Histoire de l'Afrique Septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'à la conquête française (1830) ( Volume I)
Chapitre 1
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 19 parties.
IBN-ACHATH RÉTABLIT À KAÏROUAN LE SIÉGE DU GOUVERNEMENT.—Sans perdre un instant, Ibn-Achath se mit en marche sur Tripoli, tandis qu’il envoyait un de ses lieutenants poursuivre les Houara jusqu’au Fezzan. Les contingents zenètes s’étant ralliés et ayant voulu faire tête furent mis en déroute, et rien ne s’opposa plus à la marche des Arabes. Après s’être emparé de Tripoli sans coup férir, Ibn-Achath s’avança vers Kaïrouan. Abd-er-Rahman-ben-Rostem avait essayé d’y rentrer après la défaite des Kharedjites, mais la population de la ville l’ayant repoussé, il avait dû continuer sa roule vers l’ouest.
Ibn-Achath fut reçu à Kaïrouan comme un libérateur (fin janvier 762). Il compléta la pacification de l’Ifrikiya, extermina les Kharedjites et les força à la fuite ou à l’abjuration. Le général El-Ar’leb, envoyé par lui dans le Zab, fut chargé de faire rentrer les populations zenètes dans l’obéissance.
Le siège du gouvernement rétabli à Kaïrouan, l’autorité abbasside régna de nouveau sur l’Ifrikiya. Ibn-Achath s’appliqua à faire disparaître les traces des dévastations commises par les Kharedjites à Kaïrouan; il entoura la ville d’une muraille en terre épaisse de dix coudées388 et compléta cette fortification d’un large fossé. Les habitants rentrèrent dans la capitale, qui brilla d’une nouvelle splendeur.
[Note 388: El-Kaïrouani, p. 78. El-Bekri, p. 24 du texte arabe.]
FONDATION DE LA DYNASTIE ROSTEMIDE À TIHARET.—Cependant Abd-er-Rahman-ben-Rostem, ayant continué sa route vers l’ouest, atteignit Tiharet, où il fut rejoint par un grand nombre de kharedjites des tribus de Nefzaoua, Louata, Houara et Lemaïa. Il se fit reconnaître par eux comme chef, et avec leur aide jeta les fondements d’une nouvelle cité sur le versant du Djebel-Guezoul. Cette ville, qui fui nommée Tiharet la neuve, reçut sa famille et ses trésors et devint la capitale de sa dynastie et le centre du kharedjisme éïbadite (761). Ainsi un nouveau royaume berbère indépendant était formé dans le Mag’reb central389.
Dans le Rif marocain, la ville de Nokeur avait été fondée quelques années auparavant par un chef arabe, Salah-ben-Mansour, qui en avait fait un centre religieux orthodoxe. Les tribus r’omariennes des environs, après avoir accepté sa foi, lui avaient constitué une population de sujets dévoués qui avaient conservé le culte orthodoxe, entre les hérétiques Berg’ouata et les kharedjites390.
[Note 389: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 341 et suiv.]
[Note 390: Ibid., t. II, p. 137 et suiv.]
GOUVERNEMENT D’EL-ARLEB-BEN-SALEM.—Ibn-Achath gouvernait depuis près de quatre ans l’Ifrikiya, appliqué à rétablir la bonne marche de l’administration et à faire disparaître les traces de la guerre, lorsqu’une révolte de sa propre milice, composée en majorité de modhèrites, tandis qu’il était yéménite, le força à descendre du pouvoir (mai 765). Un certain Aïssa-ben-Moussa, milicien khoraçanite, fut élu à sa place par les soldats; mais le khalife El-Mansour, tout en ratifiant la déposition d’Ibn-Achath, envoya le diplôme de gouverneur à El-Ar’leb-ben-Salem, qui était resté à Tobna, afin de garder la frontière méridionale contre les entreprises des tribus zenètes. Il lui traça des instructions fort sages, lui recommandant de ménager la milice, sa seule force au milieu des Berbères, et de combattre ceux-ci sans relâche. El-Ar’leb chassa du palais le gouverneur d’un jour et, s’étant emparé du pouvoir, donna tous ses soins à la mise en pratique des instructions du khalife; mais il avait à lutter contre une double difficulté: l’indiscipline de la milice, qui se sentait toute-puissante, et l’esprit de révolte des Berbères surexcité par le fanatisme religieux.
Nous avons vu précédemment que les Beni-Ifrene, sous l’impulsion de leur chef Abou-Korra, avaient fondé une sorte de royaume indépendant à Tlemcen. Les guerres civiles, qui depuis longtemps absorbaient les forces des Arabes, avaient favorisé le développement de la puissance des Beni-Ifrene. La présence d’El-Ar’leb dans le Zab avait contenu les Zenètes, mais, en 767, Abou-Korra leva l’étendard de la révolte et, après avoir forcé ses voisins à accepter la doctrine sofrite (kharedjite). il les entraîna vers l’est par les chemins des hauts plateaux à la conquête de l’Ifrikiya.
El-Arleb marcha contre lui, à la tête de ses meilleurs soldats, mais les Berbères ne l’attendirent pas et cherchèrent un refuge vers l’ouest. Le général arabe était parvenu dans le Zab et voulait poursuivre les rebelles jusqu’au fond du Mag’reb, lorsque ses troupes se mutinèrent et refusèrent péremptoirement de le suivre; puis elles rentrèrent en débandade à Kaïrouan, le laissant seul avec quelques officiers dévoués.
Dans l’est, la situation était grave: à peins le gouverneur avait-il quitté l’Ifrikiya, que le commandant de Tunis, El-Hassan-ben-Harb, s’était mis en état de révolte et avait chassé de Kaïrouan le représentant du gouverneur. El-Ar’leb, accouru en toute hâte, réunit à Gabès tous ses adhérents et se mit en marche sur Kaïrouan. On en vint aux mains non loin de la ville et la bataille se termina par la défaite et la fuite d’El-Hassan. Le gouverneur rentra ainsi en possession de sa capitale; mais bientôt son compétiteur, qui avait formé une nouvelle armée à Tunis, revint lui livrer bataille sous les murs mêmes de Kaïrouan. Après une lutte acharnée, dans laquelle El-Ar’leb trouva la mort, les rebelles furent complètement écrasés. El-Mokharek, qui avait pris le commandement après la mort du gouverneur, poursuivit les fuyards dans toutes les directions: peu après El-Hassan, qui avait d’abord trouvé un asile chez les Ketama, fut mis à mort (sept. 767)[391].
[Note 391: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 220. En-Nouéïri, p. 377 et suiv.]
GOUVERNEMENT D’OMAR-BEN-HAFS, DIT HAZARMED.—En mars 768, Omar-ben-Hafs, surnommé Hezarmed392, désigné par le khalife comme gouverneur de l’Ifrikiya, arriva à Kaïrouan à la tête de cinq cents cavaliers et fut reçu par les notables de la ville, sortis à sa rencontre. Quelque temps après, il se rendit dans le Zab, afin d’y maintenir la tranquillité et de relever les murs de Tobna, selon les ordres du khalife. Cette position couvrait le sud contre les entreprises des Zenètes.
[Note 392: Ce mot signifie mille hommes en persan.]
A peine le gouverneur se fut-il éloigné de la Tunisie, que les tribus de la Tripolitaine se révoltèrent, en prenant comme chef Abou-Hatem-Yakoub. Un corps de cavalerie, envoyé contre eux par le commandant de Tripoli, fut défait, et un renfort arrivé de Zab éprouva le même sort. En même temps le gouverneur avait à tenir tête à une attaque générale des Berbères du Mag’reb central, entraînés par Abou-Korra. Il détacha cependant son général Soléïman et l’envoya contre les rebelles de l’est; mais Abou-Hatem le vainquit près de Gabès et vint mettre le siège devant Kaïrouan, dont les fortifications l’arrêtèrent (771).
