner de lui la masse de ses sujets et ne sut plaire qu’à la caste des clercs, ou fakihs, dont il flatta le fanatisme en persécutant les chrétiens.
Les habitants de Tolède s’étant mis en état de révolte appelèrent à leur secours les chrétiens du royaume de Léon, et Ordoño Ier envoya une armée pour les soutenir. Mais Mohammed ayant, en personne, marché contre eux, attira les confédérés dans une embuscade, les vainquit et en fit un carnage épouvantable: huit mille têtes furent coupées et envoyées dans les principales villes d’Espagne et même d’Afrique. Cependant Tolède continua à rester en état de révolte, et, comme les Musulmans accusaient les chrétiens d’être les fauteurs de cette rébellion, les persécutions redoublèrent contre eux. Bientôt, du reste, une levée de boucliers des chrétiens et des renégats se produisit dans les montagnes de Regio.
Sur ces entrefaites, un chef d’origine wisigothe, Moussa II, qui avait formé dans le nord un état indépendant, appelé la frontière supérieure, et dont la puissance avait contrebalancé celle de l’émir de Cordoue, vint à mourir (862). Mohammed rentra alors en possession de Tudèle et de Sarragosse, ainsi que d’une partie de la frontière supérieure; mais le reste, de même que Tolède, demeura dans l’indépendance sous la protection du roi de Léon445.
Vers cette époque, les Normands, qui avaient déjà pillé et brûlé Séville, en 844, firent de nouvelles incursions dans la péninsule en remontant les fleuves. Le fameux Hasting parcourut, avec une flotte de cent voiles, la Méditerranée et ravagea le littoral de la Mauritanie, de l’Espagne et des îles, vers 860. La ville de Nokour eut particulièrement à souffrir de leurs excès446.
[Note 445: Dozy, Musulmans d’Espagne, t. II, p. 158 et suiv.]
[Note 446: El-Bekri, p. 92 du texte arabe. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 159. Baïan, t. II, p. 44. Dozy, Recherches sur l’histoire de l’Espagne, t. I et II, passim.]
GOUVERNEMENT DE ZIADET-ALLAH, DIT LE JEUNE, ET D’ABOU-EL-R’ARANIK.—A Kaïrouan, Abou-Mohammed-Ziadet-Allah, le jeune, avait succédé à son frère Ahmed (décembre 863). Ce prince paraissait bien doué, mais la mort le surprit le 22 décembre 864, après un an de règne. Son neveu Abou-Abd-Allah-Mohammed, surnommé Abou-el-R’aranik (l’homme aux grues) lui succéda. Le goût de ce prince pour la chasse aux grues lui avait valu ce surnom.
Une révolte des Berbères signala les premiers jours de son règne. Biskra, Tehouda, les Houara, voisins du territoire des Rostemides, toutes les populations du Zab et du Hodna, régions qui formaient alors la limite du sud-ouest, se lancèrent dans la rébellion. Le général Abou-Khafadja-ben-Ahmed, envoyé par le prince contre les révoltés, leur infligea de nombreuses défaites et les contraignit à la soumission. Seuls, les Houara résistaient encore. Abou-Khafadja ayant opéré sa jonction avec le général Haï-ben-Malek, qui commandait un autre corps d’armée, pénétra dans le Hodna et atteignit les Houara. Les indigènes essayèrent en vain d’obtenir leur pardon en se soumettant aux conditions qu’on voudrait leur imposer, Abou-Khafadja, inflexible, donna le signal de l’attaque. Les Houara, sans espoir de salut, combattirent avec le dernier acharnement et, contre toute attente, les guerriers arabes commencèrent à plier; bientôt, Haï-ben-Malek prit la fuite, en entraînant la cavalerie. Abou-Khafadja, voyant la victoire lui échapper, se fit bravement tuer avec presque toute son escorte. Les débris de ses troupes se réfugièrent à Tobna. Il ne paraît pas qu’Abou-l’R’aranik ait cherché à tirer vengeance de cet échec447.
[Note 447: En-Nouéïri, p. 422.]
GUERRE DE SICILE.—Pendant que l’Afrique était le théâtre de ces événements, les armes arabes obtenaient de nouveaux succès en Sicile. En 867, Basile le Macédonien, étant monté sur le trône impérial, s’appliqua à réorganiser l’armée et, dans la même année, envoya une expédition en Sicile. Une certaine anarchie divisait les Musulmans, depuis la mort de Abbas; les Berbères étaient jaloux des Arabes, et ceux-ci étaient toujours divisés par les rivalités des Yéménites et des Modhérites. Les troupes impériales obtinrent quelques succès et paraissent s’être emparées de Castrogiovanni; mais bientôt les Musulmans reprirent l’avantage et portèrent le ravage dans les environs de Syracuse. En 868, Khafadja-ben-Sofian qui avait pris le commandement, défit une nouvelle armée byzantine envoyée par Basile; mais il tomba peu après sous le poignard d’un Berbère houari.
L’année suivante (869), Ahmed-ben-Omar-ben-El-Ar’leb s’empara de l’île de Malte. Les Byzantins, accourus en toute hâte, arrachèrent aux Ar’lebites leur nouvelle conquête. Mais, au mois de juin 870, la flotte musulmane envoyée de Sicile débarqua à Malte une nouvelle armée qui reprit l’île aux chrétiens448.
[Note 448: Amari, Storia, p. 341 et suiv.]
MORT D’ABOU-EL-R’ARANIK.—GOUVERNEMENT D’IBRAHIM-BEN-AHMED.—Abou-El-R’aranik mourut le 16 février 875, après avoir régné une dizaine d’années. Il n’était âgé que de vingt-quatre ans, et avait une si mauvaise santé qu’il avait passé plusieurs fois pour mort, ce qui lui avait valu le surnom d’El-Mïït. Comme la plupart des membres de la famille ar’lebite, ce prince se distinguait par la bonté et la générosité; mais aussi il avait les défauts de ses devanciers, qui tous mouraient si jeunes; esclave de ses passions, il était dominé par le goût des plaisirs, de la chasse et surtout de la débauche et du vin. Sa prodigalité était si grande qu’il laissa le trésor complètement à sec. Son frère, Abou-Ishak-Ibrahim, qui dirigeait les affaires comme premier ministre, était impuissant à le modérer dans ses dépenses.
Avant de mourir, Abou-el-R’aranik avait désigné, pour lui succéder, son fils Ahmed-Abou-L’Eïkal, et, comme il redoutait l’influence de son frère Ibrahim et ses visées ambitieuses, il l’avait contraint à jurer solennellement, cinquante fois de suite, dans la grande mosquée, qu’il ne tenterait pas de s’emparer du pouvoir. Mais cette précaution fut absolument inutile: aussitôt que la mort du gouverneur fut connue, le peuple se porta en foule auprès d’Ibrahim et le força à se rendre au château et à prendre en main les rênes du gouvernement.
Ibrahim essaya de résister en représentant qu’il était lié envers son frère par un engagement solennel. Mais, quand il vit le peuple décidé à n’accepter en aucune manière le règne d’un enfant, il se décida à prendre le pouvoir. Étant monté à cheval, il pénétra de force dans le vieux château et y reçut l’hommage des principaux citoyens.
Le nouveau gouverneur s’occupa ensuite de l’édification d’un vaste château au lieu dit Rakkada, à quatre milles de Kaïrouan, dans une localité privilégiée comme climat. Son but était d’en faire sa demeure et d’abandonner le vieux château. Il employa les premières années de son règne à diverses autres constructions, tout en dirigeant la guerre de Sicile et d’Italie, sur laquelle nous allons entrer plus loin dans des détails. En 878, les affranchis, descendants des troupes nègres formées par El-Ar’leb, se révoltèrent dans le vieux château et osèrent même interrompre les communications avec Rakkada; mais ils furent bientôt forcés de se rendre, et Ibrahim les fit périr sous le fouet, ou crucifier, donnant ainsi le premier exemple de l’incroyable férocité qu’il devait montrer plus tard. Il fit ensuite acheter d’autres esclaves au Soudan et forma une nouvelle garde nègre qui se distingua, plus tard, par sa bravoure et son aveugle fidélité449.
[Note 449: En-Nouéïri, p. 424 et suiv.]
LES SOUVERAINS EDRISIDES DE FEZ.—C’est sans doute vers cette époque que l’edriside Yahïa mourut à Fès et fut remplacé par son fils nommé, comme lui, Yahïa. Ce prince, par sa conduite dissolue, indisposa contre lui la population de la capitale; à la suite d’un dernier scandale, la révolte éclata, à la voix d’un nommé Abder-Rahman-el-Djadami. Expulsé du quartier des Kaïrouanides, Yahïa se réfugia dans celui des Andalous, où il mourut la même nuit. Ali, fils d’Edris-ben-Omar, souverain du Rif, cédant aux sollicitations des partisans de sa famille qui étaient venus lui porter une adresse, se rendit à Fès, y prit en main le pouvoir et reçut le serment de fidélité des chefs du Mag’reb extrême.