Dans le Zab, la situation d’Omar devenait fort critique; il s’était retranché à Tobna avec sa petite armée de cinq ou six mille cavaliers393, et y était bloqué par des nuées de Kharedjiles. Abou-Korra avait amené quarante mille sofrites fournis par les Béni-Ifrene. Ibn-Rostem, seigneur de Tiharet, était là avec six mille Eïbadites; dix mille Zenètes éïbadites étaient commandés par El-Miçouer; enfin les Sanhadja, Ketama, Mediouna, etc., avaient donné des contingents. Omar, jugeant que le sort des armes ne lui offrait aucune chance de salut; employa la division et la corruption pour se débarrasser de ses ennemis. Il fil offrir à Abou-Korra un cadeau de 40,000 dinars (pièces d’or), à titre de rançon et, grâce à l’intervention du fils de celui-ci, que son envoyé sut intéresser par des cadeaux, il réussit à se débarrasser des Beni-Ifrene, qui formaient à eux seuls la moitié des assaillants394.
[Note 393: D’après le Baïan, il aurait eu avec lui un effectif de 15,500 hommes; mais les chiffres précédents, donnés par En-Nouéïri, paraissent plus probables.]
[Note 394: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 223, t. III, p. 200. En-Nouéiri, p. 379 et suiv.]
Tandis que l’armée kharedjile était démoralisée par la nouvelle de cette trahison, Omar envoya un corps de 1,500 hommes attaquer Ibn-Rostem, qui occupait Tehouda. Mis en déroute, le seigneur de Tiharet regagna comme il put sa capitale, avec les débris de ses troupes. Les autres contingents se retirèrent et, ainsi, se fondit ce grand rassemblement. Omar, ayant enfin le passage libre, sortit de Tobna, où il laissa un corps de troupes, et se porta, à marches forcées, au secours de Kaïrouan. Depuis huit mois, cette ville, étroitement bloquée, avait supporte les fatigues d’un siège et était livrée aux horreurs de la famine. La garnison, épuisée et décimée, soutenait chaque jour des combats pour repousser les assiégeants. Déjà un certain nombre d’habitants, considérant la situation comme désespérée, étaient allés rejoindre le camp des assiégeants.
A l’approche du gouverneur, Abou-Hatem, abandonnant le siège, se porta à sa rencontre, mais Omar, après avoir feint d’être disposé à lui offrir le combat près de Tunis, parvint à l’éviter et put opérer sa jonction avec son frère utérin Djemil-ben-Saker, sorti de Kaïrouan. Tous deux rentrèrent dans la ville et l’arrivée du gouverneur, bien qu’il n’amenât qu’un faible renfort, ranima le courage des Arabes.
MORT D’OMAR. PRISE DE KAÏROUAN PAR LES KHAREDJITES.—Abou-Hatem revint bientôt à Kaïrouan à la tête d’une nombreuse armée renforcée des contingents d’Abou-Korra qui, après avoir inutilement essayé d’enlever Tobna, était venu rejoindre les Eïbadites de la Tunisie. Les Arabes tentèrent en vain de tenir la campagne; ils furent, forcés de se réfugier derrière les murailles de Kaïrouan, dont la force et la solidité préserva la ville d’une chute immédiate. Un grand nombre de Berbères accoururent de toutes parts pour se joindre aux assiégeants et, selon les chroniques, 350,000 Karedjites se trouvèrent réunis à Kaïrouan395. Le courage des assiégés fut inébranlable, mais la famine vint augmenter les chances de leurs ennemis. Lorsque les bêtes de somme et même les animaux immondes furent dévorés, et qu’il fut reconnu que la position n’était plus tenable, Omar voulut tenter une sortie pour se procurer des vivres, mais ses soldats refusèrent de le laisser partir, prétendant qu’il se disposait à les abandonner et ne voulurent pas tenter eux-mêmes l’aventure. «Eh bien! leur dit Omar, enflammé de colère, je vous enverrai tous à l’abreuvoir de la mort!»
[Note 395: Tous ces chiffres paraissent fortement exagérés.]
Sur ces entrefaites, un messager, ayant pu pénétrer dans la ville, apporta la nouvelle que le khalife, irrité contre Omar, se préparait à envoyer un nouveau général avec des troupes fraîches, en Ifrikiya. Le gouverneur résolut aussitôt d’éviter par la mort l’amertume d’une telle injustice. Ayant pris ses dernières dispositions, il se jeta comme «un chameau enragé» sur les assiégeants, et après en avoir abattu un grand nombre, il trouva la mort qu’il cherchait (novembre 771).
Djemil-ben-Saker, auquel le commandement avait été dévolu, entra alors en pourparlers avec Abou-Hâtem et signa une capitulation par laquelle il lui livrait la ville. Les assiégés avaient la liberté de se retirer avec leurs armes et leurs insignes, et le respect des personnes et des biens était garanti. Djemil se dirigea vers l’Orient, tandis qu’une partie de la milice prenait la route de Tobna et que quelques officiers passaient au service d’Abou-Hatem.
Pour la deuxième fois, en quelques années, les Karedjites berbères entraient en vainqueurs dans la ville sainte d’Okba. Cette fois, il n’y eut pas de pillage; Abou-Hatem se contenta de démanteler les fortifications de Kaïrouan. Du reste, il n’eut pas le loisir de jouir longtemps de ses succès.
CHAPITRE V
DERNIERS GOUVERNEURS ARABES
772-800
Yezid-ben-Hatem rétablit l’autorité arabe en Ifrikiya.—Gouvernement de Yezid-ben-Hatem.—Les petits royaumes berbères indépendants.—L’Espagne sous le premier khalife oméïade; expédition de Charlemagne.—Intérim de Daoud-ben-Yezid; gouvernement de Rouh-ben-Hatem.—Edris-ben-Abd-Allah fonde à Oulili la dynastie édricide.—Conquêtes d’Edris; sa mort.—Gouvernements d’En-Nasr-ben-el-Habib et d’El-Fadel-ben-Rouh.—Anarchie en Ifrikiya.—Gouvernement de Hertema-ben-Aïan.—Gouvernement de Mohammed-ben-Mokatel.—Ibrahim-ben-el-Ar’leb apaise la révolte de la milice.—Ibrahim-ben-el-Ar’leb, nommé gouverneur indépendant, fonde la dynastie ar’lebite.—Naissance d’Edris II.—L’Espagne sous Hicham et El-Hakem.—Chronologie des gouverneurs de l’Afrique.
YEZID-BEN-HATEM RÉTABLIT L’AUTORITÉ ARABE EN IFRIKIYA.—Lorsque la nouvelle des désastres dont l’Ifrikiya avait été le théâtre parvint en Orient, elle y excita la plus violente indignation. Le khalife El-Mansour réunit aussitôt une armée considérable, formée de troupes prises dans les colonies militaires du Khorassan, de l’Irak et de Syrie, en donna le commandement à Yezid-ben-Hatem et le fit partir pour l’Occident. (772).
Abou-Hatem, de son côté, réunit ses contingents et, laissant le commandement de Kaïrouan à Abd-el-Aziz-el-Moafri, il se mit en marche sur Tripoli. Mais, à peine avait-il quitté sa capitale, que les miliciens se révoltèrent, chassèrent Abd-el-Aziz et placèrent à leur tête Omar-ben-Othman. Abou-Hatem revint sur ses pas, défit les rebelles et lança à leur poursuite un de ses lieutenants nommé Djerid. Omar, avec une partie de ses miliciens, avait cherché un refuge près de Djidjel, dans le pays des Ketama. Djerid voulut l’y poursuivre, mais il tomba dans une embuscade et fut défait et tué. Quant aux autres miliciens, ils avaient rejoint l’armée arabe à Sort.
Cependant Abou-Hatem s’était avancé jusque vers Tripoli, mais, lorsqu’il connut la force de l’armée de Yezid, il renonça à lutter contre elle en bataille rangée et alla se retrancher dans les montagnes de Nefouça. Il occupait une position très forte et ne craignit pas d’attaquer l’avant-garde des Arabes. Les Kharedjites la rejetèrent sur le corps principal, puis ils regagnèrent leurs montagnes. Yezid marcha alors contre les rebelles avec toutes ses troupes, attaqua de front leurs retranchements et les enleva l’un après l’autre. Une dernière et sanglante bataille dans laquelle Abou-Hatem trouva la mort, consacra le triomphe des Arabes (mars 772). Les débris des contingents berbères tâchèrent de regagner leurs tribus, mais la cavalerie arabe, lancée à leur poursuite dans toutes les directions, fit un grand carnage des karedjites. Abou-Korra put cependant rentrer à Tlemcen. En même temps, Abd-er-Rahman, fils d’El-Habib, le seul officier arabe resté fidèle à la cause d’Abou-Hatem, se réfugia avec un certain nombre d’adhérents dans les montagnes de Ketama396.
[Note 396: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 222, t. III, p. 200. En-Nouéïri, p. 384.]
GOUVERNEMENT DE YEZID-BEN-HATEM.—Vers la fin de mai, Yezid, qui avait assuré la pacification des provinces méridionales en noyant la révolte dans le sang, fil son entrée à Kaïrouan. Il s’appliqua à rendre à la ville toute sa splendeur et à faire oublier la domination des Kharedjites.
Abd-er-Rahman tint encore la campagne pendant huit mois, dans le pays des Ketama; mais il finit par succomber avec ses partisans, sous les efforts combinés des généraux arabes. La révolte kharedjite qui, en réalité, était le réveil de l’esprit national berbère, semblait domptée; plus de trois cents combats avaient été livrés et les indigènes avaient toujours supporté le poids de la défaite et la sanglante vengeance de leurs vainqueurs. Cependant, les Houara se soulevèrent encore, à la voix d’un de leurs chefs, nommé Abou-Yahïa-ben-Afounas. Le commandant de Tripoli, ayant marché contre eux, les défit non loin de cette ville. L’année suivante (773), un certain Abou-Zerhouna parvint à entraîner les turbulents Ourfeddjouma à la révolte contre l’autorité arabe. Une armée envoyée contre eux par Yezid fut d’abord défaite. Alors Mohelleb, fils du gouverneur qui commandait le poste de Tobna, sollicita l’honneur de réduire les rebelles. Ayant reçu de son père les délogea de toutes leurs positions et en fit «un massacre épouvantable.»
Cette fois, les révoltés kharedjites étaient, sinon domptés, du moins réduits à l’impuissance. L’Ifrikiya put profiter de quelques années de paix que le gouverneur employa aux embellissement de Kaïrouan. «En 774, dit En-Nouéïri, il fit rebâtir la grande mosquée de Kaïrouan et construire des bazars pour chaque métier. Ainsi, on pourrait dire, sans trop s’écarter de la vérité, qu’il en fut le fondateur.» En même temps il rétablissait, par son esprit de justice, la sécurité des transactions. El-Kaïrouani rapporte, d’après l’historien Sahnoun, que Yezid se plaisait à dire: «Je ne crains rien tant sur la terre que d’avoir été injuste envers quelqu’un de mes administrés, quoique je sache cependant que Dieu seul est infaillible397.»
[Note 397: El-Kaïrouani, p. 79. En-Nouéïri, p. 385.]
LES PETITS ROYAUMES BERBÈRES INDÉPENDANTS.—Nous n’avons pas voulu interrompre le cours des événements importants dont l’Ifrikiya était le théâtre; mais il convient de retourner de quelques années en arrière, pour reprendre l’historique des petites royautés du Mag’reb.
A Sidjilmassa, le premier roi que la communauté des Miknaça s’était donné, Aïca-ben-Yezid, fut déposé, en 772, après quinze années de règne, et mis à mort par la populace. Abou-l’Kassem-Semgou-ben-Ouaçoul, véritable fondateur du royaume, fut élu à sa place. Il forma la souche des Beni-Ouaçoul, souverains de Sidjilmassa. Cette oasis continua à être le centre d’une secte kharedjite tenant de l’éïbadisme et du sofrisme. Ces hérétiques prononçaient la prière au nom du khalife abbasside, dont ils se déclaraient les vassaux398.
Les Berg’ouata, dirigés par leur prophète, le mehdi399 Salah, continuaient à vivre indépendants, dans le Mag’reb extrême, et à propager leurs doctrines hérétiques. Après un long règne de près d’un demi-siècle, Salah mourut (vers 792), en laissant le pouvoir à son fils El-Yas400.
Dans le Rif marocain, à Nokour, Saïd, petit-fils d’un autre Salah, était en possession de l’autorité et maintenait l’exercice du culte orthodoxe sur le littoral de la Méditerranée401.
[Note 398: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 262. El-Bekri, p. 149 du texte arabe.]
[Note 399: Ce titre, que nous reverrons souvent apparaître, a été pris par un grand nombre d’agitateurs musulmans: on peut le rendre par: Messie.]
[Note 400: Ibn-Khaldonn, t. II, p. 125 et suiv. El-Bekri, passim.]
[Note 401: Ibid., t. II, p. 138, 139.]
A Tlemcen et dans le sud du Mag’reb central, les Beni-Ifrene régnaient en maîtres et étendaient chaque jour leur influence. Leurs cousins, les Mag’raoua, commençaient à envahir les plaines de cette région et à devenir redoutables par leur nombre et leur puissance.
Enfin, Abd-er-Rahman-ben-Rostem, à Tiharet, avait continué à recueillir les réfugiés de toutes les tribus appartenant à la secte éïbadite, dont il était le chef reconnu.
Partout ailleurs, dans les deux Mag’reb, les tribus berbères vivaient dans l’indépendance la plus complète. Mais on voit, par ce qui précède, que cette race tendait à abandonner l’état démocratique pour grouper ses forces en formant de petites royautés autonomes.
L’ESPAGNE SOUS LE PREMIER KHALIFE OMÉAÏDE. Expédition de Charlemagne.—Nous avons laissé l’oméïade Abd-er-Rahman seul maître du pouvoir à Cordoue, après avoir triomphé de Youçof. Il n’eut pas le loisir de jouir longtemps de son succès, car l’anarchie était devenue un état normal pour les Musulmans d’Espagne et ils avaient perdu l’habitude d’obéir à un seul maître. Ce ne fut, durant des années, qu’une suite de révoltes: Yéménites, Berbères, Fihrites (descendants d’Okba), s’évertuèrent il renverser le trône oméïade à peine assis.
En 763, El-Ala-ben-Moghit, nommé gouverneur de l’Espagne par le khalife El-Mansour, débarqua dans la province de Béja et arbora le drapeau noir des abbassides. Aussitôt, yéménites et fihrites accourent se ranger autour du représentant de l’autorité légitime, et tous viennent assiéger Abd-er-Rahman qui s’était retranché dans la place forte de Carmona. Le siège durait depuis deux mois et la situation des assiégés était des plus critiques, lorsque le prince oméïade, prenant une résolution désespérée, se mit à la tête de ses meilleurs guerriers, sortit de la ville et, se jetant avec impétuosité sur le camp des assiégeants, s’en rendit maître et tailla en pièces ses ennemis. On dit qu’ayant coupé les têtes des principaux chefs, parmi lesquels El-Ala, il les fit saler, après avoir attaché à l’oreille une étiquette indiquant le nom de chacun, et expédia le tout, roulé dans les débris du drapeau noir et enveloppé d’un sac, au khalife abbasside. En recevant le funèbre envoi, El-Mansour se serait écrié: «Je rends grâce à Dieu de ce qu’il y a une mer entre moi et un tel ennemi![402]» Abd-er-Rahman triompha ensuite de cette révolte et traita avec la dernière rigueur ceux qui s’y étaient compromis.
[Note 402: Dozy, Hist. des Musulmans d’Espagne, p. 367.]