Mais, peu de temps après, un kharedjite sofrite nommé Abd-er-Rezzak, natif d’Espagne, parvint à soulever les indigènes des montagnes de Mediouna, au sud de Fès. Après plusieurs combats, il remporta sur Ali une victoire décisive qui lui donna la possession du quartier des Andalous; il força ensuite Ali à se réfugier dans le territoire des Aoureba, ces fidèles amis de sa famille. Les habitants du quartier des Kaïrouanides ayant alors proclamé roi Yahïa, fils de Kacem-ben-Edris, ce prince réunit une armée et, étant parvenu à renverser l’usurpateur, conserva seul le pouvoir450.
[Note 450: El-Bekri, trad. art. Idricides. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 566-567. Le Kartas, p. 103 et suiv.]
SUCCÈS DES MUSULMANS EN SICILE.—Tandis que le Mag’reb était le théâtre de ces événements, le gouverneur Ibrahim se trouvait absorbé par d’autres soins et surtout par la guerre de Sicile. Aussitôt après son avènement, il y avait envoyé de nouvelles troupes et les Musulmans avaient repris, contre les Grecs, une vigoureuse offensive. Sous le commandement de Djafer-ben-Mohammed, ils vinrent, dans l’été 877, mettre le siège devant Syracuse, et déployèrent pour réduire cette place autant d’habileté stratégique que d’ardeur. La flotte grecque, ayant été envoyée au secours de la ville, fut vaincue par celle des Ar’lebites qui purent ensuite compléter le blocus par mer. Syracuse endura avec la plus grande fermeté les tortures d’une épouvantable famine et pendant ce temps Basile, occupé à construire une église à Constantinople, restait impassible. Étant enfin sorti de son inertie, il envoya une nouvelle flotte qui fut retenue par son chef dans un port du Péloponnèse pour y attendre le vent. Le 2 mai 878, Syracuse fut emportée d’assaut, malgré l’héroïque défense des assiégés. Les chrétiens furent massacrés ou réduits en esclavage, et la ville subit le plus complet pillage. Après quoi, les Musulmans l’incendièrent et se retirèrent, ne laissant à la place de cette riche cité qu’un monceau de ruines fumantes. Peu après les Grecs reprirent l’offensive et obtinrent un succès près de Taormina (879)[451].
Mais en 881, les Musulmans furent vainqueurs à leur tour et en 882 ils s’emparèrent de Polizzi «la ville du roi». Il ne resta alors aux chrétiens en Sicile que les monts Peloriade, l’Etna et la vallée intermédiaire.
[Note 451: Amari, Storia, t. I, p. 393 et suiv.]
IBRAHIM REPOUSSE L’INVASION D’EL-ABBAS-BEN-TOULOUN.—Les événements dont l’Afrique, l’Espagne et la Sicile étaient le théâtre, nous ont depuis longtemps fait perdre de vue l’Orient. Cela prouve, entre autres choses, que l’influence du khalifat disparaissait de plus en plus en Occident. La dynastie abbasside penchait déjà vers son déclin, et son vaste empire était en proie à l’anarchie. Pendant que les khalifes se succédaient après de courts règnes terminés par l’assassinat, pendant que leur capitale demeurait abandonnée aux factions, leurs provinces se détachaient. Depuis quelques années, l’Egypte, un des plus beaux fleurons de la couronne, était aux mains d’un chef indépendant de fait, Ahmed-ben-Touloun.—En 878, Ibn-Touloun entreprit la conquête de la Syrie et laissa l’Egypte sous le commandement de son fils El-Abbas. Mais celui-ci profita de son absence pour se mettre en état de révolte et s’approprier les réserves du trésor. Puis il réunit une armée et partit vers l’ouest, à la conquête de l’Ifrikiya. A cette nouvelle, le gouverneur ar’lebite fît marcher contre lui un corps de troupes sous la conduite de son général Ibn-Korhob (879). Les deux armées en vinrent aux mains près de l’Ouad-Ourdaça, non loin de Lebida, et la journée se termina par la déroute d’Ibn-Korhob. El-Abbas, soutenu sans doute par les indigènes, poursuivit ses ennemis jusqu’à Lebida, s’empara de cette ville, puis vint entreprendre le siège de Tripoli. Il était urgent d’arrêter les succès de ce conquérant. Ibrahim se mit aussitôt en marche contre lui; mais, parvenu à Gabès, il apprit qu’El-Abbas avait été entièrement défait et réduit à la fuite. Voici ce qui s’était passé: les gens de Lebida, irrités des excès commis par les vainqueurs, avaient appelé à leur aide El-Yas-ben-Mansour, chef des Kharedjites des monts Nefouça, et ce cheikh était descendu de ses montagnes à la tête de 12,000 Berbères. El-Abbas avait essayé en vain de leur tenir tête; il avait dû prendre la fuite et avait été poursuivi par Ibn-Korhob. Réfugié à Barka, El-Abbas fut arrêté par les troupes de son père et ramené en Egypte (881).
RÉVOLTES EN IFRIKIYA.—CRUAUTÉS D’IBRAHIM.—Diverses révoltes partielles des Berbères suivirent cette échauffourée. Ce furent d’abord les Ouzdadja de l’Aourès qui chassèrent leur gouverneur et refusèrent l’impôt. Ibn-Korhob, envoyé contre eux par le gouverneur, les força à la soumission après plusieurs combats. De là, le général ar’lebite se porta contre les Houara qui s’étaient aussi lancés dans la rébellion. Après les avoir en vain sommés de se rendre, il se mit à ravager et à incendier leur pays et les contraignit par ce moyen à demander la paix.
C’est à partir de cette époque que le caractère d’Ibrahim changea. Naturellement soupçonneux, irrité par les résistances qu’il rencontrait autour de lui, ou peut-être perverti par l’exercice du pouvoir, il devint d’une cruauté inouïe et se mit, à verser le sang comme par plaisir, disposition qui le porta plus tard à commettre tant de crimes, même sur ses proches. En même temps, son amour des richesses se manifesta, et, par une étrange contradiction, après avoir, dans le commencement de son règne, cherché à alléger les impôts, il devait avant peu employer tous les moyens pour s’approprier le bien d’autrui.
En 882, les Louata se lancèrent à leur tour dans la révolte, s’emparèrent de la ville de Karna, la mirent au pillage et vinrent attaquer Badja et Ksar-el-Ifriki, près de Tifech. Le général Ibn-Korhob ayant marché contre eux essuya une défaite, et, dans sa fuite, tomba au pouvoir des rebelles, qui le mirent à mort (juillet). Irrité au plus haut point de cet échec, Ibrahim chargea son fils, Abou-l’Abbas, de châtier les rebelles et lui confia à cet effet sa milice, la garde nègre et des contingents de tribus alliées. Mais les Louata ne l’attendirent pas; Abou-l’Abbas les poursuivit jusque dans le sud, en leur tuant du monde et les forçant d’abandonner leurs prises. Dans le cours de cette année, 882, une affreuse disette désola l’Afrique. Le blé avait atteint des prix excessifs, et les malheureuses populations s’étaient vues, en maints endroits, réduites à manger de la chair humaine452.
A la suite des sanglantes luttes que nous avons retracées, une tranquillité apparente, sinon réelle, régna durant quelques années, et Ibrahim put donner libre carrière à ses cruels instincts. En-Noueïri retrace longuement les cruautés raffinées qu’il savait inventer et qu’il exerçait autour de lui au moindre soupçon453.
[Note 452: Comme dans un récent exemple dont nous avons été témoins, la famine de 1867-1868.]
[Note 453: En-Nouéïri, p. 427, 436.]
PROGRÈS DE LA SECTE CHIAÏTE EN BERBÉRIE.—ARRIVÉE D’ABOU-ABD-ALLAH.—Tandis qu’Ibrahim se livrait aux écarts de son étrange caractère, donnant tour à tour l’exemple d’une certaine grandeur d’âme ou d’une basse cruauté, un nouvel élément de discorde s’introduisait en Afrique. Nous avons indiqué ci-devant454 de quelle façon se forma la secte des chiaïtes, après la mort d’Ali. Écrasés en 787 à la bataille de Fekh, ils durent rentrer dans l’ombre. Ils se formèrent alors en société secrète et envoyèrent des émissaires dans toutes les directions, même en Berbérie, malgré la surveillance exercée par les Abbassides.