En 766, une grande insurrection éclata parmi les Berbères à la voix d’un illuminé du nom de Chakia, qui se faisait passer pour un descendant du prophète et avait pris le nom de Abd-Allah-ben-Mohammed. Il était originaire d’une fraction des Miknaça, passée en Espagne lors de la première invasion et devenue très puissante.
Il proclama l’autorité abbasside, obtint de grands succès et, durant neuf années, tint en échec la puissance d’Abd-er-Rahman. Ce prince parvint enfin à écraser ses adhérents et à le faire assassiner.
Sur ces entrefaites, trois chefs arabes formèrent un nouveau complot, c’étaient: le kelbite el-Arbi, gouverneur de Barcelone, le fihrite Abd-er-Rahman-ben-Habib, surnommé le Slave, gendre de Youçof, et un fils de Youçof, appelé Abou-el-Asouad. La gloire de Charlemagne étant parvenue jusqu’à eux, ils résolurent de solliciter son concours et, à cet effet, se rendirent, en 777, à Paderborn et proposèrent au grand conquérant de lui ouvrir l’Espagne. Charles accueillit leurs ouvertures et leur promit de conduire une armée dans la péninsule. El-Arbi devait l’appuyer avec tous ses adhérents, au nord de l’Ebre, et le faire reconnaître comme souverain de cette région, tandis que le Slave irait chercher des Berbères en Afrique et occuperait avec eux la province de Murcie.
Ce plan, si bien combiné, pécha dans l’exécution: le Slave arriva le premier, avec un certain nombre de Berbères, et demanda des secours à El-Arbi; mais celui-ci lui objecta que, selon leur traité, il ne devait pas franchir l’Ebre. Irrité de ce qu’il appelait une trahison, le Slave marcha contre El-Arbi, fut battu et forcé de rentrer dans la province de Murcie, où il périt assassiné.
Lorsque Charlemagne eut franchi les Pyrénées, il ne trouva, pour l’appuyer, qu’El-Arbi et quelques officiers, tels qu’Abou-Thaur, Abou-l’Asouad et le comte de Cerdagne. Au lieu de voir, comme on le lui avait promis, toutes les places lui ouvrir leurs portes, il dut commencer par entreprendre le siège de Saragosse, où commandait un fanatique, ne voulant aucune alliance avec les chrétiens. Tandis qu’il était devant cette place, il reçut la nouvelle que Witekind et les Saxons avaient repris les armes et menaçaient Cologne. Force lui fut de lever le siège et de reprendre au plus vite la route du Nord; il passa par la vallée de Roncevaux, où son arrière-garde tomba dans une embuscade tendue par les Basques.
Ainsi Abd-er-Rahman avait échappé au plus grave danger qu’il eût encore couru, et cela sans faire aucun effort personnel. Après le départ des Franks, il s’appliqua à combattre isolément tous ses adversaires et, par sa persévérance et son implacable cruauté, arriva enfin à briser toutes les résistances. Ne pouvant compter sur les Musulmans d’Espagne, il appela d’Afrique un grand nombre de Berbères et même de nègres et en forma une armée dévouée, sans aucun lien avec les gens du pays403.
[Note 403: Dozy, Musulmans d’Espagne, t. I, p. 370 et suiv.]
Pendant que le khalife oméïade était absorbé par ces luttes, Alphonse, roi des Asturies, étendait les limites de ses provinces et arrachait la Galice aux Musulmans. Ce prince termina son glorieux règne en 759, et fut remplacé par son fils Froïla. Lugo, Porto, Zamora, Salamanque et une partie de la Castille étaient en son pouvoir. Il mourut en 769, léguant la couronne à son fils Aurélio404.
[Note 404: Dozy, Recherches sur l’hist. de l’Espagne, p. 101.]
INTÉRIM DE DAOUD-BEN-YEZID.—Gouvernement de Rouh-ben-Hatem.—En 787, Yezid-Ben-Hatem cessa de vivre, après avoir exercé le pouvoir durant près de quinze années. L’Afrique avait joui d’une période de tranquillité bien nécessaire après tant de luttes. Aussitôt après la mort du gouverneur, les Nefzaoua se révoltèrent et, conduits par l’un des leurs, nommé Salah-ben-Nacir, attaquèrent leurs voisins et les contraignirent à adopter la doctrine éïbadite, puis ils envahirent le Tel et s’avancèrent jusqu’à Badja. Le commandant de Tobna ayant marché contre eux fut défait près de cette ville.
Daoud, fils de Yezid, qui avait pris la direction des affaires après la mort de son père, envoya alors contre les insurgés le général Soléïman avec dix mille cavaliers. Les Kharedjites, vaincus dans une première rencontre, se reformèrent à Sikka (le Kef); mais Soléïman les y poursuivit et les dispersa, après en avoir tué un grand nombre. Ainsi la révolte se trouva encore une fois apaisée. Daoud administrait depuis plus de neuf mois l’Ifrikiya, lorsque le khalife Haroun-er-Rachid le remplaça par son oncle Rouh-ben-Hatem, et, pour le récompenser de ses services, lui conféra le gouvernement de l’Egypte.
Au commencement de l’année 788, Rouh arriva à Kaïrouan et prit en main l’autorité. C’était un homme prudent et expérimenté qui, au lieu de pousser les indigènes à la révolte par de durs traitements, jugea préférable de composer avec eux. Abd-er-Rahman-ben-Rostem était mort à Tiharet, quelque temps auparavant, et avait été remplacé par son fils Abd-el-Ouahab. Ce chef adressa au gouverneur de Kaïrouan des propositions d’alliance qui furent acceptées, et un traité de paix fut signé entre le représentant du khalife et le chef du kharedjisme éïbadite405.
[Note 405: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 224. En-Nouéïri, p. 387, 388.]
Edris-bex-Abdallah fonde à Oulili la dynastie edriside.—Ainsi l’autorité arabe s’affaiblissait chaque jour en Afrique; une nouvelle dynastie allait s’établir dans le Mag’reb et consacrer la perte définitive de cette contrée pour le khalifat.
Nous avons vu précédemment qu’après l’assassinat du khalife Ali, gendre de Mahomet, ses partisans avaient en vain essayé de faire obtenir le trône à ses enfants. Vaincus, les Alides n’avaient pu empêcher l’établissement de la dynastie oméïade; mais ils avaient formé une vaste société secrète et s’étaient donné le nom de Chiaïtes (co-ayants-droit). Ils avaient continué à compter en secret le règne des descendants d’Ali, seuls khalifes légitimes, et n’avaient cessé d’attendre le moment de reconquérir le pouvoir. Sous le règne de l’abbasside El-Mansour, deux des descendants d’Ali, croyant l’heure arrivée, avaient levé les armes; mais la victoire s’était prononcée pour leur adversaire et la révolte avait été étouffée dans le sang. Après la mort d’El-Mansour, un alide du nom de Hocéïne, petit-fils de Haçan II, se mit en révolte contre le khalife El-Mehdi; mais il fut vaincu et tué à la bataille de Fekh, près de La Mekke, et presque tous ses adhérents périrent massacrés (787).
Un oncle de Hocéïn, nommé Edris-ben-Abd-Allah, avait échappé au désastre de Fekh; il se tint soigneusement caché et put se soustraire aux minutieuses recherches ordonnées par le khalife. Son signalement avait été envoyé à tous les commandants militaires, et des postes furent établis sur les routes afin de l’arrêter s’il tentait de sortir de l’Arabie. En dépit de ces précautions, Edris parvint, grâce au dévouement de son affranchi Rached, à gagner l’Egypte; de là, il partit pour l’ouest, vêtu d’une robe de laine et coiffé d’un turban grossier. Pour mieux tromper les agents du khalife, Rached lui donnait des ordres comme à un domestique, et il put sous ce déguisement atteindre le fond du Mag’reb. Après avoir séjourné à Tanger, il gagna Oulili406, près d’une des sources du Sebou, dans les montagnes des Aoureba, et fut bien accueilli par ces Berbères, dont le chef Abou-Léïla-Ishak lui jura fidélité. Ainsi, c’était loin de sa patrie, et au milieu de populations sauvages, que le descendant de Mahomet trouvait la sécurité et pouvait faire reconnaître ses droits. Vers la fin de l’année 788, Edris se proclama indépendant et obtint l’appui des Zouar’a, Louata, Seddrata, Riatha, Nefza, Mar’ila, Miknaca et même d’une partie des R’omara407.
[Note 406: L’antique Volubilis, où fut ensuite construite la ville de Fès.]
[Note 407: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 209, 239, 290, t. II, p. 559 et suiv. Roudh-El-Kartas, trad. Beaumier, p. 12 et suiv. El-Bekri, trad. de Slane, art. Idricides.]
Ayant reçu des contingents de ces tribus, Edris étendit son autorité sur les régions du Mag’reb. Quelques populations d’origine ancienne, débris de vieilles tribus, les Fendelaoua, Behloula, Fazaz, etc., avaient trouvé un refuge dans ces montagnes reculées, et y avaient conservé le culte israélite ou chrétien. Le descendant du prophète les força à professer l’islamisme. Il alla ensuite réduire les populations de Mediouna, au delà de la Moulouïa, puis passa dans le Temesna et en fit la conquête, ainsi que de Tedla et de la ville de Chella, régions dans lesquelles le paganisme avait encore des adeptes.
CONQUÊTES D’EDRIS; SA MORT.—Devenu ainsi maître d’un vaste territoire, Edris s’y fit proclamer khalife, et imam ou chef de la religion orthodoxe. L’année suivante, il marcha vers l’est, contre les Beni-Ifren et Mag’raoua hérétiques et, par conséquent, ennemis. Parvenu auprès de Tlemcen, il reçut la soumission du chef de ces Zenètes, Mohammed-ben-Khazer, qui avait remplacé Abou-Korra. Edris entra dans Tlemcen sans coup férir et séjourna un certain nombre de mois dans cette ville, où il construisit la mosquée qui porta son nom. Après avoir fait une tentative infructueuse pour abattre la puissance des Rostemides de Tiharet, il reprit le chemin d’Oulili, laissant à Tlemcen, pour le représenter, son frère Soleïman (790).
Mais, tandis que le nouveau souverain de Mag’reb se disposait à poursuivre ses conquêtes, sa perte se tramait en Orient. Le khalife Haroun-er-Rachid ne pouvant le combattre par les armes, dans ce pays éloigné, résolut de s’en débarrasser par un moyen qui lui était familier, l’assassinat. Un certain Soléïman-ben-Horéïz, surnommé Ech-Chemmakh, affilié à la secte des Zaïdiya, fut envoyé par lui, dans ce but, en Mag’reb. Il se présenta à la cour d’Edris comme médecin et comme déserteur du parti abbasside; ayant, au moyen de ce double titre, capté la confiance d’Edris, il parvint un jour à éloigner le fidèle Rached, et en profita pour empoisonner son maître. Lorsqu’il fut certain de sa mort, il monta à cheval et reprit en toute hâte la route de l’est; mais Rached fut bientôt sur ses traces et, l’ayant atteint près de la Moulouïa, engagea avec lui un combat dans lequel chacun des adversaires reçut plusieurs blessures. Ech-Chemmakh put néanmoins traverser la rivière et, tout sanglant, continuer sa route.
Edris fut enterré à Oulili (793). Il ne laissait pas d’enfants, et le khalife pouvait croire cette dynastie éteinte. Mais nous verrons plus tard qu’une de ses concubines, la Berbère Kenza, était enceinte et que, grâce à l’adresse et à la prudence de Rached, le royaume edricide fut conservé à l’enfant posthume de son fondateur.
Gouvernements d’En-Nasr-ben-el-Habib et d’El-Fadel-ben-Rouh.—En Ifrikiya, le vieux gouverneur Rouh-ben-Hatem était mort. (791), et avait désigné pour lui succéder son fils Kabiça. Mais Haroun-er-Rachid n’entendait pas que la fonction de gouverneur se transmît par hérédité dans son empire; prévenu de la fin prochains de Rouh, il envoya, pour le remplacer en Ifrikiya, Nasr-ben-el-Habib. Cet officier arriva à Kaïrouan au moment où Kabiça venait de se faire reconnaître comme émir; ayant montré son diplôme, il reçut le serment de la population et des troupes. Il exerça, pendant deux ans, le pouvoir avec équité; mais, en 793, El-Fadel, autre fils de Rouh, obtint du khalife sa nomination au poste qui avait été occupé par son père, et vint prendre possession du commandement à Kaïrouan (mai 793).
Peu de temps après, la milice syrienne en garnison à Tunis se révolta contre le gouverneur de cette ville, El-Moréïra-ben-Bachir, neveu d’El-Fadel, dont la conduite imprudente et les exactions avaient soulevé l’opinion publique. Le chef de cette sédition, Abd-Allah-ben-Djaroud, écrivit à El-Fadel pour faire connaître les griefs de la population, et aussitôt un autre commandant fut envoyé à Tunis; mais les gens qui s’étaient portés à sa rencontre le mirent à mort et cette sédition se changea en révolte ouverte. Les commandants des places voisines, gagnés par les promesses ou par l’argent, firent cause commune avec les rebelles. El-Fadel, ayant marché avec ses troupes contre Abd-Allah, fut défait par celui-ci et ne put l’empêcher de s’emparer de Kaïrouan. Ayant été lui-même fait prisonnier, il fut massacré par ies soldats, malgré l’opposition d’Ibn-el-Djaroud (794).
ANARCHIE EN IFRIKIYA.—Cependant le commandant d’El-Orbos, nommé Chemdoun, se déclara hautement contre les rebelles, fit alliance avec plusieurs autres chefs, parmi lesquels son collègue de Mila, et recueillit Moréïra et tous les adhérents de la cause légitime. Ayant marché contre l’usurpateur, il éprouva une première défaite; mais, bientôt, El-Ala-ben-Saïd, gouverneur du Zab, vint le rejoindre avec de nouveaux contingents, et fous marchèrent sur Kaïrouan.
Sur ces entrefaites, Ibn-Djaroud, ayant appris que le khalife avait nommé comme gouverneur de l’Ifrikiya Hertema-ben-Aïan, et qu’en attendant son arrivée, un officier du nom de Yaktin allait venir avec la mission de pacifier la milice, se porta au devant de l’envoyé pour tâcher de transiger avec lui ou de détourner le coup qui le menaçait. En vain, Yaktin pressa le rebelle de déposer les armes: Ibn-Djaroud refusa sous le prétexte que, s’il abandonnait Kaïrouan, cette ville serait livrée au pillage par les Berbères au service de ses ennemis. Ne pouvant rien obtenir de lui, Yaktin s’appliqua à détacher de sa cause un certain nombre d’adhérents.
Peu après, Yahia-ben-Moussa, lieutenant de Hertema, se mit en marche vers l’ouest à la tête d’un corps d’armée et s’empara de Tripoli. Quant au gouverneur, il était resté en observation à Barka. En même temps, El-Ala, gouverneur du Zab, revint, avec ses Berbères, mettre le siège devant Kaïrouan. Ibn-Djaroud, se voyant perdu, écrivit en hâte à Yahïa pour lui offrir sa soumission; puis il sortit de la capitale, où il avait commandé pendant sept mois, et vint se remettre entre ses mains. Aussitôt El-Ala fit son entrée à Kaïrouan et massacra tous les partisans du chef révolté. Yahia-ben-Moussa arriva à son tour (mars-avril 795) et obtint, non sans peine, qu’El-Ala renvoyât ses troupes, dont les excès allaient croissant. Le chef qui se prétendait le sauveur de l’autorité du khalife se retira à Tripoli et, de là, écrivit à Hertema pour réclamer le prix de ses services. Il est à supposer que sa puissance était fort à craindre, car le khalife Er-Rachid lui écrivit lui-même, en le félicitant, et en lui envoyant une forte gratification. On put ainsi le décider à partir pour i Orient408.
[Note 408: En-Nouéïri, p. 389 et suiv.]
GOUVERNEMENT DE HERTEMA-BEN-AÏAN.—Dans le mois de juin 795, Hertema fit son entrée à Kaïrouan. Il proclama une amnistie générale et s’occupa de mettre en état de défense les fortifications de plusieurs villes de la côte, notamment Monastir et Tripoli. Mais l’esprit de révolte agitait partout les populations indigènes et le gouverneur ne pouvait compter sur sa milice, pour laquelle l’indiscipline était devenue une habitude. Se sentant trop faible et trop isolé pour mener à bien la rude tâche qu’on lui avait confiée, il sollicita lui-même du khalife son rappel. Haroun-er-Rachid désigna alors son propre frère de lait Mohammed-ben-Mokatel pour occuper le poste important de gouverneur de l’Ifrikiya. L’on s’explique difficilement pourquoi le choix du khalife tomba sur un homme aussi incapable, dans un moment où la situation réclamait un esprit particulièrement habile et expérimenté.
GOUVERNEMENT DE MOHAMMED-BEN-MOKATEL.—Arrivé à Kaïrouan dans le mois de ramadan 181 (octobre 797), le gouverneur donna aussitôt la mesure de son incapacité, ne comprenant rien à la situation, et se livrant à toutes les fantaisies d’un despote grisé par son pouvoir. Un an s’était à peine écoulé depuis son arrivée, que les miliciens syriens et khoraçanites se mettaient en état de révolte et plaçaient à leur tête Morra-ben-Makhled. Un corps de troupes envoyé contre les rebelles les réduisit au silence; leur chef fut mis à mort.
Peu de temps après, Temmam-ben-Temim, commandant de Tunis, releva l’étendard de la révolte et, ayant réuni tous les mécontents, marcha sur Kaïrouan (octobre 799).
Ibn-Mokatel sortit à sa rencontre et lui livra bataille à Moniat-el-Kheïl; mais il fut complètement défait et n’obtint la vie sauve qu’en promettant de quitter la place. Il se réfugia en effet avec sa famille à Tripoli, tandis que Temmam faisait son entrée à Kaïrouan.
IBRAHIM-BEN-EL-AR’LEB APAISE LA RÉVOLTE DE LA MILICE.—A ce moment, le commandement du Zab était confié à un fils de l’ancien gouverneur El-Ar’leb, nommé Ibrahim, qui avait acquis une grande autorité dans cette situation. Dès qu’il eut appris les événements d’Ifrikiya, Ibrahim se mit en marche, à la tête de ses contingents, pour combattre l’usurpateur. Mais Temmam ne l’attendit pas; il évacua la ville, et le fils d’El-Ar’leb, ayant pris possession de Kaïrouan, annonça en chaire qu’Ibn-Mokatel était toujours le seul gouverneur de l’Ifrikiya. Ce dernier rentra en toute hâte dans sa capitale.
Quant à Temmam, qui s’était réfugié à Tunis, il tenta de semer la désunion parmi les troupes fidèles et même d’indisposer le gouverneur contre Ibrahim; mais toutes ses manoeuvres échouèrent et il apprit bientôt que celui-ci marchait contre lui.
Au commencement de février 800, Ibn-el-Ar’leb infligea à Temmam une défaite qui le força à rentrer à Tunis; il se disposait à entreprendre le siège de cette ville, lorsque Temmam lui offrit sa soumission, à condition que lui et ses frères auraient la vie sauve. Cette demande lui ayant été accordée, il se rendit à discrétion et fut conduit à Kaïrouan, d’où on l’expédia en Orient comme prisonnier d’état avec les chefs les plus compromis409.
[Note 409: En-Nouéïri, p. 397.]
IBRAHIM-BEN-EL-AR’LEB, NOMMÉ GOUVERNEUR INDÉPENDANT, FONDE LA DYNASTIE AR’LÉBITE.—Cependant, le khalife Haroun-er-Rachid, ayant appris les tristes exploits de son frère de lait, se convainquit de la nécessité de le remplacer en Ifrikiya. Dans l’état des choses, Ibrahim était l’homme de la situation et son choix s’imposait. Le khalife ayant consulté à ce sujet Hertema-ben-Aïan, dont il appréciait fort l’expérience, obtint cette réponse: «Vous n’avez personne de plus aimé, de plus dévoué et de plus digne d’exercer le pouvoir qu’Ibrahim-ben-el-Ar’leb, dont la conduite passée est garante de l’avenir.» Ces paroles achevèrent de décider le khalife qui avait reçu d’Ibn-el-Ar’leb une lettre par laquelle il sollicitait pour lui le gouvernement de l’Ifrikiya, offrant non seulement de renoncer à la subvention de cent mille dinars fournie par le gouvernement de l’Egypte, mais encore de payer au souverain un tribut de quarante mille dinars.
Cette solution, qui allait débarrasser le khalifat d’ennuis toujours renaissants et retarder de plus d’un siècle la chute de l’autorité arabe en Afrique, permettait néanmoins de mesurer tout le terrain perdu dans le Mag’reb. Dès lors, en effet, le gouvernement central n’aurait plus à intervenir dans l’administration du pays qu’il consentait à abandonner, moyennant fermage, à des vice-rois formant une dynastie vassale, et chez lesquels le pouvoir se transmettrait par voie d’hérédité. Ainsi, cette brillante conquête qui avait coûté si cher aux Arabes s’était détachée d’eux, province par province, dans l’espace de moins d’un siècle, et il ne restait au khalifat qu’une suzeraineté presque nominale sur l’Ifrikiya.
Ibrahim apprit officieusement sa nomination; mais, lorsque le courrier porteur des brevets arriva en Afrique, Ibn-Mokatel, qui se trouvait à Tripoli, les intercepta au passage et fit parvenir à Kaïrouan une fausse lettre le maintenant au poste de gouverneur. En recevant cette missive, l’Ar’lebite devina la supercherie; néanmoins il céda la place et reprit avec ses troupes le chemin du Zab. Mais le khalife, à l’annonce de cette incartade de son frère de lait, entra dans une violente colère et intima à Ibn-Mokatel, qui se disposait à revenir à Kaïrouan, l’ordre formel de résigner ses fonctions entre les mains d’Ibrahim. Celui-ci revint aussitôt du Zab et, dans les premiers jours de juillet 800, il prit définitivement la direction des affaires410.
[Note 410: En-Nouéïri, p. 395 et suiv.]
NAISSANCE D’EDRIS II.—Pendant que l’Ifrikiya était le théâtre de ces événements importants, la dynastie edricide, que le khalife Haroun avait cru écraser dans son germe, renaissait pour ainsi dire de ses cendres.
Nous avons vu qu’Edris, en mourant, avait laissé une de ses concubines, nommée Kenza, enceinte. Après les funérailles du prince, le fidèle Rached réunit les principaux chefs des tribus berbères et leur dit: «L’imam Edris est mort sans enfants, mais Kenza, sa femme, est enceinte de sept mois, et, si vous le voulez bien, nous attendrons jusqu’au jour de son accouchement pour prendre un parti: s’il naît un garçon, nous l’élèverons, et quand il sera homme, nous le proclamerons souverain; car, descendant du prophète de Dieu, il apportera avec lui la bénédiction de la famille sacrée411.»
[Note 411: Kartas, p. 23. Ibn-Khaldoun, Berbères, p. 561. El-Bekri, Idricides.]
Cette proposition fut acceptée avec acclamation par les Berbères, et en septembre 793, Kenza donna le jour à un enfant mâle d’une ressemblance frappante avec son père». Rached le présenta aux cheiks indigènes qui s’écrièrent en le voyant: «C’est Edris lui-même, l’imam n’a pas cessé de vivre!»
On laissa à Rached le soin de l’élever et de gouverner en son nom, jusqu’à sa majorité, et les chroniques rapportent que ce tuteur ne négligea rien pour donner à Edris II une brillante instruction et faire de lui un redoutable guerrier.
L’ESPAGNE SOUS HICHAM ET EL-HAKEM.—En Espagne, le khalife oméïde Abd-er-Rahman était mort en septembre 788, après un règne de plus de trente-trois années employées presque entièrement à l’affermissement de son pouvoir. Il laissa trois fils; Soleïman, Abd-Allah et Hicham. Ce dernier, bien que le plus jeune, lui succéda après une courte lutte avec son aîné Soleïman. Pour assurer sa tranquillité, il acheta à ses deux frères leur renonciation au trône et, en vertu de leur convention, ceux-ci se retirèrent au Mag’reb.
Après un règne de près de huit années, Hicham cessa de vivre et fut remplacé par son fils El-Hakem (avril 796). Soleïman et Abd-Allah, ses oncles, ne tardèrent pas à quitter le Mag’reb en amenant une armée de Berbères pour lui disputer le pouvoir. Après deux années de luttes, Soleïman ayant été tué, la victoire resta définitivement à El-Hakem
(800).
Pendant le règne de Hicham, des expéditions heureuses avaient été faites par les Musulmans en Galice, et les chrétiens avaient été humiliés par des défaites qui leur avaient arraché une partie de leurs conquêtes412. Plusieurs souverains avaient succédé à Alphonse Ier. A la fin du VIIIe siècle, Alphonse II, dit le Chaste, roi des Asturies, ne put empêcher les Musulmans de pénétrer jusque dans les montagnes de son royaume.
[Note 412: Dozy, Recherches sur l’hist. de l’Espagne, p. 101-139 et suiv. El Marrakchi (Dozy), p. 17 et suiv.]
CHRONOLOGIE DES GOUVERNEURS DE L’AFRIQUE. Date de la nomination. Okba-ben-Nafa vers….............. 669 Dinar-Abou-el-Mohadjeri vers….... 675 Okba-ben-Nafa…................... 681 Zoheïr-ben-Kais vers…............ 688 Haçane-ben-Nomane vers….......... 697 Mouça-ben-Noceïr…................ 705 Mohammed-ben-Yezid….............. 715 Ismaïl-ben-Abd-Allah…............ 718 Yezid-ben-Abou-Moslem…........... 720 Bichr-ben-Safouane….............. 721 Obeïda-ben-Abd-er-Rahman…........ 728 Okba-ben-Kodama…................. 732 Obeïd-Allah-ben-el-Habhab…....... 734 Koltoum-ben-Aïad…................ 741 Hendhala-ben-Sofiane…............ 742 Abd-er-Rahman-ben-Habib…......... 744 El-Yas-ben-Habib…................ 755 El-Habib-ben-Abd-er-Rahman…...... 756 Mohammed-ben-Achath…............. 761 El-Ar’leb-ben-Salem…............. 765 Omar-ben-Hafs-Hazarmed….......... 768 Yezid-ben-Hatem…................. 772 Daoud-ben-Yezid…................. 787 Rouh-ben-Hatem….................. 788 En-Nasr-ben-el-Habib…........... 791 El-Fadel-ben-Rouh…............... 793 Hertema-ben-Aïan…................ 795 Mohammed-ben-Mokatel…............ 797 Ibrahim-ben-el-Ar’leb…........... 800CHAPITRE VI
L’IFRIKIYA SOUS LES AR’LEBITES. CONQUÊTE DE LA SICILE
800-838
Ibrahim établit solidement son autorité en Ifrikiya.—Edris II est proclamé par les Berbères.—Fondation de Fez par Edris II.—Révoltes en Ifrikiya.—Mort d’Ibrahim.—Abou-l’Abbas-Abd-Allah succède à son père Ibrahim.—Conquêtes d’Edris II.—Mort de Abd-Allah; son frère Ziadet-Allah le remplace.—Espagne: Révolte du faubourg. Mort d’El-Hakem.—Luttes de Ziadet-Allah contre les révoltes.—Mort d’Edris II; partage de son empiré.—Etat de la Sicile au commencement du IXe siècle.—Euphémius appelle les Arabes en Sicile; expédition du cadi Aced.—Conquête de la Sicile.—Mort de Ziadet-Allah; son frère, Abou-Eïkal-el-Ar’leb, lui succède.—Guerres entre les descendants d’Edris II.—Les Midrarides à Sidjilmassa.—L’Espagne sous Abd-er-Rahman II.
IBRAHIM ÉTABLIT SOLIDEMENT SON AUTORITÉ EN IFRIKIYA.—Le choix d’Ibrahim-ben-el-Ar’leb, comme vice-roi de l’Ifrikiya, était le meilleur que le khalife pût faire; lui seul, par son habileté et la pratique qu’il possédait des affaires du pays, était capable d’étouffer les germes de révolte, et de contenir les Berbères sans se soumettre aux caprices de la milice. L’anarchie des dernières années provenait surtout de ce que le gouverneur n’avait aucune force sur laquelle il put compter, en dehors des miliciens d’Orient. Ceux-ci, se sentant nécessaires, devenaient intraitables. Pour remédier à cet inconvénient, il ne fallait pas penser à former des corps berbères; ce fut aux nègres qu’il eut recours pour contrebalancer la force des Syriens. Ayant acheté un grand nombre d’esclaves noirs, il les habitua à porter les armes, en laissant croire aux miliciens qu’il destinait ces nègres à être employés dans les postes les plus périlleux.
En même temps, pour s’assurer une retraite sûre, en cas de révolte, il fit construire, à trois milles de Kaïrouan, la place forte d’El-Abbassïa où il déposa ses trésors et une grande quantité d’armes. Puis il se disposa à aller s’établir dans cette résidence, qu’on appela, plus tard, El-Kasr-el-Kedim (le vieux château). Ce fut là qu’il reçut les envoyés de Charlemagne qui avaient été chargés de prendre à Karthage, à leur retour d’Orient, les reliques de plusieurs martyrs chrétiens. En même temps, Ibrahim envoyait une ambassade à l’empereur, alors à Pavie (801)[413].
[Note 413: Fournel, Berbers, p. 453.]
L’année suivante (802), Ibrahim eut à lutter contre son représentant à Tunis, Hamdis-ben-Abd-er-Rahman-el-Kindi, qui se révolta en appelant à lui les mécontents arabes et berbères. Amran-ben-Mokhaled, général du gouverneur ar’lebite, ayant marché contre les rebelles, leur livra une sanglante bataille, dans laquelle leur chef fut tué, et les mit en déroute. Ibrahim s’appliqua alors à rétablir la paix en Ifrikiya, puis il tourna ses regards vers le Mag’reb, où le souvenir de l’autorité arabe disparaissait de jour en jour.
EDRIS II EST PROCLAMÉ PAR LES BERBÈRES.—A Oulili, le fils d’Edris I grandissait sous la tutelle éclairée de Rached et la protection des Aoureba, tandis qu’à Tlemcen, son oncle Soleïman exerçait le pouvoir en son nom. Ibrahim, considérant avec raison que l’empire edricide était le plus grand obstacle à la réalisation de ses vues ambitieuses sur le Mag’reb, espéra l’anéantir en faisant assassiner Rached. Mais ce crime tardif fut inutile et eut pour conséquence de resserrer les Berbères autour du jeune prince (802); l’un d’eux, Abou-Khaled-Yezid, se chargea de remplacer Rached, comme tuteur d’Edris, alors âgé de neuf ans. En mars 803, les Aoureba et les représentants des tribus voisines, réunis à Oulili, dans la mosquée de cette ville, prêtèrent serment solennel de fidélité à Edris II.
Ce prince, qui avait alors onze ans et montrait une intelligence très précoce, commença à gouverner sous la tutelle d’Abou-Khaled. Ainsi se consolidait l’empire edricide, malgré les intrigues, entretenues en Mag’reb par le vice-roi ar’lebite. L’attitude énergique et dévouée des Berbères, plus que la supplique adressée par Edris à Ibrahim, décida ce dernier à ajourner la réalisation de ses plans sur l’Occident414. Du reste, Ibn-el-Ar’leb fut bientôt absorbé par d’autres soins. En 805, la garnison de Tripoli se révolta, chassa son commandant et se donna comme chef Ibrahim-ben-Sofian, Arabe de la tribu de Temim. Ibrahim dut employer toutes ses forces pour apaiser cette sédition qui ne fut domptée qu’au commencement de 806.
[Note 414: Ibn-Khaldoun, Berbères, t. II, p. 563. En-Nouéïri, p. 401. Kartas, p. 18. El-Bekri,. Idricides.]
Fondation de Fès par Edris II.—A Oulili, le jeune Edris grandissait au milieu des intrigues encouragées par son jeune âge et son inexpérience. Un certain nombre d’Arabes étaient venus, tant de l’Espagne que de l’Ifrikiya, lui offrir leurs services et avaient été bien accueillis par lui; l’un d’eux, Omaïr-ben-Moçaab, avait même reçu le titre de vizir en remplacement d’Abou-Yezid [415].
Ainsi l’influence arabe dominait à Oulili et allait pousser Edris à un acte autrement grave. En 808, il fit mourir Abou-Leïla-Ishak, chef des Aoureba, qui avait été le protecteur de son père et le sien. Il est probable que ce chef avait laissé entrevoir son ressentiment de la protection accordée aux Arabes. Ibn-Khaldoun, pour excuser l’ingratitude d’Edris, prétend qu’il avait découvert que ce chef entretenait des intelligences avec l’ar’lebite Ibrahim416. Les Berbères, froissés dans leurs sentiments les plus intimes, supportèrent cependant ces injustices sans protestation.
Edris II, voyant chaque jour sa puissance s’accroître, jugea que sa résidence d’Oulili ne lui suffisait plus et résolut de construire une capitale digne de son empire. Après avoir cherché longtemps, il se décida pour un emplacement traversé par un des affluents du Sebou, et occupé par des Berbères de la tribu de Zouar’a. La nouvelle ville se trouvait ainsi divisée naturellement en deux quartiers. Edris jeta en 808 les fondements de celui qui devait être appelé «_des Andalous_», et, l’année suivante, il fit construire l’autre, nommé plus tard «_des Kaïrouanites_». Il dota sa capitale de nombreux édifices et notamment de la mosquée dite «des Chérifs».
Lorsqu’Edris eut atteint sa majorité, c’est-à-dire vers 810, les tribus berbères lui renouvelèrent leur serment de fidélité, et il reçut la soumission des principales contrées du Mag’reb417.
[Note 415: Kartas, p. 30.]
[Note 416: Berbères, t. III, p. 561.]
[Note 417: Bekri, Idricides.]
RÉVOLTES EN IFRIKIYA. MORT D’IBRAHIM.—Pendant ce temps, Ibrahim-ben-el-Ar’leb était encore aux prises avec la révolte. Les miliciens arabes avaient vu, avec beaucoup de jalousie, les précautions prises contre eux par le vice-roi; lorsqu’il se fut établi définitivement à El-Abbassïa, sous la protection de sa garde noire, leur irritation ne connut plus de bornes, et bientôt le général Amrane donna le signal de la révolte (811). Maître de Kaïrouan, il appela à lui tous les mécontents et vint assiéger Ibrahim dans sa forteresse.
Pendant un an, on combattit sans grand avantage de part et d’autre. Enfin Ibrahim, ayant appris qu’on lui envoyait d’Egypte un secours en argent, dépêcha son fils, Abd-Allah, vers Tripoli pour arrêter la somme au passage. Puis il fit répandre la nouvelle de la prochaine arrivée des fonds. Aussitôt la milice, qui n’avait pas touché de solde depuis qu’elle avait embrassé la cause de la révolte, commença à s’agiter dans Kaïrouan, et Amrane, dépourvu de ressources, se convainquit qu’il ne pouvait plus lutter contre ce nouvel ennemi. Il sortit nuitamment de la ville et courut se réfugier dans le Zab.
Ibrahim venait de triompher de cette longue révolte et était occupé à démanteler les fortifications de Kaïrouan, lorsqu’il apprit que son fils Abd-Allah avait été chassé de Tripoli par les troupes occupant cette place. Il lui envoya des fonds au moyen desquels Abd-Allah put enrôler un grand nombre de Berbères et rentrer en possession de Tripoli. Ce furent alors ces mêmes indigènes, appartenant à la tribu des Houara, qui se lancèrent dans la révolte. Conduits par leur chef, Aïad-ben-Ouahb, ils vinrent attaquer Tripoli qui était défendu par le général Sofiane, se rendirent maîtres de cette ville et la renversèrent presque entièrement. Abd-Allah, envoyé en toute hâte par son père, à la tête d’une armée de treize mille hommes, défit les Berbères et, étant rentré à Tripoli, s’occupa à relever les fortifications de cette ville (811)[418].
[Note 418: Les détails donnés par les auteurs arabes sur les différentes phases de cette révolte sont assez embrouillés, et il est possible qu’Abd-Allah n’ait repris qu’une seule fois Tripoli.]
Sur ces entrefaites, Abd-el-Ouahab-ben-Rostem, roi de Tiharet, arrivé de l’Ouest avec de nombreux contingents, rallia les Houara et Nefouça et vint mettre le siège devant Tripoli. Il fit, avec soin, garder une des issues de la place et pressa l’autre avec la plus grande vigueur. Abd-Allah était sur le point de succomber, lorsqu’on reçut la nouvelle de la mort d’Ibrahim qui était décédé à l’âge de 56 ans (juillet 812), dans son château d’El-Abbassïa.
ABOU-L’ABBAS-ABD-ALLAH SUCCÈDE À SON PÈRE IBRAHIM.—Aussitôt que la mort d’Ibrahim fut connue, Abd-Allah, qui avait été désigné par lui pour lui succéder, se hâta de proposer à Ibn-Rostem de conclure le paix. Il fut convenu entre eux que le prince de Tiharet se retirerait dans les montagnes des Nefouça et que Tripoli resterait aux Ar’lebites: mais toutes les plaines de la Tripolitaine furent abandonnées aux Kharedjites.
Pendant que cette paix boiteuse se signait à Tripoli, Ziadet-Allah, second fils d’Ibrahim, recevait, selon les dispositions prises par son père, le serment des principaux citoyens de Kaïrouan.
Dans le mois d’octobre 812, Abou-l’Abbas-Abd-Allah arriva dans sa capitale. Son frère, Ziadet-Allah, s’était porté au devant de lui pour le saluer comme souverain, mais il fut reçu avec la plus grande dureté. Pour la première fois, le fils d’un gouverneur de l’Ifrikiya succédait à son père sans l’intervention du khalifat419.
Haroun-er-Rachid était mort en 809, laissant le trône à son fils El-Mamoun. Le nouveau khalife se borna à ratifier l’élévation du vice-roi de Kaïrouan.
[Note 419: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 243, 277. En-Nouéïri, p. 403.]
CONQUÊTES D’EDRIS II.—Dans le Mag’reb, Edris II continuait à affermir son trône. Voulant sans doute faire oublier aux Aoureba l’ingratitude qu’il avait montrée à leur chef, il leur confia des commandements importants; puis, s’enfonçant dans les montagnes du sud-ouest, il attaqua les tribus masmoudiennes, les vainquit et soumit l’Atlas à son autorité. Après s’être avancé en vainqueur jusqu’à Nefis, près de la montagne de Tine-Mellal dans le Sous, il rentra à Fès (812). C’est sans doute vers cette époque qu’Edris commença à combattre le kharedjisme, dont il décréta l’abolition dans ses états; mais ce schisme avait pénétré trop profondément la nation berbère, pour pouvoir être supprimé d’un trait de plume; aussi ne devait-il disparaître de l’Afrique, où il avait déjà fait couler tant de sang, qu’après de longues et nouvelles convulsions.